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Les ducs de Duras, gouverneurs de la Franche-Comté (1674-1789)

Pages 55 à 64

Citer cet article


  • Farrugia, A.
(2022). Les ducs de Duras, gouverneurs de la Franche-Comté (1674-1789) Annales de Bourgogne, Tome 94(4), 55-64. https://doi.org/10.3917/anbo.224.0055.

  • Farrugia, Adrien.
« Les ducs de Duras, gouverneurs de la Franche-Comté (1674-1789) ». Annales de Bourgogne, 2022/4 Tome 94, 2022. p.55-64. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-de-bourgogne-2022-4-page-55?lang=fr.

  • FARRUGIA, Adrien,
2022. Les ducs de Duras, gouverneurs de la Franche-Comté (1674-1789) Annales de Bourgogne, 2022/4 Tome 94, p.55-64. DOI : 10.3917/anbo.224.0055. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-de-bourgogne-2022-4-page-55?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/anbo.224.0055


Notes

  • [1]
    Archives municipales de Besançon (désormais AM.MD.), Ms Chifflet 59, folio 300, Lettre de Monsieur le Maréchal Duras au duc de Randan, le 10e de mars 1759.
  • [2]
    Pour citer quelques exemples : Bordes (Maurice), L’administration provinciale et municipale en France, Société d’Éditions D’Enseignement Supérieurs, Paris, 1972, 378 p. ; Mousnier (Roland), « Notes sur les rapports entre les gouverneurs de provinces et les intendants dans la première moitié du xviie siècle », Revue historique, n° 228, 1962, Les institutions de la France sous la monarchie absolue, 1598-1789, t. II, 2e éd., Presses universitaires de France, Paris,1992, 457 p. ; Antoine (Michel), « Les gouverneurs de province en France, xvie-xviiie siècles », Prosopographie et Genèse de l’État moderne, Centre nationale de la recherche scientifique / École normale supérieur de jeunes filles, Paris, 1986, 185 p. ; El Hage Fadi, Histoire des Maréchaux de France à l’époque moderne, nouveau monde édition, Paris, 2012, 600 p.
  • [3]
    Sous la direction de Bély (Lucien), Dictionnaire de l’Ancien Régime, Presse Universitaire de France, Paris, 1996, p. 604 à 608.
  • [4]
    Jacques-Henri de Durfort, duc de Duras, d’août 1674 à sa mort le 12 octobre 1704 ; Jean-Baptiste de Durfort, duc de Duras, du 16 septembre 1755 à sa mort le 8 juillet 1770 ; Emmanuel-Félicité de Durfort, duc de Duras, du 8 juillet 1770 à sa mort le 6 septembre 1789.
  • [5]
    On parle à ce moment d’une nomination provisoire car la Franche-Comté n’est pas encore rattachée officiellement au royaume de France, bien que la nomination d’un gouverneur illustre la volonté de Louis XIV de conserver cette province. Il faut alors attendre le traité de Nimègue en 1678 pour que la Franche-Comté soit officiellement cédée par l’Espagne à la France.
  • [6]
    AMB., Ms Chiflet 129, folio 141 & 149.
  • [7]
    Pinard (Jean), Chronologie histoire-militaire, tome III, imprimé chez Claude Herissant, Paris, 1761, p. 26-28.
  • [8]
    AMB, BB109, folio 174 vo, extrait du registre de délibération du conseil municipal de Besançon (1693-1694).
  • [9]
    AMB, DD3, folio 22, lettre du duc de Duras au Magistrat, Paris le 8 décembre 1755.
  • [10]
    À partir de juillet 1674 le palais Granvelle, un palais renaissance du xvie siècle, est désigné comme étant l’hôtel du gouvernement. Nicolas Perrenot de Granvelle (1486-1550), garde des sceaux de l’empereur Charles Quint, fait bâtir le palais Granvelle au cœur de la cité bisontine, entre 1534 et 1547, pour symboliser son pouvoir et son ascension sociale.
  • [11]
    Harouel (Jean-Louis), L’embellissement des villes : l’urbanisme français au xviiie siècle, Picard, Paris, 1993
  • [12]
    AMB., AA51, folio 208, Lettre du duc de Duras au Magistrat de Besançon, le 8 février 1778.
  • [13]
    Les lettres patentes créant l’académie des sciences, belles lettres et arts de Besançon en juin 1752 désigne le gouverneur de la province comme son « protecteur né ». Ce titre honorifique, qui est rattaché à la charge de gouverneur de la Franche-Comté, invite ce dignitaire à jouer un rôle dans le fonctionnement de l’académie. En effet, il est appelé à valider l’élection de nouveau académicien lorsqu’un siège devient vacant en plus de devoir approuver les élections des présidents et vice-présidents de cette institution. En ce sens, en tant que protecteur de l’académie bisontine, le gouverneur de la province est appelé à correspondre régulièrement avec cette institution pour régir son fonctionnement.
  • [14]
    La fronde que connaît la province entre 1757 et 1761 est assez intense, tant par les agissements du parlement de Besançon que par les mesures punitives employées par le pouvoir royal. De ce fait, l’échange entre les deux partis devenant de plus en plus violent, l’affaire finit par devenir nationale lorsque d’autres parlements se rangent derrière celui de Besançon pour le soutenir face au pouvoir monarchique.
  • [15]
    AMB., AA50, folio 138 vo, À M. le duc de Duras, le 11 avril 1774.
  • [16]
    AM. Besançon, folio 130 vo, lettre de compliment du Magistrat de Besançon à M. de Durfort évêque de Montpellier nommé à l’archevêché de Besançon, janvier 1774.
Pour refrain éternel : obéissance au roi ! le public à toujours tort ou raison car l’intérêt personnel nous guide. Ce n’est à nous militaire à juger, nous pouvons comme les chiens de village aboyer pour avertir le patron ; S’est au maitre à qui nous avons fait serment à qui il faut obéir même dans l’occasion ou nous trouverions qu’il est injuste, sauf à nostre honneur et fasson de penser, discuter après ce qui nous convient, quittant service et bienfaits car nul d’heureux dans ce maudit monde que celuy qui digère ou trop de choix ou de minces et qui en les digérant peut se dire : je n’ay rien fais à autrui que ce que je veux bien qui me soit fait [1].

