Article de revue

Comptes rendus. Catherine Verna. L’industrie au village. Essai de micro-histoire, Arles-sur-Tech, XIVe et XVe siècles. Paris, Les Belles Lettres, 2017, 552 p. et 8 p. de pl.

Pages 988 à 991

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  • Braunstein, P.
(2018). Comptes rendus. Catherine Verna. L’industrie au village. Essai de micro-histoire, Arles-sur-Tech, XIVe et XVe siècles. Paris, Les Belles Lettres, 2017, 552 p. et 8 p. de pl. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 73e année(4), 988-991. https://doi.org/10.1017/ahss.2019.107.

  • Braunstein, Philippe.
« Comptes rendus. Catherine Verna. L’industrie au village. Essai de micro-histoire, Arles-sur-Tech, XIVe et XVe siècles. Paris, Les Belles Lettres, 2017, 552 p. et 8 p. de pl. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2018/4 73e année, 2018. p.988-991. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2018-4-page-988?lang=fr.

  • BRAUNSTEIN, Philippe,
2018. Comptes rendus. Catherine Verna. L’industrie au village. Essai de micro-histoire, Arles-sur-Tech, XIVe et XVe siècles. Paris, Les Belles Lettres, 2017, 552 p. et 8 p. de pl. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2018/4 73e année, p.988-991. DOI : 10.1017/ahss.2019.107. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2018-4-page-988?lang=fr.

https://doi.org/10.1017/ahss.2019.107


1Le titre de cet ouvrage consacré à un bourg pyrénéen à la fin du Moyen Âge assume d’emblée une portée provocante : l’industrie ancienne qui, depuis les monographies des années 1960, avait été cantonnée dans les faubourgs des villes de manufacture désigne ici l’ensemble des activités productives d’un village médiéval. Dès les premières pages, Catherine Verna précise ses intentions : mettre au jour une histoire du travail et de l’entreprise à travers l’analyse des actes notariés d’Arles-sur-Tech aux xive et xve siècles et, conséquemment, étudier le développement de l’activité du district industriel auquel ce bourg appartient (la vallée du Vallespir) via la micro-histoire des carrières et des destinées singulières de ses habitants. Devant la révélation des sources utilisées, le lecteur ne peut que s’étonner : non seulement les professions indiquées dans ces actes notariés ne suffisent pas à définir des activités réelles, mais elles n’informent pas non plus vraiment sur la diversité des rôles joués par des entrepreneurs de tout niveau dans l’économie d’un district de montagne. Un boucher d’Arles-sur-Tech peut ainsi appartenir à la confrérie des pareurs de drap, des teinturiers acheter des milliers de quintaux de bois, ou un apothicaire exercer également en tant que maître de forge et entrepreneur minier. Dès lors, quel crédit donner au regard sélectif du notaire, cet observateur qualifié, sur la vie professionnelle de ses clients ? Quelle confiance accorder aux désignations extraites, une fois confrontées aux actes de la pratique ?

2On s’attendait, par exemple, à trouver dans ce village des ateliers de type artisanal, comme celui d’un forgeron, répondant à des commandes locales ; or on découvre que ce dernier prend en charge des demandes plus lointaines en mettant sur le marché des faux et des lames pour des scieurs de long. S’agit-il de Verlag, c’est-à-dire d’une industrie rurale commanditée par la ville, en l’occurrence par Perpignan ? Seules des traces épisodiques l’attestent ; en réalité, les draps, les lingots de métal, les hampes de lance et les peignes en buis sont des produits spécifiques d’acteurs locaux qui ont exploité les ressources d’un district de montagne, créé et géré des ateliers, transporté et vendu des objets fabriqués en masse. Faut-il, dans ce cas, y voir la preuve du lien unissant les bourgs pyrénéens à des marchés lointains, comme Barcelone ? Sans aucun doute.

3Si l’industrie exportatrice est au cœur du monde rural, elle se situe en outre au centre des intérêts de nombre de notaires, comme l’atteste l’exemple de Joan Comelles et de Pere Candell, deux des dix-sept notaires connus à Arles-sur-Tech entre le début du xive et le milieu du xve siècle. Comelles, notaire royal, fils d’un homme d’affaires, est souvent désigné comme marchand dans les registres de sa propre étude : il a travaillé dans plusieurs bourgs du Vallespir et entretient des relations avec le milieu de la draperie et de la métallurgie de Perpignan. En 1446, il enregistre le testament de l’un de ses collègues perpignanais originaire de la vallée, Candell, qui possède quant à lui la moitié des parts d’une mouline du Vallespir et dont les alliés et témoins ont tous investi dans les minerais, les métaux, le bois, la pierre ou le cuir.

