S'abonner
Article de revue

Chronique d'architecture grecque (2007-2008)

Pages 265 à 282

Citer cet article


  • Hellmann, M.-C.
(2009). Chronique d'architecture grecque (2007-2008) Revue archéologique, 48(2), 265-282. https://doi.org/10.3917/arch.092.0265.

  • Hellmann, Marie-Christine.
« Chronique d'architecture grecque (2007-2008) ». Revue archéologique, 2009/2 n° 48, 2009. p.265-282. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-archeologique-2009-2-page-265?lang=fr.

  • HELLMANN, Marie-Christine,
2009. Chronique d'architecture grecque (2007-2008) Revue archéologique, 2009/2 n° 48, p.265-282. DOI : 10.3917/arch.092.0265. URL : https://shs.cairn.info/revue-archeologique-2009-2-page-265?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/arch.092.0265


Notes

  • [1]
    Dans la RA, 2008 / 2, p. 293-441, versions imprimée et électronique, cette dernière diffusée sur le portail wwww. cairn. info.
  • [2]
    P. PINON dir., Albert Gabriel (1883-1972), peintre, architecte, archéologue, voyageur, Istanbul, 2006 [bilingue turc / français]. Je tiens à remercier P. Pinon pour l’aide apportée à l’illustration de cette chronique.
  • [3]
    Sur le travail des architectes pensionnaires de l’Académie de France à Rome, voir le cat. expo. Paris-Rome-Athènes, Paris, éNSBA, 1982.
  • [4]
    P. AMANDRY, E. HANSEN, FD, II, Le temple d’Apollon, Athènes, 2010.
  • [5]
    Sur toute cette question, voir mon historique : Les architectes de l’Ecole française d’Athènes, BCH, 120, 1996, p. 191-222, surtout p. 204 sq.
  • [6]
    La RA aura l’occasion de revenir sur toute cette question, puisque l’exposition itinérante était couplée avec un colloque danois-français qui s’est tenu en deux sessions, l’une à Athènes et l’autre à Copenhague (actes à paraître).
  • [7]
    L’auteur rappelle que la vieille dénomination « temple de Rhoikos », introduite par E. Buschor pour le premier diptère samien, a été abandonnée par les chercheurs allemands depuis un moment déjà : le premier diptère est désormais appelé « temple de Théodoros » et l’expression « temple de Rhoikos » doit être réservée au second diptère, commencé sous la tyrannie de Polycrate, vers 530. Comme les nouvelles publications tardent à adopter ce changement troublant, il vaudrait mieux s’en tenir aux expressions « diptère I » et « diptère II ».
  • [8]
    N. HELLNER, Neue Forschungen zum polykratischen Hera-Tempel auf Samos, Architectura, 25, 1995, p. 121-127 (voir Bull. archi., 1998 . 85). Il est prévu de rendre compte de la thèse de N. H., publiée entre-temps : Samos, XXVI, Die Säulenbasen des zweiten Dipteros von Samos: Grundlage für die Rekonstruktion des Tempels in seinen Bauphasen, Bonn, 2009, XIV + 280 p., 61 fig. ds t., 13 pl.
  • [9]
    AM, 62, 1937, p. 13-37.
  • [10]
    La hauteur est comprise entre 26 et 28 cm pour les chapiteaux et les éléments des bases, tandis que la hauteur des degrés va de 20,3 à 28,1 cm. Quinze pièces, également tournées mais différentes des autres, doivent sans doute être attribuées à des colonnes votives.
  • [11]
    R. GINOUVèS, Dictionnaire méthodique de l’architecture grecque et romaine, II, Rome, éFA / éFR, 1992, p. 72.
  • [12]
    H. KYRIELEIS, Führer durch das Heraion von Samos, Athènes, Ekdotiké Hellados, 1981, p. 73-75.
  • [13]
    Dont celles de W. B. Dinsmoor, H. Walter, R. Tölle-Kastenbein (ici, p. 51 sq.).
  • [14]
    En raison du développement chronologique du chapiteau ionique, rappelé ici p. 33-37.
  • [15]
    G. PRECHT, Maschinelle Vorfertigung von Säulen und Säulentrommeln, dans A. HOFFMANN et al. éd., Bautechnik der Antike, Internationales Kolloquium in Berlin, 1990, Mayence, Ph. von Zabern, 1991, p. 178-183 ; cf. J..Cl. BESSAC, L’outillage traditionnel du tailleur de pierre..., Paris, Éditions du CNRS, 1986, p. 253-261.
  • [16]
    Pour une autre hypothèse, d’après des vestiges gallo-romains, voir N. BLANC, G. MONTHEL, Restitution du tour à pierre antique d’après les textes et les vestiges archéologiques, dans Ph. JOCKEY éd., Leukos lithos, Marbres et autres roches de la Méditerranée antique : études interdisciplinaires, Actes du VIIIe colloque international de l’Association for the Study of Marble and Other Stones used in Antiquity (ASMOSIA), Aix-en-Provence, 12-18 juin 2006, Paris, 2009, p. 621-632.
  • [17]
    Voir par ex. ID, 500, A, l. 8 (Délos), restitué d’après IG, XII, 2, 11, l. 25-26 (Mytilène). Cette méthode est aussi expliquée dans le documentaire de G. GLASSMAN, Les secrets du Parthénon, DVd Arte France, 2008.
  • [18]
    Daté « vers 560 » par Chr. Hendrich, qui se réfère aux travaux d’A. Bammer et de G. Gruben, l’ancien Artémision d’Ephèse a bénéficié d’une nouvelle étude par A. Ohnesorg qui, dans une série d’articles récents, fait remonter sa conception avant le premier diptère samien : la construction aurait traîné de 580/575 à 460/455 au moins, Crésus étant intervenu vers 560/550 pour financer des colonnes.
  • [19]
    C’est l’avis de N. HELLNER dans Samos, XXVI, op. cit., n. 8.
  • [20]
    A. W. LAWRENCE, Greek Architecture, n’a été que modestement mis à jour en 1996 par R. A. Tomlinson.
  • [21]
    Version italienne, quasi simultanée : Città e monumenti dei Greci d’Occidente, Dalla colonizzazione alla crisi di fine V secolo a.C., Rome, L’Erma di Bretschneider, 2006.
  • [22]
    Pour mémoire, c’est aussi le parti choisi du côté français : sur les quatre tomes d’un manuel d’architecture grecque programmé à Paris aux Éditions Picard, deux ont paru en 2002 et 2006, consacrés respectivement aux Principes de la construction puis à l’Architecture religieuse et funéraire, tandis que le troisième s’intitulera Habitat, urbanisme et fortification.
  • [23]
    Les colonies grecques du Pont-Euxin sont toutefois laissées de côté.
  • [24]
    Comme le sont bien des manuels d’architecture grecque : celui de W. B. Dinsmoor, ou celui de G. Gruben sur les temples et sanctuaires.
  • [25]
    H. A. THOMPSON, Itinerant Temples of Attica, AJA, 66, 1962, p. 200 ; A. PETRONITIS, « Wandernde Tempel », I, Stèlè, Mélanges N. Kontoléon, Athènes, 1980, p. 328-330.
  • [26]
    Voir en dernier lieu le corpus d’E. LHôTE, Les lamelles oraculaires de Dodone, Genève, Droz, 2006, no 11.
  • [27]
    M. ZACCARIA dans S. DE MARIA, Sh. GJONGECAJ éd., Phoinike, II, Rapporto preliminare sulla campagna di scavi e ricerche, 2001, Bologne, Institut archéologique d’Albanie, 2003, p. 63-72 (édifice dit « thesauros » ou « tempietto prostilo », alors qu’il n’est pas prostyle).
  • [28]
    Musée du Louvre, no 3064.
  • [29]
    IG, XII, 8, 640.
  • [30]
    Bull. épigraphique, REG, 1967, no 651.
  • [31]
    S. et Fr. Quantin résument les hypothèses émises à propos d’un temple de Kassopé en Epire et d’un sanctuaire de Francavilla Marittima en Italie du Sud : elles ne sont nullement convaincantes, et la récente hypothèse du déplacement du temple d’Aphrodite à Aineia près de Thessalonique a vite été contredite par la poursuite de la fouille.
  • [32]
    W. B. DINSMOOR, The Temple of Ares at Athens, Hesperia, 9, 1940, p. 1-52 ; Id., Anchoring two floating temples, ibid., 51, 1982, p. 410-452. Cf. M. H. MCALLISTER, The Temple of Ares at Athens, ibid., 28, 1959, p. 1-64.
  • [33]
    Récapitulation et bibliogr. dans H. R. GOETTE, Athens, Attica and the Megarid, an Archaeological Guide, Londres - New York, Routledge, 2001, p. 81 (temple d’Arès sur l’Agora), 204 (Sounion), 218 (Thorikos).
  • [34]
    Voir en dernier lieu O. DALLY, Athen in der frühen Kaiserzeit – ein Werk des Kaisers Augustus ?, dans S. VLIZOS éd., Athens during the Roman Period, Recent Discoveries, New Evidence (Mouseio Benaki, 4th Suppl.) [bilingue grec / angl.], Athènes, 2008, p. 43-53, surtout p. 47.
  • [35]
    M. KORRèS dans Horos, 10-12, 1992-1998 [1999], p. 83-104, pl. 15-20 [en grec].
  • [36]
    Cf. E. LIPPOLIS, Apollo Patroos, Ares, Zeus Eleutherios, Culto e architettura di stato ad Atene tra la democrazia e i Macedoni, Ann. Sc. Atene, 76-78, 1998-2000 [2001], p. 185-205 : arguments développés dans l’article postérieur du même auteur, cité supra, p. 278.
  • [37]
    J. TRAVLOS, Bildlexikon zur Topographie des antiken Attika, Tübingen, Wasmuth, 1988, p. 1-2 ; W. PEEK, Attische Inschriften, AM, 67, 1942, p. 24-29, no 26 (stèle trouvée non loin du temple d’Athéna et conservée au Musée épigraphique d’Athènes, no 13056).
  • [38]
    Sur cette question, voir Th. STEFANIDOU-TIVERIOU, Tradition and romanization in the monumental landscape of Athens, dans S. VLIZOS éd., op. cit., n. 34, surtout p. 25-26.

