Autour de la reine Emma (vers 890-934)
Réseaux, itinéraire biographique féminin et questions documentaires au début du Moyen Âge central
- Par Isabelle Rosé
Pages 817 à 847
Citer cet article
- ROSÉ, Isabelle,
- Rosé, Isabelle.
- Rosé, I.
https://doi.org/10.1017/ahss.2019.92
Citer cet article
- Rosé, I.
- Rosé, Isabelle.
- ROSÉ, Isabelle,
https://doi.org/10.1017/ahss.2019.92
Notes
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[1]
Je tiens à remercier, avant tout, mes premières relectrices, Cécile Caby, Karine Karila- Cohen et ClaireLemercier pour leur regard incisif, ainsi que Jacques Cellier pour samacro qui a facilitémes analyses.Ma reconnaissance va également àMichelLauwers,Rosa-MariaDessí, Florian Mazel, Emmanuel Bain et Henri Courrière, fidèles critiques de mon travail. Je remercie aussi les « réseauistes » avec lesquels j’ai pu discuter : PierreMercklé, Claire Zalc, Laurent Beauguitte et plusieurs chercheurs des Rencontres Res-Hist, où j’ai présenté une première version de cette recherche. Je dois aussi beaucoup aux collègues présents aux Ateliers quantitatifs de Rennes et au séminaire Réseaux de Geneviève Bührer-Thierry à Paris-I.Ma gratitude va également à Étienne Anheim qui a accompagné ce projet d’article. Cet article est accompagné d’un dossier complémentaire sous forme de document PowerPoint accessible sur le site de la revue (annales.ehess.fr), rubrique « Compléments de lecture », ainsi que sur Cambridge Core (DOI : 10.1017/ahss.2019.92).
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[2]
JacquesLe Goff, Saint Louis, Paris, Gallimard, 1996. Parmi les ouvrages marquants : Ernst H.Kantorowicz, L’empereur Frédéric II, trad. par A. Kohn, Paris, Gallimard, [1927] 1987 ; Arsenio Frugoni, Arnaud de Brescia dans les sources du xiie siècle, trad. par A. Boureau, Paris, Les Belles Lettres, [1954] 1993 ; GeorgesDuby, Guillaume le Maréchal ou le meilleur chevalier du monde, Paris, Fayard, 1984.
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[3]
Sur les critiques, voir PierreBourdieu, « L’illusion biographique », Actes de la recherche en sciences sociales, 62-1, 1986, p. 69-72. Sur l’historiographie de ces approches, voir FrançoisDosse, Le pari biographique. Écrire une vie, Paris, La Découverte, 2005 ; pour l’époque médiévale, voir DavidBates, JuliaCrick et SarahHamilton (dir.), Writing Medieval Biography, 750-1250: Essays in Honour of Frank Barlow, Woodbridge, Boydell Press, 2006.
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[4]
ClaireLemercier, « Analyse de réseaux et histoire », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 52-2, 2005, p. 88-112, ici p. 88.
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[5]
Sur le contexte, voir PierreMercklé, La sociologie des réseaux sociaux, Paris, La Découverte, 2011, p. 76-84.
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[6]
AlainDegenne et MichelForsé, Les réseaux sociaux, Paris, Armand Colin, 2004.
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[7]
Une première modélisation a été ébauchée dans notre thèse, soutenue en 2005 : IsabelleRosé, Construire une société seigneuriale. Itinéraire et ecclésiologie de l’abbé Odon de Cluny (fin du ixe-milieu du xe siècle), Turnhout, Brepols, 2008, p. 363-368 (avec l’usage d’une base de données, mais sans logiciel d’analyse de réseaux) ; pour une approche quantitative du même dossier, voir Id., « Reconstitution, représentation graphique et analyse des réseaux de pouvoir au haut Moyen Âge. Approche des pratiques sociales de l’aristocratie à partir de l’exemple d’Odon de Cluny († 942) », Redes, 21-5, 2011, p. 199-272. Pour des perspectives plus empiriques, voir BrunoDumézil, « Gogo et ses amis : écriture, échanges et ambitions dans un réseau aristocratique de la fin du vie siècle », Revue historique, 309-3, 2007, p. 553-593 ; Id., « Le patrice Dynamius et son réseau. Culture aristocratique et transformation des pouvoirs autour de Lérins dans la seconde moitié du vie siècle », inY.Codou et M.Lauwers (dir.), Lérins, une île sainte de l’Antiquité au Moyen Âge, Turnhout, Brepols, 2009, p. 167-194 ; CécileCaby, Autoportrait d’un moine en humaniste. Girolamo Aliotti (1412-1480), Rome, Edizioni di storia e letteratura, 2018.
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[8]
P. Mercklé, La sociologie des réseaux sociaux, op. cit., p. 32-35.
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[9]
Pour une synthèse commode, voir JeanDufour, « Emma », inLexikon des Mittelalters, vol. 3, Turnhout, Brepols, 1999, p. 1887. Pour l’analyse d’une donation, voir PhilippeDepreux, « La dimension ‘publique’ de certaines dispositions ‘privées’. Fondations pieuses et memoria en Francie occidentale aux ixe et xe siècles », inC.La Rocca, F.Bougard et R.Le Jan (dir.), Sauver son âme et se perpétuer. Transmission du patrimoine et mémoire au haut Moyen Âge, Rome, École française de Rome, 2005, p. 331-378, ici p. 354-356.
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[10]
Sur les biographies féminines, voir Pauline Stafford, « Writing the Biography of Eleventh-Century Queens », in D. Bates, J. Crick et S. Hamilton (dir.), Writing Medieval Biography…, op. cit., p. 99-109.
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[11]
Sur ces rôles, classiques pour les reines, voir Pauline Stafford, Queens, Concubines, and Dowagers: The King’s Wife in the Early Middle Ages, Londres, Leicester University Press, 1998.
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[12]
PhilippeContamine, OlivierGuyotjeannin et RégineLe Jan, Histoire de la France politique, vol. 1, Le Moyen Âge. Le roi, l’Église, les grands, le peuple, 481-1514, Paris, Éd. du Seuil, 2002, p. 120-121.
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[13]
IsabelleRosé, « D’un réseau à l’autre ? Itinéraire de la reine Emma († 934) à travers les actes diplomatiques de son entourage familial », inL.Jegouet al. (dir.), Faire lien. Aristocratie, réseaux et échanges compétitifs, Paris, Publications de la Sorbonne, 2015, p. 131-143 ; Id., « L’histoire du genre à l’épreuve du quantitatif ? Itinéraire réticulaire de la reine robertienne Emma (vers 890-934) », inJ.Verger (dir.), La forme des réseaux : France et Europe (xe-xxe siècle), Paris, Éd. du Cths, 2017, p. 103-115.
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[14]
Le cas d’Emma a nourri plusieurs travaux, relevant peu ou prou de la gender history, sur le statut de reine au xe siècle : JeanDufour, « Le rôle des reines de France aux ixe et xe siècles », Comptes rendus des séances de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 142-3, 1998, p. 913-932 ; RégineLe Jan, « D’une cour à l’autre. Les voyages des reines de France au xe siècle », inR.Le Jan, Femmes, pouvoir et société dans le haut Moyen Âge, Paris, Picard, 2001, p. 39-52 ; Id., « Les reines franques du vie au xe siècle : de la sphère privée à la sphère publique ? », inF.Chausson et S.Destephen (dir.), Augusta, Regina, Basilissa. La souveraine de l’Empire romain au Moyen Âge, entre héritages et métamorphoses, Paris, De Boccard, 2018, p. 81-101, ici p. 91-96.
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[15]
SteffenPatzold, « L’épiscopat du haut Moyen Âge du point de vue de la médiévistique allemande », Cahiers de civilisation médiévale, 48-192, 2005, p. 341-358, ici p. 344.
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[16]
MartinGravel, Distances, rencontres, communications. Réaliser l’Empire sous Charlemagne et Louis le Pieux, Turnhout, Brepols, 2012.
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[17]
Sur ces « ego-documents », voir Pierre-YvesBeaurepaire et DominiqueTaurisson (dir.), Les ego-documents à l’heure de l’électronique. Nouvelles approches des espaces relationnels, Montpellier, Université Paul-Valéry-Montpellier 3, 2003.
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[18]
I. Rosé, « Reconstitution… », art. cit., p. 212-214. Sur le nombre de témoins, voir Benoît-MichelTock, Scribes, souscripteurs et témoins dans les actes privés en France, viie-début du xiie siècle, Turnhout, Brepols, 2005, p. 228-230.
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[19]
VincentGourdon, « Les témoins de mariage civil dans les villes européennes du xixe siècle : quel intérêt pour l’analyse des réseaux familiaux et sociaux ? », Histoire, économie et société, 27-2, 2008, p. 61-87, ici p. 79-83.
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[20]
B.-M. Tock, Scribes…, op. cit., p. 225-270, souligne que les témoins sont liés aux donateurs jusque vers 1050. Sur les liens au sein de la noblesse, voir GerdAlthoff, Verwandte, Freunde und Getreue. Zum politischen Stellenwert der Gruppenbindungen im früheren Mittelalter, Darmstadt, Wissenschaftliche Buchgesellschaft, 1990.
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[21]
OlivierGuyotjeannin, JacquesPycke et Benoît-MichelTock, Diplomatique médiévale, Turnhout, Brepols, 2006, p. 84.
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[22]
Sur les changements, voir B.-M. Tock, Scribes…, op. cit., p. 249-252 et 264-267. Notre codage distingue le statut des personnes entre lesquelles chaque document tisse des liens (donateur, bénéficiaire, souscripteur), ce qui pourrait être exploité avec une orientation des liens (non retenue ici).
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[23]
EmmanuelleSantinelli, Des femmes éplorées ? Les veuves dans la société aristocratique du haut Moyen Âge, Villeneuve-d’Ascq, Presses universitaires du Septentrion, 2003, p. 323-355.
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[24]
Les archives laïques sont rares (sauf en Catalogne, à partir de la fin du xe siècle) : O. Guyotjeannin, J. Pycke et B.-M. Tock, Diplomatique médiévale, op. cit., p. 357.
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[25]
Sur Saint-Martin de Tours, voir HélèneNoizet, La fabrique de la ville. Espaces et sociétés à Tours, ixe-xiiie siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 2007, p. 65-72. Sur Saint-Germain d’Auxerre, voir NoëlleDeflou-Leca, Saint-Germain d’Auxerre et ses dépendances, ve-xiiie siècle. Un monastère dans la société du haut Moyen Âge, Saint-Étienne, Publications de l’université de Saint-Étienne, 2010, p. 202-207. Aucune charte de Sainte-Colombe de Sens n’a été conservée pour cette période. Pour un graphe de ce déséquilibre, voir I. Rosé, « L’histoire du genre… », art. cit., p. 107, fig. 2.
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[26]
Pour Saint-Martin de Tours, on dispose seulement de résumés d’actes : ÉmileMabille, La pancarte noire de Saint-Martin de Tours brûlée en 1793, Paris, Henaux, 1866. Sur les documents diplomatiques transmis par des chroniques, voir GeorgesChevrier et MauriceChaume, Chartes et documents de Saint-Bénigne de Dijon, prieurés et dépendances, des origines à 1300, Dijon, Société des Annales de Bourgogne, 1986.
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[27]
Sur les réflexions sur les sources que permet l’histoire quantitative, voir Jean-PhilippeGenet, « Histoire, Informatique, Mesure », Histoire et mesure, 1-1, 1986, p. 7-18, ici p. 12-13.
