Compte rendu

Sebastian Roebert. Die Königin im Zentrum der Macht. Reginale Herrschaft in der Krone Aragón am Beispiel Eleonores von Sizilien (1349-1375). Berlin, De Gruyter, 2020, XVI-830 p

Pages 402 à 404

Citer cet article


  • Péquignot, S.
(2021). Sebastian Roebert. Die Königin im Zentrum der Macht. Reginale Herrschaft in der Krone Aragón am Beispiel Eleonores von Sizilien (1349-1375). Berlin, De Gruyter, 2020, XVI-830 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 76e année(2), 402-404. https://doi.org/10.1017/ahss.2020.127.

  • Péquignot, Stéphane.
« Sebastian Roebert. Die Königin im Zentrum der Macht. Reginale Herrschaft in der Krone Aragón am Beispiel Eleonores von Sizilien (1349-1375). Berlin, De Gruyter, 2020, XVI-830 p ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2021/2 76e année, 2021. p.402-404. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2021-2-page-402?lang=fr.

  • PÉQUIGNOT, Stéphane,
2021. Sebastian Roebert. Die Königin im Zentrum der Macht. Reginale Herrschaft in der Krone Aragón am Beispiel Eleonores von Sizilien (1349-1375). Berlin, De Gruyter, 2020, XVI-830 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2021/2 76e année, p.402-404. DOI : 10.1017/ahss.2020.127. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2021-2-page-402?lang=fr.

https://doi.org/10.1017/ahss.2020.127


1Le titre de l’ouvrage de Sebastian Roebert, « La reine au centre du pouvoir », vaut manifeste. Il ne s’agit pas d’une biographie d’Éléonore de Sicile, troisième épouse (1349-1375) du roi d’Aragon Pierre IV (1336-1387), mais d’une enquête sur le rôle de cette reine dans le dispositif complexe de la monarchie aragonaise, sur la « domination/seigneurie réginale » (reginale Herrschaft), sa nature, ses manifestations et ses limites. Dans les sources latines et catalanes où il est fréquemment employé, l’adjectif « réginal » (reginalis, reginal) témoigne, selon l’auteur, de la conscience d’une domination spécifique exercée par la reine, différente de celle du roi. L’analyse de cette « réginalité » aboutit à une thèse clairement énoncée : la reine est pleinement intégrée dans le système de la monarchie, elle participe activement à sa politique, avec une « forme pragmatique d’inclusion […] dans les procédures régulières de l’administration centrale » (p. 528), au moment même où celle-ci se renforce.

2Le livre se situe de manière originale au croisement de plusieurs domaines de recherche profondément renouvelés : la diplomatique, les correspondances et, plus généralement, l’histoire de l’écrit, celle de la couronne d’Aragon, l’étude du pouvoir des reines ainsi que, dans une moindre mesure, les gender studies. Fondé sur une riche bibliographie en huit langues, le propos emprunte d’abord une structure classique dans les thèses allemandes, avec des réflexions théoriques et un état de la recherche complétés par une évocation du cadre historique et une présentation des sources. Cinq chapitres envisagent ensuite les documents de chancellerie, la reine « consort » et ses entourages, ses possibilités d’action et d’influence, puis la coordination des dominations royale et réginale au prisme des correspondances.

3La démonstration de la participation de la reine au pouvoir monarchique est menée avec clarté, rigueur et prudence. Les notes de bas de page, dont la longueur avoisine parfois celle du corps du texte, justifient systématiquement le propos avec une solide érudition. Çà et là, quelques nuances peuvent être suggérées. Il n’est pas tout à fait exact que « la maison de Barcelone n’a[it] jamais connu de problème de succession jusqu’à la mort de Martin Ier [1410] » (p. 17, n. 33). Le partage de la Couronne entre les fils de Jacques Ier d’Aragon (1213-1276) a suscité de vives tensions, de même que le refus en 1319 par l’héritier de Jacques II d’Aragon d’assumer sa charge en se retirant du monde. Si la pratique du couronnement n’est effectivement pas systématique (p. 33), le recours à l’auto-couronnement par Pierre IV d’Aragon rehausse l’importance de la cérémonie. Les erreurs, coquilles ou approximations demeurent néanmoins rarissimes dans cet ouvrage de très belle facture.