1Avec la neuvième livraison du « Bulletin analytique d’architecture du monde grec » [1] avait été annoncée la fin de ce bulletin bibliographique dans sa forme collective. Comme celle des années précédentes, l’archive de la dernière livraison a été remaniée pour être intégrée à la base cumulative hébergée sur le site internet de la Maison de l’archéologie et de l’ethnologie de l’Université de Paris Ouest (anciennement : Paris X - Nanterre) : hhttp// wwww. mae. u-paris10. fr/ bullarchi/ . Cette base de données, dénommée « Bibliographie de l’architecture grecque », est désormais alimentée une fois par an avec les derniers titres parus, principalement par la signataire de ces lignes, mais aussi par tous ceux qui le souhaitent, qu’ils soient ou non cosignataires de l’ancien Bulletin analytique.

2La présente chronique ne fera pas double emploi avec les notices de la base bibliographique, ni avec les comptes rendus traditionnellement publiés à la fin de chaque fascicule de la RA. Dans sa formule plus souple, elle se propose d’attirer l’attention des lecteurs, une fois par an ou tous les deux ans, sur quelques titres parus récemment (surtout des monographies, mais on verra qu’il y a aussi des articles) et jugés importants, soit parce qu’ils apportent des nouveautés, soit parce qu’ils reviennent sur de vieilles questions restées sans réponse.

LES ARCHITECTES-ARCHÉOLOGUES, D’UNE GÉNÉRATION À L’AUTRE

DES ARCHITECTES SUR LES CHANTIERS FRANçAIS EN GRECE

3— Philippe FRAISSE, Jean-Charles MORETTI, Pierre PINON, Albert Gabriel, un architecte français à Délos au temps de la Grande fouille, 1908-1911 [bilingue grec / français], Mykonos, Municipalité de Mykonos, Diffusion De Boccard, 2008, 48 p., fig. ds t. ;

4— Erik HALLAGER, Dominique MULLIEZ éd., Une liaison française, 100 années de présence d’architectes danois à l’École française d’Athènes [trilingues danois / français / grec], Copenhague, Det Danske Institut i Athen / Athènes-Paris, École française d’Athènes, 2008, 92 p., fig. ds t.

5Accompagnant une petite exposition soutenue par l’École française d’Athènes, le mince catalogue édité avec soin à Mykonos complète un gros catalogue d’exposition édité en Turquie [2] en 2006. Tous deux méritent quelques lignes, d’autant que celui de 2006 a été très mal diffusé.

