Compte rendu

Ingrid Houssaye Michienzi Datini, Majorque et le Maghreb (14e-15e siècles). Réseaux, espaces méditerranéens et stratégies marchandes Leyde/Boston, Brill, 2013, XXX-694 p.

Pages 814 à 815

Citer cet article


  • Ceccarelli, G.
(2014). Ingrid Houssaye Michienzi Datini, Majorque et le Maghreb (14e-15e siècles). Réseaux, espaces méditerranéens et stratégies marchandes Leyde/Boston, Brill, 2013, XXX-694 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 69e année(3), 814-815. https://shs.cairn.info/revue-annales-2014-3-page-814?lang=fr.

  • Ceccarelli, Giovanni.
« Ingrid Houssaye Michienzi Datini, Majorque et le Maghreb (14e-15e siècles). Réseaux, espaces méditerranéens et stratégies marchandes Leyde/Boston, Brill, 2013, XXX-694 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2014/3 69e année, 2014. p.814-815. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2014-3-page-814?lang=fr.

  • CECCARELLI, Giovanni,
2014. Ingrid Houssaye Michienzi Datini, Majorque et le Maghreb (14e-15e siècles). Réseaux, espaces méditerranéens et stratégies marchandes Leyde/Boston, Brill, 2013, XXX-694 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2014/3 69e année, p.814-815. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2014-3-page-814?lang=fr.

Notes

  • [1]
     Francesca TRIVELLATO, The Familiarity of Strangers : The Sephardic Diaspora, Livorno, and Cross-Cultural Trade in the Early Modern Period, New Haven, Yale University Press, 2009.
  • [2]
     David HANCOCK, Oceans of Wine : Madeira and the Emergence of American Trade and Taste, New Haven, Yale University Press, 2009.

1 Ce livre constitue une tentative appréciable de faire de l’histoire économique solidement ancrée dans la documentation d’archive, qui soit capable en même temps de dialoguer avec les sciences sociales. Un sujet captivant – les échanges entre chrétiens et musulmans au XIVe siècle –, une riche documentation – les archives personnelles du marchand Francesco di Marco Datini –, une approche innovante – la sociologie des réseaux –, sont les ingrédients d’une recherche qui veut appliquer au Moyen Âge des recettes employées avec succès pour l’époque moderne. La référence dans ce domaine est le travail mené sur la communauté sépharade de Livourne par Francesca Trivellato (explicitement rappelé dans l’introduction d’Anthony Molho) [1].

2 Dans les trois premiers chapitres, les échanges commerciaux de Datini avec le Maghreb sont considérés comme le résultat des contraintes dans lesquelles la compagnie commerciale toscane opérait. Le marchand de Prato faisait face à un triple obstacle : il ne pouvait pas s’appuyer sur de solides liens familiaux qui auraient fonctionné comme le ciment de son entreprise ; la compagnie ne disposait pas de ses propres agents en Afrique du Nord ; enfin, le gouvernement florentin, contrairement à ceux de Pise, Gênes et Venise, ne disposait d’aucune représentation diplomatique au Maghreb.

3 Ce sont les lettres marchandes qui permirent de surmonter le premier obstacle. Également utilisées pour renforcer l’identité florentine de ses agents, elles devinrent le véritable « moyen de contrôle » de leur travail (p. 71). La seconde contrainte conduisit à développer un réseau d’intermédiaires commerciaux, ce qui eut des effets sur l’implantation géographique des activités de Datini. Le négociant eut désormais accès aux produits d’Afrique du Nord à partir des places d’échanges pisanes puis majorquines. C’est surtout l’absence de Florence dans les centres portuaires maghrébins qui amena ces compagnies à développer un commerce flexible, nécessairement indirecte, qui se jouait des interstices offerts par les communautés dotées d’un réel statut politique, comme celle de Pise, et la médiation des marchands indépendants.

4 Ce n’est que par cette série de filtres que Datini pût accéder aux produits commercialisés sur les marchés d’Afrique du Nord, qui empruntaient deux circuits différents : local et sub-saharien. Le premier marché fournissait essentiellement des colorants (surtout lagrana), des peaux et des cuirs, tandis que la laine barbaresque jouait alors un rôle tout à fait résiduel. Le second regroupait des articles de luxe, comme les plumes d’autruche ou le poivre de Guinée, même s’il faut souligner que les archives ne font aucune référence au commerce de l’or. Ces importations représentaient environ un tiers du total de l’activité de la compagnie de Majorque. Ces flux étaient plutôt faibles au regard de ceux engendrés par les échanges avec les marchés provençaux et ibériques qui, avec l’Italie, étaient au cœur du système Datini.

