Isabelle Delpla , Le mal en procès. Eichmann et les théodicées modernes Paris, Hermann, 2011, 230 p.
- Par Yaël Hirsch
Page XXIIIa
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- HIRSCH, Yaël,
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Notes
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[1]
- Hannah ARENDT, Eichmann in Jerusalem : A Report on the Banality of Evil, New York, Viking Press, 1964.
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[2]
- Hannah ARENDT, The Life of the Mind, New York/Londres, Harcourt Brace Jovanovitch, 1978.
-
[3]
- Hannah ARENDT, Le système totalitaire, Paris, Le Seuil, 1972, p. 198.
-
[4]
- Dans une lettre datant du 23 juin 1963, le philosophe Gerhard Scholem estime que la notion de « banalité du mal » n’est qu’un slogan et accuse H. Arendt de manquer « d’amour d’Israël » dans sa dure évocation du rôle des conseils juifs. Voir Gerhard SCHOLEM, Fidélité et utopie. Essais sur le judaïsme contemporain, Paris, Calmann-Lévy, 1978, p. 213-228.
1 Le cinquantenaire du procès d’Adolf Eichmann, qui débuta au printemps 1961 à Jérusalem, a entraîné toute une série de colloques, d’expositions et de publications parmi lesquelles figure l’ouvrage de la philosophe Isabelle Delpla. Venue de la philosophie du langage et de l’éthique, elle s’est tournée vers les sciences sociales afin de pouvoir réfléchir à des questions de justice internationale, notamment après avoir assisté à plusieurs procès de criminels de guerre d’ex-Yougoslavie.
2 Le parcours d’I. Delpla, ainsi que certaines directions esquissées par l’introduction de l’ouvrage laisseraient imaginer qu’Eichmann n’est qu’un point de départ. Et que l’auteure analyserait certains autres grands procès internationaux de criminels de guerre pour montrer comment notre pensée sur le mal extrême utilise, encore aujourd’hui, des catégories nées à Jérusalem. Or il n’en est rien : ce n’est qu’à la fin du livre qu’I. Delpla évoque la possibilité de comparer cinq anciens responsables du camp serbe d’Omarska, condamnés par le Tribunal pénal pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), avec Eichmann, pour finalement constater qu’ils n’ont pas utilisé une stratégie de défense comparable. La réflexion se concentre donc sur le cas du procès de Jérusalem, avec en ligne de mire l’essai d’Hannah Arendt, Eichmann in Jerusalem [1].
3 Utilisant à la fois les armes de la philosophie et celles des sciences sociales, I. Delpla explique comment le livre d’H. Arendt et sa thèse sur la « banalité du mal », traitée de « simili-concept » (p. 160), ont paralysé la réflexion sur le mal extrême. Dans la droite ligne de la polémique suscitée par la parution du livre (qu’elle appelle « EJ »), l’auteure dresse un constat au demeurant assez classique : H. Arendt se serait trompée sur l’analyse du personnage d’Eichmann (chap. I à IV), ainsi que sur la formation du concept malhonnête et perturbant de banalité du mal (chap. V à VII).
4 Après David Cesarini, biographe d’Eichmann, I. Delpla avance en effet qu’H. Arendt a manqué de rigueur historique : non seulement elle n’a pas assisté à tout le procès, mais elle a pris au mot, sans aucun discernement, la défense d’Eichmann qui aurait obéi, sans jamais réfléchir à ses actes. Elle serait responsable de la figure – aujourd’hui omniprésente – du bureaucrate dont la mort est le métier, et aurait ainsi relayé l’image de gratte-papier terne présentée par Eichmann pendant son procès. Mais ce n’est pas en toute naïveté qu’H. Arendt aurait repris, dans son essai, la ligne de défense d’Eichmann : selon I. Delpla, elle l’aurait fait exprès afin de pouvoir transmuer l’ancien SS-Obersturmbannführer en exemple parfait de l’« homme totalitaire ». H. Arendt aurait tordu les faits historiques pour avaliser sa théorie philosophique et personnelle. Sur ce point, l’auteure est sans concession : sans même se pencher sur la démonstration du Système totalitaire, elle reprend une idée de D. Cesarini, et ajoute que les historiens Ian Kershaw et Raul Hilberg ont invalidé l’analyse du totalitarisme par H. Arendt comme « aussi datée qu’inexacte » (p. 108).
5 Par ailleurs, après Gerhard Scholem, I. Delpla estime qu’H. Arendt a manqué de charité envers les juifs. Elle se serait montrée particulièrement « hautaine » dans le style de son livre, et « EJ » serait surtout une charge contre la manière dont l’État d’Israël et le procureur Gideon Hausner ont mené ce procès ; de même, H. Arendt aurait manqué de subtilité philosophique tout autant que d’humanité, en se laissant aller au slogan de la banalité du mal. Slogan qui est avant tout un « faux problème » (p. 156), et dont l’auteure tente d’expliquer à plusieurs reprises le succès retentissant, sans vraiment y parvenir. Enfin, H. Arendt aurait eu le tort de revenir sur ce slogan dans sa dernière œuvre, The Life of the Mind [2], même si elle y concède que la banalité du mal n’est « ni une théorie, ni un concept » (p. 25).
