Louise Barré, La Famille patriarcale en dispute. Époux, parents et citoyens en Côte d’Ivoire (1951-1968), Paris, ENS éditions, 2025, 302 p.
- Par Doris Bonnet
Pages 223 à 227
Citer cet article
- BONNET, Doris,
- Bonnet, Doris.
- Bonnet, D.
https://doi.org/10.3917/adh1.150.0223
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- BONNET, Doris,
https://doi.org/10.3917/adh1.150.0223
1 L’ouvrage étudie l’exercice de la conjugalité et de la parentalité en Côte d’Ivoire entre 1951 et 1968. Il analyse la façon dont le modèle du couple monogame est devenu une norme sociale au moment de l’indépendance ivoirienne en 1960, dans un contexte où les institutions religieuses jouaient un rôle d’influence dans la reconnaissance de l’autorité des hommes sur leurs femmes et leurs enfants (notamment, la volonté d’une indissolubilité du mariage en conformité avec sa nature sacrée). L’autrice, Louise Barré, est une historienne, agrégée d’histoire et docteure en histoire de l’Université de Bordeaux-Montaigne. À ce titre, elle a exploré de nombreuses archives (judiciaires, état civil, allocations familiales) à Abidjan et dans des centres régionaux de la Côte d’Ivoire (Bouaké, Korhogo, Dimbokro). Elle a également mené des entretiens et des discussions de groupe sur les normes coutumières de la famille, la pratique de l’état civil et la socialisation de ses interlocuteurs dans le cadre des institutions religieuses de l’époque. Dans son introduction, l’autrice revient sur le choix du titre de l’ouvrage La famille patriarcale en dispute. Le terme de « dispute » illustre, selon l’autrice, une « mise en dispute » au sens d’une discussion sur un sujet générant débats, conflits d’intérêts et d’opinions entre les députés, les syndicalistes ivoiriens, les militants chrétiens et les administrateurs coloniaux de 1951 à 1968. Cet ouvrage écrit-elle, « met en scène la dispute qui a animé les Ivoiriens sur le sens de l’amour conjugal et filial, l’exercice de la parentalité ou la responsabilité réciproque des époux » (p. 11). Trois parties structurent ces débats : « les nouveaux patriarcats », « Produire de la conjugalité », « citoyenneté sexuée et genre des responsabilités ». Un des intérêts de l’ouvrage est de mettre en relation le droit de la famille et l’accès à la citoyenneté, faisant valoir deux visions des rapports entre la famille et le droit. Ainsi, Léopold Sédar Senghor (1906-2001), ministre français (1959-1961) puis député à l’Assemblée nationale (1945-1955), influence-t-il les débats ivoiriens. Il défend la possibilité d’une pluralité de droits régissant la famille en Afrique (avec une diversité de pratiques non préjudiciables à l’exercice du droit). Le ministère de la France d’Outre-mer, Robert Delavignette, défend au contraire l’idée que la famille est « un marqueur civilisationnel » (p. 37) qui s’inscrit dans une logique assimilationniste pour atteindre, par le modèle conjugal monogame, l’accès à la liberté individuelle et à une pleine citoyenneté (notamment une capacité électorale, un emploi dans l’administration et l’armée). Mais en 1946 et jusqu’à l’indépendance, les discussions entre les uns et les autres témoignent des difficultés à concilier différences familiales et égalité de droits. Un autre intérêt de cet ouvrage porte sur l’exploration des législations successives et des procédures juridiques, définissant le statut et le rôle du chef de famille entre 1951 et 1964, date de la suppression de la polygamie. L’autrice explique ainsi les continuités et discontinuités des lois relatives à la famille entre les instances de gouvernement colonial et postcolonial : « alors que le patriarcat de l’administration coloniale est teinté de moralisme et s’inspire d’une tradition religieuse catholique, le patriarcat des élites ivoiriennes avant et après les indépendances s’affirme davantage comme un outil de modernisation contre l’occupant et incarne un esprit de renouvellement de l’organisation sociale » (p. 33). Le Code civil de 1964 s’avère néanmoins comme un compromis entre une « réinvention de la famille » et une « préservation des coutumes » (p. 33). À partir de 1940, clercs et laïcs chrétiens ivoiriens ont démarré une campagne contre la polygamie, le concubinage, la dot et ce qu’ils appellent le matriarcat (plus précisément la filiation matrilinéaire). Bernard Yago, futur archevêque de Côte d’Ivoire en 1960, mène une offensive contre la matrilinéarité qu’il considère « contraire à l’ordre divin » (p. 60). Il est suivi dans sa croisade par l’auteur ivoirien François Amon d’Aby, auteur d’une pièce de théâtre Kwao Adjoba qui établit l’antériorité du principe patriarcal. Son engagement se poursuit par la tenue de nombreuses conférences publiques pour défendre le « droit des pères » (p. 62). En 1956 il crée un « mouvement anti-matriarcal ». Ces contestations de certains principes de l’ordre coutumier sont principalement portées par les jeunes élites ivoiriennes catholiques alors que les administrateurs français défendent les coutumes, également soutenues par les chefs de villages et les juges des tribunaux, les uns et les autres souhaitant ainsi maintenir leurs positions sociales. Cependant, la succession des lois et des réformes familiales présentées par l’autrice, fait valoir « un mode hybride de gouvernement entre loi civile et pratiques coutumières » (p. 80). À l’occasion de l’élabo ration du Code civil de 1964, les députés « interprètent cette hybridation juridique non plus seulement comme la résultante d’une domination coloniale mais aussi comme la participation de la Côte d’Ivoire à « un processus global d’uniformisation juridique dans le monde » (p. 89). Dans ce contexte, le « matriarcat » est à nouveau critiqué, jugé comme un modèle d’organisation primaire dont l’origine remonte à des temps immémoriaux. Cet « état de nature » doit évoluer et entrer dans la culture par l’adoption d’une filiation patrilinéaire (p. 91). À l’indépendance, les politiciens cherchent à inciter la jeunesse paysanne ivoirienne à participer à un « effort de construction nationale » par leur mise au travail (p. 99). L’accent mis sur le patriarcat vise à donner aux hommes une autorité matrimoniale, en particulier « un soutien nouveau, non à la loi des pères, mais à celles des fils sur leurs femmes » (p. 99). Dans ce contexte, les nouvelles lois sur la famille doivent participer au développement économique du pays. Alors que certains pays voisins, par exemple le Mali, font du village l’unité de base des projets de développement, la Côte d’Ivoire veut faire du couple « l’unité de base de l’accumulation » (p. 107). Dès les années 1960, le gouvernement ivoirien sollicite des économistes et des anthropologues d’organismes de recherche français (notamment l’Office de la recherche scientifique et technique d’outremer, l’ORSTOM), afin d’asseoir leurs débats sur des enquêtes locales (étude des systèmes familiaux, des modes de successions, rôle de la femme dans la productivité familiale, etc.). Certaines d’entre elles se basent sur l’unité statistique du « ménage » ou « unité d’habitation » ou encore « unité d’exploitation » afin d’évaluer les budgets familiaux et les « entités décisionnaires » (p. 123). Toutefois, cette classification est souvent peu adaptée aux modèles familiaux locaux (localisation diversifiée des unités familiales). Bien que très variées selon leur discipline et les outils scientifiques utilisés, les études des chercheurs se démarquent néanmoins de l’approche culturaliste des administrateurs coloniaux. Un autre débat, déjà évoqué dans les années 1950, se concentre sur les allocations familiales. Cette revendication des travailleurs salariés s’inscrit dans un combat politique pour l’accès à la citoyenneté. Avant l’indépendance, seuls les salariés du public et du privé urbain bénéficiaient d’un enregistrement à l’état civil et d’un accès aux allocations familiales. L’autrice note une certaine frilosité des salariés à déposer un dossier à la Caisse des allocations familiales au début de sa création. Elle pose l’hypothèse que ces réticences seraient attribuables à une assimilation négative entre « travail salarié » et « travail forcé », en opposition au travail agricole valorisé (p. 187), notamment de la part de travailleurs recrutés dans des secteurs à faible qualification. Pour pallier ce déficit d’enregistrement, la Caisse en vient à assouplir les contrôles sur l’obligation relative aux certificats de mariages, contrecarrant jusqu’en 1965 la règle où seuls sont couverts les enfants biologiques nés au sein du mariage. Les allocations familiales des familles de salariés vont permettre aux entreprises d’investir dans le secteur de la santé maternelle : centres de soins pour assurer un suivi des femmes enceintes, médicalisation de l’accouchement, création de centres de protection maternelle et infantile avec la présence de médecins et de sages-femmes salariés de la Caisse. Ces avantages médicaux et sociaux participent d’une promotion du travail salarié urbain. En revanche, les travailleurs ruraux des grandes exploitations forestières et des plantations sont exclus des bénéfices des allocations. Cette situation va creuser l’écart socio-économique entre urbains et ruraux, ces derniers étant, de plus, moins à l’aise dans l’importance du rapport à l’écrit pour se mobiliser auprès de l’administration. « L’ensemble de ces conditions, écrit l’autrice, dessinent bientôt la figure d’un citoyen idéal, monogame après 1964, urbain et souvent lettré. […] La marginalité sociale, l’expérience migratoire, la déscolarisation apparaissent alors comme autant de facteurs de distanciation vis-à-vis des opportunités étatiques ou de la possibilité d’accéder à un emploi salarié » (p. 197). Pour autant, si ces opportunités offrent aux hommes salariés urbains une bonne fréquentation des administrations, les femmes accèdent à ces politiques de redistribution uniquement par la tutelle de leur conjoint. Cette situation fait valoir les inégalités d’accès à la citoyenneté entre les hommes et les femmes. Le peu d’accès au salariat féminin est aussi attribuable à la faible scolarisation des filles – les garçons des campagnes étant prioritairement envoyés à l’école – notamment parce que les filles destinées au mariage risquent de quitter l’unité d’exploitation familiale, et de ne pas assurer un retour sur l’investissement éducatif à la famille. Dans les années 1960 et 1970, les migrations féminines vers les villes ne s’expliquent pas que par les mariages. L’emploi domestique, voire la prostitution, sont aussi des motifs de déplacement à des fins économiques. De plus, l’autrice argue de l’hésitation pour une femme avec enfants à postuler à un travail salarié alors qu’elle peut disposer des bénéfices d’un commerce ou d’un petit travail agricole. Par ailleurs, si les femmes salariées sont obligées de reverser leur salaire à leur conjoint (régime des biens communs), « les travailleuses indépendantes peuvent plus facilement s’en dispenser » (p. 213). De nombreuses femmes s’orientent vers le commerce de détail de tissus (le commerce de gros étant réalisé par les hommes) ou le commerce de légumes et de manioc, la restauration de rue ou la couture. Malgré tout, les enquêtes sociologiques réalisées dans les années 1970 et 1980 pointent la difficulté pour ces femmes à accéder à une indépendance économique, d’autant que nombre d’entre elles ont des emprunts familiaux à rembourser (p. 218). Dans ce contexte d’inégalité entre les hommes et les femmes, l’autrice fait valoir l’émergence de nouvelles conflictualités. Dans les archives du tribunal de première instance d’Abidjan, elle recueille notamment des demandes de divorce, des demandes de prise en charge d’enfants nés hors mariage, de remboursement de dot (p. 231) ou encore des demandes de reconnaissance de paternité. Alors que les demandes de séparation étaient, avant les années 1960-1970, déposées au sein des tribunaux coutumiers et plutôt à la demande des hommes, les affaires de divorce, après 1964, sont transmises au tribunal plutôt par les femmes, ces observations témoignant d’ « une nouvelle représentation de la conjugalité » (p. 233). Le principe du budget