1 Les mots cinglants de Jean-Baptiste de Durfort, duc de Duras, expriment le sentiment d’impuissance qui saisit le gouverneur de la Franche-Comté lors de la fronde parlementaire de 1757-1761. Ce conflit, mieux connu sous le nom d’Affaire de Besançon, s’illustre par l’opposition des parlementaires à l’édit du nouveau vingtième. Un contexte qui révèle alors au grand jour la position flottante du gouverneur en Franche-Comté. Depuis la conquête le gouverneur se considère comme l’homme du roi en province, mais il semble désormais relégué dans l’ombre de son représentant, le commandant en chef, d’autant plus qu’il est peu présent dans son gouvernement. Le prestige de la charge de gouverneur n’a pas diminué mais son rôle est redéfini par les différentes ordonnances qui entravent le dignitaire dans l’exercice de sa charge. D’une part son absence dans son gouvernement conduit les autorités provinciales à trouver son rôle caduc ; d’autre part l’efficacité du commandant en chef, couplée à l’inactivité du gouverneur, tend à signifier que le gouverneur n’est plus un personnage sur lequel s’appuie le roi pour les affaires provinciales. Le gouverneur n’aurait plus aucun rôle à jouer dans les affaires de son gouvernement ; il ne s’agirait que simplement d’une charge honorifique attribuée à des militaires pour les récompenser des services rendus à la monarchie [2]. Or, une telle affirmation conduirait à négliger une évolution institutionnelle notable : à défaut de pouvoir représenter le souverain en province, le gouverneur représente désormais la province auprès du souverain.

