Article de revue

Gouverner les eaux par l’infrastructure. Canalisation, infiltration et gestion des inondations à Dakar

Pages 140 à 163

Citer cet article


  • Leclercq, R.
(2026). Gouverner les eaux par l’infrastructure. Canalisation, infiltration et gestion des inondations à Dakar. Annales de géographie, 767-768(1-2), 140-163. https://doi.org/10.3917/ag.767.0140.

  • Leclercq, Romain.
« Gouverner les eaux par l’infrastructure. Canalisation, infiltration et gestion des inondations à Dakar ». Annales de géographie, 2026/1-2 n° 767-768, 2026. p.140-163. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-de-geographie-2026-1-page-140?lang=fr.

  • LECLERCQ, Romain,
2026. Gouverner les eaux par l’infrastructure. Canalisation, infiltration et gestion des inondations à Dakar. Annales de géographie, 2026/1-2 n° 767-768, p.140-163. DOI : 10.3917/ag.767.0140. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-de-geographie-2026-1-page-140?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ag.767.0140


Notes

  • [1]
    Bien que régulièrement employé en hydrologie et en hydraulique, le terme de « comportement » y est très rarement défini. Si on suit Arnell (2002, p. 93), le comportement hydrologique désigne un « motif de variation » (pattern of variation), dans le cas qu’il traite « de l’évaporation, des écoulements et de la recharge [sur différents bassins versant et] dans l’année et d’année en année ». Dans de nombreux textes en hydraulique, le comportement hydraulique désigne différents mouvements et/ou transformations des eaux en relation avec leur environnement et les éléments qui le composent (les modèles tentent alors de représenter différentes formes de distribution, d’infiltration dans des contextes donnés… voir par exemple (Jason et al., 2007 ; Guo et al., 2024).
  • [2]
    Pour un exemple du comportement des eaux depuis le point de vue des personnes affectées par les inondations, voir (Leclercq, 2022).
  • [3]
    Le point de départ de cet article est une recherche sur les inondations à Dakar. De ce fait, ce ne sont pas l’ensemble des eaux de la capitale sénégalaise qui y seront considérées mais celles qui, a posteriori, sont reconnues comme participant de ces inondations, à savoir principalement les eaux usées, pluviales, et les eaux de nappe. La distinction entre ces différentes eaux relevant de processus sociaux, politiques, économiques et techniques, d’autres types d’eau, notamment celles destinées à la consommation d’eau potable provenant, partis du début des années 2000, du lac de Guiers, pourront intervenir dans le récit à mesure qu’elles sont intégrées ou non dans les diagnostics et dispositifs en charge de dire et gérer les inondations. Sur ces processus de distinction, voir notamment (Linton et Budds, 2014).
  • [4]
    Par « gouvernement » j’entends donc un agencement d’outils, de choses, de savoirs et d’acteurs orientant la conduite et/ou le comportement d’une gamme d’être vivants ou de choses dans un sens ou vers un but spécifique, par l’obéissance et/ou la contrainte (Foucault, 1994). Ce terme se démarque de celui de « gestion », qui s’applique souvent dans le cas des eaux à un objet inerte, connu et stabilisé (Linton et Budds, 2014) : on gère des ressources en eau, des déchets (les « eaux usées ») ou des risques. À l’inverse, l’emploi de la notion de gouvernement met l’accent sur l’eau comme élément doté d’une agentivité propre, d’une forme de vitalité (Bennett, 2010) : on gouverne des comportements toujours susceptibles de varier et donc nécessitant une contrainte pour être orientés. La gestion peut cependant être une composante du gouvernement, dès lors que ce dernier inclut un dispositif permettant l’objectification des eaux, et ce faisant leur gestion. La notion de gouvernement se démarque aussi de celle de gouvernance, qui met l’accent sur l’agrégation et la coordination des acteurs (Le Galès 2019), tandis que c’est l’autorité, l’action, et son but qui sont en jeu dans le gouvernement (c’est aussi pour cette raison que je parle « d’agencement » et non « d’assemblage » ou de « dispositif », voir Callon, 2017 ; Leclercq, 2022).
  • [5]
    Pour une revue de littérature très complète sur les urban infrastucture studies, voir (Coutard, Florentin, 2024).
  • [6]
    Pour un exposé détaillé de ma méthode de travail, voir (Leclercq, 2020).
  • [7]
    Aujourd’hui encore, la région de Dakar concentre 80 % des activités économiques du pays, la quasi-totalité des infrastructures industrielles, plus de 25 % de sa population et la moitié de sa population urbaine, et 75 % des transports de marchandises ont pour origine ou destination Dakar (UN-Habitat, 2008. Sénégal : Profil urbain de Dakar, http://unhabitat.org/urban-knowledge/publications/ ; Agence nationale de la statistique et de la démographie, 2019. Dakar. Situation économique et sociale régionale, 2016, http://www.ansd.sn/ressources/ses/SES-Dakar-2016.pdf). Sur le caractère plus ou moins « volontaire » de cette quête de travail à Dakar entre autres, voir Tiquet, 2019.
  • [8]