4Plusieurs aspects méritent particulièrement de retenir l’attention. Le premier est la constitution du corpus et l’analyse critique à laquelle il est soumis. À la différence de nombreuses autres reines médiévales, Éléonore de Sicile n’apparaît guère dans les chroniques. Le Livre autobiographique de son époux, Pierre IV, la mentionne à peine. Les ordonnances de cour, malgré leur ampleur, ne s’attardent pas sur sa position et son statut. En revanche, 23 registres de chancellerie de la reine, un index des membres de sa cour, réalisé par un « comptable de l’hôtel » (scrivà de ració), et plusieurs livres de son trésorier sont conservés, principalement aux Archives de la couronne d’Aragon, à Barcelone, ainsi qu’aux archives de la cathédrale de cette même ville.

5Les registres d’Éléonore font l’objet d’une analyse serrée de diplomatique et de codicologie, menée à une échelle et avec un caractère systématique rares : leurs classements successifs, la perte des volumes du sceau du secret (Sigilli secreti) et le nombre de documents enregistrés sont clairement établis. Cette approche technique, réalisée dans le sillon ouvert par Heinrich Finke, père fondateur des études allemandes sur la chancellerie royale aragonaise, affine la connaissance de cette institution. Elle permet de mieux cerner dans leur contexte de production les documents ensuite utilisés pour l’examen de la réginalité. Les limites des sources sont de la sorte clairement mises en évidence. En effet, les pièces reçues et les originaux restent rares ; une part importante de l’activité de la reine échappe par conséquent à l’historien.

6Ce travail de mise à distance critique se double d’une exploration exemplaire des mentions de chancellerie. Leur relevé systématique dans les registres de la reine, où elles sont ordinairement copiées au bas des entrées, permet de saisir les acteurs et les voies par lesquels les ordres sont transmis. L’existence d’une (petite) chancellerie réginale et des modalités variées de collaboration entre le roi, la reine et leurs conseillers sont mises au jour. Dans la majorité des cas, les documents sont expédiés au nom de la souveraine et sur son ordre, mais il n’est pas rare que le sceau de son époux lui soit confié et qu’elle ordonne l’expédition d’actes au nom du roi. Des sondages ciblés dans les registres de Pierre IV corroborent cette observation. L’action de la reine, c’est donc d’abord ici l’écriture, ou, plus exactement (car l’autographie d’Éléonore est mal documentée), sa participation à un processus documentaire respectant les normes de la chancellerie royale.

7Chemin faisant, de nombreux aspects du règne en partie méconnu de Pierre IV d’Aragon sont éclaircis. C’est le deuxième apport essentiel de l’ouvrage. La légende noire d’Éléonore, forgée par l’historien Jerónimo Zurita qui, au xvie siècle, voyait en elle l’âme damnée de Pierre IV, est écornée. L’importance de son rôle dans le procès de l’ancien conseiller du roi, Bernat de Cabrera, finalement exécuté, est nuancée. Éléonore n’apparaît plus en femme seule et excessive, mais au centre de plusieurs entourages patiemment construits, d’une cour dont l’organisation suit globalement les principes de celle du roi. À la manière de son époux, elle s’appuie sur un réseau de « familiers » (familiares), resté dans l’ombre jusqu’alors.

8Pour autant, la position de la reine et son activité ne sont pas figées. Une patiente analyse diachronique le démontre en quelque deux cents pages. Éléonore consolide sa place rapidement en donnant naissance à un héritier. Elle est ensuite ou simple « consors » ou, à sept reprises, lieutenant du roi à divers titres, jamais veuve ni régente. Dans cette trajectoire heurtée, se distinguent deux acmés : en 1364-1365 et en 1372, lors de la guerre contre la Castille, puis, en l’absence du roi, lorsqu’il fallut se prémunir d’invasions venues du Roussillon. Une étude typologique, menée avec une précision de casuiste et parfois quelques redites, pointe une action très variée. Administratrice des biens de sa dot et tutrice de son fils, elle agit aussi pour défendre les territoires, conseille son mari, fait œuvre de patronage. Ses interventions s’accroissent tendanciellement en cas de lieutenance, pour contrôler les biens royaux, coordonner les troupes, convoquer des assemblées d’États, les Corts.