2 Au xviie siècle, le gouverneur général se présente comme l’homme du roi en province afin de faire respecter ses volontés et son autorité à travers une délégation de l’autorité monarchique. Comme ce fut déjà le cas avant la conquête française de la Franche-Comté en 1674, la couronne d’Espagne avait dès le début du xviie siècle désigné un dignitaire pour représenter le souverain en comté de Bourgogne. La monarchie française, dès 1674, s’inscrit dans la même démarche avec la nomination de Jacques-Henri de Durfort, premier duc de Duras, à la charge de gouverneur en Franche-Comté. Pour autant, la question de la représentation du roi en Franche-Comté apparaît comme une problématique nouvelle. La charge de gouverneur de province, mis à part le prestige qu’elle offre à son titulaire, est en réalité une charge peu connue. Lucien Bély remarque à ce propos, dans sa définition des « gouverneurs et gouvernements », qu’il est difficile d’entrevoir avec clarté la puissance et l’importance des hommes qui occupaient cette charge [3]. En règle générale, l’historiographie les a sous-évalués. Le cas de la Franche-Comté peut permettre de préciser leur statut au siècle des Lumières.

3 Nommé gouverneur de la Franche-Comté au cours de l’été 1674, le premier duc de Duras va y ancrer sa maison. Son fils Jean-Baptiste de Durfort, puis son petit-fils Emmanuel-Félicité de Durfort, lui succèdent jusqu’en 1789 [4]. Les ducs de Duras favorisent aussi l’attribution de charges militaires dans la province comtoise aux membres de leur maison comme celle de commandant et de lieutenant de province qui est occupée par Guy-Michel de Lorges duc de Randan entre 1730 et 1773, puis par son fils à partir de 1773. Les hautes charges militaires en Franche-Comté sont donc, sur la longue durée, dans la maison de Durfort.

4 Pourtant, aucun des ducs de Duras ayant gouverné la Franche-Comté n’a laissé une quelconque empreinte dans les mémoires. Sans vouloir renouer avec l’histoire des grands hommes, l’expérience des ducs de Duras en Franche-Comté permet d’interroger à nouveaux frais cette institution de l’Ancien Régime. En sortant les ducs de Duras des abysses de l’Histoire se dégage un poste d’observation pertinent pour éclairer la dynamique politique entre une province périphérique, tardivement et violemment rattachée au royaume, et le pouvoir monarchique. À travers le cas de la Franche-Comté, il faut chercher aussi à comprendre comment le gouverneur général, homme du roi en province, devient l’homme de la province auprès du roi entre 1674 et 1789.

La représentation du roi en province comtoise

5 Au cours du mois de mai 1674, la principale ville comtoise, la cité impériale de Besançon, capitule sous les bombardements de l’artillerie française. Une fois la cité bisontine conquise, Louis XIV n’estime plus sa présence nécessaire en Franche-Comté pour terminer la conquête. À vrai dire, celle-ci touche à son terme. Seules quelques places fortes de montagne continuent à résister aux armées françaises, auxquelles s’ajoutent les loups des bois, des paysans armés dissimulés dans les forêts, qui sortent au grand jour pour s’attaquer aux détachements français.

6 En juin 1674, Jacques-Henri de Durfort reçoit du roi le commandement de l’armée pour terminer la conquête et pacifier la Franche-Comté. Afin de disposer de l’autorité nécessaire pour mener à bien ses missions, il est aussi nommé provisoirement gouverneur de la province [5]. Une charge qui offre à son détenteur d’être le « lieutenant général » représentant le roi. En ce sens, le gouverneur reçoit une délégation de la puissance monarchique « avec plein pouvoir et autorité […] de commander tant aux habitants qu’aux gens de guerre qui sont et seront cy après dans ladite province et leur ordonner ce qu’ils auront à faire pour notre service ». Le duc de Duras se présente comme le premier relais de l’autorité monarchique en Franche-Comté. Le gouverneur a pour mission de maintenir le territoire dont il est responsable en état de se défendre contre une rébellion ou un ennemi extérieur tout en veillant à ce que la province et ses sujets restent fidèles au roi.