6Comme il est expliqué dans le catalogue d’Istanbul, le nom d’Albert Gabriel est toujours célèbre en Turquie, où il enseigna et reste considéré comme un grand spécialiste de l’architecture vernaculaire et arabe. Mais il a été presque totalement oublié en France dans les milieux de l’archéologie et de l’histoire de l’art, malgré un grand nombre de publications et une carrière universitaire d’historien de l’art aussi remplie que peu banale pour un architecte français, au deuxième tiers du XXe siècle. Auteur d’une thèse sur les remparts de Rhodes soutenue en 1921, il devint maître de conférences aux Universités de Caen et de Strasbourg, puis participa à la fondation de l’Institut français d’archéologie d’Istanbul, dont il fut le premier directeur, avant d’être élu professeur au Collège de France, membre de l’Académie d’architecture ainsi que de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres. Chose alors exceptionnelle en France, mais courante en Allemagne où un architecte devient aisément un Bauforscher, il avait donc réussi à concilier une carrière d’archéologue et d’historien de l’art avec une formation d’architecte, en se spécialisant peu à peu dans ce qu’on appelle de nos jours l’ « archéologie du bâti », rappelle P. Pinon. Mais il vivait isolé et son décès dans la maison familiale de Bar-sur-Aube, en 1972, ne fut que tardivement connu de la communauté scientifique. Cette situation en marge peut sans doute s’expliquer de plusieurs manières ; dans le catalogue de 2006, on avance le fait que Gabriel a surtout travaillé hors de France et n’a publié que des ouvrages assez difficiles à trouver, même en bibliothèque spécialisée.

7La découverte en 2004, dans cette maison de Bar-sur-Aube, d’un riche fonds de photographies et de dessins pour la plupart inédits (dessins d’architecture et aquarelles) a permis de mesurer à leur juste valeur le savoir-faire, la maîtrise technique ainsi que le talent d’artiste d’A. Gabriel, qui apparaît bien dans ses aquarelles très évocatrices. Le catalogue publié en Turquie balaie toutes les facettes de l’œuvre monumentale de cet infatigable voyageur, qui parcourut la Turquie, la Syrie, le Liban et l’Égypte en s’attardant aussi à Rhodes, dans l’ensemble du Dodécanèse et dans les Cyclades, tandis que l’exposition en Grèce était concentrée sur le séjour du jeune Gabriel à Délos et à Mykonos, de sorte que les Mykoniates ont pu y voir une part de leur histoire. Ph. Fraisse montre comment ce séjour, de 1908 à 1911, fut à l’origine de l’intérêt constant de Gabriel pour l’archéologie, et plus précisément pour l’architecture domestique.

8Le catalogue grec a l’avantage de situer le personnage par rapport à d’autres architectes-archéologues – ceux de la génération antérieure, qui avaient œuvré dans le cadre de la « Grande fouille » de Délos, réalisée entre 1873 et 1913, ou d’autres architectes de la même génération –, tout en faisant le point sur les thèmes soulevés et les méthodes alors en vigueur sur les chantiers. Gabriel avait été recruté en 1908 par Maurice Holleaux, le directeur de l’École d’Athènes, qui avait constaté que les architectes « Prix de Rome » ne suffisaient pas à la tâche [3] et s’empressaient d’abandonner l’archéologie pour la construction après leur séjour imposé en Méditerranée : ce fut aussi la voie choisie par Camille Lefèvre, présent à Délos en 1909. Pendant ces années consacrées à des travaux déliens, A. Gabriel s’est conformé au style traditionnel des Envois de Rome, en livrant d’impeccables relevés d’ensemble et de détail, ainsi que de brillantes « restaurations » (fig. 1-2), ou plutôt restitutions sur le papier ; sans avoir lui-même remporté le « Prix de Rome », il avait appris à se plier à la même discipline très rigoureuse et minutieuse du dessin. Comme les autres architectes engagés dans l’archéologie à la fin du XIXe siècle et au début du XXe, il n’a pas vraiment fouillé, se contentant de quelques sondages au niveau des fondations. S’il a abandonné le style esthétisant des « Prix de Rome » en quittant l’École d’Athènes, il a toujours gardé cette distance vis-à-vis de la fouille. Il avait choisi d’approfondir son goût pour l’étude des formes urbaines et, par conséquent, des maisons – un goût bien dans l’air du temps, si l’on considère l’Envoi de Rome consacré à l’ensemble de la ville de Sélinonte par Jean Hulot, dès 1904-1906. Surtout, A. Gabriel avait adopté la méfiance généralement affichée par les archéologues vis-à-vis des interprétations et des synthèses, comme prélude à des restaurations concrètes. Une fois pour toutes, il a voulu s’en tenir à des études prudemment descriptives, ce qui le place en décalage par rapport à nombre d’architectes travaillant aujourd’hui sur des sites archéologiques. À l’inverse, il se trouve en phase avec beaucoup d’archéologues et quelques architectes, peu désireux de participer à des reconstructions jugées prématurées ou trop orientées vers l’attrait touristique.

9Alors qu’il est de bon ton de railler les méthodes expéditives de l’archéologie telle qu’on la pratiquait il y a un siècle, J.-Ch. Moretti souligne combien la « Grande fouille » de Délos fut paradoxalement une entreprise très moderne, surtout dans sa dernière phase, celle où s’est investi Gabriel. Pour pallier l’habituelle insuffisance des fonds publics, on trouva un généreux mécène, le duc de Loubat (« citoyen américain » !). Les recherches menées à Délos sous le directorat de M. Holleaux furent largement pluridisciplinaires. En plus des dessinateurs et des architectes, avant tout employés à relever les habitations et leur décor (principalement la Maison du Trident, la Maison du Lac, celle des Dauphins et celle du Dionysos, fig. 3), à l’aide de dessins mais aussi de photographies, on fit appel à des spécialistes pour dresser une carte de l’île et en étudier la géologie comme l’hydrologie, des thèmes repris récemment, entre autres dans le cadre du programme « L’eau à Délos », mené par l’École française de 2000 à 2003. La collaboration était déjà internationale, puisque des architectes danois furent impliqués dans la fouille de Délos et dans sa publication, de même que des archéologues grecs. Serait-ce donc à Délos qu’A. Gabriel apprit à s’indigner, comme il le fit souvent par la suite, devant les positions de clans ou les divisions infondées qui sévissent parfois en archéologie ?

Description de l'image par IA : Plan de la Maison dite du Trident, avec plusieurs pièces et décorations, par A. Gabriel.
Description de l'image par IA : Intérieur de maison romaine avec colonnes blanches, fresques rouges et mosaïque au sol. Une statue est visible au fond.
Description de l'image par IA : Ruines antiques avec colonnes, cour restaurée en 1904.

10Ce n’est pas impossible, si l’on songe que la redécouverte de l’œuvre d’A. Gabriel coïncide avec un anniversaire également lié à la « Grande fouille » de Délos : le centenaire des interventions d’architectes danois, par vagues successives, chacune avec leurs traits spécifiques, sur les chantiers de l’École française d’Athènes. Ce fut d’abord à Délos – où Gabriel côtoya Gerhardt Poulsen (fig. 4) et Axel Maar, auteurs, entre autres, de l’imposant plan topographique au 1/100 du sanctuaire d’Apollon, ainsi qu’Anton Frederiksen, qui travailla sur l’établissement des Poséidoniastes de Bérytos –, puis à Delphes, où Kaj Gottlob étudia la Tholos dès 1912, enfin à Malia, à Thasos et même à Amathonte de Chypre. Il y a donc matière à espérer que la nouvelle publication du temple d’Apollon à Delphes, préparée pendant des années par un archéologue français et un architecte danois [4], ne signifie pas la fin d’une collaboration aussi fructueuse qu’a priori inattendue.

