Article de revue

Impenses et dilemmes de la perte d’autonomie en prison

Pages 40 à 42

Citer cet article


  • Touraut, C.
(2022). Impenses et dilemmes de la perte d’autonomie en prison. Après-demain, N ° 63, NF(3), 40-42. https://doi.org/10.3917/apdem.063.0040.

  • Touraut, Caroline.
« Impenses et dilemmes de la perte d’autonomie en prison ». Après-demain, 2022/3 N ° 63, NF, 2022. p.40-42. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-apres-demain-2022-3-page-40?lang=fr.

  • TOURAUT, Caroline,
2022. Impenses et dilemmes de la perte d’autonomie en prison. Après-demain, 2022/3 N ° 63, NF, p.40-42. DOI : 10.3917/apdem.063.0040. URL : https://shs.cairn.info/revue-apres-demain-2022-3-page-40?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/apdem.063.0040


Notes

  • [1]
    « Statistiques trimestrielles des personnes écrouées en France », juillet 2020, ministère de la Justice, Administration pénitentiaire, Bureau de la donnée, EX 3.
  • [2]
    Caroline Touraut, Vieillir en prion. Punition et compassion, Nîmes, Champs Social, Questions de société, 2019.
  • [3]
    Ndlr : soins prodigués à une personne dépendante.
  • [4]
  • [5]
    Everett Hugues, Le regard sociologique. Essais choisis, Paris, éditions de l’EHESS, 1961 (rééed. 1996) ; Andrew Abott, The System of Professions, Chicago, University Chicago Press, 1988.
  • [6]
    Marie-Hélène Lechien, « L’impensé d’une réforme pénitentiaire », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 136-137, no 1, 2001, pp. 15-26.

1 L’image sociale habituellement associée à une personne détenue est celle d’un homme jeune, laissant dans l’ombre la présence de personnes âgées en prison. Or en France, le nombre de détenus âgés de plus de 50 ans a été multiplié par six depuis le début des années 90. Le 1er juillet 2020, ils représentaient 12,9 % de la population carcérale soit 8 783 personnes, parmi lesquelles 2 986 avaient au moins 60 ans [1].

2 Le vieillissement en prison questionne le fonctionnement institutionnel, il génère une expérience singulière de la détention et interroge les pratiques professionnelles [2]. La dépendance apparaît comme un des enjeux majeurs lié au vieillissement en prison. Les besoins des personnes en situation de perte d’autonomie sont tout à fait spécifiques et posent, dans le contexte carcéral, des difficultés très importantes. Qui en prison doit accompagner ceux qui ne sont plus à même d’assurer seuls de nombreux actes de la vie quotidienne ? En quoi la dégradation des corps peut-elle questionner le sens de la peine ?

3 L’étude sociologique menée au sein de quatre établissements pénitentiaires auprès de personnes détenues et de professionnels montre l’ampleur des besoins qu’impose la prise en charge de la dépendance. Pour autant, en prison, l’ensemble des personnels juge que l’accompagnement de la dépendance ne relève pas de leur mandat. Le droit à bénéficier d’une auxiliaire de vie étant encore peu effectif, des codétenus sont dès lors mobilisés pour répondre aux besoins des détenus âgés en situation de dépendance. Se pose alors la question de la compatibilité des corps dépendants avec la détention.

Des corps précocement abîmés

4 La précarité des parcours de vie, la fréquence des conduites addictives et les effets de la prison sur les corps participent d’un processus de vieillissement physique précoce des personnes détenues. Or, l’inadaptation des établissements fait de la prison une épreuve physique pour les plus âgés : les escaliers sont nombreux, il n’y a pas d’ascenseur, peu de bancs disponibles dans la cour de promenade et, en dehors de quelques cellules répondant aux normes requises pour les personnes à mobilité réduite (elles-mêmes ne permettant pas de répondre pleinement à certains besoins), les cellules ne sont pas aménagées pour des corps vieillis (lits superposés, chaises en plastiques, petit espace de douche), etc. Par ailleurs, le manque d’activité physique et la forte sédentarité qu’impose la vie en prison, l’alimentation inadaptée aux besoins spécifiques des plus âgés et la difficulté à bénéficier de soins spécialisés participent d’une dégradation de l’état de santé des détenus âgés. Si les maux physiques sont largement répandus, des détenus font face une situation de dépendance particulièrement problématique dans une institution qui n’a pas été pensée pour accueillir des personnes qui ne soient pas physiquement autonomes.