5 La deuxième partie de l’ouvrage décrit le réseau d’échanges commerciaux organisé par Datini, d’où émerge sa forte capacité à coordonner un ensemble complexe d’acteurs et de circuits. Il parvint à rendre efficace ce commerce fait d’innombrables intermédiaires, en tirant pleinement partie des caractéristiques que l’entreprise marchande toscane a acquises lors de la profonde réorganisation qui a suivi les faillites de 1343. Des liens informels unissaient les différentes sociétés commerciales et leurs agents dans une méta-compagnie réticulaire, une « organisation souple » (p. 245) où coexistaient concurrence et entraide. La confiance, qui se nourrissait de volumes impressionnants de correspondance, permettait l’adoption de stratégies communes et le partage des informations, et facilitait le développement de trafics qui reposaient sur la loyauté des agents commissionnaires.

6 Les très rares concitoyens présents au Maghreb auraient pu faire partie du système commercial multiforme et flexible mis en place par une entreprise de taille modeste comme celle de Datini. Ces mêmes stratégies de collaboration appliquées au commerce maritime menèrent les Florentins à innover dans le marché du fret avec des formes d’organisation qui permirent de combler le retard infrastructurel par rapport aux Génois et aux Vénitiens.

7 Après deux chapitres dédiés aux réseaux marchands principalement dans l’optique florentine, on entre dans le monde de Majorque, voie d’accès à l’Afrique du Nord. L’objet principal du livre réside dans ces quatre-vingts pages qui nous révèlent la structure d’un commerce interculturel mis en place par des chrétiens, des musulmans et des juifs, des Florentins, des Catalans et des Maghrébins. Là encore, c’est à partir de différentes contraintes que les réseaux de Datini se structurèrent.

8 Le monopole du commerce avec le Maghreb exercé par des ligues de marchands majorquins imposait les prix aux étrangers ; il était donc nécessaire de développer des stratégies alternatives. Il fut décidé de réemprunter deux circuits préexistants et parallèles : d’une part, les réseaux marchands juifs qui rayonnaient depuis Majorque vers de nombreux centres côtiers d’Afrique du Nord, intensifiés pendant cette période par les persécutions aragonaises ; d’autre part, mais dans une moindre mesure, en profitant des échanges entre la communauté mudéjar de Valence et les marchands maghrébins d’Alcúdia, Honein et Oran.

9 Le volume est complété par une riche annexe dans laquelle sont transcrites de façon intégrale la quarantaine de lettres envoyées du Maghreb aux entreprises Datini. Cette précieuse documentation est le miroir, en positif mais aussi en négatif, du travail d’Ingrid Houssaye Michienzi. Si d’un côté on retrouve une analyse des sources qu’il est désormais rare de rencontrer, de l’autre il semblerait qu’elles soient trop peu nombreuses pour peindre un tableau précis de ce commerce interculturel.

10 Par conséquent, si les liens entre circuits d’échange et opérateurs marchands que Datini est capable de tisser ressortent clairement, l’image devient plus floue quand il s’agit de comprendre leurs mécanismes. L’éthique marchande, la réputation et la confiance réciproque, arguments rhétoriques centraux dans la correspondance de Datini, ne suffisent pas à expliquer comment une architecture des relations économiques si complexe pouvait fonctionner sans des sanctions précises.

11 Une comparaison avec la littérature théorique traitant de l’application du contrat, de la structure et de l’organisation d’entreprise aurait considérablement enrichi un cadre interprétatif qui, en quelque sorte, oscille entre de nouvelles directions historiographiques et des modèles plus traditionnels, sans les avancées méthodologiques opérées par F. Trivellato ou David Hancock [2]. Finalement, l’ouvrage donne l’impression de s’inscrire davantage dans la lignée d’Armando Melis et Federico Sapori, en oubliant le travail d’une nouvelle génération (en particulier les recherches de Sergio Tognetti) qui, bien qu’avec une approche plus en continuité avec la tradition, a permis de mettre au jour les connaissances sur les entreprises commerciales florentines du bas Moyen Âge.


Date de mise en ligne : 14/10/2014