7 La conduite du nouveau gouverneur est remarquable durant l’année 1674. Dès août, il affirme par une lettre au marquis de Louvois, Secrétaire d’État de la guerre, avoir pacifié la Franche-Comté ; au mois de septembre, lorsque l’invasion par les troupes impériales menace la Comté, le calme et la ténacité du gouverneur permettent d’éviter des révoltes paysannes et de secourir l’armée du maréchal de Turenne repliée derrière les Vosges. En lui apportant un soutien logistique, le duc de Duras offre également aux armées françaises les capacités de repousser les armées impériales. Ainsi, le duc de Duras a montré avec énergie qu’il disposait des capacités requises pour se présenter comme l’homme du roi en Franche-Comté. Afin de le récompenser, le pouvoir monarchique l’élève au maréchalat en juillet 1675. Or, il faut attendre janvier 1679 pour que le duc de Duras soit reconnu symboliquement comme le représentant du roi en Franche-Comté. Le 16 janvier 1679 a lieu une cérémonie durant laquelle les parlementaires et le Magistrat bisontin prêtent un serment de fidélité entre ses mains [6]. Le rattachement définitif de la Franche-Comté au royaume de France lui permet d’être reconnu comme le gouverneur de la province comtoise en incarnant le souverain au cours de la cérémonie.

8 Malgré les absences épisodiques du gouverneur, justifiées par sa participation à différentes campagnes militaires, les autorités locales peuvent correspondre à n’importe quel moment avec lui. La présence irrégulière du gouverneur trouve son explication dans la fin d’un processus de territorialisation mené par l’État, puisqu’à défaut d’être territorialisée l’institution s’incarne en un homme qui effectue des séjours en province. Pour autant, les ducs de Duras cherchent tout de même à s’enraciner localement par différents agissements. Le mariage de la fille aînée du gouverneur au cours de l’années 1683 ou encore la présence de sa famille dans la capitale provinciale depuis 1674, permettent à la cité de rendre gloire à ce personnage et de pérenniser par son intermédiaire la présence du souverain en terre comtoise au cours de différents événements.

9 La situation se tend lorsque Jacques Henri de Durfort est nommé capitaine des gardes du corps du roi en 1689 [7]. Dès lors, il est invité à loger de façon permanente à Versailles pour remplir ses nouvelles fonctions. Cette nomination révèle la volonté du pouvoir monarchique de rappeler le gouverneur de la province comtoise à la cour de France. Comme les autres gouverneurs, il doit résider de façon permanente auprès du roi, et ne peut plus se rendre dans son gouvernement qu’avec son autorisation. En ce sens, l’année 1689 marque le point de départ de l’absence durable du gouverneur en Franche-Comté. Une absence incomprise par les autorités provinciales comtoises. Le Magistrat bisontin, dans sa délibération du 8 janvier 1694, explique que « le payement du logement de Monseigneur le maréchal de Duras accabloit la cité quoyqu’inutile audit seigneur qui ne l’occupe point, […] ce qui a fait prendre la résolution d’en écrire et de demander d’être déchargé des logements de ceux qui ont arrêté leurs charges [8] ». En mettant en regard les importantes dépenses de la cité avec l’absence du gouverneur dans le palais lui étant alloué, le souhait de la cité semble justifié. Par son constat hâtif, le Magistrat bisontin présume que le gouverneur a « arrêté » sa charge puisqu’il ne représente plus le roi dans la province comtoise.

10 La province ne peut cependant qu’accepter l’absence du gouverneur, une absence qui conduit à lui chercher des substituts. Le roi est représenté désormais par le lieutenant général de province lorsque le gouverneur est absent. Dans les provinces frontalières, comme c’est le cas en Franche-Comté, la charge de lieutenant général de province n’est ni transformée ni supprimée, mais elle est suppléée par celle de commandant en chef dans la première moitié du xviiie siècle. Dès lors, le rôle militaire du gouverneur de province – et de son représentant – se voit reconsidéré. La recherche de l’efficacité devient primordiale pour le pouvoir monarchique.