4Verna a concentré son enquête sur les 218 individus qui travaillent dans l’artisanat et l’industrie à Arles-sur-Tech, tout en sachant que leur désignation professionnelle n’apparaît que dans un nombre réduit d’actes notariés. Plus précisément, à titre d’exemple, sur les 125 actes rassemblés concernant Pere Comelles l’Ancien (le père de Joan), neuf seulement mentionnent une profession (pareur de draps, boucher, marchand – ce dernier métier revenant à six reprises), le silence de la plupart des actes sur ses activités pouvant être interprété comme un signe de notoriété du personnage.

5La relative indifférence des contemporains vis-à-vis de la désignation officielle, plus juridique ou sociale qu’économique, d’un métier contraste cependant avec la précision de certains actes : les silhouettes entrevues se manifestent dans divers secteurs et transactions, qu’il s’agisse d’opérations de la vie quotidienne (tel fustier fabriquant du charbon à la demande, tel cordonnier vendant de petites quantités de fer) ou, au niveau de l’économie régionale, d’investissements rentables. À cet égard, l’exemple du Roussillon peut certainement se retrouver dans de nombreux autres districts de l’Europe médiévale.

6Ainsi, dans le secteur textile, ce ne sont pas les tisserands mais les pareurs qui créent des sociétés de teinturerie, réunissant autour de leurs ateliers toutes les phases du travail, de l’achat de la laine jusqu’à la production des draps de la vallée, ceux-ci étant acheminés, comme les « beaux » draps de Perpignan et sur les mêmes navires, vers Barcelone, Naples et la Sicile. Une même concentration verticale se constate chez certains cordonniers qui réparent les souliers de leurs voisins mais en même temps achètent le cuir aux bouchers et opèrent la totalité des phases du corroyage en rivière. Des entreprises comparables existent aussi dans le monde des fustiers qui proposent, outre la multitude des produits en bois de la maison et de l’atelier, des mécanismes pour les moulins ainsi que du boisement pour les canalisations, et investissent dans des contrats de coupes allant jusqu’à l’organisation du flottage des poutres, des solives et des antennes de navire hors de la vallée jusqu’à la mer. Toutefois, à Arles-sur-Tech comme dans de nombreuses villes d’Europe à la même période, ce sont surtout les bouchers qui manifestent leur puissance économique, dans la mesure où ils fournissent non seulement leur matière première aux métiers du cuir, de la cire et de la laine, mais aussi parce que, en tant que créanciers de leurs dépendants et de leurs associés, ils disposent des fonds nécessaires pour investir dans des terres, des forêts ou des achats de parts de mines.

7La démonstration est faite que le Vallespir est un véritable district industriel, où les notables des bourgs jouissent d’une réelle autonomie financière. La circulation des hommes, des produits et des capitaux est favorisée par une économie du prêt à laquelle participent des institutions comme l’hôpital et les monastères – la souscription de rentes, les transferts de créances et les reconnaissances de dettes sont autant de signes de vitalité sur un marché où le fer joue un rôle majeur. La sidérurgie occupe d’ailleurs une place essentielle dans l’économie du Vallespir comme dans l’Ariège voisine, et ce d’autant plus qu’à la richesse des minerais, à la puissance des torrents, à l’importance des ressources forestières s’ajoute, au début du xive siècle, une innovation majeure : la soufflerie mue par la force hydraulique. Afin d’étudier l’impact de cette nouvelle technique, Verna s’appuie à la fois sur les fonds de la Procuration royale et sur la masse des documents notariés. Si la mouline de Léca, créée en 1412 et connue par une cinquantaine d’actes de la pratique, est au cœur de l’analyse, soulignons que la première application conjointe de la force hydraulique au martelage et à la soufflerie date de 1314, le nombre des moulines approchant la trentaine au milieu du xve siècle. Le Roussillon se situe donc à l’avant-garde de l’équipement des fours de réduction dans un paysage forestier où abondent depuis longtemps les moulins à scier.

8Pour expliquer la prospérité de cette sidérurgie catalane, Verna insiste sur deux aspects fondamentaux. Le premier est le rôle d’une main-d’œuvre étrangère expérimentée : en effet, les bailleurs des moulines contractent avec des forgeurs basques, venus massivement de Biscaye en tant que charbonniers et transporteurs ; leur gestion, favorisée par des avances des propriétaires sur les gains à venir, permet aux migrants chargés de dettes à leur arrivée d’acheter des mules, symbole social de réussite, avant de rentrer chez eux. Le second facteur explicatif tient à la production des ateliers : réduit et martelé, le fer (ferrum) qui circule dans les vallées et dont une part est exportée n’est pas défini par la diversité des produits fabriqués, mais par le réseau marchand qui le redistribue. En 1438, par exemple, le prix du fer correspond au « prix de Pere Noelli », du nom d’un homme d’affaires d’Arles-sur-Tech. De nombreux actes notariés attestent également que le fer, acheté par des bouchers, des pareurs ou des transporteurs, sert de moyen de paiement afin de régler des fournitures, des salaires et des dettes, ou encore afin d’égaliser l’échange de draps contre du bois.

