Juliette Dumasy Le feu et le lieu. La baronnie de Sévérac-le-Château à la fin du Moyen Âge Paris, Éd. du Cths, 2011, 423 p.
- Par Maëlle Ramage
Pages 991 à 992
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- RAMAGE, Maëlle,
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- Ramage, M.
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1 L'ouvrage, issu d'une thèse de doctorat, a pour objet l'étude des interactions entre la société de la baronnie rouergate de Sévérac-le-Château et son territoire entre le xiiie et le début du xvie siècle. Juliette Dumasy y questionne les modalités de fonctionnement d'un espace social caractérisé par la dispersion de l'habitat et une économie structurée par l'agriculture et l'élevage. Cet essai d'histoire rurale et des pratiques de l'espace est également une étude d'archéologie documentaire, à partir d'une vue figurée du Sévéragais dessinée en 1504. Au fil des pages, l'auteure nous livre les clés d'une compréhension approfondie de ce document jamais étudié. Son choix de reproduire d'abord la vue dans sa globalité, puis des gros plans des villages, hameaux et édifices, donne le ton de l'ouvrage, dont le propos est éclairé par de nombreux tableaux et cartes. Enfin, les éditions, traduites en annexe, de cinq actes et d'extraits du compoix de Sévérac-le-Château, rédigé au milieu du xve siècle, enrichissent l'analyse.
2 La vue du Sévéragais a été produite dans le cadre d'un procès qui opposait les localités de la baronnie au sujet de la répartition des fouages au tournant des xve et xvie siècles. Alors que chaque localité cherchait à faire baisser sa participation à l'impôt, la vue devait rendre compte de l'état réel du nombre de feux de chacune et, ainsi, de leurs capacités contributives réelles. Pour ce faire, le védutiste a représenté l'ensemble de la baronnie, les limites des paroisses et près de 750 maisons. En restituant les étapes de production du document, J. Dumasy met en évidence son caractère démonstratif : la vue doit servir de preuve, elle est le résultat d'une construction intellectuelle, alliant une certaine culture de la représentation, l'objectif poursuivi par son commanditaire et les caractéristiques de la baronnie.
3 Cette vue figurée, dont la fiabilité est confirmée par le recours à d'autres documents contemporains, constitue donc le fil directeur de l'étude qui chemine depuis les motifs de sa production jusqu'aux rapports économiques et sociaux qui fondent le paysage représenté par le védutiste : la forme de l'habitat et sa répartition, la morphologie des agglomérations et des hameaux, celle des circonscriptions seigneuriales et/ou paroissiales. L'auteure fait ainsi varier l'échelle d'observation depuis le dessin des maisons vers la réalité sociale observée dans sa globalité, soit au niveau de la seigneurie.
4 Au plus près du document, J. Dumasy analyse les différents types de bâtiments dessinés. La baronnie apparaît divisée en trois grands ensembles : vallée, causse et montagne, dont les nombreuses pâtures sont ouvertes à la circulation du bétail, soulignant la place prépondérante de l'agriculture et de l'élevage dans l'économie. Résultat de la guerre de Cent Ans, le réseau défensif de la baronnie est extrêmement dense et hiérarchisé : le maillage des forteresses et châteaux est complété par des églises et des maisons fortifiées, ainsi que par des réduits villageois entretenus par les communautés d'habitants. La comparaison avec la documentation sévéragaise de la fin du Moyen Âge apporte à l'étude une dimension chronologique et démontre notamment le renforcement, au cours du xve siècle, de la distinction entre résidences nobles et roturières ainsi que l'évolution des maisons fortifiées.
5 En desserrant légèrement la focale, les mas apparaissent sur la vue comme des agrégats de deux à dix maisons associées à des bâtiments agricoles et possédant un four, une réserve d'eau, une place publique, un pâturage et, parfois, une église ou une maison forte. La forme souvent organique du mas souligne son développement autour d'un feu, notamment par la division familiale. Les églises y sont en périphérie, souvent entourées d'un cimetière. Au contraire, muraille, église ou place organisent les agglomérations villageoises représentées sur la vue.