Des professionnels en tension

5 Un détenu en situation de perte d’autonomie doit bénéficier d’aide pour se vêtir et se dévêtir, se laver corps et cheveux, se couper les ongles de mains et de pieds, ouvrir les barquettes de repas, sortir les médicaments de leur emballage, découper ses aliments, etc. Mais il faut aussi s’occuper de la maintenance des fauteuils roulants, des lits médicalisés, aider les personnes à se déplacer dans la prison, commander, payer, stocker et changer les couches de celles qui sont incontinentes, retirer et laver les draps souillés parfois quotidiennement, entretenir les cellules, etc.

6 En prison, toutes ces tâches posent des difficultés car elles ne figurent dans la fiche de poste d’aucun des professionnels qui y travaillent. Face à l’absence de personnels spécifiquement formés pour assurer des tâches de care et de nursing[3], les surveillants valorisent leur mission de surveillance et de sécurité, les conseillers pénitentiaires d’insertion et de probation (CPIP) celle de prévention de la récidive, les personnels médicaux des unités sanitaires leur fonction de soignants. En effet ces derniers insistent sur le fait qu’ils n’ont pas vocation à assurer une prise en charge hospitalière [4], leur périmètre d’action se limitant à des consultations ambulatoires qui ne constituent pas un cadre approprié à la prise en charge de la perte d’autonomie. En outre, les professionnels pointent tous que leur charge de travail ne leur permet pas d’assurer de telles tâches et jugent que la sollicitude et la proximité qu’elles engagent contreviendraient à la distance vis-à-vis des détenus qu’impose la réalisation de leurs missions propres.

7 Ces tâches, perçues comme particulièrement dégradantes, ne relèvent donc d’aucun professionnel en prison. De ce fait, chaque situation qui se présente fait l’objet d’âpres négociations entre les services. La perte d’autonomie ravive ainsi les « conflits de juridictions » [5] et les enjeux de définition des territoires d’actions [6] entre les personnels pénitentiaires et personnels médicaux.

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« La question s’était posée en réunion de qui doit aider un détenu à se couper les ongles… Cela avait été évoqué lors d’une réunion… Cela avait fait débat d’ailleurs, un vif débat… Chacun se renvoyait la balle… »
(Indra, CPIP, 33 ans)

9 Pour autant, la perte d’autonomie amène les professionnels à porter un regard singulier sur la personne détenue et suscite chez eux des dilemmes moraux. Nombreux se sont dit indignés des conditions de vie de certains détenus en situation de dépendance et certains ont exprimé un sentiment d’obligation morale à agir. Pauline par exemple parle de l’injonction morale qui l’amène à laver un détenu en situation de perte d’autonomie.

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« Il y avait une personne qui se souillait, je la lavais, la changeais, je ne pouvais pas la laisser comme ça. Ce n’était pas ma mission mais il fallait que je le fasse. »
(Pauline, 40 ans, personnel médical)

11 Des surveillants ou des CPIP reconnaissent également avoir apporté de l’aide à un détenu face à une situation qui ne leur semblait humainement plus tolérable.

12 Ainsi, les professionnels peuvent se sentir tiraillés entre un respect de leurs fonctions qui n’intègrent pas les tâches qu’impose l’accompagnement d’une personne en situation de dépendance et leur indignation face aux épreuves vécues par certains détenus.

Un droit d’aides à la personne peu effectif

13 Les mesures d’aide à la personne prévues par la loi pénitentiaire de 2009 se mettent difficilement en place en prison. Les directions des établissements sont souvent désemparées face à la complexité du processus administratif à engager pour établir des conventions avec des partenaires qui estiment encore souvent, et ce malgré la législation à l’œuvre, que le « public justice » ne relève pas de leur périmètre d’action. Par ailleurs, la constitution du dossier administratif individuel et l’évaluation des besoins particuliers nécessaires à la mise en place d’une aide de vie sont particulièrement complexes pour les personnes en prison.

14 Outre les obstacles administratifs et financiers, il est souvent difficile de trouver des associations d’aide à la personne acceptant de se rendre en prison. Les représentations sociales véhiculées sur les personnes détenues participent de la peur des professionnels de l’aide à la personne. L’éloignement géographique des établissements pénitentiaires apparait aussi comme un obstacle à leur intervention.