11Les multiples relevés exigés par l’extension des fouilles avaient déjà poussé Théophile Homolle à rechercher des collaborateurs de tous côtés, et c’est son successeur, M. Holleaux, qui finit par conclure en 1908 un accord avec l’Académie des beaux-arts du Danemark [5]. Il est vrai que l’Académie des beaux-arts de Copenhague, déjà très impliquée dans le mouvement néo-classique au XIXe siècle, avait formé des architectes qui se sont tôt intéressés aux travaux archéologiques en mer Égée, par exemple à Lindos, à partir de 1902. Or, ces jeunes architectes pratiquaient un type de dessin très différent de celui des Français de l’époque : moins coloré, à la fois plus précis et plus épuré, avec une tendance à la normalisation qui ne fera que s’accentuer, en rendant systématique le recours aux symboles.

Description de l'image par IA : Ruines antiques avec colonnes et murs en pierre, dessin de 1912 par G. Poulsen.

12En 2008, les directeurs des écoles archéologiques danoise et française en Grèce ont voulu patronner une exposition itinérante qui, pas plus que celles dédiées à A. Gabriel, ne verse dans la nostalgie ou l’anecdote. Bien sûr, on rappelle dans le catalogue de Copenhague que la plupart des étudiants architectes danois venus faire des relevés en Grèce ont ensuite construit, comme leurs confrères français, des immeubles et des monuments où les traces de leur formation archéologique restent évanescentes ; on pourrait même parler d’une rupture pour Otto von Spreckelsen, le concepteur de l’Arche de la Défense à Paris, qui débuta en 1957 avec des dessins du Trésor de Cnide à Delphes. Finalement, écrire l’histoire de l’intervention des architectes en archéologie grecque revient surtout à s’interroger sur les méthodes de travail dans ce domaine [6]. Des influences variées se dégagent, des continuités apparaissent (au grand plan topographique de Délos ont succédé deux entreprises semblables, dans le sanctuaire d’Apollon à Delphes, de 1963 à 1964, puis au palais de Malia) et des tendances se font jour, la plus notable étant l’intérêt sans cesse plus grand porté par les architectes aux questions purement techniques. Serait-ce pour se démarquer des archéologues classiques, toujours aussi attentifs à l’épigraphie que du temps de Th. Homolle ou de M. Holleaux ?

LE PREMIER DIPTERE D’HERA A SAMOS ET L’INVENTION DU TOUR A PIERRE

13— Christof HENDRICH, éd. par Hermann J. KIENAST, Samos, XXV, Die Säulenordnung des ersten Dipteros von Samos, Bonn, Rudolf Habelt, 2007, XII + 150 p., 28 fig. ds t., 47 pl. de dessins, 22 pl. photographiques et 3 plans dépl.

14Si les archéologues savent, depuis les années 1880 au moins, que deux grands temples dédiés à Héra se sont succédé dans son sanctuaire de Samos, beaucoup de questions restaient pendantes à l’issue des fouilles allemandes de 1910-1914, malgré un certain nombre de publications centrées sur la construction, la forme et la chronologie de ces temples. Elles sont brièvement rappelées dans la préface à ce livre de Chr. Hendrich, issu de sa « Dissertation » soutenue en 1998 à l’Université technique de Munich. Il s’agit typiquement d’un travail d’architecte, par sa présentation – l’illustration, abondante et de qualité, suit l’analyse relativement courte d’un gros catalogue de blocs, où règnent les chiffres – comme par son sujet : une nouvelle restitution du premier diptère, à partir de l’examen très soigneux de ses bases et de ses chapiteaux, qui met en évidence la fabrication de ces pièces à l’aide d’un tour à pierre. L’affirmation de Pline l’Ancien (NH, 36, 90), selon laquelle ce mécanisme aurait été inventé par Rhoikos et Théodoros, les deux architectes des temples samiens [7], s’est souvent heurtée au scepticisme, mais elle se trouve confirmée par les observations de Chr. Hendrich, qui propose aussi une restitution de l’engin.

15L’apport de Chr. Hendrich à notre connaissance de l’architecture ionienne archaïque et à l’histoire des techniques de l’Antiquité prolonge donc le travail de son confrère Nils Hellner, consacré à la restitution du second diptère [8], dont les bases, en pierre tendre comme en marbre, portent aussi des traces indéniables de tour à pierre. Tous deux font suite à un article de H. Johannes [9], déjà convaincu du recours à un tour à pierre après avoir répertorié les remplois du premier diptère dans les fondations de la cella du second, décalé de 40 m vers le Sud-Ouest lors de sa construction, dont l’initiative est attribuée au tyran Polycrate. Afin de pouvoir en juger, Chr. Hendrich s’est livré à une recherche systématique des éléments du premier diptère dans le magasin lapidaire de l’Héraion et à nouveau dans les fondations du second diptère. En plus des 110 remplois de gros blocs déjà connus, auxquels s’ajoutent 689 fragments plus petits, tous taillés dans un calcaire que son extrême finesse rend fragile, la révision a permis de reconnaître et d’inventorier, pour le premier diptère, 249 fragments supplémentaires de chapiteaux en tore, de bases faites de disques et de tores, qui portent souvent des traces nettes de façonnage au tour, ainsi que des degrés et quelques rares restes de fûts [10]. La méthode, très rigoureuse, est expliquée dans le chapitre II : tous les profils ayant été relevés, ainsi que toutes les mesures, en millimètres (sans omettre les distances entre les cannelures horizontales), il fallait dans un premier temps distinguer les fragments de tores attribués à des chapiteaux de ceux attribués à des bases. En effet, selon la vieille classification d’A. von Gerkan, les bases ioniques de « type samien » diffèrent de celles du « type éphésien » par la superposition d’un disque (σπεβρα) et d’un tore (τπρος), tous deux striés de cannelures horizontales [11]. Peu profondes et finement biseautées sur les bases du premier diptère samien, ces cannelures apparaissent aussi sur ses chapiteaux, mais, dans ce cas, le diamètre inférieur du tore est nettement plus faible que le diamètre supérieur, d’où un profil semblable à celui d’un kymation ionique. Les disques (dits « tambours » en allemand, à cause de leur section verticale) appartenant à des bases ont ensuite été répartis entre cinq groupes de diamètres différents, dénommés de A à E, de plus en plus grands (de 1,35 à 1,78 m), qui correspondent à des colonnes placées en des endroits différents. La surface des disques du groupe A est juste piquée, non cannelée, tandis que les quatre groupes B, C, D, E comportent sept formes et profils différents de cannelures (p. 18-19). Il n’existe pas de tores pouvant être posés sur les disques A, qui portaient peut-être directement des fûts, sans pièce intermédiaire, mais les tores conservés se répartissent d’après leur diamètre et la gravure des cannelures en cinq groupes dénommés B à F (le disque du tore F, d’un diamètre maximal de 1,90 m, contre 1,70 m en haut et en bas, n’est pas conservé). Les tores des chapiteaux sont, quant à eux, répartis en six groupes dénommés de A à F, selon les mêmes critères.