Les champs d’actions quotidiens des gouverneurs de province

11 À partir de 1689 et ce tout au long du xviiie siècle, les gouverneurs de la Franche-Comté sont absents. Néanmoins, on cherche à entretenir la présence du gouverneur général par le biais de l’hôtel du gouvernement. Le logement du représentant du roi, entretenu aux frais de la cité et régi uniquement par le gouverneur, est impératif pour la capitale provinciale. Comme pour d’autres prérogatives, la question épineuse du logement du gouverneur est un point de discorde important entre les villes capitales et le dignitaire qui occupe la charge en question. En effet, la ville capitale peut très bien coopérer avec le gouverneur au sujet de l’hôtel du gouvernement, mais faut-il encore que ce dernier ne se présente pas comme un gestionnaire jupitérien. Les disparités entre les provinces et les hommes sont notables pour cette question. En effet, les gouverneurs ne portent pas tous le même intérêt à la gestion de leur logement en province. Jean-Baptiste de Durfort, gouverneur de la Franche-Comté de 1755 à 1770, peut se présenter comme un personnage impérieux pour cette question : « vous n’en devez donner dans Granvelle que pour les réparations, à l’égard de la distribution des logements je crois qu’elle n’appartient qu’à moy seul [9] ». Le gouverneur apparaît ainsi comme un maître absolu en son palais à Besançon, bien qu’il n’y soit pas présent [10]. Cette remarque fait de l’hôtel du gouvernement un espace privatisé par le gouverneur où le Magistrat a perdu toute liberté de gestion.

12 Avec Jean-Baptiste de Durfort les litiges se multiplient avec le Magistrat, car auparavant les gouverneurs ne s’intéressaient que très peu à leur palais dans la cité bisontine et concédaient au Magistrat bisontin l’utilisation du palais Granvelle à des fins publiques. Or, pour Jean-Baptiste de Durfort, l’hôtel du gouvernement ne doit pas servir l’intérêt public de la sorte. Il est question d’utiliser la majesté du palais Granvelle pour illustrer l’importance de la représentation du roi en Franche-Comté, malgré l’absence du gouverneur. Avec Jean-Baptiste de Durfort se met alors en place une gestion dynastique de l’hôtel du gouvernement en Franche-Comté. Cela permet entre autres de mettre la lumière sur les enjeux locaux qui peuvent encourager les gouverneurs à se préoccuper des affaires quotidiennes de leur gouvernement. Pour autant, si Jean-Baptiste de Durfort se présente comme un maître en son palais, son fils, qui lui succède en 1770, ne s’inscrit pas dans ses pas. Il semble qu’Emmanuel-Félicité de Durfort se désintéresse des enjeux de pouvoir locaux, un comportement illustrant une forme d’intégration réussie de la province au royaume. L’idée étant qu’il n’est plus nécessaire pour le gouverneur de manifester et faire respecter son autorité dans son gouvernement puisque celle-ci se trouve acceptée par le Magistrat.

13 L’implication du gouverneur de province, bien que les règles et coutumes quant à la gestion du palais Granvelle ne changent pas, se renouvelle pourtant à la fin des années 1770 lorsque le gouverneur trouve intérêt à participer à la construction de la ville des Lumières [11]. Les aménagements urbains que les cités souhaitent réaliser étaient parfois freinés par l’attribution de bâtiments aux agents monarchiques, or cela offrait l’occasion au gouverneur de province de participer à ces mouvements d’embellissement urbain. Ainsi, en Franche-Comté, le duc de Duras répond favorablement aux demandes de la cité bisontine dans les années 1770 lorsque celle-ci souhaite jouir d’espaces appartenant à l’hôtel du gouvernement. La politique conciliatrice du gouverneur dans ce domaine permet à la capitale comtoise de percer de nouvelles rues aux abords de l’hôtel du gouvernement et notamment d’ouvrir une promenade publique dans les jardins du palais Granvelle. Par son implication, le gouverneur s’est converti à l’idéologie du bien public, cherchant à devenir un grand personnage au sein de son gouvernement en servant le bonheur commun. Une politique qui a pour conséquence de briser la gestion privatisée de l’hôtel du gouvernement mise en place par Jean-Baptiste de Durfort entre 1755 et 1770.

