Compte rendu

Comptes rendus. Michel Lauwers (dir.). Monastères et espace social. Genèse et transformation d’un système de lieux dans l’Occident médiéval. Turnhout, Brepols, 2014, 620 p.

Pages 186 à 189

Citer cet article


  • Rosé, I.
(2019). Comptes rendus. Michel Lauwers (dir.). Monastères et espace social. Genèse et transformation d’un système de lieux dans l’Occident médiéval. Turnhout, Brepols, 2014, 620 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 74e année(1), 186-189. https://doi.org/10.1017/ahss.2019.170.

  • Rosé, Isabelle.
« Comptes rendus. Michel Lauwers (dir.). Monastères et espace social. Genèse et transformation d’un système de lieux dans l’Occident médiéval. Turnhout, Brepols, 2014, 620 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2019/1 74e année, 2019. p.186-189. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2019-1-page-186?lang=fr.

  • ROSÉ, Isabelle,
2019. Comptes rendus. Michel Lauwers (dir.). Monastères et espace social. Genèse et transformation d’un système de lieux dans l’Occident médiéval. Turnhout, Brepols, 2014, 620 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2019/1 74e année, p.186-189. DOI : 10.1017/ahss.2019.170. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2019-1-page-186?lang=fr.

https://doi.org/10.1017/ahss.2019.170


Notes

  • [1]
    Barbara H.Rosenwein, Negotiating Space: Power, Restraint, and Privileges of Immunity in Early Medieval Europe, Ithaca, Cornell University Press, 1999 ; MichelLauwers, Naissance du cimetière. Lieux sacrés et terre des morts dans l’Occident médiéval, Paris, Aubier, 2005 ; DominiqueIogna-Prat, La maison Dieu. Une histoire monumentale de l’Église au Moyen Âge, v. 800-v. 1200, Paris, Éd. du Seuil, 2006 ; FlorianMazel, L’évêque et le territoire. L’invention médiévale de l’espace, Paris, Éd. du Seuil, 2016.

1Depuis deux décennies, l’espace médiéval est au cœur des interrogations de nombreux médiévistes, spécialistes des textes et archéologues  [1]. Le dernier opus dirigé par Michel Lauwers s’inscrit dans ce « tournant spatial » (spatial turn), en ce sens qu’il porte sur le monastère en tant qu’espace social et cultuel. Cet ouvrage imposant réunit dix-neuf contributions qui permettent d’appréhender le sujet dans toutes ses dimensions, en particulier intellectuelles et matérielles. D’emblée, la qualité formelle du livre s’impose grâce au soin apporté à son uniformité rédactionnelle, ainsi qu’aux nombreuses illustrations en couleur (enluminures, photographies, gravures d’époque moderne, cartes, plans, relevés de fouilles et reconstitutions archéologiques) grâce auxquelles on prend la pleine mesure des préoccupations matérielles à l’œuvre dans la topographie monastique.

2Fruit de plusieurs tables rondes, ce livre s’inscrit dans la continuité des collectifs de la « Collection d’études médiévales de Nice » : il embrasse une large chronologie (ve-xve siècle) et couvre géographiquement la quasi-totalité de l’Occident médiéval ; il laisse toute latitude à de longues contributions qui s’apparentent parfois à de véritables essais ; surtout, il réunit des spécialistes d’horizons divers dans un véritable dialogue où les archéologues sollicitent les documents écrits et où, réciproquement, les historiens des textes ont lu les archéologues et leur empruntent des concepts ou des conclusions. Il constitue ainsi un objet rare, puisqu’il tient jusqu’au bout le pari de l’interdisciplinarité et du travail collectif, marquant un jalon important pour éclairer la manière dont les moines ont pensé, mis en œuvre matériellement et vécu quotidiennement leur cadre de vie.