    Je m’appuie ici sur la thèse de Yohann Fare (2018) qui détaille les types d’arrosages actuels chez les maraîchers de la banlieue de Dakar et note que les méthodes d’arrosage au seau sont encore majoritaires dans les exploitations familiales. De la même manière, Papa Demba Fall (1986), et Jean Gallais (1954), insistent tous les deux sur la nécessité de la présence d’une source d’eau proche dans la culture des tokeur et des lakka par les Lébous, ce qui fait penser à des méthodes d’arrosage manuelles. Je n’ai pas trouvé de sources détaillant les techniques d’irrigation utilisées au début du xxe siècle par ces derniers cependant.
  • [9]
    Ce caractère sableux des sols de la banlieue dakaroise inspire même au début des années 1990 une partie de ses analyses à l’anthropologue Jean-François Werner (1993, p. 51‑57). La couverture des cours résidentielles à partir de cette période en raison de la généralisation du béton en Afrique de l’Ouest (Choplin, 2020), et des rues suite aux programmes d’infrastructure des années 2010, contribuent à leur imperméabilisation.
  • [10]
    Voir par exemple les articles couvrant les « opérations Augias » lancées à Dakar dans les années 1980 et 1990 et ceux, en regard, couvrant « l’insalubrité » de la banlieue (Pape Mor Sylla, 02/08/1987 : « Pour vaincre l’insalubrité. Une opération Augias lancée », Le Soleil, p. 23 ; Doudou Sarr Niang, 28/07/1999, « Eaux usées, eaux stagnantes, mouches et moustiques. Vivre avec l’insalubrité à Dakar », Le Soleil, p. 7).
  • [11]
    Lancée en 2009 par le consortium Eiffage/État du Sénégal rejoints par divers bailleurs dont la Banque Mondiale et l’Agence Française de Développement, l’autoroute à Péage Dakar-Diamniadio traverse l’agglomération d’Ouest en Est, a nécessité pour sa construction de passer à travers 9 communes très urbanisées, déplaçant 3 000 familles pour un total de 41 000 personnes, et augmentant les inondations dans des zones déjà touchées, de manière peu importante pour les promoteurs du projet, mais significative pour les riverains (Ndiaye 2018 ; CCUAP et LEGS 2020).
  • [12]
    Dans les quartiers régulièrement inondés, les maisons abandonnées se recouvrent rapidement des typhas, des plantes aquatiques poussant très vite dans les eaux stagnantes et pouvant atteindre 2 à 3 m de hauteur. Elles sont aussi souvent à moitié enterrées du fait des remblais des voisins et se transforment rapidement en dépotoirs.
  • [13]
    Cette logique synergique de la dépense et de l’agrégation matérielle dans les projets d’infrastructure est mise en lumière par Fressoz (2024) à propos de l’énergie et par Magalhães (2024) à propos des autoroutes.
  • [14]
    Organisation couvrant une grande partie de la commune et ayant pendant plusieurs années fédéré des associations de quartiers dans leurs efforts de lutte contre les inondations (Leclercq, 2019).
  • [15]
    Ici, la contestation par Ibrahima, qui se présente comme un « communautaire » donne à voir l’un des aspects de ces enjeux politiques, opposant certains acteurs issus du monde associatif local à d’autres s’accusant mutuellement de « profiter » des inondations sur fond de cooptation de certains d’entre eux par les institutions porteuses de l’infrastructure et d’inimités d’autres vis-à-vis de la mairie. Pour d’autres exemples de ces enjeux, voir (Schaer, 2015 ; Schaer, Thiam, Nygaard, 2018 ; Leclercq, 2019).
  • [16]
    Parmi ces dernières on peut citer la volonté proclamée « d’apporter » la civilisation et l’extrême faiblesse des investissements consentis par l’Empire colonial (Cogneau, 2023), la réglementation de l’espace urbain et les tentatives d’évictions des habitations « africaines » et l’extrême dépendance de la ville au travail, y compris maraîcher, d’une population de travailleurs maintenus dans la pauvreté (Faye, 2017).
  • [17]
    Sans des acteurs pour les produire et des projets pour les porter, pas de synergies entre infrastructures (Magalhães, 2024).
  • [18]
    Le caractère « composite » du gouvernement désigne ici l’hétérogénéité des acteurs, des dispositifs mais aussi des comportements agrégés pour soutenir l’objectif central, le comportement principal, à produire ou favoriser. La notion puise d’une part aux nombreux travaux cherchant à tenir compte de l’hétérogénéité constitutive de certains objets (Dodier, Stavrianakis, 2018), tout en insistant sur la contrainte propre au gouvernement. Elle emprunte aussi à ce que les médiévistes appellent la « monarchie composite » (Elliott, 1992), désignant le système de pouvoirs caractéristique de l’Europe du Sud entre le xive et le xviie siècle, à la fois centralisé mais dépendant de royaumes au fonctionnement autonome, pour s’exercer. La centralité des relations entre les représentants du monarque et ceux des royaumes et principats ainsi réunis, la coexistence de différents systèmes de règles et de légitimités, la centralité des outils et de l’information pour les gouverner (Silvestri, 2023), offrent potentiellement un modèle conceptuel intéressant pour penser le gouvernement des éléments matériels et non matériels dans le cadre de sociétés où la pluralité des normes est la règle (Olivier de Sardan, 2010). Cet aspect sera développé dans un article à venir.
  • [19]
    Sur la centralité du « mécanisme » dans l’action publique en Afrique, voir (Olivier de Sardan, 2021).
Français