15 Enfin, le cadre carcéral est peu adapté à l’accueil d’aides de vie : les horaires d’ouverture des cellules ne leur permettent pas d’être présents aux heures des repas, le matériel est souvent manquant, les cellules trop étroites, etc.

16 Ainsi, les auxiliaires de vie ne répondent que très partiellement aux besoins des personnes en situation de perte d’autonomie incarcérées.

La vulnérabilité des corps déléguée aux codétenus

17 Dans ce contexte, la prise en charge de la perte d’autonomie est très largement reportée sur les autres détenus qui sont parfois amenés à effectuer même des soins corporels. La délégation de la prise en charge de la vulnérabilité des corps à d’autres détenus ne va pas sans soulever de questions.

18 Les détenus ne sont pas formés pour effectuer des gestes qui nécessitent de prendre des précautions afin de ne pas blesser la personne ou de ne pas la placer dans une position susceptible d’être douloureuse ou indigne. Ils sont par ailleurs rarement rémunérés. En outre, le codétenu aidant a accès à l’intimité du détenu en situation de dépendance et ce dernier ne disposera pas toujours des ressources pour se protéger contre des risques de rackets ou d’abus. Par ailleurs, le détenu aidant peut être sollicité pour des tâches dégradantes dans une institution où il estime ne pas être en position de les refuser. L’aide s’inscrit dans des dynamiques relationnelles propres au monde pénitentiaire où l’économie relationnelle porte en germe des rapports de domination et de méfiance réciproque.

19 Aide profane, sans cadre juridique, dans un contexte où les rapports sociaux sont peu bienveillants, les actions de soutien réalisées par les pairs suscitent le malaise des professionnels.

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« Une détenue qui fait la toilette d’une autre détenue reste une chose anormale. Et en même temps, si on n’a pas le choix, c’est clair que l’on ferme les yeux. ».
(Sabrina, gradée, 37 ans)

L’(in)compatibilité avec la détention en débat

21 La compatible de l’état physique de la personne dépendante avec les conditions de détention se pose alors quand on aborde la perte d’autonomie en prison. En France, des dispositifs juridiques de suspension de peine et de mise en liberté pour raison médicale sont prévus (art 720-1-1 et art. 147-1 du CPP). Pour autant, ces mesures semblent jusque-là essentiellement bénéficier à des personnes détenues en fin de vie. Lorsque le corps est mourant, l’usage de ces dispositifs fait consensus, mais les positions sont plus ambivalentes quand il s’agit de considérer l’(in)compatibilité de la situation de dépendance avec la détention comme motif de libération. L’interprétation complexe de « l’incompatibilité durable » avec la détention, la crainte des simulateurs et le rappel de la fonction punitive de la prison constituent des freins majeurs à son obtention quand les détenus sont en situation de perte d’autonomie. « L’incompatibilité durable » avec la détention est d’autant plus complexe à circonscrire qu’elle dépend tant de l’état de santé des personnes que des soins et aides qu’il est possible de recevoir en prison. Dans ce contexte, s’observe un usage restrictif de ces mesures législatives.

22 Pour autant, nombreux sont les personnels qui questionnent le sens que peut revêtir une peine quand les détenus sont en perte d’autonomie et interrogent les frontières du respect de l’humanité quand il s’efforce de répondre aux besoins des personnes en perte d’autonomie.

23

« Jusqu’où on doit aller pour répondre à la personne parce qu’on ne peut pas laisser la personne quand même en perte d’autonomie, mais jusqu’où on va aller pour ne pas que tout ce qu’on lui apporte quelque part fasse qu’elle ne pourra pas sortir ? C’est compliqué. »
(Liliane, 53 ans, personnel médical)

24 Le maintien en détention de détenus en perte d’autonomie soulève des enjeux bien au-delà de l’approche médicale, qui relèvent de l’appréciation des conditions de respect de la dignité des détenus et de l’humanisation de l’institution. Cette étude invite ainsi à engager un travail sur la prise en charge de la perte d’autonomie en prison mais elle soulève aussi des questions morales relatives au respect de la dignité des personnes et ouvre une réflexion plus large sur le sens de la peine.


Date de mise en ligne : 27/10/2022

https://doi.org/10.3917/apdem.063.0040