3D’une certaine façon, l’ouvrage apporte des réponses à plusieurs paradoxes propres au monachisme tel qu’il s’est développé en Occident : comment les moines ont-ils conçu leurs lieux de vie, alors que le christianisme, notamment dans ses versions les plus ascétiques, a longtemps refusé un ancrage spatial de l’institution ? Comment le cénobitisme, en tant que microsociété centrée sur l’eschatologie, a-t-il pensé et aménagé pour ses adeptes des lieux de vie présents ? Comment le monachisme, qui se définit essentiellement comme une fuite et un rejet du monde, a-t-il concrétisé sur le long terme cet idéal de rupture sur les plans spatiaux et monumentaux, alors même que les religieux ont toujours entretenu des liens étroits avec des laïcs, en qualité de dominants (sur leurs dépendants), de pairs (en défendant leurs droits contre d’autres seigneurs) ou de gardiens de reliques (devenant, à ce titre, destinataires de la charité des puissants, promoteurs de leur mémoire et force d’attraction sur des pèlerins) ? En d’autres termes, bien que l’idéal monastique n’invitât pas les moines à valoriser et à développer leur lieu de vie, l’ouvrage explore la manière dont s’élabora le monastère en tant que « système de lieux » (comme l’indique le titre) et la façon dont ce dernier se transforma au cours des siècles, sur le plan des structures matérielles tout autant que sur celui des représentations que les auteurs médiévaux s’en faisaient.

4Les contributions sont réparties en trois sections. La première envisage les représentations de l’espace monastique, c’est-à-dire la manière dont les moines ont perçu, qualifié et figuré leur(s) lieu(x) de vie, entre l’Antiquité tardive et le xve siècle, à la fois dans les textes et dans les images : les auteurs analysent la lente valorisation du monastère (et de certains de ses bâtiments emblématiques) en tant que lieu de vie, puis en tant que marqueur de l’existence monastique. À travers des études de cas, la deuxième partie permet de mesurer la diversité des formes prises par les monastères jusqu’au xie siècle, moment où s’impose véritablement et définitivement une organisation centrée sur un cloître quadrangulaire autour duquel sont distribués plusieurs bâtiments ou espaces communautaires que l’on retrouve partout (église, réfectoire, dortoir, espace[s] funéraire[s], cuisines, éventuellement salle des hôtes et salle du chapitre) et qui permet de circuler facilement d’un lieu à un autre. La troisième partie replace le monastère dans son environnement topographique, social et/ou monumental pour souligner à quel point le cadre de vie monastique s’inscrivait aussi dans des logiques plus larges, qui dépassent l’ethos cénobitique ou les règlementations communautaires et qui expliquent certaines configurations ou évolutions architecturales : les contraintes du terrain et de l’histoire de l’établissement ou la demande sociale funéraire et mémorielle qui fait des moines les spécialistes de la mort. Fil conducteur, la notion de « circulation » parcourt l’ouvrage de manière neuve, en tant que véritable matière d’étude, alors qu’elle faisait auparavant l’objet d’usages différenciés selon les disciplines : les archéologues l’avaient appréhendée jusqu’ici en étudiant uniquement les seuils et les passages, tandis que les spécialistes des textes la cantonnaient à la qualification des déplacements, souvent rituels, des personnes vers et à l’intérieur des monastères. L’ouvrage met en évidence plusieurs conclusions majeures et l’on regrette, à ce titre, qu’il n’y ait pas de synthèse introductive ni de conclusion développées qui auraient insisté sur les nombreux apports de cette enquête véritablement collective.