9En troisième lieu, le livre contribue de façon importante à la réflexion sur l’articulation des rôles du roi et de la reine. Pierre IV et Éléonore forment un « couple de travail » (Arbeitspaar), œuvrant en « consortium », sans formalisation juridique ou répartition fixe des tâches. L’on pourrait déjà les nommer « Rois », à la manière des Rois catholiques. S. Roebert démontre que cet ouvrage réalisé en commun, parfois en symbiose, concerne les sujets les plus divers – de la « haute politique » à la fabrique de rideaux et à l’envoi de saucisses –, qu’Éléonore ne se limite nullement à agir dans des coulisses imprécises, que les deux membres du couple monarchique sont interdépendants. La reine, tout en gardant une position subalterne dans cette relation éminemment politique, jouit et fait preuve d’une autorité notoire en de nombreux domaines. En diplomatie par exemple, elle ne se contente pas des seules intercessions et interventions en vue de la paix et de la conclusion des mariages. Elle conseille, dépêche des ambassades, traite avec les Génois comme avec les Castillans, avec une marge de manœuvre élevée.

10L’analyse méticuleuse de l’activité polyvalente de la reine parvient donc à déterminer son « agentivité », sans passer sous silence sa subordination au roi, et à révéler une part essentielle et ordinairement dans l’ombre de son action quotidienne de gouvernement. La méthode est efficace, très convaincante, mais laisse – le plus souvent explicitement – certaines questions ouvertes, engageant à poursuivre les recherches dans plusieurs directions. Qu’en est-il du corps de la reine, de ses gestes, de sa participation aux rituels de la monarchie, du degré de performativité de ses actes ? Le corpus s’avère assez peu disert sur ces enjeux cruciaux. Il en résulte l’impression paradoxale d’une reine certes très présente, au cœur des processus de décision, mais en partie désincarnée, pour laquelle on ne dispose d’ailleurs d’aucune représentation iconographique sûre. Son implication politique est-elle liée à des circonstances exceptionnelles ? S. Roebert estime que non, et discerne plutôt une forme de normalité, dans la durée. On relèvera pourtant que la guerre contre la Castille, l’une des plus importantes du siècle pour la Couronne, crée des urgences peu ordinaires, dans le rapport aux Corts en particulier.

11Cette reine d’actes et de papier aurait aussi un statut de précurseur dans l’histoire des reines d’Aragon, notamment de María de Luna et de Marie de Castille, épouses respectives de Martin Ier (1396-1410) et d’Alphonse V d’Aragon (1416-1458). Mais a-t-elle, au-delà de ce regard rétrospectif et de son empreinte documentaire, constitué une référence pour les reines ultérieures ? Existe-t-il une forme de memoria réginale ? En l’état, pour trancher définitivement sur ces différents points, il conviendrait de mieux connaître les reines qui lui succèdent. Enfin, le « couple de travail » que constituent Pierre IV et Éléonore n’appartient-il pas à un ensemble plus large, une « famille au travail », impliquant les infants, au premier chef l’héritier évoqué à plusieurs reprises dans l’ouvrage ? D’autres enquêtes, rendues possibles par des configurations archivistiques comparables, mériteraient d’être menées pour éclaircir ces points. Les vraies thèses, fortes, donnent irrémédiablement envie de prolonger la recherche. Tel est le cas de ce livre, qui fera date parmi les travaux consacrés à la couronne d’Aragon, à la diplomatique des registres et aux reines médiévales.


Date de mise en ligne : 16/11/2021

https://doi.org/10.1017/ahss.2020.127