Article de revue

Nous vieillirons ensemble : la Maison des Babayagas

Pages 43 à 44

Citer cet article


  • Dumont, F.
(2022). Nous vieillirons ensemble : la Maison des Babayagas. Après-demain, N ° 63, NF(3), 43-44. https://doi.org/10.3917/apdem.063.0043.

  • Dumont, Françoise.
« Nous vieillirons ensemble : la Maison des Babayagas ». Après-demain, 2022/3 N ° 63, NF, 2022. p.43-44. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-apres-demain-2022-3-page-43?lang=fr.

  • DUMONT, Françoise,
2022. Nous vieillirons ensemble : la Maison des Babayagas. Après-demain, 2022/3 N ° 63, NF, p.43-44. DOI : 10.3917/apdem.063.0043. URL : https://shs.cairn.info/revue-apres-demain-2022-3-page-43?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/apdem.063.0043


Notes

  • [1]
    Les fondatrices du projet ont détourné une figure de la mythologie slave, la « Baba Yaga », qui est souvent représentée comme une sorcière, vieille femme affreuse et cruelle mangeant les enfants.
  • [2]
    Mouvement de libération de l’avortement et la contraception. Fondé en avril 1973, il s’est progressivement dissout à la suite de la loi Veil (ndlr : de dépénalisation de l’avortement), tandis que l’action militante était relayée par la Maison des femmes.

1 Habitat inclusif, partagé, solidaire, participatif, intergénérationnel… depuis quelques années, une multitude de termes émerge pour désigner un phénomène qui concerne de plus en plus de séniors soucieux de trouver des alternatives entre le tout-domicile et le tout-institutionnel. Chacun de ces termes recouvre des réalités sensiblement différentes mais, globalement, ces nouveaux modèles d’habitat visent à permettre une vie en communauté, donc à lutter contre l’isolement, à mutualiser les services, à diminuer le coût du logement, à garantir une certaine autonomie à ceux qui peuvent encore en jouir. Même si de tels modèles se développent un peu partout en France, il existe dans notre pays encore assez peu de structures qui répondent à ces aspirations alors qu’elles sont déjà bien ancrées dans des pays comme la Suède, le Danemark ou l’Allemagne, pays où les Verts se sont vite emparés de la question de la vieillesse pour en faire un sujet politique. Par ailleurs, ces structures ne sont pas sans rappeler le principe des béguinages, répandus dès le XIIIe siècle dans les Flandres et le Nord de la France. Aujourd’hui, les séniors – femmes et hommes – ont remplacé les chastes veuves ou célibataires qui, au Moyen Âge, trouvaient refuge dans ces béguinages et vieillissaient à l’ombre de bâtisses mitoyennes et d’un jardin partagé.

2 La Maison des Babayagas, à Montreuil, est un bon exemple d’habitat partagé pour séniors. C’est aujourd’hui un exemple parmi d’autres, mais lors de sa création, il était véritablement précurseur. Sa notoriété doit beaucoup à la personnalité de Thérèse Clerc, cette militante féministe décédée en 2016 et qui, dès 1998, s’est adressée à la mairie de Montreuil avec le projet de créer « une maison de vieillesse alternative ».

Une « maison de vieillesse alternative »

3 Au départ, Thérèse Clerc souhaitait promouvoir un habitat réservé exclusivement à des femmes retraitées, féministes et se connaissant entre elles. S’il fallait le qualifier en termes militants, on pourrait parler de « communauté intentionnelle », un groupe de personnes qui constitue un collectif pour vivre selon un ensemble de règles, en marge de la société dominante, en s’appuyant sur un socle de valeurs partagées : le féminisme, l’entraide, la solidarité, l’écologie, l’autogestion… L’idée était que l’habitat lui-même serait non mixte mais qu’il y aurait des espaces collectifs mixtes, des activités mixtes et aussi des repas partagés tous les mois.

4 Lorsqu’on demandait à Thérèse Clerc pourquoi elle défendait la non-mixité de la structure, sa réponse était double. D’une part, il y avait l’idée que les femmes étant plus nombreuses parmi la population la plus âgée et la plus précaire de la société, il y avait urgence à créer des initiatives les concernant. Une autre raison tenait aux règles de la vie collective, avec l’idée qu’un investissement mutuel, solidaire et égalitaire dans les activités domestiques et dans le soin aux autres (y compris le soin intime si nécessaire : toilette, habillage, etc.) risquait d’être difficile à organiser entre femmes et hommes, à la fois pour des raisons de pudeur, mais aussi pour des raisons d’éducation et de socialisation différenciées. Est-ce que la division traditionnelle des rôles de genre n’allait pas revenir au galop, les femmes se chargeant du « sale boulot » domestique et du care ?