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[28]
Nous synthétisons ici MichelSot, Un historien et son Église. Flodoard de Reims, Paris, Fayard, 1993, p. 43-55, 86-87 ; Stéphane Lecouteux, « Les Annales de Flodoard (919-966) : une œuvre complète ou lacunaire ? », Revue d’histoire des textes, 2, 2007, p. 181-209 ; Id., « Le contexte de rédaction des Annales de Flodoard de Reims (919-966). Partie 1. Une relecture critique du début des Annales à la lumière de travaux récents », Le Moyen Âge, 116-1, 2010, p. 51-121, et « Le contexte de rédaction des Annales de Stéphane Flodoard de Reims (919-966). Partie 2. Présentation des résultats de la relecture critique du début des Annales », Le Moyen Âge, 116-2, 2010, p. 283-318. En attendant la réédition de Stéphane Lecouteux, nous utilisons Flodoard, Les annales de Flodoard, éd. par P. Lauer, Paris, Picard, 1905. Nous avons laissé de côté L’histoire de l’Église de Reims du même auteur (Flodoard, Die Geschichte der Reimser Kirche, MGH. SS, vol. 36, éd. par M. Stratmann, Hanovre, Hahnsche Buchhandlung, 1998), dont le livre iv aurait pu apporter des informations complémentaires, afin de ne pas accentuer la dimension rémoise des données.
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[29]
MichaelMcCormick, Les annales du haut Moyen Âge, Turnhout, Brepols, 1975. Pour chacune des années, l’ordre chronologique prévaut, avec parfois la précision de temps chrétiens (carême, Pâques).
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[30]
S. Lecouteux, « Le contexte de rédaction… Partie 2… », art. cit., p. 283-284.
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[31]
Ibid., p. 286-293.
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[32]
M. Sot, Un historien et son Église…, op. cit., p. 219 ; S. Lecouteux, « Le contexte de rédaction… Partie 2… », art. cit., p. 313-314.
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[33]
Flodoard mentionne assez souvent des groupes de nobles anonymes, comme « les vassaux de l’archevêque de Reims » ou « plusieurs comtes de Francie » : Flodoard, Les annales…, op. cit., p. 7-8 (année 922). On pourrait créer des « individus » (sommets) représentant ces collectifs, ce qui diminuerait la perte d’informations, mais cela diluerait les personnes dans des groupes. D’autres informations sont allusives : les ruptures de fidélité, alors que l’on ignore qu’un serment avait été prêté (doit-on alors restituer le lien de fidélité antérieur ?). Par ailleurs, nous avons conservé les erreurs de Flodoard dans la base car notre perspective est de modéliser les sources.
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[34]
Flodoard, Les annales…, op. cit., p. 22 (année 924).
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[35]
Sur les socialisations plurielles, voir BernardLahire, L’homme pluriel. Les ressorts de l’action, Paris, Nathan, 1998.
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[36]
Cette notion de « réseaux intermédiaires » que nous proposons se rapproche de celles, sociologiques, de « cercles sociaux », de « groupes », de « collectifs », évoquées dans ClaireBidart, AlainDegenne et MichelGrossetti, La vie en réseau. Dynamique des relations sociales, Paris, Puf, 2011, p. 37-42, à ceci près que les « réseaux intermédiaires » sont plus éphémères puisqu’ils sont souvent liés à un noble, et non à une institution (scolaire, sportive, associative). En outre, ils n’ont pas de contours définis et ne suscitent pas de sentiment d’appartenance en tant que membre. Ils apparaissent donc comme des sortes de « proto-cercles », anonymes, sans frontière tangible entre ceux qui en font partie et les autres. Voir aussi MichelGrossetti et Marie-PierreBes, « Dynamiques des réseaux et des cercles. Encastrements et découplages », Revue d’économie industrielle, 103-1, 2003, p. 43-58, ici p. 47-49.
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[37]
RégineLe Jan, Famille et pouvoir dans le monde franc, viie-xe siècle. Essai d’anthropologie sociale, Paris, Publications de la Sorbonne, 1995, p. 287-327 et 381-427.
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[38]
Sur le périmètre chronologique, voir MichelGrossetti, « Les narrations quantifiées. Une méthode mixte pour étudier des processus sociaux », Terrains et travaux, 19-2, 2011, p. 161-182, ici p. 165.
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[39]
C. Bidart, A. Degenne et M. Grossetti, La vie en réseau…, op. cit. Cette dimension a été exploitée dans I. Rosé, « D’un réseau à l’autre ?… », art. cit., p. 139-142.
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[40]
Cette notion a été proposée dans I. Rosé, « L’histoire du genre… », art. cit., p. 104, mais elle a été mise en œuvre dès I. Rosé, « Reconstitution… », art. cit. Elle peut ressembler au « parcours de vie » : ClaireLemercier et ClaireZalc, Méthodes quantitatives pour l’historien, Paris, La Découverte, 2007, p. 93-97.
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[41]
Ces dynamiques se rapprochent des « encastrements » et des « découplages » : M. Grossetti et M.-P. Bes, « Dynamiques des réseaux… », art. cit., p. 51-54.
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[42]
P. Bourdieu, « L’illusion biographique », art. cit., p. 71-72.
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[43]
Le renforcement de la dimension patrilinéaire des parentèles aristocratiques à cette époque a conduit à ne pas intégrer les liens qui impliquaient seulement Herbert II de Vermandois, frère de la mère d’Emma, c’est-à-dire son oncle en ligne maternelle et peut-être l’époux de l’une de ses demi-sœurs. Si l’on interprétait les fonctionnements de la parenté avec des analyses de réseaux, il faudrait intégrer davantage la ligne maternelle. Sur Herbert II de Vermandois, voir HelmutSchwager, Graf Heribert II. von Soissons, Omois, Meaux, Madrie sowie Vermandois (900/06-943) und die Francia (Nord-Frankreich) in der 1. Hälfte des 10. Jahrhunderts, Kallmünz, M. Lassleben, 1994.
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[44]
La prospection documentaire a été facilitée par le fait qu’Eudes, Robert et Raoul ont été souverains de Francie occidentale et que leurs diplômes ont fait l’objet d’éditions de qualité : Robert-HenriBautier (éd.), Recueil des actes d’Eudes, roi de France (888-898), Paris, Imprimerie nationale/Klincksieck, 1967 ; JeanDufour (éd.), Recueil des actes de Robert Ier et de Raoul, rois de France, 922-936, Paris, Imprimerie nationale/Klincksieck, 1978. Au total, 138 actes diplomatiques ont été intégrés.
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[45]
Pour les documents diplomatiques, la partie de l’acte dans laquelle chaque entité-nom intervenait n’a pas été codée – cela pourrait faire l’objet d’une piste d’exploitation plus fine. Il serait aussi intéressant de préciser certains liens en fonction des qualificatifs utilisés dans les actes pour les entités-noms (dulcissimus, carissimus…).
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[46]
Si certains attributs ont une dimension technique (« Id. », dans la colonne C, qui permet le fonctionnement du logiciel), la plupart d’entre eux relèvent de la précision de certaines catégories : « Date édition » en H (qui permet de savoir si la date retenue en F et en G correspond à une date exacte), « Précision lien » en J et « Précision source » en K. L’attribut « lieu », en I, qui indique l’endroit où les interactions ont été contractées, n’a pas été exploité ici parce qu’il pose des difficultés conceptuelles (pour tenir compte à la fois du temps et du changement de lieu dans la modélisation) et méthodologiques (pour intégrer les interactions dont on ignore le lieu). En revanche, on pourrait considérer les lieux comme des entités et les personnes comme les liens entre eux.
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[47]
Sur la définition des liens par leur durée, voir M. Grossetti et M.-P. Bes, « Dynamiques des réseaux… », art. cit., p. 47-48 ; sur les liens « positifs » et « négatifs », voir A. Degenne et M. Forsé, Les réseaux sociaux, op. cit., p. 200-203.
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[48]
Sur les formes de parenté, voir AnitaGuerreau-Jalabert, « Parenté », inJ.Le Goff et J.-C.Schmitt (dir.), Dictionnaire raisonné de l’Occident médiéval, Paris, Fayard, 1999, p. 861-876. La base distingue consanguinitas (parenté biologique), parenté par le mariage, parenté éloignée et parenté spirituelle. La dimension coopérative de ces liens, au départ, n’empêche évidemment pas l’existence d’oppositions, par la suite, entre deux parents. Peu exploitées ici, ces données proviennent massivement de la bibliographie ; elles sont le fruit d’un travail prosopographique, et non d’un affichage de la parenté par les sources.
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[49]
La mention d’un mariage dans une source doit donner lieu à deux types de liens : une interaction (pour signifier la stratégie sociale) et une relation (pour évoquer le lien durable et collaboratif entre les époux).
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[50]
Certains diplômes sont datés par une fourchette (32) ; ils ont été saisis à la date du terminus ad quem. Une autre solution aurait été de saisir la date en milieu de fourchette.
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[51]
Les liens attestés par Flodoard comptent majoritairement des interactions (183) et des oppositions (83).
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[52]
Certaines personnes ont été identifiées grâce aux éditions de sources, les autres grâce à MauriceChaume, Les origines du duché de Bourgogne, Dijon, E. Rebourseau, 1925, et à Karl FerdinandWerner, Enquêtes sur les premiers temps du principat français, ixe-xe siècles, trad. par B. Saint-Sorny, Ostfildern, Thorbecke, 2004.
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[53]
Pour chaque nœud ont été saisies la région d’origine et la dernière fonction exercée. La légende se trouve dans le document PowerPoint « Autour de la reine Emma » (annales.ehess.fr, rubrique « Compléments de lecture », et sur Cambridge Core).
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[54]
Barbara H.Rosenwein, To Be the Neighbor of Saint Peter: The Social Meaning of Cluny’s Property, 909-1049, Ithaca, Cornell University Press, 1989.
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[55]
Les abbés ou les prévôts qui se trouvaient à l’origine du processus de concession, mais qui n’apparaissaient pas dans les sources, n’ont pas été intégrés.
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[56]
Sur les calculs de centralité, voir JacquesCellier et MartineCocaud, Le traitement des données en histoire et sciences sociales. Méthodes et outils, Rennes, Pur, 2012, p. 435-461.
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[57]
Document PowerPoint « Autour de la reine Emma ».
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[58]
Sur ces graphes, les liens n’apparaissent pas valués, c’est-à-dire que la récurrence des liens entre deux nœuds, si elle est bien prise en compte dans les calculs, ne se traduit pas visuellement par un trait plus épais, mais rapproche les entités qui entretiennent beaucoup de liens (algorithme Spring embedding). Les oppositions, comme les relations de parenté, ne sont utilisées ici qu’à titre explicatif pour certaines configurations et ne sont jamais additionnées aux interactions. Emma est représentée par le gros rond bleu.
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[59]
42% des acteurs saisis pour cette séquence chronologique sont issus de la Province ecclésiastique de Reims ; viennent ensuite des Bourguignons (19 %). Les autres acteurs régionaux sont peu nombreux (les Neustriens représentent 6,5 %).
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[60]
La dimension « rémoise » du récit est abordée comme une défense des droits de l’Église de Reims par M. Sot, Un historien et son Église…, op. cit. ; S. Lecouteux, « Le contexte de rédaction… Partie 2… », art. cit., p. 315, évoque rapidement cet aspect du texte.
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[61]
MichelSot, « Les élévations royales de 888 à 987 dans l’historiographie du xe siècle », inD.Iogna-Prat et J.-C.Picard (dir.), Religion et culture autour de l’an Mil. Royaume capétien et Lotharingie, Paris, Picard, 1990, p. 145-150.
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[62]
Sur la fidélité, voir P. Contamine, O. Guyotjeannin et R. Le Jan, Histoire de la France politique…, op. cit., p. 122-128. Pour une reconstitution de l’« itinéraire » de Raoul, voir J. Dufour (éd.), Recueil des actes de Robert Ieret de Raoul…, op. cit., p. xcvii-civ.
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[63]
Cette survalorisation est parfois assumée : J. Dufour (éd.), Recueil des actes de Robert Ieret de Raoul…, op. cit., p. cv.