5L’une des grandes qualités du livre est notamment de valoriser la séquence carolingienne – alors que cette dernière n’est souvent plus visible dans les bâtiments encore en élévation –, révélant l’extrême diversité des formules spatiales retenues par les moines à cette époque, avec toutefois plusieurs invariants : l’étendue des espaces monastiques ; leur dimension polycentrique (c’est-à-dire qu’ils sont formés de lieux de vie communautaires et de plusieurs lieux de cultes) ; l’importance des circulations, rendues possibles par des systèmes de galeries complexes, parfois très longues (plusieurs dizaines de mètres) ; la nécessité de rendre la clôture plus hermétique en certains lieux. Plusieurs contributions montrent ainsi que les choix faits dans la topographie monastique sont souvent proches des formules retenues à la même époque pour les habitats privilégiés (même polycentrisme ou, plus tard, même tendance à la fortification). Cette remise en contexte ne gomme pas pour autant la spécificité du « petit monde » monastique, mais permet tout au contraire de mettre en valeur la singularité de ce lieu, qui se pense à la fois comme une contre-société idéale et comme un espace d’anticipation des réalités célestes. De ce point de vue, plusieurs articles font ressortir la variété des solutions trouvées à différentes époques pour résoudre la contradiction entre idéal de clôture et insertion sociale des moines dans le monde laïc : aménagement de cryptes, isolement matériel du chœur (où se trouvent les moines) par rapport à la nef (qui accueille les laïcs) ; espaces emboîtés à l’accès plus ou moins restreint. La prise de conscience de ces réalités carolingiennes disparues permet aussi, et surtout, de mesurer, à partir du xie siècle, le degré d’uniformisation de la topographie des monatères en tant que système de lieux hiérarchisés, articulés autour d’un cloître et par un cloître, selon un modèle que l’on pourrait qualifier de « clunisien », largement diffusé par les cisterciens. À la lecture de plusieurs contributions, on se demande même si le succès dans l’historiographie du célèbre plan de Saint-Gall, organisé autour d’un cloître (dont la signification est amplement discutée), ne s’explique pas par ses similitudes avec les structures monastiques qui existent encore, c’est-à-dire qu’il a été perçu comme une anticipation d’une formule qui finit par s’imposer, mais qui était en fait très minoritaire à l’époque de la confection du document.

6L’ouvrage éclaire aussi le processus de hiérarchisation des lieux communautaires (en particulier des lieux de culte) par la valorisation de certaines circulations – notamment funéraires – dans des galeries, qui a favorisé le passage d’une pluralité de formules topographiques au modèle d’un monastère centré sur le cloître donnant tout autant accès à un bâtiment cultuel principal (l’abbatiale) qu’aux bâtiments où se vit majoritairement l’expérience communautaire (dortoir, réfectoire). Plusieurs contributions soulignent la façon dont le premier oratoire, souvent utilisé jusqu’à la construction d’une église abbatiale (et donc valorisé pendant ce temps-là par des pratiques liturgiques, voire par des tombes privilégiées), loin d’être délaissé ensuite, fut intégré dans les processions funéraires qui convergeaient vers l’abbatiale, notamment en tant que chapelle dédiée au trépas des moines. Les circulations liturgiques établies entre les deux lieux de culte ont alors conduit à les hiérarchiser, en les inscrivant plus largement dans une anthropologie monastique, c’est-à-dire dans la définition de ce qu’est le moine/la moniale en regard des modèles de vie parfaite qu’il/elle incarne et rejoue quotidiennement dans sa vie et dans son corps. Ainsi, en mourant dans le lieu originel que fut le premier oratoire, chaque moine revivait à rebours l’histoire du monastère à l’échelle de sa vie, revenant en quelque sorte vers la source de la perfection monastique établie par les fondateurs. Par ailleurs, les déplacements entre ces deux lieux de culte renvoyaient symboliquement à l’état monastique, qui se pense comme une anticipation de la contemplation des élus au paradis : en circulant constamment de la chapelle funéraire jusqu’à l’abbatiale où ils se vouaient à des prières collectives – en passant parfois par de très longs couloirs, qui longeaient de surcroît bien souvent un espace d’inhumation –, les moines jouaient et rejouaient le passage de la vie à la mort, ou plus exactement celui de l’agonie – dans la chapelle – à la contemplation éternelle – dans l’église principale.

7Loin d’être une addition de contributions, cet ouvrage apparaît donc comme une synthèse majeure qui permet de cerner, sous divers angles, ce que fut l’espace monastique au Moyen Âge, dans toute sa complexité, son originalité et ses évolutions.


Date de mise en ligne : 28/04/2020

https://doi.org/10.1017/ahss.2019.170