16On épargnera aux lecteurs non spécialistes d’architecture les détails de la classification, décidée à partir de mesures et d’observations très minutieuses. Ceux qui demeurent rétifs aux exposés techniques remarqueront sans doute que le problème de la continuité du culte, entre l’effondrement du premier diptère et la mise en service du second, est à peine évoqué. Mais ce n’était pas l’objet de l’étude, qui s’en tient toujours à une optique purement architecturale, jusque dans la n. 169 de la p. 44 : alors que les archéologues interprètent principalement comme un acte de piété le remploi de blocs d’un monument ruiné dans son successeur, Chr. Hendrich est d’avis que le mode de remploi samien, en morceaux le plus souvent cassés et parfois de très petite taille, montre que seuls le pragmatisme et le souci d’économie devaient motiver cette opération, dont il tente de reconstituer la logique, d’après les dimensions des pièces et les contraintes du transport. Mais ne peut-on penser qu’une explication n’exclut pas totalement l’autre ?

17La classification étant convaincante, il suffira de résumer la répartition des pièces dans ce premier diptère (chap. III), préalable à la restitution du plan donnée sur un grand dépliant en couleurs : elle diffère légèrement de celle reproduite dans le guide allemand du site [12]. Avec une coudée qui équivaut probablement à 52,11 cm (soit un pied de 34,74 cm), la présente restitution est dans la lignée des travaux de Hermann J. Kienast, qui avait déjà réfuté des propositions antérieures [13]. La construction a commencé par la cella et a suivi un ordre centrifuge. Les disques du groupe A – ceux au diamètre le plus faible – ont été disposés à l’intérieur de cette cella, puis les colonnes correspondant au groupe B ont été alignées en deux rangées de cinq unités dans le pronaos qui, selon la règle ionienne, fut prévu très profond. Aucun chapiteau en tore conservé ne convenant aux colonnes des groupes A et B, sans doute faut-il y restituer des fûts en bois, qui supportaient de simples barres horizontales et un mince abaque en bois. Le groupe C est mathématiquement replacé dans la portion de la péristasis intérieure qui court à l’arrière et sur les deux longs côtés, et le groupe D, au diamètre un peu plus fort, est attribué à la péristasis extérieure, également sur trois côtés (fig. 5). En admettant que la hauteur de ces colonnes reste difficile à estimer, l’auteur accorde à la galerie extérieure des chapiteaux superposant un tore à cannelures et des volutes qu’il imagine plutôt en bois, à la suite de G. Gruben [14], mais un simple abaque carré en bois devait suffire pour les chapiteaux de la péristasis intérieure. L’énorme architrave nécessaire était certainement aussi composée de deux poutres en bois assemblées. Enfin, les seize colonnes de la façade orientale (prostasis), réparties en deux rangées, étaient les plus monumentales : le groupe E est identifié avec les douze supports (6 × 2) disposés à droite et à gauche de l’allée centrale, tandis que le groupe F, celui dont le diamètre est maximal, ne pouvait occuper que les quatre emplacements médians, qui profitaient d’un entraxe élargi. Le premier diptère, qui regroupait vingt et une colonnes sur les longs côtés, ne dressait donc que huit colonnes à l’avant (face Est) contre neuf à l’arrière (face Ouest), mais toujours sur deux rangées, alors que le diptère suivant sera triptère à l’avant et à l’arrière.

Description de l'image par IA : Dessin architectural montrant une élévation de la peristase intérieure et extérieure d'un bâtiment antique avec colonnes et toit.
Description de l'image par IA : Dessin d'une personne utilisant une machine à percer sur une structure en bois.

18Le chapitre IV expose la technique de fabrication en série de ces pierres aux faces soyeuses, où les lignes concentriques des cannelures sont tracées avec une précision et une régularité impressionnantes. Un gabarit est exclu, car aucune pièce n’est tout à fait identique à une autre ni ne révèle un demi-cercle complet. Plusieurs restitutions de tours à pierre avaient déjà été avancées, mais la plupart des savants contestaient l’existence d’une telle machine, plus ou moins inspirée des tours de potier ou des tours à bois, dès le VIe siècle av. J.-C. La dernière étude publiée à ce sujet, celle de G. Precht, suivait la supposition d’Anastasios Orlandos, qui imaginait pour Samos une sorte de compas à inciser ou de tour à trusquin, manié à la main, avant de reconstituer un dispositif romain, plus élaboré [15]. Or Pline parle bien d’une invention et les traces de tournage sont nettes dans le sanctuaire d’Héra à Samos, non seulement sur les bases des deux diptères, mais aussi sur les blocs de monuments votifs, sur les bases du monoptère archaïque, sur la porte Nord, le Bâtiment Nord et le Bâtiment Sud... Chr. Hendrich rappelle que des pièces aussi grandes et lourdes (jusqu’à 1,80 m de diamètre, alors que le poids peut atteindre 1,5 t) devaient être solidement maintenues dans des cadres et fixées, selon lui, sur un plateau horizontal (fig. 6), où la rotation de l’axe vertical était assurée par un cône en bronze, fiché dans le trou circulaire percé au centre des deux lits du bloc : quatre de ces cônes paraboliques, trouvés à l’Héraion (pl. 17, 1-2), sont conservés au musée de Samos. Il faut avouer que la démonstration, qui prolonge l’hypothèse de H. Johannes, est difficile à suivre, et le lecteur a surtout du mal à comprendre comment un lourd bloc bien arrimé pourra être ensuite retourné sans risque [16]. Une fois les cannelures gravées, les parois ont été dressées puis polies, toujours en mouillant la surface avec une pierre ponce ou du sable, une méthode attestée sur d’autres temples comme par les textes [17].