14 Loin de donner son aval à toutes les demandes du Magistrat bisontin, il arrive que le gouverneur refuse certains projets lorsqu’ils vont à l’encontre des directives monarchiques. En Franche-Comté, le Magistrat bisontin est préoccupé entre 1776 et 1778 par la construction d’une « sâle de comédie ». Les points de vue diffèrent entre le pouvoir monarchique et le Magistrat bisontin quant à l’emplacement du futur théâtre. Afin d’obtenir gain de cause, le Magistrat bisontin en vient à solliciter l’appui du duc de Duras. Ce dernier, ayant soutenu différentes requêtes de la municipalité dans le passé, semble se présenter comme un sauveur pour les officiers municipaux. Toutefois, le duc de Duras, dans ce cas, ne les suit pas et manifeste, au contraire son mécontentement à l’égard de leur opiniâtreté [12]. En se présentant comme le représentant du roi, il somme le Magistrat bisontin de cesser sa résistance et l’invite à respecter les décisions du pouvoir monarchique afin de ne pas l’indisposer davantage. L’attitude d’Emmanuel-Félicité de Durfort permet de mettre en évidence le degré d’implication des gouverneurs de province dans l’embellissement urbain des villes au xviiie siècle et de montrer concrètement qu’ils peuvent exercer une influence sur les projets d’aménagements urbains dans leur gouvernement, soit pour les favoriser, soit pour les modifier.

De l’homme du roi à l’homme de la province

15 Entre les provinces et les gouverneurs généraux, il existe une forme d’accord tacite qui conduit ces derniers à ne pas s’immiscer dans les affaires provinciales. Les institutions locales se tournent davantage vers d’autres agents tels que l’intendant ou le commandant en chef ; tout comme elles peuvent s’adresser directement aux membres du gouvernement royal. Bien entendu, il ne faut pas faire de cette idée une généralité. Pourtant, lorsque les institutions provinciales en ressentent le besoin, le gouverneur leur prête main forte pour soutenir les intérêts de son gouvernement en usant de sa proximité physique avec le roi.

16 L’académie des sciences, belles lettres et arts de Besançon, créée en 1752, offre un exemple de ces interventions [13]. Les ducs de Duras en sont les protecteurs et en tant que tels ils sont invités à jouer un rôle constant dans le fonctionnement de cette institution. Tout d’abord, désigner le gouverneur de la province comme protecteur assure à l’académie d’être représentée par un personnage de premier plan. Non seulement le roi est directement représenté par le gouverneur, mais cet honneur rejaillit sur la compagnie toute entière qui voit ainsi son prestige exalté par sa proximité avec de hauts personnages du royaume. Néanmoins il ne s’agit pas simplement d’un rôle de façade. Si Jean-Baptiste de Durfort se contente de remplir les devoirs du protecteur, à savoir valider les nominations de président et vice-présidents de l’académie, son fils, au contraire, s’intéresse également aux travaux de l’académie. Dès lors le gouverneur de la Franche-Comté, s’il le désire, a le pouvoir de porter à la connaissance de la cour de France, ou à différents personnages de son entourage, ses productions. En ce sens, il en vient à représenter l’académie bisontine en dehors de la province comtoise.

17 Emmanuel-Félicité de Durfort se présente comme un personnage de premier plan à la cour de France. En tant que premier gentilhomme de la chambre du roi (depuis 1757) Emmanuel-Félicité de Durfort entretient une certaine proximité avec le souverain. À cela il faut ajouter son appartenance aux factions de cour les plus notables du xviiie siècle et sa proximité avec d’éminents personnages. Tous les éléments semblent concorder pour offrir à la Franche-Comté un homme influent pour représenter ses intérêts auprès de la monarchie.

18 Ce constat doit toutefois être nuancé. Le gouverneur de province n’agit jamais de son propre chef, une contrainte qui explique pourquoi les gouverneurs de la Franche-Comté ne servent que très peu les intérêts de leur gouvernement auprès de la monarchie. En effet, entre 1755 et 1770 l’absence totale du gouverneur couplée au désintérêt pour les affaires de son gouvernement invite le commandant en chef, Guy-Michel de Lorges duc de Randan, à entrer dans l’arène. C’est notamment l’affaire de Besançon qui nous permet de remarquer que ce dignitaire est le véritable relais entre la province et le pouvoir monarchique [14]. Il est certain que la charge de gouverneur n’impose pas aux ducs de Duras de s’investir pleinement dans les affaires comtoises. Le commandant en chef parvient quant à lui à coupler son investissement auprès des institutions comtoises, le tenant informé de la situation locale, avec des séjours réguliers à la cour de France pour représenter les intérêts de la province. Mais à la fin des années 1760, la ville de Besançon se trouve dans une position financière dégradée, écrasée sous le poids des impôts et des obligations financières, les différentes mesures des années 1770 pèsent sur les finances bisontines. Une situation qui conduit alors le Magistrat à user de ses différentes ressources politiques pour obtenir des soulagements.