9Les derniers chapitres ouvrent sur un monde inattendu, celui de l’argent. Après le fer pyrénéen, produit en réduction directe tandis que se généralise en Europe le passage indirect par la fonte, l’argent fait sa réapparition en Roussillon au moment où la production de ce métal s’efface dans toute l’Europe méridionale : la référence à Montpellier, connue pour son savoir technique au xive siècle, n’est plus qu’un souvenir au xve siècle lorsque s’affirme la ville de Schwaz dans le Tyrol. Lorsque, en 1425, Pere Comelles s’associe à l’apothicaire Urbà Aygabella pour obtenir du roi d’Aragon l’autorisation d’exploiter des minerais de plomb argentifère et de cuivre dans sa vigne de Montbolo, le Roussillon devient un lieu d’expérimentation, qui suscite la première ordonnance minière du royaume, datée de juin 1427. Apparaît alors dans le Vallespir le terme de fusina, originaire des Alpes lombardes, qui, transposé du traitement des minerais argentifères du xiie siècle à la réduction indirecte du fer et de l’acier, vient s’appliquer au xve siècle, en Roussillon, au traitement de minerais polymétalliques.

10Cette découverte de taille ouvre plusieurs perspectives. La première s’inscrit dans l’histoire minière du royaume d’Aragon : le savoir métallurgique sarde, illustré par le règlement minier d’Iglesias au xiiie siècle, s’est transmis en Catalogne aux mines d’argent de Falset, toujours en activité au début du xve siècle – raison pour laquelle le roi impose à Montbolo la venue de spécialistes de Falset. Une seconde perspective rappelle les difficultés de l’extraction minière : consolidé par l’ordonnance de 1427, le droit minier doit en effet rapidement ajuster le prélèvement royal aux résultats effectifs de l’extraction, plus faibles ou plus irréguliers que prévus ; il faut donc recourir à des essais préalables du minerai. Le contrôle de la qualité passe de la masse aux particules, ce changement d’échelle légitimant l’emploi du terme de fusina : aussi apparaissent sans surprise dans le traitement des minerais des orfèvres et des maîtres des monnaies, habitués à travailler sur de petites quantités de matière. De manière plus générale, l’ouvrage fournit l’occasion d’une réflexion, nourrie aux sources de l’historiographie européenne, sur le processus d’innovation. S’il est évident que la soufflerie hydraulique est devenue au xve siècle la clé de toute métallurgie, l’exploitation de minerais polymétalliques nécessite une variété de traitements qui s’inscrivent dans un même territoire technique : nul ne connaîtra jamais les tâtonnements, les passages et les transferts qui créent la nouveauté en chaque lieu, liée à l’expérimentation, à laquelle les sources écrites donnent très rarement accès.

11À cet égard, le portrait que brosse Verna de l’un des protagonistes souvent rencontré dans les sources, Aygabella, se révèle particulièrement éclairant. Cet apothicaire, associé à l’entreprise minière de Montbolo et que le roi d’Aragon, Alphonse le Magnanime, considérait comme un bon connaisseur de la métallurgie, se retrouve confronté à un célèbre connaisseur des roches et de la pharmacopée, Georg Agricola, l’auteur de nombreux ouvrages érigeant la connaissance technique au niveau de la science. À la différence des auteurs de traités, Aygabella possédait un savoir tacite, fondé sur les paroles et les gestes de la pratique. Or, si l’industrie rurale du Vallespir a reçu la consécration de la réglementation royale, c’est précisément grâce à la présence d’entrepreneurs aussi avertis et inventifs que lui, capables d’accueillir les nouveautés et de participer à l’élaboration des savoirs sans abandonner leurs bourgs d’origine ni renier leur formation empirique.

12Il n’est pas un chapitre de cet ouvrage qui n’évoque les réalités concrètes de l’histoire du travail, de la production et de l’échange. Parfaitement situé grâce à de belles cartes synthétiques, le Roussillon fait une entrée remarquable dans l’histoire européenne des mines et de la métallurgie, évoquée dans la riche bibliographie en fin de volume. Au total, Verna a su tirer le parti le plus incisif d’une lecture méthodique des sources notariales ; elle apporte, dans une langue élégante, une vision renouvelée des stratégies du quotidien qui nourrissent l’économie médiévale. Il ressort de son étude que c’est bien l’industrie, cette « faculté de l’âme », selon l’expression de François Quesnay, qui établit le lien, dans les villages comme dans les villes, entre le destin des « vies minuscules » et les mutations techniques de la société. La micro-histoire, telle qu’elle a été ici mise en pratique, établit sans conteste la présence de l’industrie au village.


Date de mise en ligne : 24/03/2020

https://doi.org/10.1017/ahss.2019.107