19On savait que les grandes villes d’Asie Mineure avaient rivalisé en élevant de magnifiques diptères – ceux de Samos (vers 575-555) et d’Éphèse (« temple de Crésus » [18]) ayant précédé celui de Didymes (vers 540-520 ?) –, mais cette technique raffinée du tournage des pierres, qui convient bien à l’extrême finesse du calcaire local, est propre au diptère d’Héra à Samos, où elle fut même appliquée à certaines bases en marbre du second temple. Elle a rarement été utilisée ailleurs (p. 88-89), tant il est vrai qu’elle était mieux adaptée aux pierres tendres. Or les constructeurs grecs ont vite marqué leur préférence pour le marbre, ce qui pourrait expliquer la préférence finalement accordée à la base éphésienne, taillée au ciseau dans ce matériau [19].

UN NOUVEAU MANUEL D’ARCHITECTURE GRECQUE

20— Enzo LIPPOLIS, Monica LIVADIOTTI, Giorgio ROCCO, Architettura greca, Storia e monumenti del mondo della polis dalle origine al V secolo, Milan, Bruno Mondadori, 2007, XVI + 998 p., fig. ds t.

21Pour faire face à l’évolution rapide des connaissances et participer à une meilleure diffusion d’acquis émiettés dans des publications aussi rares que mal accessibles, le besoin de nouveaux manuels de synthèse en architecture grecque était ressenti depuis plusieurs années par la communauté scientifique. Alors qu’une lacune persiste en Grèce et dans le monde anglophone [20], elle a été mieux comblée du côté allemand avec la cinquième édition revue, en 2001, des Griechische Tempel und Heiligtümer de G. Gruben, à laquelle s’est ajoutée en 2006 la présentation, par Dieter Mertens, des Städte und Bauten der Westgriechen, von der Kolonisation bis zur Krise am Ende des 5. Jh. v. Chr. [21]. Dans ces deux ouvrages fut privilégiée l’architecture religieuse, même si celui de D. Mertens – qui, de toute façon, ne peut être considéré comme un véritable manuel – fait aussi la part belle, comme on l’espérait, à l’urbanisme colonial et à ses composantes, les lots donnés aux colons et les îlots d’habitation, les agoras et leurs édifices, enfin les fortifications. Mais il s’agit toujours de synthèses partielles, centrées sur une région ou sur un type de monuments [22].

22Pour les lecteurs italiens qui souhaitaient une synthèse plus large, c’est à Milan qu’est paru en 2007 le premier tome d’un nouveau manuel d’architecture grecque, rédigé sous la responsabilité de spécialistes reconnus : l’archéologue E. Lippolis, qui s’est maintes fois interrogé sur l’espace des sanctuaires comme sur la topographie urbaine, ainsi que les architectes-archéologues M. Livadiotti et G. Rocco.

23L’ouvrage est divisé en deux parties à peu près égales. La synthèse proprement dite constitue la première partie (p. 1-494) ; elle remonte jusqu’à l’héritage créto-mycénien compris (un calage chronologique également adopté, depuis longtemps, dans les manuels anglais), avec une articulation par périodes et, à l’intérieur des périodes, par types de constructions ou par régions : ainsi, la « définition de l’ordre ionique » (p. 149) revient à examiner la naissance de l’architecture monumentale dans les Cyclades, puis celle de l’Asie Mineure. Comme l’annonce le sous-titre, les monuments ne sont jamais séparés de leur contexte institutionnel ou politique et social. Somme toute, ce type de plan et cette forme de présentation, qui privilégient le cadre historique plutôt que l’étude des questions techniques, sont assez traditionnels ; ils continueront vraisemblablement de s’imposer dans le volume II, qui couvrira le IVe siècle et l’époque hellénistique. Les régions balayées sont l’Asie Mineure, la Grèce métropolitaine et insulaire, Chypre, la Cyrénaïque et le monde colonial d’Occident [23]. On ne s’étonnera évidemment pas de la prédilection marquée des auteurs pour les villes grecques d’Occident, pour les zones où fouille l’École italienne d’archéologie d’Athènes (la Crète, Cos, Lemnos...) et pour tous les sites où s’active une mission italienne : Cyrène et la Cyrénaïque, ainsi que Phoiniké, aujourd’hui Finik, en Albanie...

24Les auteurs ne s’adressent manifestement pas à des étudiants, mais plutôt à des collègues, en tout cas à des lecteurs que l’emploi de termes très spécialisés, donnés sans définition claire au fil du texte, ne trouble pas. Si l’on ne peut que regretter l’absence d’un glossaire et le rejet des notes à la fin de chaque chapitre, où elles ont peu de chances d’être régulièrement consultées, ceux qui ne jonglent pas couramment avec l’architecture antique pourront tout de même se reporter à sept courtes annexes thématiques (p. 863-909), surtout composées à partir des publications que G. Rocco avait consacrées à l’ordre dorique puis à l’ordre ionique, y compris la contraction angulaire, les « raffinements » optiques, les moulurations, les différents types de temples, sans oublier un exposé des techniques de construction des murs et un autre expliquant les systèmes de couverture. La polychromie architecturale est en revanche sacrifiée, toute l’illustration étant d’ailleurs en n/b ; alors que les nombreuses photographies sont habituellement des originaux, les dessins et les plans ont été retravaillés à partir de publications antérieures pour rester tout à fait lisibles, malgré leur format souvent réduit.

25Mais ce qui fait vraiment l’originalité de cette entreprise et lui permet d’être bien documentée, c’est le catalogue des monuments, qui forme la seconde partie du volume (p. 497-860). Rédigée par une trentaine de collaborateurs, en plus des trois cosignataires principaux, cette commode succession de fiches donne, pour chaque monument : sa région, sa ville, son nom courant (« cinta muraria », « fontana Kerna », « Thesauros dei Sifni »...), sa date, une brève description, une bibliographie sélective présentée par ordre de pertinence (ainsi, pour un monument de Delphes, il est d’abord fait référence aux FD et au Guide du site par J.-Fr. Bommelaer). Entre la date et la description peuvent s’insérer la typologie du monument (par exemple, pour un temple : dorique distyle in antis) et ses dimensions ; certains sont illustrés, de la même manière que dans la première partie. Suivent quelques cartes et une très grosse bibliographie multilingue, réunie par L. M. Caliò, un index des noms de personnes et un autre des lieux. Ce dernier est indispensable pour retrouver un monument dans le catalogue, puisque son premier niveau n’est pas alphabétique. Bien sûr, ce riche catalogue documentaire n’a pas la prétention d’être exhaustif ni définitif, et il était inévitable que certaines notices comportassent des erreurs. Ainsi, pour la fontaine Castalie de Delphes, au lieu de renvoyer à un article de W. Parke qui ne traite pas d’architecture, il aurait fallu mentionner les travaux de P. Amandry, au moins son article publié dans le BCH, 102, 1978, p. 221-241, après celui de W. Parke. Mais il serait mesquin de faire l’inventaire des quelques lacunes et coquilles qui subsistent, au lieu de considérer d’abord l’ampleur et l’intérêt du travail accompli. L’ouvrage rendra sans nul doute de très grands services, même si ce lourd « pavé » aurait gagné à être relié en deux tomes séparés. Avec la synthèse d’une part et le catalogue, la bibliographie et les indices d’autre part, il aurait été bien plus maniable.