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[64]
Anne J.Duggan (dir.), Queens and Queenship in Medieval Europe: Proceedings of a Conference Held at King’s College London, April 1995, Woodbridge, Boydell Press, 1997 ; P. Stafford, Queens, Concubines…, op. cit., p. 77-78, 99-114 et 117-120 ; R. Le Jan, Femmes, pouvoir et société…, op. cit.
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[65]
Les tractations pour l’élection de Raoul sont évoquées par Raoul Glaber et Aimoin de Fleury ; elles sont reprises, sans critique, par PhilippeLauer, Robert Ier et Raoul de Bourgogne, rois de France (923-936), Paris, Honoré Champion, 1910, p. 11-12. Sur le rôle du mariage, voir R. Le Jan, « D’une cour à l’autre… », art. cit., p. 41 ; Janet L.Nelson, « Early Medieval Rites of Queen-Making and the Shaping of Medieval Queenship », inJ. L.Nelson, Rulers and Ruling Families in Early Medieval Europe: Alfred, Charles the Bald, and Others, Aldershot, Ashgate, 1999, p. 301-315, ici p. 310-311.
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[66]
Karl FerdinandWerner, Histoire de France, vol. 1, Les origines. Avant l’an mil, Paris, Fayard, 1984, p. 456-457 ; MichelSot, « Ni robertien, ni carolingien : Raoul de Bourgogne, roi de France de 923 à 936 », Bulletin de la Société des fouilles archéologiques et des monuments historiques de l’Yonne, 6, 1989, p. 47-54, ici p. 52 ; LaurentTheis, Nouvelle histoire de la France médiévale, vol. 2, L’héritage des Charles. De la mort de Charlemagne aux environs de l’an mil, Paris, Éd. du Seuil, 1990, p. 149-150.
-
[67]
Sur le « hasard », voir Robert-HenriBautier, « Les itinéraires des souverains et les palais royaux en ‘France occidentale’ de 877 à 936 », inA.Renoux (dir.), Palais royaux et princiers au Moyen Âge, Le Mans, Publications de l’Université du Maine, 1996, p. 99-110, ici p. 107. Sur le refus du principe héréditaire, voir J. Dufour (éd.), Recueil des actes de Robert Ieret de Raoul…, op. cit., p. cvi. Aucune explication n’est avancée par Marie-Céline Isaïa, Histoire des Carolingiens, viiie-xe siècle, Paris, Points, 2014, p. 362-363, ni par S. Lecouteux, « Le contexte de rédaction… Partie 1… », art. cit., p. 118-120.
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[68]
H. Schwager, Graf Heribert II…, op. cit., p. 98-100.
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[69]
Centralité de degré de Raoul (55 contre 33 pour Saint-Martin de Tours, et 31 pour Hugues le Grand), d’intermédiarité (2518,91, devant Saint-Martin de Tours avec 1009,683 et Hugues le Grand avec 1007,984), de proximité (150 contre 177 pour Saint-Martin de Tours et 179 pour Hugues le Grand).
-
[70]
Dans le graphe 3, l’épaisseur du trait est proportionnelle au nombre de liens entre deux nœuds.
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[71]
Raoul est en position centrale, quels que soient les indicateurs : degré (35 contre 20 pour Herbert II de Vermandois) ; intermédiarité (690,75, très loin devant le deuxième, Herbert II de Vermandois) ; proximité (57 contre 72 pour Herbert II de Vermandois).
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[72]
Le seul diplôme où Herbert II de Vermandois apparaît en lien avec la parentèle d’Emma date de 918 ; il n’est donc pas pris en compte ici.
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[73]
L’archevêque de Reims Heriveus, notaire-chancelier des rois Eudes et Charles le Simple pour plusieurs actes, sacra Robert en 922, selon Flodoard. Abbon de Soissons fut rédacteur d’actes royaux entre 923 et 927, en tant qu’archichancelier ; il est évoqué par les Annales comme un partisan majeur de Raoul, qu’il accompagna dans plusieurs conflits en 925.
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[74]
Selon Flodoard, il y a quatre liens entre Raoul et Herbert II de Vermandois en 923, un en 924, trois en 925, deux en 926 et cinq en 928 (mais ces derniers se concrétisent après une rébellion d’Herbert II de Vermandois contre Raoul).
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[75]
L’absence de don à Herbert II de Vermandois pourrait s’expliquer aussi par une perte documentaire, dans la mesure où les Vermandois constituent l’archétype de la famille puissante aux ixe et xe siècles, mais ils disparurent aux xie et xiie siècles, au moment où les institutions religieuses se mirent à trier et à copier en masse leurs archives. Ces institutions se placèrent sous le patronage de parentèles nobles contemporaines, effaçant ainsi le souvenir de celles qui n’avaient pu se maintenir. Voir Patrick J. Geary, La mémoire et l’oubli à la fin du premier millénaire, trad. par J.-P. Ricard, Paris, Aubier, [1994] 1996, p. 118-129.
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[76]
P. Lauer, Robert Ieret Raoul de Bourgogne…, op. cit., p. 4, 12 et 74, véhicule une vision stéréotypée d’Emma, qui reprend des textes monastiques du xie siècle ; J. Dufour, « Emma », art. cit. ; R. Le Jan, « D’une cour à l’autre… », art. cit., p. 48.
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[77]
Sur le sacre, voir Franz-Reiner Erkens, « ‘Sicut Esther regina’. Die westfränkische Königin als consors regni », Francia, 20-1, 1993, p. 15-38. Sur l’autonomie d’Emma, voir R. Le Jan, « D’une cour à l’autre… », art. cit., p. 42 et 47-48.
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[78]
Emma se situe assez loin en termes de degré (indice 13, au 12e rang), mais elle se trouve au 7e rang en termes d’intermédiarité (indice 312,673) et au 5e rang selon les calculs de proximité (indice 193).
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[79]
L’autre femme, Édith de Wessex, n’est présente qu’en qualité d’épouse d’Hugues le Grand ; elle est ainsi ramenée à la sphère de la conjugalité.
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[80]
Son indice de centralité de degré est de 5 (contre 35 pour Raoul, ce qui la situe au 7e rang, qu’elle partage avec d’autres), son intermédiarité est très faible (2 contre 690,75 pour Raoul, ce qui la situe au 11e rang) et sa centralité de proximité reste moyenne (98 contre 57 pour Raoul, au 12e rang).
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[81]
Sur la centralité de vecteur propre, voir J. Cellier et M. Cocaud, Le traitement des données…, op. cit., p. 446-453. Selon ce critère, Emma se situe au 11e rang (indice 0,117) dans le réseau reconstitué à partir de Flodoard, et au 8e rang dans celui reconstitué à partir des documents diplomatiques (indice 0,071).
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[82]
J. Dufour (éd.), Recueil des actes de Robert Ieret de Raoul…, op. cit., p. 77-81, no 18, ici p. 80. Sur le titre de consors regni/imperii, utilisé pour la première fois pour Ermengarde, épouse de Lothaire, voir Paolo Delogu, « ‘Consors regni’ : un problema carolingio », Bullettino dell’Istituto storico italiano per il medioevo, 76, 1964, p. 47-98 et 85-98 ; F.-R. Erkens, « ‘Sicut Esther regina’… », art. cit., p. 27-28 ; R. Le Jan, « Les reines franques… », art. cit., p. 88.
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[83]
J. Dufour, « Le rôle des reines de France… », art. cit. ; P. Stafford, Queens, Concubines…, op. cit., p. 77-78, 99-114 et 117-120 ; R. Le Jan, « D’une cour à l’autre… », art. cit., p. 42 et 47-48.
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[84]
Les relations diplomatiques qu’Emma tisse dans le Nord-Est dès 927 s’orientent vers la Bourgogne et non vers la province ecclésiastique de Reims. Flodoard mentionne des liens d’Emma en direction des nœuds bourguignons, mais seulement en 931 (opposition) et en 933 (interaction).
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[85]
L’impression de médiation d’Emma entre les deux réseaux intermédiaires résulte en réalité des critères de saisie des données (écrasement de la chronologie au sein d’une même année) et de leur représentation graphique. En effet, en 924, les liens diplomatiques d’Emma se portent vers des nœuds bourguignons, en présence de son époux. En 926, ces liens vont vers des sommets neustriens et vers son frère. En 932, ils se dirigent vers les deux milieux, mais dans des documents différents.
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[86]
R. Le Jan, « D’une cour à l’autre… », art. cit., p. 48.
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[87]
K. F. Werner, Enquêtes sur les premiers temps…, op. cit., p. 274-279 ; S. Lecouteux, « Le contexte de rédaction… Partie 1… », art. cit., p. 96, n. 170.
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[88]
M. Grossetti et M.-P. Bes, « Dynamiques des réseaux… », art. cit., p. 46-49.
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[89]
Flodoard évoque deux liens en 923, un en 924, trois en 925, aucun en 926-927, trois en 928, aucun en 929, un en 930, cinq en 931, un en 932, deux en 933 et deux en 934.
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[90]
L’itinérance royale comme « technique de gouvernement » semble exister à l’époque mérovingienne dans des zones critiques : JosianeBarbier, « Le système palatial franc : genèse et fonctionnement dans le nord-ouest du regnum », Bibliothèque de l’École des chartes, 148-2, 1990, p. 245-299, ici p. 298. Sur le déplacement royal à des époques plus tardives, voir Karl Ferdinand Werner, « Missus-Marchio-Comes. Entre l’administration centrale et l’administration locale de l’Empire carolingien », in K. F. Werner et W. Paravicini (dir.), Histoire comparée de l’administration, ive-xviiie siècles, Zürich, Artemis, 1980, p. 191-241, ici p. 192-194 ; Annie Renoux, « Palais capétiens et normands à la fin du xe siècle et au début du xie siècle », in M. Parisse et X. BarraliAltet (dir.), Le roi de France et son royaume autour de l’an mil, Paris, Picard, 1992, p. 179-191, ici p. 181.
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[91]
A. Frugoni, Arnaud de Brescia…, op. cit., p. 1-4 et 173.
1La médiévistique apparaît comme le domaine où la biographie historique a fait l’objet des réflexions les plus audacieuses, symbolisées par la célèbre provocation de Jacques Le Goff lorsqu’il intitula la deuxième partie de son maître-livre « Saint Louis a-t-il existé ? » [2]. Longtemps délaissée par les structuralistes et critiquée par Pierre Bourdieu, cette approche est revenue en force dans les années 1990, grâce à l’attention accordée par la microstoria aux manifestations de la singularité et à l’intérêt renouvelé pour l’« événement » en histoire. Elle constitue, aujourd’hui encore, l’angle d’attaque de nombreux ouvrages parce qu’elle offre un accès privilégié à la compréhension du fonctionnement d’une société donnée entrevue à travers la trajectoire d’un individu [3]. Au cours des années 2000, ce regain d’intérêt pour la biographie historique a parfois rejoint un autre phénomène : la diffusion large de la notion de « réseau » dans l’ensemble des sciences humaines et sociales [4]. Généralement utilisé de manière métaphorique dans le contexte de l’irruption sur internet des premiers « réseaux sociaux [5] », le terme s’imposa pour caractériser le fonctionnement du monde médiéval. Pour autant, à quelques exceptions près, ce nouveau lexique ne donna pas véritablement lieu à une réflexion épistémologique sur l’importation, dans le cadre de la description de sociétés d’un passé parfois très lointain, d’une notion forgée par des sociologues pour analyser le monde contemporain. Plus encore, la dimension quantitative de l’approche (network analysis ou analyse de réseaux, fondée sur l’usage de matrices et de logiciels spécifiques), pourtant au cœur de la plupart des travaux sociologiques sur les réseaux [6], fut laissée de côté par une majorité de médiévistes, comme par l’ensemble des historiens. Ceux-ci firent néanmoins usage d’une partie du vocabulaire et des grilles d’analyse des « réseauistes » et proposèrent parfois des schémas de relations s’apparentant à des graphes simplifiés, notamment dans leurs travaux sur des personnages historiques précis [7].