conjugal est aussi un motif fréquent de revendication pour les femmes qui se plaignent d’une faible participation des maris aux besoins du ménage ou d’un comportement adultérin. De leur côté, les hommes reprochent à leurs épouses d’avoir trop de dépenses de « luxure » (pagnes, bijoux) ou d’envoyer une partie de l’argent du ménage à leur famille sous la pression de leurs frères et de leurs oncles. Dans les archives des tribunaux, les déplacements des femmes auprès des membres de leur parentèle, avec une importante circulation monétaire signalée par les maris, sont à l’origine de vives tensions entre les magistrats qui défendent une exclusivité budgétaire conjugale et l’entourage du couple qui se réfère à des modèles familiaux ancestraux de solidarité et d’entraide. En revanche, les dossiers du tribunal témoignent de l’importance pour les femmes d’avoir un soutien de leur famille, par exemple après leur accouchement (souvent soumis à un interdit sexuel postnatal) et d’y trouver même un refuge en cas de violences conjugales. Cette situation, selon l’autrice, ne permet pas de penser dans les années 1960 une unité budgétaire conjugale (p. 248). Les conflits conjugaux portent également sur la responsabilité financière des parents en rapport avec la reconnaissance de paternité. Selon l’autrice, celle-ci est portée en justice lorsque la parenté de l’enfant est interrogée ou revendiquée par des plaignants. D’aucuns se réfèrent à la nouvelle loi du Code civil, d’autres revendiquent une parenté selon les règles de filiation coutumières (filiation en ligne paternelle ou maternelle). Pour les tribunaux, la possession et la garde des enfants est une priorité masculine, et toute reconnaissance paternelle d’un enfant (même né hors mariage) est assortie du versement d’un soutien financier. La présentation d’un acte d’état civil au tribunal par la mère, dans un cas de défaut d’aide alimentaire, peut servir de preuve de paternité et sera assortie d’une obligation financière. Cependant, malgré le Code civil, un père n’est pas assuré d’être reconnu dans la filiation d’un enfant dont il atteste la paternité. Par exemple, en milieu baoulé, les parents de la mère sont susceptibles d’intervenir en imposant un nom de leur famille dans la nomination de l’enfant. Cette dation du nom a valeur de filiation. Les pratiques de parentalité (prise en charge des enfants au quotidien, paiement de la scolarité, des frais de santé), sont également soumises à des recours car elles ne sont pas toujours exercées par les parents biologiques de l’enfant. La tradition du confiage des enfants à un tiers (transfert au sein de la parentèle ou vers une relation amicale) peut mettre « en dispute » les liens entre parents et éducateurs. Pour conclure, l’autrice déclare que l’indépendance n’a pas « délégitimé » les coutumes. La consultation des archives témoigne de « la permanence d’une dualité juridique » (p. 261). Certes, les lois du Code civil s’adressaient en priorité aux hommes salariés urbains. Pour autant, la loi centrée sur un modèle familial conjugal monogame et sur sa critique du « matriarcat » (de la filiation matrilinéaire) et de la dot a inspiré les normes sociales relatives à la conjugalité contemporaine, mais souvent à l’encontre des normes sociales et de genre des populations rurales. L’autrice montre que ces conceptions familiales ont été, pour certaines d’entre elles, influencées par les politiques familiales françaises de la IIIe République. Après l’indépendance, elles ont été au cœur de la nouvelle construction sociale de l’État ivoirien, notamment par l’intermédiaire de ses projets de développement. La démonstration de l’autrice sur l’inclusion différenciée des hommes et des femmes à la citoyenneté peut se lire avec un regard qui va au-delà de la Côte d’ivoire. Ainsi, cet ouvrage participe au champ heuristique d’une histoire des idées et d’une histoire sociale de l’Afrique subsaharienne.
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Date de mise en ligne : 09/04/2026
https://doi.org/10.3917/adh1.150.0223