26Spécialiste ou non, le lecteur relèvera la grande attention portée aux premières agglomérations organisées, dont sont notés les points communs et les particularités. L’ « archittetura templare » est aussi un des points forts du livre, que l’existence, en Italie du Sud et en Sicile, des temples les mieux conservés du monde grec suffit à expliquer, même si les débuts de l’architecture religieuse grecque se devinent, aujourd’hui, à travers des structures périptères telles que l’Hérôon de Lefkandi et le temple d’Artémis à Ano Mazaraki près de Patras.

27En raison du choix d’un exposé d’abord chronologique puis géographique, plutôt que typologique, l’évolution d’une catégorie architecturale peut parfois sembler malaisée à suivre. Par exemple, celui qui s’intéresse à l’histoire des fortifications ou à celle des agoras devra grappiller des renseignements dans plusieurs chapitres qui ne se succèdent pas, avant de chercher dans les fiches du catalogue, et il en va de même pour le développement de l’architecture domestique. L’option des auteurs a toutefois l’avantage d’offrir une perception globale de l’architecture d’une cité ou d’une région, vue comme l’expression de la culture matérielle d’un groupe humain organisé : car ce livre n’est pas une simple étude de l’architecture grecque pour elle-même [24], étant toujours sous-tendue par l’idée que des populations organisées de différentes manières souhaiteront vivre dans des constructions et des espaces architecturaux différents.

DES TEMPLES « VOYAGEURS » ?

28— Séverine et François QUANTIN, Le déplacement du temple d’Athéna Polias en Chaonie, remarques sur les cosidetti « temples voyageurs », dans D. BERRANGER-AUSERVE éd., Épire, Illyrie, Macédoine... : mélanges offerts au Professeur Pierre Cabanes (ERGA, Recherches sur l’Antiquité, 10), Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise-Pascal, 2007, p. 175-196 ;

29— Enzo LIPPOLIS, Lo spazio per votare e altre note di topografia sulle agorai di Atene, Ann. Sc. Atene, 84, ser. III, 6, t. 1, 2006 [2008], p. 63-100, surtout p. 38-44.

30Comme S. et Fr. Quantin, qui partent d’une inscription relative à un temple épirote, E. Lippolis a saisi récemment l’occasion d’une étude de certains aménagements de l’Agora d’Athènes pour revenir sur un dossier que les spécialistes d’architecture grecque croient pour la plupart bien connaître, sans doute à tort : celui des temples dits un peu abusivement « voyageurs », en référence au titre d’une communication et d’un article déjà anciens [25]. De fait, l’examen du dossier des transferts de temples était une entreprise nécessaire et salutaire, pour inciter à la prudence dans les enchaînements d’hypothèses, un exercice auquel les archéologues s’adonnent volontiers.

31L’article cosigné paru en 2007 commence par l’analyse d’une courte inscription oraculaire de Dodone, connue depuis longtemps [26] : la cité-État des Chaones y demande à Zeus et Dioné de lui dire s’il serait bon « de (re)construire le temple d’Athéna Polias après l’avoir déplacé en arrière ». S. et Fr. Quantin tentent de comprendre la formule 3γχωρBζαντας ποεβν, aussi rare qu’à première vue obscure ; il pourrait s’agir d’un temple dont l’emplacement ne convient plus, de sorte que la cité envisage de le construire ou reconstruire (s’il était à l’origine en matériaux légers ou peu représentatifs) à une autre place, en le « faisant reculer ». On remarque avec raison que la distance entre les deux lieux doit être faible, car le grec emploie normalement d’autres verbes pour un transfert ou un déménagement sur une distance importante : μετ0γω, μεταφ≅ρω. Nous ne reviendrons pas ici sur l’identification proposée avec un naïskos de l’acropole de Phoiniké en Épire [27], datable « à la charnière des IVe et IIIe siècles », comme la lamelle oraculaire. Restituable distyle in antis, cette chapelle a été curieusement encastrée dans un mur de terrassement contemporain – ce qui pourrait en effet s’expliquer par une autre position originelle, l’édifice ayant alors souffert d’une occupation trop dense du terrain.

32L’hypothèse n’a rien de théorique, puisque l’opération de déplacement d’un temple, si bizarre qu’elle puisse paraître a priori, est attestée par trois autres inscriptions d’époque hellénistique, dont les deux auteurs résument la teneur : un décret bien connu [28] de la cité de Tanagra traite du transfert en ville d’un sanctuaire de Déméter et Coré, un autre décret, celui-là des Péparéthiens sur l’île de Skopélos [29], évoque le déplacement et la reconstruction du temple d’Athéna, enfin une lettre aux habitants d’Ikaros, l’actuelle Failaka dans le Golfe arabique [30], enjoint de « déplacer le sanctuaire de la Sôteira ». Or, les trois inscriptions laissent sans réponse plusieurs questions qui viennent immédiatement à l’esprit : aucun des temples (naos ou hiéron) déplacés n’a été identifié avec certitude sur le terrain, le statut du sanctuaire démantelé n’est pas précisé (il faut supposer qu’il a été respecté d’une manière ou d’une autre, car il n’a jamais été question de chasser une divinité de son site), tandis que les motifs exacts du transfert (bâtiment plus ou moins à l’abandon, restructuration urbanistique, raisons politiques autant que religieuses ?) et ses modalités techniques (déménageait-on toute l’élévation ou seulement des groupes de blocs, étaient-ils retaillés ?) restent peu clairs. Le flou règne donc autour du phénomène, mais celui-ci n’en est pas moins avéré ; en outre l’intervention d’un architecte, mentionnée à Tanagra et à Péparéthos, laisse imaginer que ce transfert n’était pas une mince affaire. À la fois intrigués et fascinés, les archéologues – et surtout les architectes-archéologues – ont tôt cherché des exemples concrets de temples « voyageurs », au point que la découverte des seules fondations d’un temple, sans que subsistent apparemment des morceaux de l’élévation, a parfois fait envisager que l’édifice ait pu être démantelé puis reconstruit ailleurs [31]. À ce rythme, le transfert d’un temple ne semble nullement être perçu, de nos jours, comme une opération exceptionnelle, alors même qu’il est difficile de croire que les Anciens aient pu aisément recourir à une pratique aussi étrange, qui entraîne tant de problèmes techniques et religieux. À ce sujet, les deux auteurs rappellent opportunément que l’idée est, en soi, très moderne, tandis qu’en Grèce ancienne, la construction « d’un édifice ne prévoit pas son démontage ».