2De fait, l’analyse de réseaux apparaît comme une piste de renouvellement de la biographie historique, d’autant que l’étude de « réseaux personnels » (ou « égocentrés »), focalisés sur un individu (Ego) et sur ses relations avec ses proches (alter), correspond à un domaine précis de la network analysis [8]. À l’articulation du haut Moyen Âge et du Moyen Âge central, nous proposons ainsi d’explorer le cas de la reine Emma (v. 890-934), nièce et fille des rois robertiens de Francie occidentale Eudes (m. 898) et Robert (m. 923), et épouse du successeur de ces derniers, le Bosonide de Bourgogne Raoul (m. 936). Cet exemple est intéressant sur le plan méthodologique car il s’agit d’un cas-limite, à plusieurs titres. Emma étant une femme, elle est très peu mentionnée dans la documentation et ne permet pas de réunir autour de sa personne un corpus suffisant [9] : les sources documentent seulement son sacre, sa participation à des expéditions militaires et la teneur de ses donations [10]. Cela oblige à élargir la perspective pour la situer au cœur des réseaux auxquels elle participe et, de ce fait, à reconstituer ses propres relations ainsi que celles des personnes qui lui sont liées. Il s’agit, en outre, d’une figure mal identifiée, dans le sens où l’on ne dispose pas de récit centré sur elle, qui éclairerait ses années de jeunesse ou son existence d’épouse comme le ferait, par exemple, un texte hagiographique. Qui plus est, Emma n’endossa pas véritablement les rôles successifs attendus d’une reine : elle se maria relativement tard (ce qui signifie qu’elle se coula difficilement dans le statut de fiancée) ; on ne lui connaît pas d’enfants (c’est-à-dire qu’elle ne fut jamais mère) ; elle mourut avant son mari et ne devint donc pas veuve [11]. Pour autant, le contexte semble particulièrement propice aux interprétations réticulaires puisque, après la mort du carolingien Charles le Gros en 888, le choix du roi se fit au sein de la noblesse en vertu du principe électif, c’est-à-dire de l’aptitude de certains aristocrates puissants (en particulier parmi les membres de la famille d’Emma) à rassembler, puis à conserver, des partisans [12]. L’élection du souverain par les grands princes permit ainsi une ouverture relative des possibles et se caractérisa par des dynamiques collectives assez imprévisibles, dans la mesure où les intérêts du groupe aristocratique pouvaient diverger (choisir un roi « faible » pour avoir le champ libre ou soutenir un roi relativement « puissant » pour être récompensé ; s’unir ou se diviser).
3Comme souvent dans les travaux quantitatifs, notre recherche initiale est devenue un véritable work in progress [13]. L’idée originelle était en effet d’utiliser l’analyse de réseaux comme un outil heuristique pour étoffer une biographie très lacunaire, en menant l’enquête à partir des seuls documents diplomatiques (les sources juridiques qui attestent les cessions de terres), généralement peu utilisés dans l’étude des parcours de vie féminins. Ce premier travail a permis d’enrichir les connaissances sur la biographie d’Emma, en redatant son mariage vers 915 (plutôt qu’aux environs de 921) et en identifiant des phases de recomposition des réseaux autour de sa personne. À partir de ce cas précis, l’enquête a confirmé et parfois nuancé des conclusions plus larges sur le statut des épouses royales, fondées essentiellement sur des sources narratives : le rôle important des femmes – mais moins structurant qu’attendu – dans les relations de parenté ; l’influence d’Emma au service de sa parentèle d’origine, plus qu’à celui de son époux ; la lente émergence d’une sphère d’action autonome des reines, indice de l’affirmation d’un nouveau statut pour l’épouse royale [14].
4Nous proposons ici d’approfondir et de dépasser cette première enquête en élargissant le corpus aux Annales d’un chanoine de Reims, Flodoard (m. 966), un texte narratif rédigé entre 922 et 966. Intégrer cette source pose une multitude de questions, autant sur le plan technique et méthodologique qu’en termes de validité des conclusions initiales. Plus qu’un simple ajout de données issues d’un autre type documentaire, cette démarche aboutit à une relecture historiographique profonde de la situation politique et de la pratique du pouvoir royal au xe siècle. Le quantitatif ouvre ainsi des perspectives à la fois documentaires (confrontation de deux corpus), techniques (mise en œuvre de l’analyse de réseaux) et conceptuelles (réflexions de la network analysis combinées à celles de la gender history). Les méthodes informatiques constituent ici un outil réflexif permettant d’articuler histoire documentaire, histoire du genre et histoire du pouvoir.
Une documentation duale, un double corpus
5Sous l’influence de la notion de Personenverbandsstaat (forme de gouvernement reposant sur des relations entre personnes) conceptualisée par l’historiographie allemande [15], les premiers siècles de la période médiévale sont depuis longtemps considérés comme une séquence où les liens personnels − plus que les institutions − structuraient la société, en particulier au sein de l’aristocratie, dont les membres entretenaient des relations diverses dans le but d’asseoir leur domination. Dans un monde où les communications restaient sommaires et où la mobilité allait de pair avec l’exercice du pouvoir [16], ces liens se concrétisaient avant tout grâce au déplacement des individus. Lorsqu’il s’agit de reconstituer des réseaux, le problème majeur est de trouver, dans la documentation, des attestations de liens.
Des documents diplomatiques aux Annales : élargir la typologie des sources et l’éventail des liens
6Pour les périodes où les sources sont aussi nombreuses que disertes, les analyses de réseaux égocentrés ont souvent privilégié le point de vue d’un document unique, généralement autobiographique, pour reconstituer la sociabilité de leur auteur situé au centre de l’étude [17]. La nature des sources et celle des réalités sociales médiévales rendent impossible une telle approche et obligent à élargir les perspectives documentaires. Dès nos premiers travaux sur les réseaux, nous avons privilégié les documents diplomatiques (chartes et diplômes) parce qu’ils attestent de manière visible des liens sociaux – ils s’achèvent par des listes de signataires, une douzaine en moyenne [18]. Contrairement à la mention de témoins de mariage dans les actes d’état civil au xixe siècle, qui ne reflétait pas nécessairement une proximité familiale ou amicale avec les mariés [19], le fait de souscrire une charte aux ixe et xe siècles signifiait l’entretien de relations avec le donateur et donc aussi, via la cession, avec le bénéficiaire [20]. Nous pouvons ainsi considérer que toutes les personnes qui souscrivaient un acte donné étaient liées les unes aux autres à un instant t : chacune jouait un rôle et était généralement présente lors de la cérémonie publique à laquelle donnaient lieu les cessions de terres. Dans ce cas, les liens sont déduits de la cooccurrence sur un même document ; celle-ci reflète aussi, et surtout, une réalité sociale, l’appartenance à l’entourage nobiliaire du donateur (en tant que parent, vassal ou ami), laquelle induit de se porter garant des opérations foncières de ce dernier auprès du bénéficiaire. Par ailleurs, ces actes mentionnent souvent le lieu de la cession ainsi qu’une date généralement assez précise – elle était obligatoire selon un usage antique qui s’étiole au cours du xe siècle [21]. Jusqu’au xie siècle, où les normes diplomatiques changent, ce type documentaire permet donc a priori de passer assez facilement de la liste des personnes citées à la reconstitution de liens ponctuels, datés et localisés, entre celles-ci [22].
7Le cas particulier d’Emma met toutefois en lumière les biais induits par la documentation diplomatique à différents niveaux. Ces sources n’enregistrent tout d’abord qu’une partie des acteurs de la procédure de cession foncière : les femmes n’y étaient généralement mentionnées que lorsqu’elles étaient abbesses ou veuves et si leur douaire était en jeu [23]. Les reconstitutions sont ensuite extrêmement tributaires de l’état de conservation des documents ; ce constat général pour la période s’aggrave lorsque l’on travaille sur des laïcs : ceux-ci n’apparaissaient que s’ils patronnaient un grand établissement monastique ou canonial et si ce dernier avait bien conservé ses archives [24]. Ainsi, les liens qui se concrétisent autour de la parentèle d’origine d’Emma, les Robertiens (essentiellement retracés à partir de la documentation de la puissante abbaye de Saint-Martin de Tours qu’ils contrôlaient), sont à la fois beaucoup plus intenses et beaucoup plus nombreux que ceux qui se nouent autour de la famille de son époux, les Bosonides de Bourgogne, abbés-laïcs d’établissements de moindre importance (Saint-Germain d’Auxerre et Sainte-Colombe de Sens) qui n’avaient pas la même tradition archivistique [25]. Cette différence reflète aussi, sans doute, un écart de puissance sociale entre les deux parentèles, mais le degré de perte documentaire – qui influe sur les reconstitutions – peut difficilement être évalué. Enfin, un autre biais des actes de la pratique réside dans le nombre parfois très inégal de souscripteurs d’un document à l’autre, ce qui affecte automatiquement la structure des réseaux restitués. Ce trait résulte, de manière structurelle, de la nature du corpus composé à la fois de chartes (où les témoins sont parfois très nombreux) et de diplômes royaux (où n’en sont cités généralement que trois) : un comte – émetteur d’actes privés – a donc systématiquement, dans ses documents, plus de liens qu’un roi – auteur de diplômes – et il est entouré d’alter plus nombreux. Les modalités de transmission des documents pèsent parfois aussi sur la longueur de la liste des témoins cités : les copistes de cartulaires, les rédacteurs de chroniques médiévales (qui intègrent souvent des analyses de chartes) ou les éditeurs d’actes à l’époque moderne ont pu abréger les souscriptions de sources originales, qui ont ensuite été perdues [26]. Si les documents diplomatiques tels qu’ils nous sont parvenus portent la trace de certains liens sociaux tissés entre les membres de la noblesse à l’occasion de cessions de droits, ils sont loin d’en constituer des enregistrements fidèles et exhaustifs, soumis tout autant à des règles d’élaboration précises qu’aux aléas de leur transmission : avec une approche quantitative, on visualise cette source (d’une façon nouvelle), mais pas la réalité qu’elle filtre et met en forme [27].
8L’étude d’un autre texte a bouleversé nos perspectives initiales : les Annales du chanoine de Reims Flodoard, qui couvrent les années 919 à 966, constituent un récit abondamment exploité par les spécialistes du xe siècle, souvent faute de documentation alternative [28]. Comme son titre l’indique, ce texte relève du genre historique et compile, année après année, des événements jugés marquants, souvent de manière sèche et assez lacunaire [29]. Fondé sur les archives de Reims et les souvenirs de son auteur, il a été rédigé à partir de 922 (donc a posteriori pour le début) puis de façon concomitante aux événements [30] ; la densité des faits mentionnés varie toutefois beaucoup selon les années et s’amenuise notamment entre 926 et 931, lorsque Flodoard fut écarté de sa fonction de chanoine de Reims. Dans un contexte de rivalités importantes entre les parentèles aristocratiques, ce retrait forcé s’explique par sa participation à l’un des cercles décisionnels de l’époque, le parti hostile au roi carolingien Charles le Simple [31]. En dépit de la sécheresse de son style et de la quasi-absence de ton polémique, le chanoine de Reims ne fut pas un simple témoin des événements relatés ; il apparaît, dans ses actes et par sa plume, comme un acteur des affrontements nobiliaires [32].
