Article de revue

Élise Voguet Le monde rural du Maghreb central (xive-xve siècles). Réalités sociales et constructions juridiques d'après les Nawāzil Māzūna Paris, Publications de la Sorbonne, 2014, 511 p.

Pages 993 à 994

Citer cet article


  • Ghouirgate, M.
(2015). Élise Voguet Le monde rural du Maghreb central (xive-xve siècles). Réalités sociales et constructions juridiques d'après les Nawāzil Māzūna Paris, Publications de la Sorbonne, 2014, 511 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 70e année(4), 993-994. https://shs.cairn.info/revue-annales-2015-4-page-993?lang=fr.

  • Ghouirgate, Mehdi.
« Élise Voguet Le monde rural du Maghreb central (xive-xve siècles). Réalités sociales et constructions juridiques d'après les Nawāzil Māzūna Paris, Publications de la Sorbonne, 2014, 511 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2015/4 70e année, 2015. p.993-994. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2015-4-page-993?lang=fr.

  • GHOUIRGATE, Mehdi,
2015. Élise Voguet Le monde rural du Maghreb central (xive-xve siècles). Réalités sociales et constructions juridiques d'après les Nawāzil Māzūna Paris, Publications de la Sorbonne, 2014, 511 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2015/4 70e année, p.993-994. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2015-4-page-993?lang=fr.

Notes

  • [1]
    Georges Duby, L'économie rurale et la vie des campagnes dans l'Occident médiéval. France, Angleterre, Empire, ixe-xve siècles : essai de synthèse et perspectives de recherches, Paris, Éd. Montaigne, 1962.
  • [2]
    Robert Brunschvig, « Considérations sociologiques sur le droit musulman ancien », Studia islamica, 3, 1955, p. 61-73 ; Id., « Le système de la preuve dans le droit musulman » [1964], Études d'islamologie, Paris, Maisonneuve et Larose, 1976, t. 2, p. 201-218 ; Jacques Berque, L'intérieur du Maghreb (xve-xixe siècles), Paris, Gallimard, 1978 ; Vincent Lagardère, Histoire et société en Occident musulman au Moyen Âge. Analyse du Miy‘ār d'al-Wanšarīsī, Madrid, Casa de Velázquez, 1995.

1 Longtemps l’histoire rurale est restée le parent pauvre des études portant sur le monde musulman médiéval. Il est symptomatique que rien ne puisse être comparé à cet égard à la somme de Georges Duby, L’économie rurale et la vie des campagnes dans l’Occident médiéval [1]. Le fait que ce terrain ait été laissé en déshérence est largement imputable à l’absence de sources adéquates. Pour pallier cette carence, Robert Brunschvig fut l’un des premiers à recourir aux textes juridiques malikites avant que d’autres ne lui emboîtent le pas, comme Jacques Berque et Vincent Lagardère [2]. C’est dans cette lignée que s’inscrit Élise Voguet. À travers l’étude des sources juridiques, celle-ci s’intéresse non seulement au monde rural, mais au monde rural d’un espace très mal connu pour l’époque médiévale : le Maghreb central.

2 À cette fin, l'auteure a établi, traduit et étudié des extraits d'une source juridique, al-Durar al-maknūna fī nawāzil Māzūna, compilé par Abū Zakariyyā’ Yahòyā b. Mūsā b. ‘Īsā al-Maghīlī al-Māzūnī (m. 883/1478), juriste et cadi de la petite ville de Mazouna, située à l'ouest d'Alger dans la vallée du Chélif. Le titre même de l'ouvrage indique que ce texte est largement consacré à cette ville et, à travers elle, à une région spécifique. Il subsiste aujourd'hui plus d'une dizaine de copies du texte des Nawāzil Māzūna conservées en Tunisie, en Algérie et au Maroc.

3 En procédant par touches « impressionnistes », elle appréhende des sujets aussi divers que les poursuites et les litiges, les arrérages, le partage, les spoliations et les abus, les crimes et les reconnaissances de paternité, les terres de louage, les baux partiaires ou encore les contrats de plantation. Sur un total de plus de 700 cas d'espèce que compte cet ouvrage, l'auteure en a sélectionné 82, à partir de quatre copies du manuscrit : la copie de la Bibliothèque nationale d'Algérie, les deux copies de la Bibliothèque générale de Rabat et celle de la Bibliothèque de Tunis. Elle en a établi le texte en arabe et les a également traduits en français, permettant ainsi au lecteur de se familiariser avec cette source documentaire fondamentale. Grâce à leur éclectisme, ces textes rendent compte des représentations véhiculées par le discours juridique en milieu non citadin.

4 Dans une seconde partie, toujours à partir du même corpus, É. Voguet étudie trois grands axes thématiques intitulés « Territoires, habitats et peuplements », « Habitat et modes de vie » et « Les groupes sociaux : solidarités tribales et communauté musulmane ». Au-delà des oppositions binaires traditionnelles – monde sédentaire/monde nomade, agriculture/pastoralisme, espace soumis/résistance des tribus rebelles, berbères/arabes –, elle brosse un tableau nuancé d'un monde complexe où interagissent différents types d'acteurs : ruraux, riches et pauvres, simples croyants et marabouts, juges, administrateurs et soldats, bédouins (A‘rāb) et habitants de gros bourgs.

5 Ce n'est pas le moindre des mérites d'É. Voguet que d'avoir réinséré dans le temps long les structures idéologiques, sociales et familiales de la ruralité telle qu'elles apparaissent dans ce recueil de cas d'espèces. Ce faisant, elle met en évidence les modalités de la lente et longue pénétration de la jurisprudence musulmane au Maghreb central. On peut rattacher ce développement du malikisme en milieu rural à l'établissement d'un État centralisé à Tlemcen. En effet les juristes tendent à enserrer l'ensemble du corps social et à ordonner les rapports entre l'État et ses sujets, en intervenant dans les différents secteurs de l'économie. Afin de souligner ces usages, l'auteure porte son attention sur les pratiques linguistiques, sur la terminologie, et également sur les méthodes spécifiques auxquelles les juristes ont recouru pour réglementer ce monde de la ruralité en traitant des problématiques qui englobent une bonne part des pratiques constituantes de cette société.

6 L'ouvrage participe au renouvellement historiographique de l'histoire du Maghreb médiéval à travers la pratique scientifique renouvelée de l'édition, de la traduction et de l'étude de sources inédites et sa publication met un terme à une longue attente. Au total, cet ouvrage bien documenté et généralement de lecture agréable met en valeur l'histoire et la dynamique des pratiques juridiques au Maghreb médiéval, dans un contexte rural, en alliant sources et études d'une façon originale. Quelques aspects auraient peut-être mérité davantage d'approfondissement. Par exemple, l'analyse des faits de violence dans ces sociétés, entrevus sans être traités en détail, aurait pu être confrontée plus systématiquement aux écrits d'Ibn Khaldūn sur les sociétés bédouines. De même, l'ascendant qu'exerce sur ces territoires des groupes identifiés comme « arabes » n'est pas vraiment corrélé avec le processus d'arabisation qui voit reculer la langue berbère dans cette région entre les xiiie et xve siècles. En définitive, cette publication attendue va permettre aux chercheurs intéressés par la question de porter un regard nouveau sur les processus d'arabisation de cette région qui n'avait jusque-là que très peu attiré l'attention.


Date de mise en ligne : 19/02/2016