Compte rendu

Guillaume de Baillou1, Les deux livres des épidémies et éphémérides de Guillaume de Baillou, présentation et notes de Joël Coste, texte établi et traduit par Hélène Kalnin- Maggiori et Joël Coste, Paris, Les Belles Lettres, 2021, cxxx-428 p.

Pages 245 à 248

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  • Fournier, P.
(2022). Guillaume de Baillou1, Les deux livres des épidémies et éphémérides de Guillaume de Baillou, présentation et notes de Joël Coste, texte établi et traduit par Hélène Kalnin- Maggiori et Joël Coste, Paris, Les Belles Lettres, 2021, cxxx-428 p. Annales de démographie historique, 144(2), 245-248. https://doi.org/10.3917/adh.144.0245.

  • Fournier, Patrick.
« Guillaume de Baillou1, Les deux livres des épidémies et éphémérides de Guillaume de Baillou, présentation et notes de Joël Coste, texte établi et traduit par Hélène Kalnin- Maggiori et Joël Coste, Paris, Les Belles Lettres, 2021, cxxx-428 p. ». Annales de démographie historique, 2022/2 n° 144, 2022. p.245-248. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-de-demographie-historique-2022-2-page-245?lang=fr.

  • FOURNIER, Patrick,
2022. Guillaume de Baillou1, Les deux livres des épidémies et éphémérides de Guillaume de Baillou, présentation et notes de Joël Coste, texte établi et traduit par Hélène Kalnin- Maggiori et Joël Coste, Paris, Les Belles Lettres, 2021, cxxx-428 p. Annales de démographie historique, 2022/2 n° 144, p.245-248. DOI : 10.3917/adh.144.0245. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-de-demographie-historique-2022-2-page-245?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/adh.144.0245


1 Dans l’histoire médicale du xvie siècle, Guillaume de Baillou est une figure majeure par sa mise en œuvre de la méthode hippocratique des constitutions médicales et de l’étude des épidémies. Cependant, son œuvre est davantage citée qu’étudiée et analysée à sa juste valeur. C’est pourquoi la traduction et l’édition critique des Deux livres des épidémies et éphémérides de Guillaume de Baillou réalisées par Hélène Kalnin-Maggiori et Joël Coste, ce dernier prenant en charge toute la présentation et les notes, constituent un travail remarquable d’une grande utilité pour les chercheurs et au-delà, pour tous ceux qui s’intéressent à la médecine de la Renaissance. Le manuscrit original ayant été perdu, le texte a été établi à partir de son état le plus ancien qui ait été conservé, soit l’édition de 1640 par Jacques Thévart. L’édition supervisée par le médecin genevois Théodore Tronchin en 1762 a également été utilisée pour sa qualité permettant de corriger certaines coquilles. Les éditions des œuvres complètes de Baillou (Venise, 1734-1736; Genève 1762) et de nombreux commentaires montrent l’importance de cet auteur dans l’histoire de la médecine : d’abord dans la seconde moitié du xviie siècle où il intéresse particulièrement Guy Patin, Théophile Bonet et Giorgio Baglivi pour ses observations très détaillées qui guident un dépassement de la théorie galénique, puis au cours du xviiie siècle où il apparaît comme le rénovateur de principes médico-climatiques en phase avec l’évolution des préoccupations médicales, enfin au xixe siècle dans un historicisme qui cherche des origines à la rénovation du savoir médical. C’est d’ailleurs dans la période d’intenses débats qui précèdent le triomphe des théories pastoriennes qu’est publiée en 1858 la première traduction française des Epidémies et éphémérides par Prosper Yvaren.

2 La nouvelle édition critique proposée par Hélène Kalnin-Maggiori et Joël Coste met en regard le texte d’origine en latin et sa traduction en français, l’ensemble étant suivi des deux index réalisés par Baillou, toujours avec la traduction (Index rerum memorabilium et Index vocum graecarum). L’œuvre de Baillou se répartit en deux livres et dix- neuf constitutions entre l’automne 1570 et l’été 1579. Toutefois, la dernière constitution se prolonge par l’évocation de la grave peste des années 1580 et 1581 et quelques études de cas sur ces deux années. La durée des constitutions varie, certaines correspondant à une seule saison, d’autres étant à cheval sur deux saisons et d’autres encore couvrant entièrement deux saisons. L’ampleur des analyses est elle-même très inégale : le texte ne correspond pas à une étude systématique qui aurait été menée de façon parfaitement maîtrisée durant onze ans mais est construit à partir d’observations réalisées au cours de consultations, avec d’importantes lacunes. On remarque par exemple que la présentation de la constitution de l’été 1572 – celui de la Saint-Barthélemy – est extrêmement brève.