9Le récit de Flodoard, qui énumère les alliances et les conflits ayant agité la sphère aristocratique, se prête assez bien aux reconstitutions de réseaux. Plus précisément, par comparaison avec la documentation diplomatique, le chanoine semble démultiplier la typologie des liens possibles entre les membres de la noblesse, à la fois dans leur nature (alliance militaire, envoi de lettres et d’ambassades, rencontre, cérémonie d’entrée en vassalité, conflit armé, bataille rangée, parjure, mention d’une relation de parenté ou de liens hiérarchiques de tout type), leur sens (union ou opposition) et leur durée (extrêmement variable). Cette diversité documentaire ne risque-t-elle pas de retentir sur la qualité des données informatiques qui en sont tirées ? Même si leurs modalités de transmission ont parfois tronqué les listes de souscripteurs, les sources diplomatiques livrent des données abondantes, relativement précises mais univoques : elles font seulement apparaître un groupe de personnes liées en un endroit et à un instant déterminés par un intérêt précis. Si les informations issues de Flodoard semblent, de prime abord, plus diversifiées et donc plus riches, elles sont souvent très allusives et parfois même erronées en termes de lieu et de datation, ou même eu égard à l’identité des personnes entre lesquelles les liens se tissent [33] : elles présentent, structurellement, des lacunes plus importantes par rapport aux documents diplomatiques. En outre, les réseaux n’ont parfois qu’une dimension virtuelle dans les Annales, car le texte mentionne des tentatives de nouer des liens qui finissent par échouer et qui sont, à ce titre, difficiles à exploiter de manière quantitative [34]. Flodoard présente néanmoins l’atout majeur de clarifier les configurations et, surtout, les oppositions entre réseaux ; il explicite ainsi certaines recompositions réticulaires.
Des sources aux data : construire des données comparables à partir d’un double corpus
10Pour reconstituer les réseaux autour d’Emma, on dispose d’une documentation double, issue de sources distinctes, qui atteste de surcroît un éventail de liens radicalement différents. Le problème est, dès lors, de parvenir à en extraire des données comparables, c’est-à-dire traitables ensemble par un logiciel de réseaux, et de définir les limites précises du « réseau personnel » que l’on est amené à reconstituer, à la fois sur le plan social, chronologique et conceptuel.
11L’impératif de travailler sur des données comparables pose la question du périmètre social du réseau. En effet, comme dans la plupart des sociétés, les individus médiévaux se définissent – et sont perceptibles dans la documentation – avant tout grâce à des socialisations plurielles déterminées par les groupes dans lesquels ils s’insèrent au cours de leur existence, qui peuvent être successifs ou concomitants (parentèle charnelle ou spirituelle, suite nobiliaire, sociabilité monastique ou canoniale, entrée en vassalité, etc.) [35]. Au-delà d’une étude égocentrée classique (qui se limiterait aux seuls liens de la personne centrale), nous proposons ici d’élargir le périmètre de l’analyse assez loin autour d’Ego, en l’occurrence d’Emma, pour observer la manière dont celle-ci participe à des réseaux intermédiaires successifs, c’est-à-dire à des « sous-réseaux » formés de liens plus denses entre certains nœuds qui structurent ponctuellement le champ social, le plus souvent autour d’un aristocrate puissant ou d’une institution religieuse [36]. Le rôle des femmes étant alors largement cantonné à la sphère familiale, le réseau de la reine a été reconstitué et amplifié en la réinsérant dans sa parentèle. Ce choix se justifie par la perspective biographique − qui entend embrasser aussi les années au cours desquelles Emma n’apparaît pas du tout dans la documentation − et par la dimension fortement conjugale des trajectoires féminines médiévales. Ce milieu familial a été délimité selon des critères relevant de l’anthropologie de la parenté [37] : d’une part, le fait que les femmes apparaissent comme des pièces-maîtresses des stratégies d’alliance nobiliaires (il faut donc les intégrer en tant qu’épouse et prendre en considération le réseau de leur mari) ; d’autre part, le renforcement de la dimension patrilinéaire des parentèles aristocratiques au cours du ixe siècle. Ce double paramètre conduit à tenir compte de tous les liens connus de chacun des membres de la parentèle d’Emma, en ligne masculine, et à procéder de même avec celle de son époux : en termes de structure, on aboutit à une agrégation de plusieurs réseaux égocentrés étroitement liés par des liens familiaux.
12Une autre interrogation porte sur le périmètre chronologique de l’enquête. Le cadre biographique invite intuitivement à se limiter à la vie d’Emma, entre 890 environ et 934 – ce que nous avions fait jusqu’alors [38]. Toutefois, dans la mesure où les Annales de Flodoard ne couvrent que les années 919 à 934, toute analyse comparative doit se cantonner à cette fourchette pour pouvoir se fonder sur des sources différentes de manière équivalente. Ce séquençage chronologique n’induit pas pour autant un écrasement de la diachronie : dans la perspective biographique, il est fondamental de dater les liens qui se nouent avec et autour d’Ego, afin de cerner des évolutions, de saisir la manière dont une personne construit une position de pouvoir, la perd ou la retrouve – des problématiques animant plusieurs travaux actuels de sociologie des relations sociales [39]. En plus du « réseau égocentré/personnel » (qui compile chronologiquement les liens d’un individu pour percevoir l’ampleur de son intervention dans la société), nous proposons d’utiliser la notion dynamique d’« itinéraire réticulaire [40] ». Celle-ci s’attache à restituer des stratégies en analysant la façon dont une personne s’insère au sein de réseaux intermédiaires (eux-mêmes labiles) et dont elle évolue dans ces cercles année après année [41]. Il s’agit ainsi de dépasser le postulat de linéarité dénoncé par Bourdieu dans les approches biographiques, puisque l’itinéraire réticulaire s’attache précisément à cerner la manière dont une personne, au gré d’« événements biographiques », se place et se déplace dans un espace social en transformation constante [42].
13Ces critères ont guidé la délimitation de notre corpus du côté des documents diplomatiques pour inclure trois cercles : tous les actes où Emma apparaît ; tous ceux où se trouve au moins l’un des membres robertiens de sa parenté par le sang en ligne masculine (ses parents, Robert Ier et Béatrice de Vermandois, son oncle paternel Eudes et son épouse, sa sœur Adèle, son frère Hugues le Grand et ses épouses successives) [43] ; tous ceux où apparaît son époux, Raoul de Bourgogne, ou au moins l’un de ses parents bosonides en ligne paternelle (ses parents Richard le Justicier et Adélaïde de Bourgogne, son oncle Boson de Provence, une sœur restée anonyme, ses frères Hugues le Noir et le comte Boson, ainsi que leurs épouses) [44]. À partir de la source unique qu’est Flodoard, il n’y a pas de corpus à constituer, mais la nécessité de disposer de données comparables conduit à ne tenir compte que des liens concernant la parenté d’Emma et celle de son époux en ligne masculine. Un tel choix induit une perte d’informations par rapport à la matière des Annales, y compris pour expliquer certaines configurations réticulaires. Au final, le corpus défini en ces termes permet de reconstituer le réseau personnel et l’itinéraire réticulaire d’Emma au sein du réseau complet formé par sa parenté en ligne masculine, selon le prisme de la documentation diplomatique et d’une source narrative.
Codage et modélisation des sources : une mise en lumière de la nature des liens et des biais documentaires
14Pour mettre en œuvre ces perspectives théoriques, l’analyse de réseaux suppose de saisir informatiquement les informations attestées par les sources. Nous avons expérimenté un tableur au format Excel, relativement complexe en raison du double corpus. Celui-ci fonctionne comme un répertoire de liens dyadiques (des relations simples d’entité à entité) entre deux personnes, « Nom 1 » dans la colonne A et « Nom 2 » dans la colonne B (qui sont les sommets ou entités), recensés sur une première feuille (fig. 1) [45]. Dans la mesure où les sociétés médiévales sont largement fondées sur la circulation et l’échange de services et de biens, nous n’avons pas orienté le réseau, c’est-à-dire que les liens n’y ont pas de sens strict ; en revanche, la réflexion sur leurs attributs s’est trouvée au cœur du travail de saisie.
La base de données, un outil réflexif sur la typologie des liens sociaux
16Dans la figure 1, chaque lien comporte plusieurs attributs, répertoriés dans les colonnes à partir de C [46]. « Type lien » (colonne D) renvoie à la nature des liens, qui apparaît ensuite dans les graphes par la couleur des traits, selon une typologie fondée sur leur durée et sur la coopération qu’ils supposent entre les entités (lien « positif » pour la coopération ou « négatif » pour l’antagonisme [47]). Première catégorie très englobante, les interactions se distinguent par leur caractère ponctuel et leur dimension « positive » : certaines sont mentionnées par Flodoard (rencontre, alliance militaire ponctuelle, envoi de lettres ou d’ambassades), d’autres sont déduites de la cooccurrence des témoins dans les actes diplomatiques. Une deuxième catégorie, les oppositions, n’est présente que dans les Annales : il s’agit de liens « négatifs », déterminant un antagonisme entre personnes (expédition armée, élimination d’un adversaire, parjure) dont la durée varie. Une troisième catégorie, les relations, choisies, durables et coopératives, est représentée essentiellement par la fidélité ou par les différentes formes de parenté [48]. Le texte de Flodoard conduit à affiner cette dernière catégorie, en distinguant la relation elle-même de la stratégie sociale ponctuelle (matrimoniale, vassalique, baptismale) dont elle découle et qui relève de l’interaction par son caractère daté et éphémère [49].
17Les liens sont aussi datés, avec un « début » et une « fin » (colonnes F et G), afin de tenir compte de tous les types de durée possibles [50]. Les relations commencent par le début du lien instauré (naissance, union matrimoniale, entrée en vassalité, baptême, etc.) et s’achèvent avec la mort de l’un des protagonistes. Les oppositions correspondent souvent à des expéditions militaires ponctuelles – elles débutent et finissent la même année. La question des interactions est plus délicate à trancher parce que la catégorie englobe des actes sociaux très divers : nous avons posé le postulat qu’elles duraient strictement un an.
18Il paraît en outre fondamental de ne pas confondre les liens issus de sources différentes, ou tout au moins de laisser la possibilité de les traiter différemment ou d’afficher leur origine (« Type document », colonne E), y compris lorsqu’ils sont de même type et s’ils livrent la même information. Dans la mesure où cette distinction ne concerne que les interactions, celles-ci sont différenciées visuellement sur les graphes en fonction de leur source (sur tous les graphes, elles apparaissent en noir pour la documentation diplomatique et en bleu foncé pour les Annales). Au total, notre tableur comptabilise 2 816 liens de toutes sortes pour l’ensemble de la durée de vie d’Emma. Sur la période 919-934, couverte conjointement par les Annales et la documentation diplomatique, on aboutit à 576 liens issus des actes de la pratique et à 266 liens provenant de Flodoard [51]. La grande majorité d’entre eux sont des interactions, éphémères, sur lesquelles nous concentrons l’analyse : elles concrétisent en effet, année après année, les recompositions des réseaux intermédiaires qui structurent la sphère aristocratique.
19Répertoriées sur une deuxième feuille Excel (fig. 2), les personnes (« Nom », colonne A) entre lesquelles les liens se tissent ont fait l’objet d’une identification prosopographique parfois difficile, car elles ne portent qu’un prénom dans les sources, au mieux associé à un titre qui peut varier dans la noblesse laïque (vassus, comes, dux, rex, etc.) et l’aristocratie cléricale ou monastique (monachus, abbas, episcopus) [52]. Ces personnes ont ensuite été caractérisées par plusieurs attributs utilisés dans les calculs ou pour colorer et donner une forme particulière aux nœuds qui les représentent sur les graphes : leur « Sexe » (colonne B), leur fonction sociale (« Statut », colonne C, soit clerc, moine ou laïc, correspondant à des formes dans les graphes) et leur espace d’intervention géographique privilégié (« Zone géographique d’action », colonne D, représentée par une couleur dans le graphe). Ces deux derniers critères sont fixes : ils ne tiennent compte ni des changements de statut social, ni des déplacements des acteurs au cours de leur vie [53].