19 La première ressource politique se trouve en la personne du commandant en chef. Désormais affaibli par l’âge et la maladie, ce dignitaire n’apparaît cependant plus en mesure de soutenir les demandes du Magistrat bisontin auprès du pouvoir monarchique. À présent, la cité bisontine doit se tourner vers d’autres personnages influents pour faire entendre ses plaintes. Ainsi, en s’adressant au gouverneur de la province à partir de 1771, le Magistrat bisontin invite ce dignitaire à sortir de sa zone de retrait et de montrer à la province ce qu’il peut lui apporter depuis la cour de France. Pour la première fois depuis 1755, le gouverneur de la province prouve à la municipalité bisontine qu’il a les capacités d’agir auprès du gouvernement royal, tout en dévoilant l’intérêt qu’il porte aux affaires de son gouvernement. Le Magistrat bisontin, dans une lettre du 11 avril 1774 montre sa satisfaction à l’égard du rôle qu’a joué le duc de Duras pour lui obtenir les secours financiers qu’elle attendait depuis 1770 :

20

« C’est à votre protection que nous sommes redevables de ce nouveau bienfait. Vous avez daigné devenir notre organe auprès du ministère, vous lui avez dépeint la triste situation ou se trouvoit une ville qui a fait les grands sacrifices pour le service du roi, et vous avez fait enfin réaliser les promesses tant de fois réitérées de nous donner les secours indispensables pour balancer nos recettes avec nos dépenses [15]. »

21 En replaçant le gouverneur dans une logique de coopération avec l’intendant et le commandant, on peut observer d’une part comment Emmanuel-Félicité de Durfort se mobilise pour soutenir les intérêts de son gouvernement et d’autre part de rendre compte de son habileté à collaborer avec les autres agents monarchiques.

22 La dynamique dans laquelle s’est placé le gouverneur de la province semble se renouveler avec les crises financières et politiques que connaît la Franche-Comté dans les années 1780. Le gouverneur doit collaborer de nouveau avec d’autres dignitaires pour espérer faire entendre le plus justement les plaintes comtoises. Jusqu’en 1787, il n’a cessé de croire que la monarchie parviendrait à trouver un terrain d’entente avec les cours souveraines pour résoudre les maux du royaume. Le parlement de Franche-Comté a été l’un des plus farouches opposants au pouvoir royal. Malgré la virulence de ses membres, le duc de Duras cherche des moyens d’actions pour les rassurer, ne cessant de se présenter comme l’homme de la province auprès de différents membres du gouvernement. Néanmoins, l’instabilité ministérielle et l’âge avancé du gouverneur ne lui offrent plus la même dextérité dans son rôle de représentation. Autrefois organe de la province comtoise auprès du pouvoir monarchique, il semble qu’au fil des années 1780, il semble qu’au fil des années 1780, le gouverneur se place davantage comme un intermédiaire entre la province et le gouvernement pour accélérer le dialogue. Néanmoins, l’instabilité ministérielle et l’âge avancé du gouverneur – il a 73 ans – ne lui offrent plus la même dextérité dans son rôle de représentation. Emmanuel Félicité demeure un personnage notable à la Cour mais affaibli par l’âge et la maladie, il n’est plus en mesure d’affronter les événements qui agitent la France au cours de l’année 1789.

23 Le 6 septembre 1789, Emmanuel-Félicité de Durfort s’éteint dans ses appartements à Versailles à l’âge de 74 ans. À la différence d’autres maisons nobles, la maison de Durfort ne quitte pas la France durant l’été 1789. Le maréchal de Duras occupe sa charge de gouverneur de la Franche-Comté jusqu’à sa mort. Néanmoins, son fils, Emmanuel-Céleste de Durfort (28 août 1741 - 20 mars 1800), ne lui succède pas à la charge de gouverneur. La vacance à la charge de gouverneur de la Franche-Comté, à partir du 6 septembre 1789, semble annoncer la fin proche de l’institution des gouverneurs de province.