À partir d’une enquête sociologique sur les inondations régulières que connaît l’agglomération dakaroise depuis une trentaine d’années, ce texte revient sur l’histoire du gouvernement des eaux usées et de pluie dans la capitale sénégalaise. Il investigue particulièrement la manière dont la forme « canalisation » interagit avec d’autres formes de gouvernement des eaux, telles que l’infiltration, depuis les débuts de la colonisation. Revenant sur les entreprises récentes de construction d’une vaste infrastructure de drainage couvrant l’ensemble de la banlieue de Dakar et visant la lutte contre les inondations, il montre comment cette dernière articule idéal de l’infrastructure moderne et gestion distribuée des eaux. Ce faisant, il donne à voir, après d’autres, un processus hybride d’infrastructuration urbaine, et indique certaines de ses conséquences sur la production et le maintien d’une ville vulnérable aux inondations.

Mots-clés

  • gouvernement
  • inondations
  • infrastructure
  • ville
  • vulnérabilité

Mots-clés éditeurs : gouvernement, inondations, infrastructure, ville, vulnérabilité


English

Governing water through infrastructure. Canalisation, infiltration and flood management in Dakar

Based on a study of the regular flooding that has occurred in Greater Dakar over the past thirty years, this paper looks back at the history of wastewater and rainwater management in the Senegalese capital. It examines the way in which the ‘sewer’form has interacted with other forms of water management, such as infiltration, since the early days of colonisation. Looking back at the recent construction of a vast drainage infrastructure covering the whole Dakar suburbs and designed to combat flooding, it shows how this infrastructure articulates the ideal of modern infrastructure and distributed water management. In so doing, it provides an example, following others, of a hybrid process of urban infrastructure development, and indicates some of its consequences for the production and maintenance of a city vulnerable to flooding.

Keywords

  • government
  • floods
  • infrastructure
  • city
  • vulnerability

Mots-clés éditeurs : government, floods, infrastructure, city, vulnerability


Date de mise en ligne : 21/04/2026

https://doi.org/10.3917/ag.767.0140

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