21La catégorie « Nom » contient aussi des entités collectives, notamment les monastères et les chapitres canoniaux, ce qui permet de cerner leur rôle de polarisation dans la structuration des réseaux intermédiaires, d’autant plus qu’ils étaient bien ancrés dans l’espace, contrairement à l’élite aristocratique en déplacement constant. Ce choix prend en compte l’une des spécificités de la société médiévale qui identifie les institutions religieuses à leur(s) saint(s) tutélaire(s), avec lesquels les donateurs entretiennent des relations privilégiées grâce aux cessions de terres [54]. De même, il s’agit d’intégrer – sans interpolation – les données de certains documents diplomatiques qui évoquent parfois seulement, comme destinataire des cessions, l’entité morale que représente l’institution religieuse. Dans la saisie des acteurs, le discours de la source a donc été privilégié, ce qui laisse de côté certains éléments explicatifs des liens [55]. Au total, on dénombre 305 « personnes » pour l’ensemble de la vie d’Emma, mais seulement 146 pour les années 919-934.
Le quantitatif, un médium de déconstruction des logiques documentaires par une visualisation des sources
22Ce tableur est par la suite transformé en matrice traitable par un logiciel de réseaux (Netdraw), qui présente le double avantage de procéder à des calculs (notamment sur la centralité des acteurs, c’est-à-dire leur place ou leur rôle plus ou moins importants dans la structure du réseau en fonction de différents critères) [56], ainsi qu’à de multiples visualisations graphiques faisant varier tous les attributs des liens (leur type, leur évolution diachronique ou la source qui les atteste). Nous pouvons ainsi privilégier une approche globale, le réseau personnel d’Emma, qui compilerait l’ensemble des données sans tenir compte du facteur temporel – en distinguant, ou pas, les types de liens ou l’origine documentaire. Il est également possible de comparer, pour une année donnée, les configurations réticulaires construites à partir de divers types de sources ou de liens. L’itinéraire réticulaire d’Emma peut aussi être mis en œuvre visuellement en figeant les nœuds et en mettant bout à bout des graphes annuels (éventuellement par genre documentaire ou par type de liens), qui sont ensuite animés sous la forme d’un « film » [57].
23La vertu première de ces représentations, qui permettent de visualiser les documents quasiment sous la forme d’une modélisation, est de mettre immédiatement en évidence la manière dont la nature des sources affecte la physionomie des réseaux reconstitués. En témoignent les différences évidentes des graphes représentant les interactions (les liens concrétisés de manière éphémère) du réseau personnel d’Emma, selon les actes de la pratique (graphe 1 (fig. 3)) ou selon Flodoard (graphe 2 (fig. 4)), pour la période 919-934 [58]. Du point de vue des acteurs du réseau, représentés par les nœuds, on observe tout d’abord que le graphe 2 est plus monochrome que celui constitué à partir des documents diplomatiques, ce qui signifie que le chanoine évoque les protagonistes d’un espace géographique plus restreint. Les Annales ne mentionnent en effet que des personnes du nord de la Loire − à quelques exceptions près − et surreprésentent celles de la province ecclésiastique de Reims (en rouge sur le graphe) [59]. Ce n’est certes pas surprenant, mais le passage par la modélisation est l’occasion de mesurer à quel point certaines sources manifestent un tropisme fort – ici rémois. Un tel constat n’est pas propre aux textes narratifs (on aboutirait à un graphe similaire, très régional, en codant les liens d’un cartulaire) ; il dépend de l’institution qui se trouve à l’origine du document. Le point de vue de Flodoard est ainsi très clairement celui d’un homme du nord-est de la Gaule, y compris dans son appréhension de la politique royale, alors que les nœuds reliés par la documentation diplomatique sont plus éclectiques, parce qu’ils résultent de la constitution d’un corpus : ils sont pour beaucoup neustriens (en bleu), aquitains (en vert), mais aussi du quart nord-est (rouge et rose) [60]. Le graphe 2 permet ensuite de déduire que les liens issus de la diplomatique se tissent avant tout entre voisins géographiques puisque l’algorithme a majoritairement groupé les nœuds par couleurs. Enfin, ce graphe ne mentionne aucune institution ecclésiastique, n’évoque aucun moine et surreprésente les hommes laïcs, quasiment à front renversé avec le graphe 1, où les réseaux intermédiaires se structurent autour des établissements monastiques ou canoniaux. Les deux graphes renvoient ainsi l’image de réseaux tissés entre des acteurs très différents en raison des objets des documents qui les attestent : d’un côté, un monde où des laïcs s’illustrent grâce à leurs exploits militaires et à leurs alliances, de l’autre, un univers documenté par des chartes où l’aristocratie guerrière semble être au service des hommes d’Église.
26Au niveau des liens, le graphe 2 est nettement moins « touffu » que celui issu des données diplomatiques. Ce trait traduit un déséquilibre autant dans la quantité d’interactions évoquées par chacune des sources (576 dans le corpus diplomatique contre 183 dans les Annales) que dans le nombre d’acteurs (101 contre 54). On mesure à quel point les actes de la pratique, notamment les chartes, « génèrent du réseau », parce qu’ils recensent parfois de très nombreux souscripteurs tous reliés entre eux. En réalité, ce constat vaut surtout jusqu’aux années 910 (non prises en compte ici) ; pour la période étudiée, les actes, plus rares que dans les décennies précédentes, sont avant tout des diplômes qui engendrent moins de liens car ils comptent moins de signataires. Flodoard, de son côté, évoque surtout des liens de personne à personne ; son codage entraîne automatiquement des structures moins denses, mais aussi moins prévisibles, reposant avant tout sur des dyades. La comparaison des deux graphes souligne également que les Annales ne couvrent pas la même échelle sociale que certains documents diplomatiques (en particulier les chartes), que souscrivent nombre de petits vassaux, qui ne sont pas attestés ailleurs et dont on ne sait quasiment rien. Plus encore, l’identification des personnes citées par Flodoard montre une différence de traitement entre l’aristocratie de la province ecclésiastique de Reims (pour laquelle il nomme des individus de second rang) et les personnages d’autres régions, qui appartiennent tous à l’élite de la noblesse. Il s’agit là d’une conséquence du tropisme rémois de la source : son auteur connaît mieux l’aristocratie qui l’entoure. Ce trait a, cette fois, une incidence sur le degré de restitution de la hiérarchie nobiliaire, qui diffère selon les espaces.
27L’approche quantitative démontre aussi à quel point le récit de Flodoard est, en soi, une narration réticulaire, centrée sur les liens qui animent la très haute aristocratie dans son rapport au roi. Cette caractéristique souligne la singularité profonde des Annales : celles-ci témoignent d’une certaine conception de ce que nous appelons aujourd’hui un « réseau » et d’une conscience aiguë du fait que la pratique du pouvoir, dans la première moitié du xe siècle, se jouait dans le tissage et le dénouement incessants des liens entre les membres éminents de la noblesse qui entouraient ou affrontaient le souverain. En définitive, la divergence entre les graphes permet de mesurer combien ils ne modélisent qu’une infime partie des liens sociaux. Ces derniers sont, de surcroît, médiatisés par des canaux documentaires obéissant tout autant à des règles précises de mise en forme ou de discours qu’à des impératifs propres à leur genre : les Annales donnent à voir les relations de soumission ou de rébellion face à la personne royale et à l’ordre que celle-ci incarne, tandis que la documentation diplomatique véhicule l’expression d’un lien fort et véhiculé par la terre entre le donateur, son entourage et les bénéficiaires des actes. Concentrons-nous à présent sur la période couverte par les deux types de source (919-934) afin d’éclairer la situation du pouvoir royal dans la première moitié du xe siècle, ainsi que le rôle joué par la reine Emma.
À la croisée de l’analyse de réseaux et du genre : une vision renouvelée du pouvoir royal au début du xe siècle
28Les années 880-940 en Francie occidentale sont généralement perçues comme une période d’instabilité dynastique, marquée par l’alternance de rois carolingiens et robertiens, mais aussi comme une rupture importante pour un pouvoir royal fragilisé, qui parvenait difficilement à affirmer ses prérogatives face aux grandes familles aristocratiques. Ces dernières, en effet, renforcèrent leur autonomie et tirèrent avantage du rôle qu’elles jouaient depuis 888 dans le choix du souverain, désormais élu en vertu de deux critères : le principe dynastique (symbolisé par les Carolingiens) et la légitimité militaire (incarnée par les Robertiens) [61]. Le retour en force de l’élection du roi explique que les relations de ce dernier avec ses électeurs (les « princes territoriaux ») aient fait l’objet de davantage de négociations, en particulier autour du serment de fidélité, et que certains souverains – notamment Raoul, l’époux d’Emma – aient sans cesse dû se déplacer pour imposer physiquement leur autorité et leur suzeraineté [62]. Cette perception des deux premiers tiers du xe siècle repose en grande partie sur la littérature annalistique ou chronistique, et notamment sur la survalorisation de Flodoard [63]. C’est pourquoi les analyses de la politique royale par les historiens sont souvent centrées sur les acteurs masculins ; elles reproduisent le point de vue des documents narratifs, pour lesquels la pratique du pouvoir est exclusivement une affaire d’hommes, même si certains travaux ont souligné depuis, en utilisant ces mêmes sources, une montée en puissance inédite des reines et des comtesses à cette époque [64].
29La démarche quantitative est à même de renouveler en profondeur la vision du règne de Raoul, perçu comme particulièrement chaotique en raison des difficultés de ce dernier à se voir reconnaître comme souverain par plusieurs vassaux. Cette approche autorise, tout d’abord, à mettre à profit les réflexions propres à l’histoire documentaire : le codage met à distance les sources en faisant ressortir leurs traits saillants et permet de les confronter et de les articuler facilement. Elle se nourrit ensuite des cadres conceptuels du genre qui incitent à décentrer le regard et à utiliser des calculs pour mesurer les rapports entre les sexes. Enfin, la network analysis apparaît comme un outil numérique et conceptuel, dans la mesure où, si elle repose bien sur des algorithmes, elle véhicule une puissante réflexion sur les liens qui structurent les sociétés, invitant par là même à poser des questions inédites sur les stratégies ou les parcours biographiques.
Un roi au centre de réseaux aristocratiques en recomposition
30L’historiographie n’a pas réellement tranché les raisons pour lesquelles le Bosonide Raoul, l’époux d’Emma, devint roi à la fin de l’année 923. Celui-ci apparaît en effet comme un cas-limite : il ne descendait d’aucune des deux familles qui avaient dirigé le royaume de Francie occidentale et il n’avait remporté aucune victoire militaire décisive. Qui plus est, Charles le Simple, roi carolingien renversé un an auparavant par une coalition de nobles – à laquelle Raoul ne semble s’être joint que tardivement –, était encore en vie, tandis qu’il existait un héritier robertien, Hugues le Grand, frère d’Emma, en âge d’accéder au trône. Certains historiens, en se fondant parfois sur des sources du xie siècle, expliquèrent l’arrivée au pouvoir de Raoul par son mariage, gage à la fois de nombreux soutiens aristocratiques et d’une certaine caution symbolique, car Emma – en tant que fille du roi Robert qui venait de mourir – descendait d’un souverain [65]. D’autres considérèrent que la force de Raoul reposait sur l’existence d’un parent, son frère Hugues le Noir, qui pouvait gérer ses honores bourguignons au nom de la parentèle pendant qu’il assumait la fonction royale, contrairement à Hugues le Grand qui aurait dû céder les siens hors de sa famille [66]. D’autres encore décrivirent son ascension comme l’effet d’un simple « hasard » ou comme la conséquence d’une opposition des princes francs au principe dynastique qu’ils ne souhaitaient pas voir renaître en choisissant le fils de Robert, Hugues le Grand [67]. Seul Helmut Schwager analysa cette élection en termes de stratégies aristocratiques : elle aurait résulté, selon lui, à la fois de la bonne entente de Raoul avec les grandes familles nobles et du fait que celui-ci, en tant que bourguignon éloigné du cœur du royaume, n’aurait pas entravé le pouvoir d’Hugues le Grand et d’Herbert II de Vermandois, qui lui accordèrent donc leur soutien [68]. Cette question complexe peut être réexaminée à l’aune de la position que Raoul occupe dans les réseaux et qui éclaire son rôle et ses moyens d’action en tant que roi.