6 En enfermant le débat dans une alternative stérile entre mal diabolique et mal banal, puis en effaçant toutes les « médiations empiriques et métaphysiques » que les sciences sociales ont si bien su mettre à jour dans ce genre de situation, H. Arendt aurait également favorisé le passage de « banal » à « insignifiant ». Comme le note Jacques Sémelin, si la banalité du mal s’ancre dans la routine, alors nous sommes tous des Eichmann – non en puissance, mais vraiment en actes. Aiguillée ici par les historiens et par l’idée force que le concept massue de banalité du mal n’est qu’une manière de mettre fin à un questionnement douloureux, I. Delpla en arrive à reprocher à H. Arendt sa « passion de comprendre ». Oubliant la différence wéberienne entre compréhension et explication, elle fait de cette passion le moteur d’une banalisation de la situation du mal extrême. Indépendamment du fait que, depuis les années 1930, H. Arendt a toujours eu le souci de la « question juive » et insisté sur le caractère « inouï », « nouveau » de la domination totalitaire, et sur le rôle central et unique qu’ont joué les camps d’extermination dans le régime nazi [3], I. Delpla l’accuse d’avoir forgé un concept qui « s’oppose à l’idée d’une incompatibilité et d’une unicité de la Shoah » (p. 117).
7 Alors que les critiques virulentes de l’essai d’H. Arendt sont bien connues [4], Le mal en procès se résume à un essai bien construit et référencé concernant les polémiques qu’Eichmann in Jerusalem a suscitées. Mais I. Delpla ne s’en tient pas là : son hypothèse sur les motivations qui ont poussé H. Arendt à tenir, envers et contre tous, sa position sur la « banalité du mal » est tout à fait intéressante. Comme l’évoque le titre de son essai, l’auteure voit dans « EJ » une théodicée moderne. Le livre d’H. Arendt serait une reformulation de cet exercice classique et croyant qui permet à la fois de penser l’existence de Dieu et celle du mal dans le monde. H. Arendt ne se poserait pas la question de Dieu face au mal, mais plutôt celle de la possibilité de penser après Auschwitz. I. Delpla suit ainsi la voie ouverte par la philosophe américaine Susan Neiman et montre que, dans la théodicée d’H. Arendt, la philosophie n’est possible que « si Eichmann ne pense pas » (p. 17).
8 En fait, la grande thèse de l’essai est que la philosophie morale ne peut rien dire des génocides ; elle ne peut qu’énoncer une « fin de non recevoir » face à ces crimes. Pour penser le mal extrême, même le calcul de l’utilitarisme se révèle sans à propos. Derrière la théodicée d’H. Arendt, c’est donc toute la philosophie qu’I. Delpla met en cause, discipline qui fait preuve « d’une pauvreté déconcertante par rapport aux travaux des historiens » (p. 10). Seules les sciences sociales peuvent déterminer « les conditions du jugement moral » (p. 203). Mais pour éviter de tomber dans le relativisme du « tout se vaut » – Srebrenica et Auschwitz, les génocides rwandais et cambodgiens –, I. Delpla suggère que les sciences sociales seules ne suffisent pas. Il faut un jugement moral et celui-ci prend corps et s’exprime lors du procès des criminels : « La forme du procès est la forme philosophique par excellence de réflexion sur l’impensable moral » (p. 206). Le genre littéraire qui conviendrait le mieux à cette réflexion sur le mal est la chronique judiciaire. Ce genre de compte rendu permet de « suivre les phases et procédures du procès », sans jamais prétendre se situer « au-dessus des parties » (p. 206). Au moment du procès Eichmann, les descriptions d’un Joseph Kessel, d’un Harry Mulisch ou d’un Haim Gouri, poète israélien attentif aux témoignages des victimes, seraient préférables aux tentatives de problématisation paralysantes d’une H. Arendt : « La finesse de Gouri est de ne pas trancher pour nous dire quel est le manque d’Eichmann mais d’en rester à ce qu’il attendait de lui : qu’il reconnaisse sa culpabilité » (p. 165). Finalement, terminant sur une note optimiste, l’auteure montre que la ligne de défense d’un Eichmann ne peut plus exister aujourd’hui. La question de la culpabilité est mieux prise en compte dans les procès pour crime de masse, cela depuis 1999 et l’arrêt Tadic de la Chambre d’appel du TPIY, qui a établi la doctrine de l’entreprise criminelle commune (ECC). Cet arrêt empêche de prévenir ou d’atténuer la responsabilité individuelle d’accusés se repliant derrière le motif de l’obéissance aux ordres.
9 Livre intéressant, bien documenté, Le mal en procès décevra paradoxalement ceux et celles qui auraient souhaité aborder la question des crimes contre l’humanité d’un point de vue philosophique. Les historiens et les sociologues y trouveront une revue solide des principaux essais publiés sur Eichmann. Et certains redécouvriront, derrière le bruit et la fureur d’« EJ », de très belles chroniques du procès de Jérusalem, dans l’attente de la thèse d’I. Delpla sur l’impuissance de la philosophie morale à nous éclairer sur le mal extrême.
10 YAËL HIRSCH
Date de mise en ligne : 26/09/2012