6 Pour les besoins de la procédure juridique, le védutiste a voulu mettre en évidence la fortune du feu considéré dans ses dimensions fiscale, économique et familiale. Prolongeant l'archéologie documentaire, l'auteure se concentre sur les caractéristiques économiques du feu. Tout au long de l'analyse, la dimension comparatiste entre bourgs et campagne est maintenue et l'auteure met en exergue les liens qui les unissent. Ainsi, le travail de la terre est rendu possible par un vaste système de location des terres arables des habitants des bourgs et des gros propriétaires terriens, complété par la location de prés et la vente de fourrage aux petits propriétaires des mas possédant des bœufs, et ce, dès le milieu du xive siècle. La participation d'un même système économique n'est pas exempte de conflits, tels ceux qui se cristallisent autour de l'estivage à partir de la seconde moitié du xve siècle entre les habitants de Sévérac et de la vallée et ceux de la montagne. Dans celle-ci, comme dans la vallée et dans le causse, la volonté de garder intact le cœur de l'exploitation, manifeste dans les transactions étudiées par l'auteure, conduit à s'interroger sur les modalités de transmission des patrimoines et celles de l'exploitation et de la possession des terres grâce à un usage original des rôles de tailles. J. Dumasy pointe un suivi majoritaire de la règle de l'héritier universel entre 1330 et 1450. Toutefois, le feu, lorsqu'il permet de faire vivre deux familles, peut être partagé entre deux frères. De même, les cadets sont soutenus par leur feu d'origine et peuvent devenir un soutien réciproque. Cela, associé aux alliances, crée des réseaux de solidarité très puissants à l'échelle de la baronnie qui, là encore, traversent bourgs et campagnes.
7 Les chefs de feux sont intégrés dans les structures d'encadrement que sont les communautés d'habitants et les seigneuries. Leur analyse met en évidence la force des solidarités à l'intérieur des mas, mais aussi entre les mas, du fait notamment des alliances qui, elles-mêmes, consolident les communautés d'habitants. Il en ressort également que les seigneurs, à partir du xiiie siècle, cherchent à stabiliser les feux et à attirer de nouveaux tenanciers en jouant sur les redevances. L'analyse met en évidence la place particulière du mas au sein de la seigneurie. Certaines redevances archaïques leur sont spécifiques tandis que ni fours ni moulins ne sont taxés. La basse justice et le ban y sont fréquemment concédés au seigneur domanial. En outre, dans les conflits de délimitation territoriale des seigneuries les mas deviennent un ensemble indivisible qui sert de cadre d'exercice du pouvoir.
8 Dans cette étude originale, J. Dumasy démontre que l'habitat dispersé ne peut pas être compris comme le non-achèvement d'un processus de regroupement ou de centralisation de l'habitat mais dispose de ses caractères propres. D'une part, si l'auteure émet l'hypothèse d'une concurrence entre pôles ecclésiaux et castraux qui n'aurait permis à aucun de polariser plus fortement l'habitat, elle pose la question d'une réelle volonté des seigneurs de centraliser le peuplement. D'autre part, l'analyse met en lumière le mas, addition des tenures et des feux qui le composent, comme une structure d'encadrement des hommes et de répartition des droits seigneuriaux. Enfin, le fonctionnement du mas est complémentaire et indissociable de celui du chef-lieu de mandement, à l'instar de la ville de Sévérac dont le développement a profité de la dispersion de l'habitat.
9 En prenant le parti de déconstruire un document et son discours, l'auteure aborde avec un regard neuf les thèmes des institutions locales et de leur fonctionnement ou encore des pratiques de succession. Elle investit avec beaucoup de finesse l'historiographie de ces questions pour apporter des éléments totalement inédits, par exemple sur la gestion des communs en pays d'habitat majoritairement dispersé. Partie des détails les plus infimes du dessin, J. Dumasy embrasse progressivement la globalité d'une société rurale en analysant les stratégies développées par les paysans pour garantir l'intégrité du feu. Les stratégies d'exploitation mais aussi les stratégies successorales et matrimoniales sont appréhendées en dépassant la fixité de la documentation tout autant que la rigidité de l'historiographie. Il en résulte un ouvrage qui allie une grande qualité scientifique à une accessibilité rare dans ce domaine. L'écriture est d'une clarté remarquable, tout comme la structure de la démonstration que l'on suit sans jamais perdre le fil de la problématique ni le détail des analyses.
Date de mise en ligne : 19/02/2016