31Au regard des graphes 1 et 2, le trait le plus surprenant est que, malgré un mode apparemment similaire de sélection des données, la structure même du cœur du réseau égocentré diffère en fonction du type de sources utilisé. D’après les informations de Flodoard, les liens les plus forts se tissent entre le roi Raoul, l’époux d’Emma, et le frère de cette dernière, Hugues le Grand (dix-neuf interactions en tout), alors que les données des actes de la pratique ne mettent presque pas en contact les deux hommes, chacun polarisant son propre réseau intermédiaire, quasiment hermétique l’un à l’autre. Dans le graphe 1, Raoul se trouve au centre d’un sous-réseau relativement dense ; il relie des nœuds assez éclectiques sur le plan géographique, même si son ancrage se situe essentiellement dans le quart nord-est du royaume (majorité de sommets bourguignons en rose foncé et clair) ou de la province ecclésiastique de Reims (en rouge). Si Emma se trouve visuellement au milieu des interactions des deux versants de sa parenté qu’elle articule, Raoul occupe néanmoins une position d’exception dans le réseau, parce qu’il cumule les indices de centralité les plus élevés : il est celui qui a le plus de voisins (degré), il atteint très facilement tous les autres acteurs (proximité) et, surtout, il faut nécessairement passer par lui pour entrer en relation avec un autre nœud (intermédiarité) [69].
32Le graphe 2, construit à partir de Flodoard, révèle une structure en étoile autour d’une « clique », c’est-à-dire un petit groupe de nœuds fortement reliés entre eux, où dominent, dès 924, Raoul, l’époux d’Emma, Hugues le Grand, frère de cette dernière, et le comte Herbert II de Vermandois. La configuration étoilée résulte tout à la fois de la nature majoritairement dyadique des liens mentionnés, du fait que le chanoine de Reims se concentre sur un petit nombre d’acteurs fortement liés entre eux (comme le montre le graphe 3 (fig. 5) où les liens sont valués) et de sa focalisation extrême sur la personne du souverain [70]. Cette dernière caractéristique se déduit des indicateurs de centralité de Raoul : ils sont particulièrement élevés et le définissent, de très loin, comme la personne la plus « centrale », ce qui fait apparaître les Annales comme une chronique royale [71]. Dans les graphes 2 et 3, Herbert II de Vermandois occupe également une place importante – en particulier au sein de la clique principale, grâce à ses liens redondants avec Raoul et Hugues le Grand −, alors qu’il est totalement absent dans les chartes [72]. Ce constat global doit toutefois être nuancé grâce à l’itinéraire réticulaire reconstitué à partir de Flodoard, car ces interactions, très denses jusqu’en 926, s’étiolent ensuite pour se muer en conflits permanents avec le roi. La place majeure occupée par Herbert II de Vermandois dans le réseau reconstitué à partir de Flodoard découle, en premier lieu, du tropisme rémois de l’auteur qui survalorisa l’homme fort de sa région. Elle pourrait s’expliquer, en second lieu, par le fait que Flodoard, qui insista sur les liens étroits du comte avec le roi pour mieux démontrer ensuite sa félonie, se situait dans le parti adverse de celui d’Herbert II de Vermandois – ce dernier l’avait chassé de Reims et emprisonné. La divergence entre les réseaux restitués à partir de documents différents peut donc aussi, dans une certaine mesure, alimenter la critique des Annales.
34Malgré leurs divergences, ces graphes présentent des points communs qui éclairent structurellement le règne de Raoul. Quel que soit le type documentaire, le roi cumule les indices de centralité les plus forts ; cela atteste le rôle structurant du souverain dans l’articulation des liens sociaux au sein du monde aristocratique dans la première moitié du xe siècle. Certes, les liens ne convergent pas vers lui seul, mais il joue toujours le rôle de médiateur potentiel principal entre les représentants de la noblesse. Par ailleurs, la structure de base du réseau est systématiquement polynucléaire, même si les nœuds centraux ne sont pas tout à fait les mêmes, et elle se caractérise par des liens forts – directs ou indirects – entre Raoul et Hugues le Grand, mais aussi avec d’autres grands nobles, comme Emma et surtout Herbert II de Vermandois. L’arrivée du Bosonide à la tête du royaume, de même que sa gestion du pouvoir reposaient donc sur une articulation assez complexe de réseaux aristocratiques, au sein d’un équilibre fragile où plusieurs princes participaient de près aux décisions royales.
35Si l’on s’attache à présent à la pratique du pouvoir qu’avait Raoul, les deux itinéraires réticulaires parallèles montrent que les liens véhiculés par la documentation diplomatique et ceux attestés par Flodoard ne se nouaient souvent pas avec les acteurs d’une même région, pour une année donnée. Cette divergence pose le problème de l’articulation entre des actes sociaux différents, médiatisés par les sources : d’une part, le contrôle de la terre (dont la trace passe par la documentation diplomatique), d’autre part, le contrôle de la violence au sein du monde aristocratique (que l’on connaît par Flodoard et qui peut prendre une forme militaire ou vassalique).
36Un très petit nombre d’acteurs sont communs aux deux types documentaires sur la période 919-934 : la famille robertienne (le roi Robert, Emma et Hugues le Grand), la parentèle bosonide (le roi Raoul, puis ses frères Hugues le Noir et le comte Boson), mais aussi le roi Charles le Simple et quelques dignitaires ecclésiastiques (Heriveus, archevêque de Reims, et Abbon, évêque de Soissons) ou laïcs (le duc d’Aquitaine Guillaume le Jeune, le comte de Laon Rotgerus Ier, le comte de Chalon Gislebertus, le comte de Troyes Richardus et le comte Walon). L’identité de ces derniers reflète la manière dont le corpus a été constitué (les parents en ligne masculine d’Emma) et révèle des points de convergence entre les intérêts du groupe robertien-bosonide de ces années-là, notamment sur le plan de la participation à l’entourage du souverain. Ainsi, les deux ecclésiastiques interviennent dans le corpus diplomatique en tant que membres importants de la chancellerie. Cette fonction, qui induit une proximité avec la personne du roi, est évoquée à ce titre par Flodoard, d’autant qu’elle concerne des clercs de la province ecclésiastique de Reims [73]. De la même manière, le comte Walon est un fidèle important de Raoul entre 922 et 924, en tant que souscripteur mais aussi parce qu’il remplit, d’après les Annales, des missions pour le roi. Les comtes Richardus et Gislebertus apparaissent comme des fidèles du souverain ; ils interviennent dans ses actes au cours des années 925-926 mais se rebellent contre lui en 931-932, selon Flodoard.
37C’est sans doute la fidélité et l’enjeu qu’elle représentait pour le roi, émetteur de diplômes, autant que pour l’observateur Flodoard, qui expliquent la convergence des liens vers certaines personnes à des moments clés, quel que soit le canal documentaire observé. Ainsi, en 924, le duc d’Aquitaine Guillaume le Jeune, qui avait d’abord refusé de reconnaître Raoul comme souverain, lui prêta hommage et apparut comme partie prenante d’un diplôme redéfinissant plusieurs de ses droits. D’autres cas semblent prouver que des liens étroits avec le roi furent parfois récompensés : l’unique privilège que Raoul concéda à son beau-frère Hugues le Grand pour son chapitre de Saint-Martin de Tours date de 931, l’année où les liens entre les deux hommes furent les plus intenses, selon Flodoard (cinq interactions). De même, le comte de Laon Rotgerus Ier, allié important d’Hugues le Grand en 923, obtint deux ans plus tard un privilège de la part de Raoul pour l’abbaye de Saint-Amand, dont il était abbé laïque. Cette logique ne semble cependant pas avoir été toujours suivie d’effets : Herbert II de Vermandois, pourtant décrit par Flodoard comme un proche de Raoul entre 923 et 926, n’obtint de lui aucun document diplomatique [74]. On peut en déduire que la rétribution de relations étroites au moyen de privilèges n’intervenait que dans des contextes critiques, lorsque le souverain ne pouvait se permettre de perdre des fidèles – ce fut le cas avec Hugues le Grand en 931, tandis qu’Herbert II de Vermandois abandonnait définitivement le parti royal [75]. Ainsi les itinéraires réticulaires convergent-ils pour confirmer un fait social bien connu de l’historiographie : la question de la fidélité au roi, qui n’allait alors plus de soi, revêtit une importance stratégique au sein du monde aristocratique.
Images fragmentées de la reine Emma en ses réseaux
38Dans notre perspective biographique, Emma est passée à la postérité en tant que virago peu amène, une conséquence du rôle militaire de premier plan, alors inhabituel, qu’elle avait joué [76]. Plusieurs historiens ont souligné sa participation directe au pouvoir royal, de même que son autonomie, manifestée notamment par le sacre dont elle bénéficia en 924, à Reims. Ces indices témoignent d’une évolution qui voit, au xe siècle, les reines de Francie occidentale sortir de la fonction peu ou prou domestique à laquelle elles étaient jusque-là assignées [77]. Qu’apporte sur ce plan l’analyse de réseaux ? Entre 919 et 934, la place d’Emma au sein du réseau complet diffère assez radicalement en fonction des sources utilisées : elle se situe en position d’articulation entre les deux versants de sa parenté dans le graphe 1 ; elle apparaît en périphérie relative dans le graphe 2. Ce constat inattendu s’explique, au moins en partie, par la perspective égocentrée ayant présidé à la sélection du corpus d’actes de la pratique, qui place Ego, de manière presque automatique, dans une position de centralité. Dans la mesure où les données annalistiques proviennent d’une source unique − ensuite filtrée selon des critères similaires à ceux du corpus diplomatique −, la situation périphérique d’Emma s’explique par les types de liens sur lesquels Flodoard se focalise et qui ne peuvent que reléguer au second plan une figure féminine de cette époque, fût-elle reine : les relations guerrières (sièges, paix, éventuellement conflits), les alliances au sein de la noblesse et, surtout, la fidélité au roi.
39En dépit de ces biais, Emma occupe une position d’exception par rapport aux autres nœuds. Dans le réseau issu des interactions diplomatiques (graphe 1), la singularité de la reine résulte du fait qu’elle est l’unique femme ; elle est la seule de sa famille, sur cette séquence chronologique, à jouer un rôle dans la documentation diplomatique qui ne se justifie ni par un veuvage, ni par la direction d’un établissement monastique. Sa particularité découle aussi de sa centralité relative : si elle compte assez peu de voisins directs (degré), passer par elle permet d’atteindre n’importe qui dans le réseau (intermédiarité) et elle joint elle-même facilement les autres nœuds (proximité) [78]. Emma apparaît ainsi comme une femme-pont entre les deux principaux nœuds qui polarisent chacun un réseau secondaire, son mari et son frère, avec lesquels elle entretient des liens récurrents.
40Si la reine se trouve en périphérie du réseau d’interactions reconstitué à partir des Annales (graphe 2), elle y occupe néanmoins une position spécifique. Emma est en effet l’une des deux seules femmes évoquées par Flodoard sur la séquence chronologique étudiée, du fait du rôle militaire inhabituel qu’elle assuma, notamment en assiégeant certains vassaux de son époux [79]. Même si elle se situe très loin derrière les membres de la clique centrale, certains de ses indices de centralité sont non négligeables, surtout en termes de degré et, dans une moindre mesure, de proximité : dans une structure globale reposant essentiellement sur des dyades, Emma compte plusieurs voisins et participe à un petit réseau intermédiaire, tandis que les chemins qu’elle doit emprunter pour atteindre les autres nœuds sont modérément longs [80].