3 Le travail d’édition était d’autant plus complexe qu’il fallait faire une place aux annotations rédigées par Guillaume de Baillou, situées à la fin de chaque constitution médicale, et une autre aux explications du texte rédigées par Joël Coste pour rendre la lecture plus accessible. Ces notes à caractère linguistique, médical ou historique sont placées en bas de page. Elles comportent de très utiles informations sur les personnes citées par Guillaume de Baillou, médecins et malades, et constituent un éclairage passionnant sur la société parisienne des années 1570. Ce travail résulte d’une collaboration avec Robert Descimon, l’un des meilleurs connaisseurs de l’histoire sociale et politique parisienne du xvie siècle, qui a utilisé ses fichiers constitués principalement à partir des rôles du don gratuit de 1571 et des archives notariales du minutier central des Archives nationales.

4 L’édition du texte est précédée par une longue analyse critique de Joël Coste, paginée en chiffres romains, qui présente la vie et la pensée de Guillaume de Baillou, le contenu de l’œuvre et son apport à la méthode climato- pathologique, le contexte sanitaire parisien dans les années 1570, l’importance historique et l’influence de ses constitutions, ainsi que les critères retenus pour le travail éditorial. Un glossaire, différent de l’index original, est des-tiné à aider le lecteur contemporain à décrypter le vocabulaire médical utilisé par Baillou et ses contemporains. Le renvoi à des passages précis de l’ouvrage permet de contextualiser les notions : c’est un apport non négligeable à la compréhension des théories médicales de la Renaissance.

5 Ce texte introductif est caractéristique des méthodes utilisées par Joël Coste dans ses autres travaux, associant analyses qualitatives et approches quantitatives menées sur certains critères, dès que la possibilité en est offerte. Ainsi trouve-t-on la mesure des auteurs cités, avec une large prédominance, sans surprise, des géants de la médecine antique que sont Hippocrate (46,6 % des 590 mentions) et Galien (24,7 %) suivis de loin par Aëtius d’Amida (3,1 %). Parmi les auteurs modernes figurent Baillou qui s’autocite (8,6 %), Jean Fernel (3,4 %), Johannes Lange (0,7 %) et Guillaume Rondelet (0,5 %). Des tableaux synoptiques fournissent un regard synthétique sur les constitutions climato-pathologiques de Baillou, les œuvres auxquelles il fait référence, les types de maladies mentionnées et les caractéristiques sociales des patients (lieu de résidence, presque toujours dans Paris, et statut social). Il est dommage qu’aucune carte n’offre une vision synthétique des résultats de cette recherche. L’attention au vocabulaire, à ses usages et au style de Baillou constitue une des forces de l’analyse mettant en valeur l’originalité de l’œuvre et la précision des concepts utilisés.

6 La reconstitution de la biographie de Guillaume de Baillou permet de le suivre, de l’obtention de son doctorat à la faculté de médecine de Paris en 1570 – point de départ de ses Epidémies et éphémérides - jusqu’à sa mort en 1616, en mettant l’accent à la fois sur son œuvre et sur sa pratique. C’est notamment l’occasion d’interroger la nature des remèdes prescrits à travers non seulement les mentions des Deux livres des épidémies et éphémérides mais aussi de la Vita Ballonii rédigée par le médecin de Louis XIII René Moreau et imprimée en 1635, et des Consilia, autre œuvre de Baillou rédigée entre 1570 et 1583 et imprimée en 1635 et 1636. Joël Coste souligne la prudence de Baillou assortie de pragmatisme et d’usage de quelques remèdes chimiques, mais jamais d’antimoine. Le renoncement à la publication de ses manuscrits, nombreux et variés, constitue une énigme intéressante pour l’histoire de la médecine. Les écrits de Baillou peuvent être datés pour l’essentiel des années 1570 à 1597, soit un temps très troublé à la fois par les guerres civiles et par les épidémies de peste. Toutefois, cela n’empêche nullement la publication d’œuvres importantes comme les Consilia de Jean Lernel dont la première édition – elle aussi posthume – date de 1582. Un sentiment d’échec relatif et des doutes sur la pertinence des résultats expliqueraient-ils le choix de ne pas publier ? Au cours de ses années d’observations, Baillou aurait pris conscience de l’échec de la méthode associant observations météorologiques et maladies dominantes – le cœur même de la constitution médicale – en constatant que les mêmes caractéristiques météorologiques ne produisent pas forcément les mêmes effets. La peste de 1580 aurait achevé de discréditer la démarche et entraîné l’achèvement de l’ouvrage.