33Il est vrai que, depuis la publication des textes de Tanagra et de Péparéthos, les Américains ont fait accepter par la communauté scientifique l’hypothèse qu’un autel et trois temples de l’Agora d’Athènes – celui d’Arès, le temple du Sud-Est et celui du Sud-Ouest – résulteraient de déplacements de blocs déjà mis en œuvre ailleurs [32] (fig. 7). Pour le temple d’Arès, identifié par une remarque de Pausanias (Périégèse, I,8,4), les principaux arguments de W. B. Dinsmoor sont de plusieurs ordres. Les fondations, qui touchent à des niveaux d’époque romaine, comprennent des remplois, alors que les blocs d’architecture, dont le travail est datable de la seconde moitié ou du dernier tiers du Ve siècle av. J.-C., présentent des cuvettes de scellement anciennes, non réutilisées, les lettres de mise en place étant « de facture augustéenne ». Dans le cadre d’une rénovation religieuse voulue par Auguste, afin de favoriser le culte impérial, des temples attiques désaffectés et plus ou moins ruinés auraient été transférés sur l’Agora : au cas du temple d’Arès s’ajoute celui du temple du Sud-Ouest, dont des blocs paraissent provenir d’un sanctuaire de Thorikos consacré à Déméter et Corè, et celui du temple du Sud-Est, dont certaines pièces (six colonnes) se retrouvent dans le téménos d’Athéna au Sounion [33]. La similitude des blocs de ces deux derniers temples avec des éléments laissés en place à Thorikos et au Sounion n’a pas été contestée, mais nous n’aurions alors affaire qu’à un déplacement partiel, non au démontage et remontage d’un édifice entier (hors fondations), comme on l’a supputé pour le temple d’Arès ; en outre, la date du transport de blocs depuis le cap Sounion jusque sur l’Agora a finalement été fixée par la céramique associée dans la première moitié du IIe siècle apr. J.-C., ce qui empêche d’attribuer le temple du Sud-Est à une initiative augustéenne, contrairement aux édifices de la partie ouest de l’Agora [34].

Description de l'image par IA : Plan de l'Athènes antique avec des sites clés comme le Parthénon, l'Odeon, et le Temple d'Athéna.

34L’hypothèse de la construction du temple d’Arès par transfert de l’élévation intégrale d’un autre temple en pôros a été confortée par la découverte, en 1994, des fondations du temple d’Athéna Pallènis à Stavros, dans le dème antique de Pallènè : or M. Korrès montre de manière convaincante que le plan et les dimensions du temple de Pallènè s’accordent avec ceux du temple d’Arès sur l’Agora [35]. Le temple dorique hexastyle de Pallènè était de type tout à fait canonique, très semblable par ses proportions à l’Héphaisteion et au temple de Poséidon au Sounion, dont on peut aussi rapprocher le temple d’Arès sur l’Agora, car nous sommes sans conteste dans le même « groupe » architectural. Enfin, les dimensions des fondations abandonnées du temple d’Athéna sont de 36,25 × 16,35 m à la crépis, tandis que le périmètre du temple hexastyle d’Arès sur l’Agora atteint 34,94 × 16,11 m au même niveau.

35Après avoir pointé quelques aspects peu cohérents ou « non limpides » du dossier, S. et Fr. Quantin renvoient à E. Lippolis pour une critique de la restitution de M. Korrès et, plus généralement, de l’idée que le temple d’Arès résulterait d’un « déménagement » [36]. Si certains des arguments avancés sont assez pertinents, d’autres le sont moins, à mon avis. D’abord, il n’y a pas à s’étonner de l’absence de toute source mentionnant une affaire aussi anormale : on sait combien les sources, et en particulier la relation de Pausanias, peuvent être lacunaires à propos d’événements importants. Reconnaissons, en revanche, que les signes relevés sur les pierres ne sont pas d’interprétation univoque et que le culte d’Arès existait déjà sur l’Agora avant l’époque romaine. Mais il n’empêche que, d’un strict point de vue architectural, l’élévation du temple d’Arès, qui est datable du Ve siècle, est vraiment très comparable à celle, logiquement restituée, du temple d’Athéna à Pallènè. M. Korrès a lui-même remarqué que les fondations du temple d’Arès comprennent des matériaux de remploi hétérogènes, tirés de toutes sortes de bâtiments. Nombre d’édifices attiques ayant été démantelés à l’époque romaine, la pratique du remploi, éventuellement en retravaillant les blocs, était nettement plus banale que celle de la reconstruction, avec des blocs remis à la même place. Somme toute, des séries de remplois ont été introduites dans les temples du Sud-Est et du Sud-Ouest, en respectant la position originelle des blocs. Le procédé est donc différent de celui du temple d’Athéna à Pallènè, dont toute l’élévation aurait été déplacée – comme le petit temple de Phoinikè, si c’est bien de lui dont il est question sur la lamelle de Dodone. Mieux, un temple d’Athéna serait devenu la demeure d’Arès : c’est surtout de là que naît le scepticisme d’E. Lippolis, car le fort conservatisme religieux des Grecs exclut de réattribuer un temple à une autre divinité que celle bénéficiaire de la première dédicace, ce qui explique qu’il existe des exemples épigraphiques de temples reconstruits ailleurs, mais non de naoi transférés à une autre divinité. Ces arguments ne sont toutefois pas dirimants. D’une part, deux inscriptions anciennement découvertes nous apprennent qu’un sanctuaire commun à Arès et Athéna Areia se trouvait à Acharnes, or, au IVe siècle, le culte à Pallènè était supervisé par une association qui comprenait aussi des citoyens du dème d’Acharnes [37], et, d’autre part, Pausanias a vu dans le temple d’Arès plusieurs statues, deux d’Aphrodite, une d’Arès et une d’Athéna, qui pourrait bien être Areia. Ainsi, le temple transféré depuis Pallènè restait celui d’Athéna, mais le culte qui lui était désormais rendu sur l’Agora était commun avec celui d’Arès [38] – ce qui laisserait évidemment supposer un rituel de re-fondation.

36Admettons-le, pour conclure : s’il nous faut bien reconnaître la réalité d’un tel déplacement architectural, il n’en continue pas moins de soulever des interrogations, les questions d’ordre religieux, et même politique, venant s’ajouter à la complexité technique du dossier.


Date de mise en ligne : 18/03/2010

https://doi.org/10.3917/arch.092.0265