41Certains indicateurs de centralité attestent que la situation d’Emma n’est pas du tout la même dans les réseaux reconstitués à partir de corpus documentaires différents. D’autres calculs, relatifs à la centralité de vecteur propre, convergent en revanche pour souligner son importance dans chacune des structures réticulaires, c’est-à-dire son aptitude à être reliée à des acteurs majeurs de la structure globale [81]. Dans le réseau diplomatique, elle apparaît comme une personne influente grâce à ses liens avec son époux, d’une part, et avec le chapitre de Saint-Martin de Tours et son frère, d’autre part, alors que dans le graphe reconstitué à partir de Flodoard, c’est grâce à ses interactions multiples avec son seul mari, qui cumule tous les indicateurs de centralité. En dernier lieu, les données convergent lorsque l’on privilégie une approche diachronique : les deux types documentaires font émerger Emma dans les réseaux d’interactions en 923-924, lorsqu’elle devint reine, ce qui confirme autrement le rôle nouveau joué par l’épouse royale dans la première moitié du xe siècle. La centralité de vecteur propre d’Emma, son irruption brutale et concomitante dans divers types de sources, ainsi que le fait de bénéficier d’un sacre propre soulignent la dimension exceptionnelle de cette figure. Elle fut non seulement l’atout majeur de son époux Raoul pour accéder au titre royal, mais aussi une auxiliaire indispensable à l’exercice du pouvoir souverain.
Emma, actrice majeure du couple souverain
42Dans un diplôme de Raoul daté de 927, Emma se vit attribuer le titre de « nostri imperii consors », une expression de sa participation directe au pouvoir souverain [82]. Plusieurs historiens ont en effet souligné que le xe siècle avait connu, dans le royaume de Francie occidentale, une montée en puissance des reines, non plus seulement auxiliaires du souverain mais aussi parties prenantes de la politique royale [83]. L’analyse de réseaux constitue, là encore, un outil technique et conceptuel pour examiner la façon dont s’est concrétisée la participation d’Emma au pouvoir de son époux.
43Une première piste de compréhension des modalités de collaboration d’Emma au pouvoir royal consiste à identifier ses « voisins » dans les réseaux reconstitués, autrement dit les personnes avec lesquelles elle entretenait des liens directs, qui diffèrent fortement selon les sources. Sur le plan des fonctions sociales, Flodoard (qui la décrit essentiellement dans des conflits armés) évoque surtout des laïcs, en insistant sur ses interactions privilégiées et nombreuses avec son époux, tandis que la documentation diplomatique (généralement destinée à des institutions religieuses) la met avant tout en contact avec des abbés et des évêques. Du point de vue de leur ancrage géographique, les voisins d’Emma présentent également de nettes différences : s’ils sont exclusivement ancrés au nord-est de la Gaule dans les données issues de Flodoard (nœuds rouges et roses), ils sont localisés aussi en Neustrie, la région d’origine de la reine (nœuds bleus), dans les documents diplomatiques, et ils s’identifient à l’entourage clérical de son frère Hugues le Grand, abbé laïque du chapitre canonial de Saint-Martin de Tours [84]. Les réseaux reconstruits à partir des actes de la pratique attestent ainsi qu’Emma jouissait d’une sphère d’action propre, en direction de sa parenté. Plus encore, l’itinéraire réticulaire reconstitué à partir de la documentation diplomatique indique que Raoul n’entretint pas de liens directs avec Hugues le Grand (sauf en 931), contrairement à Emma, qui intervint deux fois dans des chartes de son frère (en 926 et 932). Au miroir des actes de la pratique, les liens de Raoul avec Hugues le Grand, qui polarisent chacun des réseaux intermédiaires relativement hermétiques, semblent donc passer par l’intermédiaire de la reine, dont les interactions alternaient entre les deux milieux [85].
44Il est d’autant plus étonnant de constater que les données issues des Annales ramènent Emma exclusivement à des acteurs extérieurs à sa région d’origine, la mettant ainsi « au service des intérêts de son époux [86] ». Ces liens avec le Nord-Est s’expliquent par un double effet de source : d’une part, à cause du tropisme géographique, Flodoard décrit d’abord ce qui concerne sa région et semble ignorer quasiment tout ce qui se déroule en Neustrie ; d’autre part, il adopte un prisme genré qui n’appréhende l’épouse que dans sa subordination aux intérêts de son mari et la tient donc éloignée de ceux de sa parentèle d’origine. Ces liens pourraient toutefois aussi relever d’un héritage puisque, en tant que fille de Béatrice de Vermandois, Emma n’était pas étrangère à la région, d’autant que son père Robert y était devenu abbé laïque de certains établissements prestigieux dans les années 900-910 (Saint-Amand-les-Eaux, Morienval, Saint-Vaast d’Arras) [87]. Les deux types de source conduisent donc à une analyse contrastée : d’après Flodoard, les liens matrimoniaux d’Emma se concrétisèrent par des interactions ponctuelles ; selon les documents diplomatiques, sa parenté par le sang se matérialisa à travers des liens éphémères. La comparaison de ces réseaux est, dès lors, très instructive quant aux structures de la parenté aristocratique : elle suggère, d’une part, que la puissance liée à la terre reste avant tout une affaire de parenté par le sang (le mariage ne paraît pas être un fort vecteur de transferts patrimoniaux) et que, d’autre part, la puissance liée au prestige, aux honneurs et à la guerre semble découler davantage des alliances matrimoniales. Comme dans les sociétés contemporaines [88], on mesure ici à quel point les structures familiales constituent des matrices de relations et d’interactions multiples, en particulier pour les femmes.
45Le double itinéraire réticulaire d’Emma – qui confronte ses interactions au fil des années, selon les genres documentaires – permet d’approfondir les modalités de gestion du pouvoir par le couple royal, en décomposant ses logiques. Hormis une coïncidence en 923-924, la reconstitution démontre des configurations annuelles assez divergentes, en particulier parce qu’Emma n’apparaît jamais la même année dans les deux types de source. Tout se passe comme si, en effet, les activités stratégiques et militaires de la reine, attestées par Flodoard, n’étaient pas compatibles avec celles relevant de la documentation diplomatique. C’est en articulant les différents liens qu’une certaine logique émerge, soulignant le rôle de la reine comme actrice majeure de la politique du couple royal, en ce sens qu’elle tissait des liens précisément là où, ou bien au moment où son époux ne le faisait pas. Les années 926 et 932, au cours desquelles Emma intervint dans la documentation diplomatique d’Hugues le Grand, apparaissent ainsi comme des séquences où ce dernier n’entretint quasiment pas d’interactions avec Raoul, selon les Annales, qui soulignent par ailleurs constamment la proximité des deux hommes [89] : à ce moment-là, ce fut donc bien par Emma et par la documentation diplomatique que passèrent les liens entre l’époux et le frère de la reine. De la même manière, en 927, année où les configurations réticulaires sont très divergentes entre les actes de la pratique et les Annales, c’est Emma qui, selon Flodoard, tissa l’essentiel des interactions avec la province ecclésiastique de Reims, tandis que Raoul (en conflit avec l’homme fort de la région, Herbert II de Vermandois) se tournait, dans ses diplômes, vers des acteurs aquitains et bourguignons. En 933, Raoul conserva des liens avec des élites de Bourgogne via ses actes diplomatiques, mais les échanges tournés vers cette région passaient, selon Flodoard, par Emma.
46On mesure ici, à nouveau, combien les interactions de chacun des membres du couple royal se rattachaient à des réseaux intermédiaires hermétiques, qui s’articulaient souvent dans leurs pratiques de pouvoir. Cette stratégie leur permit d’agir en parallèle sur des terrains géographiquement éloignés, de matérialiser à deux la plus large amplitude possible d’interactions, ou de concrétiser des liens de nature différente avec les membres de l’aristocratie régionale, les interactions entretenues par l’un(e) compensant parfois les conflits suscités par l’autre. Ces différentes analyses conduisent à formuler l’hypothèse selon laquelle la montée en puissance du statut de reine dans la première moitié du xe siècle, notamment la délimitation d’une sphère autonome d’action, fut l’une des stratégies mises au point pour compenser les difficultés que rencontrait désormais le souverain pour se faire reconnaître comme tel par l’ensemble de ses vassaux. À cet égard, les modalités d’exercice du pouvoir par le couple Emma-Raoul sont novatrices, dans la mesure où son itinérance souveraine ne s’inscrivait plus exclusivement dans une perspective carolingienne de déplacement de domaine en domaine pour en capter les ressources : comme ce fut le cas, un peu plus tard, en Germanie ou en Italie, il s’agissait surtout de matérialiser une forme de présence royale en divers endroits du royaume, en particulier dans les places urbaines [90]. En Francie occidentale, cette présence royale eut l’originalité de s’incarner doublement et simultanément en des lieux différents, à travers Raoul autant que par Emma.
47Si l’histoire quantitative a suscité un certain engouement chez plusieurs médiévistes français il y a quelques décennies, au point de déboucher sur la création d’une nouvelle revue (Le médiéviste et l’ordinateur, fondée en 1979 et suspendue en 2009), l’étude des réseaux telle que la conçoivent les sociologues de la network analysis apparaît aujourd’hui comme une piste fructueuse pour relancer ce type d’approche que certaines sources, notamment diplomatiques, rendent possibles, même à propos d’une femme du xe siècle – une période plutôt connue pour la rareté de sa documentation.
48Cette analyse débouche toutefois sur des perspectives plus larges, en rencontrant notamment des travaux sur la fabrique documentaire, qu’elle éclaire de manière inédite. Le quantitatif constitue en effet un moyen de visualisation, voire de modélisation des documents, offrant par là une mise en évidence, et donc des clés de compréhension, de leurs logiques et de leurs biais. En outre, parce qu’elle nécessite des données numériques homogènes pour être traitées sur le même plan, la démarche quantitative oblige − plus que n’importe quelle autre approche − à réfléchir à la nature des sources et donc à celle des informations qu’elles procurent. Cette démarche n’est évidemment pas propre aux techniques informatiques puisque, dès 1954, le médiéviste Arsenio Frugoni, en étudiant le cas controversé d’Arnaud de Brescia, avait souligné à quel point les sources offraient des discours divergents en fonction de leur genre et du point de vue qu’elles défendaient. Évoquant une « impossible biographie », celui-ci avait rejeté la méthode positiviste classique (qualifiée de « philologico-combinatoire »), consistant à compiler les sources, et avait centré son analyse sur ces dernières et sur les milieux qui les avaient rédigées [91].
49Selon une perspective comparable et dans le domaine des analyses de réseaux, notre travail plaide en faveur de lectures et de formes de visualisation multiples, au profit d’un jeu – à partir de calculs et de graphes − sur des échelles de temps distinctes, sur la multiplexité des liens et, surtout, sur une typologie complexe de sources. Dans le cas d’Emma, l’addition de données issues de sources différentes, confondues dans un même méga-réseau, n’aurait ainsi pas grand sens et ferait même disparaître le reflet divergent que des genres documentaires distincts, parfois complémentaires, renvoient d’une même situation historique et des liens sociaux qui la traversent. C’est dans l’articulation de ces différents angles de vue, entre réseau égocentré et itinéraire réticulaire, ainsi que dans la comparaison entre des Annales construites par un auteur médiéval et des actes de la pratique résultant d’un corpus constitué, que nous saisissons les enjeux et le fonctionnement d’une société en mouvement et que nous évitons les problèmes de focalisation sur un individu.
50C’est en cela, sans doute, que ce type d’analyse constitue une piste de renouvellement de la biographie historique. En affichant l’origine des données grâce aux analyses de réseaux, nous pouvons refuser la méthode « philologico-combinatoire » tout en dépassant les apories de l’« impossible biographie » : il s’agit de mettre en œuvre une biographie kaléidoscopique, appréhendée à travers des cristallisations de liens qui diffèrent en fonction des types documentaires qui les attestent, mais qui peuvent et doivent aussi être articulées pour éclairer le fonctionnement de la société et l’inscription du sujet dans le jeu social.