7 Le sujet est complexe et les hypothèses émises par Joël Coste méritent d’être mises en perspective. D’une part, la méthode constitutionnelle n’occupe qu’une faible part des Deux livres des épidémies et éphémérides, avec une vingtaine d’occurrences recensées mais seulement8%dutexte, le reste étant consacré à des études de cas, des histoires de maladies, des questions médicales et des notes diverses. D’autre part, le critère de l’échec n’est pas défini : en l’absence de méthodes statistiques et de calculs de corrélation, impossibles avant la fin du xixe siècle, l’association entre des caractéristiques météorologiques et la fréquence des pathologies ne donne pas lieu à quantification. Baillou se réfère à Hippocrate pour trouver un modèle et une justification aux liens qu’il établit. Cependant, la fragilité de ces liens est révélée par le procédé narratif dès les premières constitutions puisque Baillou s’échappe rapidement du cadre constitutionnel pour s’intéresser à toutes sortes d’exemples particuliers. Les facteurs de maladies présentés sont divers : non seulement le temps qu’il fait, mais aussi la nourriture consommée, le tempérament des malades, les affections antérieures. Rien n’indique que Baillou cherchait à établir des lois fixes et des régularités. Cette manière de penser relève d’une science du général qui se constitue beaucoup plus tardivement dans le domaine médical. On notera que la question de l’échec de la méthode constitutionnelle a été surtout posée rétrospectivement par les historiens pour chaque enquête qui la pratique et la renouvelle au moins jusqu’à la fin du xviiie siècle.

8 Joël Coste met en avant le modèle hip-pocratique des Epidémies I et III et donne l’exemple de la constitution automnale de 1570, la toute première du recueil, qu’il estime calquée sur celle de l’île de Thasos dans Epidémies I. Toutefois, Baillou se dégage rapidement de la simple imitation et privilégie une approche pragmatique reconstituant l’histoire des maladies observées. Les prescriptions sont attentives à la fois à des caractéristiques communes et aux particularités des malades traités. De ce point de vue, Baillou suit autant Galien qu’Hippocrate dans sa manière d’étudier les phénomènes épidémiques. L’intérêt principal des Deux livres des épidémies et éphémérides se situe en définitive à la croisée du champ médical et du regard sur la société. La tentative d’imiter Hippocrate ne masque pas la faiblesse des avancées scientifiques de l’œuvre. En revanche, Baillou dresse un tableau des pathologies des années 1570-1581 et de sa patientèle, celle d’un médecin de premier plan devenu doyen de la faculté de médecine de Paris entre 1580 et 1582. Il montre les mauvaises conditions sanitaires dans la capitale du royaume, y compris pour sa clientèle de haut rang, 60% étant constituée de nobles, de membres du parlement et de financiers. La comparaison avec la taxe prélevée en 1571 confirme la grande aisance de la majorité des patients de Baillou : environ la moitié paie plus de 50 livres alors que le prélèvement moyen s’établit à 20 livres pour l’ensemble des Parisiens concernés.

9 Rendre compte du texte de Baillou serait un travail de recherche à part entière. C’est justement la perspective qu’ouvre le travail éditorial d’Hélène Kalnin-Maggiori et Joël Coste. La riche présentation de ce dernier est une invitation à se plonger de façon plus approfondie dans les dix-neuf constitutions. La dynamique du récit de Baillou fait parcourir les espaces et la société de Paris tout en décrivant une grande diversité de pathologies, alternant considérations générales et regards spécifiques. Les analyses s’enchaînent selon une logique qui tient surtout aux actions et à la mémoire de Baillou, et c’est là tout l’intérêt d’une lecture exhaustive et attentive : appréhender la vie d’un médecin au travail. Les histoires collectives ou singulières n’ont pas seulement le charme de l’anecdote, souvent tragique. Elles ouvrent sur une véritable anthropologie des comportements face à la souffrance des corps : ainsi, entre de multiples exemples, la réflexion sur les caractéristiques des « corps des serviteurs et des servantes », à la fois robustes et fragiles en cas de maladie (p. 139), la description des conséquences d’une piqûre de vive (p. 186) ou les effets de la colère sur la santé (p. 265-266). Baillou s’intéresse beaucoup au cas des femmes enceintes et au soin des enfants, ce qui constitue une de ses originalités. En plus de l’approche sérielle, une lecture sensible du texte de Baillou permet donc de comprendre le rapport des élites parisiennes à leur santé, à travers la médiation d’un médecin réputé. Cette œuvre très dense constitue une entrée sur la société de la ca-pitale dans la seconde moitié du xvie siècle qui la place, à sa façon, aux côtés des grands récits contemporains comme les Mémoires de Jean de la Fosse (1557-1590), le Journal de Pierre Fayet (1570-1593) et surtout celui de Pierre de L’Estoile tenu entre 1574 et 1611. Éditée, elle n’en a pas moins la valeur d’une archive permettant d’explorer les recoins des mentalités et des attitudes devant la maladie, épidémique ou non.


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Date de mise en ligne : 23/06/2023

https://doi.org/10.3917/adh.144.0245