5 Pour diverses raisons, le projet a mis du temps à voir le jour. La maison a finalement été inaugurée en 2012, mais, les financeurs ne voulant pas d’un espace non mixte, elle accueille depuis sa création aussi bien des hommes que des femmes, même si la grande majorité des locataires sont des femmes, l’espace ayant été aussi conçu comme un habitat intergénérationnel. Le lieu se trouve en plein centre de Montreuil, comporte 21 logements pour des personnes retraitées et 4 pour des jeunes de moins de trente ans. Les appartements ont un statut de logement social (environ 400 euros par mois pour 33 m2), vont du studio à l’appartement de 40 m2 et deux salles sont également prévues pour des activités communes, sachant que ces activités sont aussi ouvertes à des personnes non résidentes, afin d’éviter aux locataires de vivre en vase clos. Quand la maison a ouvert ses portes, Thérèse Clerc avait d’ailleurs lancé l’Unisavie, l’Université du savoir des vieux, parfois appelée « l’Université du savoir vieillir autrement ». Il s’agissait de produire et de partager des connaissances sur le vieillissement et de lutter contre la stigmatisation de la vieillesse, l’âgisme. Des anthropologues, des historiens, des économistes, des sociologues, des philosophes… ont participé à cette université particulière.

6 Toute personne qui entre dans la Maison des Babayagas signe une charte féministe et écologiste, qui consacre l’importance de l’autonomie, ce qui, de fait, exclut la grande dépendance, la petite dépendance relevant, elle, de l’aide solidaire. Il n’y a pas de personnel soignant permanent, ni d’équipement médical, les parties communes et le jardin sont entretenus par les locataires. Les finances sont gérées collectivement. Bien évidemment, toutes ces dispositions réduisent les dépenses pour les frais de ménage, de comptabilité, d’accueil, de standard…

Une réflexion plus large sur les femmes et le vieillissement

7 Si la Maison des Babayagas a finalement vu le jour à Montreuil avant d’essaimer dans d’autres villes en région, c’est bien parce que Thérèse Clerc a su médiatiser son projet et créer des événements pour diffuser son message. Avec son énergie, son discours percutant et structuré, elle attirait l’attention des medias, parlant sans tabou des « plaisirs et des risques de l’avancée en âge ». Militante du MLAC [2] de la première heure, Thérèse Clerc diffusait une image de la vieillesse aussi éloignée des éloges lénifiants sur la « sagesse » de nos « ainés » que du discours dominant qui assimile vieillissement et déclin. Pour elle, la retraite était tout sauf une mise en retrait, mais plutôt un moment de politisation où le fait d’être en marge du système de production et de reproduction permettait aussi d’être une voix critique et libre. Elle a montré qu’on pouvait être vieille, désirante et contestataire. Pour parler d’elle-même, elle rejetait d’ailleurs le mot « sénior », luttant ainsi contre l’idée que la vieillesse était un attribut honteux et effrayant, qu’il valait mieux ne pas nommer. Elle considérait aussi que ce terme était très lié au marketing ciblant les retraités et à la « silver économie ». En cela, elle n’avait pas tout à fait tort !

8 La création de la Maison des Babayas s’inscrit aussi dans une réflexion plus large sur la façon dont les femmes vivent le vieillissement. Incontestablement, les modalités selon lesquelles chacune et chacun avance en âge dépend de l’ensemble de son parcours de vie : il n’y a donc pas deux façons identiques de vivre le vieillissement, puis la vieillesse. Mais il existe, malgré tout, des traits communs dans les expériences qu’ont les femmes du vieillissement. Ceux-ci tiennent notamment au regard social qu’on porte sur elles. Même si les choses bougent, l’imaginaire qui associe séduction féminine et fertilité reste encore prégnant et le passage de la cinquantaine, notamment, reste vu comme plus significatif du vieillissement pour les femmes que pour les hommes. Celles-ci perdent alors leur valeur symbolique et « marchande » dans de nombreux secteurs professionnels : comédiennes, danseuses, hôtesses d’accueil, serveuses, chargées de communication, présentatrices, journalistes et animatrices TV… Beaucoup d’études montrent qu’aujourd’hui encore, la discrimination liée à l’âge touche plus les femmes que les hommes.

9 Enfin, cette initiative nous invite aussi à réfléchir à la façon dont la vieillesse est, dans notre société, presque systématiquement assimilée à un problème : un problème dans le monde du travail, car les vieilles et les vieux freineraient l’innovation ; un problème pour le coût des finances publiques, les personnes « actives » ayant la charge des retraites des « inactifs », etc. Il est sans doute temps de changer le rapport individuel et collectif à cette période de la vie, ce qui conduit à repenser la place de la fragilité, de la vulnérabilité, de la lenteur, dans une société comme la nôtre, une société post-fordiste fondée sur une logique de compétitivité et d’innovation et prise dans un mouvement d’accélération des changements techniques, sociaux et culturels.


Date de mise en ligne : 27/10/2022

https://doi.org/10.3917/apdem.063.0043