Conclusion

24

« C’est l’apanage de votre illustre maison de fournir à la province des chefs qui la protègent par leur autorité et assurent son bonheur et sa fidélité par la douceur de leur gouvernement. […] Le nom seul de Durfort que vous portés, ce nom immortalise à jamais dans nos annales, et plus particulièrement encore dans le cœur de nos concitoyens par les bienfaits des personnes issues de votre illustre maison qui ont gouverné cette province suffisoit pour vous concilier leur respect et leur amour [16] ».

25 Les ducs de Duras, en détenant la charge de gouverneur de la Franche-Comté au xviiie siècle, occupent une charge hautement symbolique qui rehausse le prestige de leur maison. Pour autant, le flou qui couvre cette institution sur la période étudiée rend difficile l’interprétation du rôle de ce dignitaire. Nous attacher à la Franche-Comté nous a permis de lever le voile sur l’action des gouverneurs de cette province entre 1674 et 1789. Les absences épisodiques de ce dignitaire dans son gouvernement, que l’on ne peut négliger, conduisent à lier davantage l’institution à l’homme plutôt qu’au territoire. La monarchie met alors fin à un processus de territorialisation lorsqu’elle n’exprime plus le besoin de disposer d’un représentant en province.

26 En somme, après la conquête et la pacification de la province par Jacques-Henri de Durfort, le rôle du gouverneur semble diminué. Du moins la monarchie, en rappelant le gouverneur à la cour en 1689, notifie à ce dernier que sa présence en province n’est plus nécessaire. Cet événement permet de réfléchir à l’évolution de la notion de représentation politique. L’absence totale des ducs de Duras dans leur gouvernement au xviiie siècle en est un signe. Pourtant, lorsque nous y regardons de plus près, il reste des champs d’action à l’intérieur desquels le gouverneur peut seul intervenir, notamment la gestion de l’hôtel du gouvernement à Besançon. L’académie des sciences, belles lettres et arts de Besançon, dont il est le protecteur, l’invite à participer à son fonctionnement et son rayonnement. Mais qu’il s’agisse de la gestion de l’hôtel du gouvernement ou de la protection de l’académie bisontine, chaque gouverneur opère différemment, selon ses intérêts personnels.

27 À partir des années 1770 on constate que les évènements politiques et économiques qui touchent la Franche-Comté invitent le Magistrat bisontin à solliciter de plus en plus le gouverneur. Désormais sollicité par son gouvernement, le gouverneur, à travers la personne d’Emmanuel-Félicité de Durfort, s’investit grandement dans les affaires provinciales. Que ce soit pour les aménagements urbains, pour obtenir des secours à la province auprès du pouvoir monarchique, ou encore jouer un rôle de médiateur auprès des institutions ; le gouverneur a démontré à chaque sollicitation qu’il disposait des moyens nécessaires pour intervenir en faveur de la province. Encore faut-il que les demandes de la province ne soient pas en opposition avec celle de la monarchie.

28 In fine, il semble désormais que la représentation politique, à travers la personne du gouverneur de province, ne soit plus d’une grande importance pour le souverain au xviiie siècle. Au regard des interventions des ducs de Duras, il semble que ce soient désormais les autorités provinciales qui expriment le besoin de disposer d’une représentation politique plus importante auprès de la monarchie afin de faire valoir ses demandes et défendre ses intérêts. Les ducs de Duras en tant que gouverneurs jouent toujours un rôle de représentation. Or, les événements les invitent à davantage se placer comme les représentants de la province auprès du roi que de celui-ci auprès de ses administrés : un rôle qui répond aux besoins de la province plutôt qu’à ceux de la monarchie.


Mots-clés éditeurs : Franche-Comté, gouverneur, maison de Durfort, province, représentation politique, urbanisme

Date de mise en ligne : 02/03/2023

https://doi.org/10.3917/anbo.224.0055