Compte rendu

David L. d’Avray, Medieval religious rationalities : A Weberian analysis Cambridge, Cambridge University Press, 2010, X-198 p.

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  • Boureau, A.
(2012). David L. d’Avray, Medieval religious rationalities : A Weberian analysis Cambridge, Cambridge University Press, 2010, X-198 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 67e année(1), I-I. https://shs.cairn.info/revue-annales-2012-1-page-I?lang=fr.

  • Boureau, Alain.
« David L. d’Avray, Medieval religious rationalities : A Weberian analysis Cambridge, Cambridge University Press, 2010, X-198 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2012/1 67e année, 2012. p.I-I. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2012-1-page-I?lang=fr.

  • BOUREAU, Alain,
2012. David L. d’Avray, Medieval religious rationalities : A Weberian analysis Cambridge, Cambridge University Press, 2010, X-198 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2012/1 67e année, p.I-I. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2012-1-page-I?lang=fr.

Notes

  • [1]
     - Rationalities in history : A Weberian essay in comparison, Cambridge, Cambridge University Press, 2010.

1 Ce livre, qui est accompagné d’un volume sur le même thème, plus général et sans application spécifique au Moyen Âge  [1], revêt une importance capitale pour les médiévistes. David d’Avray est un grand spécialiste du sermon médiéval et notamment des sermons de mariage et de funérailles (sermons réels et sermons-modèles) et j’ai autrefois rendu compte de son travail érudit et inventif en ce domaine. Mais ici, l’ambition se fait haute et l’auteur présente un schéma théorique nouveau sur les relations entre les phénomènes religieux et l’histoire sociale. Dans le trio des penseurs qui, en moins d’un siècle (1840-1920), ont élaboré les grands modèles du comportement collectif dans l’histoire, David d’Avray retient non pas Karl Marx, ni Émile Durkheim, mais Max Weber (1864-1920). Weber n’a guère retenu l’attention que des historiens de la Réforme à propos de sa thèse empirique sur l’essor du capitalisme, mais c’est le théoricien qui intéresse l’auteur. Il utilise essentiellement l’ouvrage posthume Économie et société (1922), qu’il tient pour une authentique œuvre wébérienne en raison de la communauté de pensée entre Marianne, responsable du volume, et Weber. Et David d’Avray conteste l’importance, chez Weber, du thème de la modernité qui, depuis quelque temps, nuit à la mémoire du penseur en le situant en héraut de l’Occident. Pour l’auteur, le système de Weber permet des comparaisons fructueuses entre les époques et les aires culturelles.

2 Des contraintes de brièveté m’obligent à rassembler en quelques paragraphes la théorie wébérienne selon l’auteur, alors que son exposé se fait progressivement tout au long du livre, en s’appuyant sur un échantillonnage (gobbet) d’exemples médiévaux souvent de première main. La rationalité se définit alors comme le recours à des principes articulés avec cohérence. En diffère une irrationalité que l’auteur préfère appeler rationalité diminuée, analysée formellement comme la transposition de motifs dans un autre registre, ou la routine de l’« action traditionnelle », ou encore l’inertie ou les troubles mentaux.

3 Quatre idéal-types de rationalité constitueraient la nébuleuse des diverses saisies d’un sens par les acteurs de l’histoire : la rationalité des valeurs (ou de conviction), la rationalité instrumentale (la cohérence recherchée en ce cas associe des moyens à une finalité dictée par les valeurs). Ces deux modèles, appliqués au domaine normatif, donnent, avec des variations importantes, les rationalités substantives et formelles, que je n’aurais pas la place d’évoquer ici.

4 Muni de ce schéma, l’auteur analyse les changements et mutations dans les croyances (les rationalités de valeurs). Ces structures connaissent une dynamique : l’expérience des événements peut provoquer un changement de conviction, dont l’auteur détaille un exemple du XVe siècle, celui du passage du conciliarisme au pontificalisme chez Eneas Piccolomini (le futur pape Pie II), à la suite du concile de Bâle et de la rencontre avec le pape Eugène IV ; un équilibre dynamique peut dissoudre des oppositions, comme dans le cas des aristotéliciens au XIIIe siècle. Des convergences et des miracles, la venue de leaders charismatiques consolident des croyances, par ailleurs étouffées par des crises internes et les répressions.

5 Les valeurs ont donc une histoire et l’auteur oppose cette dynamique souvent rapide à la relative intemporalité des rationalités instrumentales qui se rapprochent des universaux, bien que le livre s’efforce de montrer les interactions et les interfaces entre ces rationalités.

6 David d’Avray dresse, au chapitre deuxième, une liste des sept valeurs qui lui paraissent définir la rationalité religieuse du Moyen Âge : l’économie du don, axée sur la memoria, qui par une présence liturgique, appuyée sur la spiritualité des psaumes, fonde une communauté entre les vivants, les saints et les autres morts. Un deuxième trait est donné par les miracles insérés dans un réseau qui associe les questions de l’intérêt de Dieu pour les humains, à l’inverse de ce qui se produit à partir de David Hume. Une troisième valeur médiévale se trouverait dans l’adhésion à la papauté. Malgré les diverses et multiples remises en cause, cet attachement demeure de l’ordre d’une valeur implicite et latente avant le Schisme, enracinée dans la liturgie et appuyée, et non freinée, par le système des excommunications et des indulgences. Enfin, je dois passer plus rapidement sur les valeurs de la pénitence, du mariage comme signifiant, de l’humanité du Christ et de la Trinité.

7 L’intérêt de cette liste est de choisir des thèmes qui contiennent en eux-mêmes leurs facteurs de développement et de déclin. La grande difficulté que l’on rencontre quand on veut historiciser les croyances est ainsi affrontée avec brio.

8 Je reste pourtant perplexe sur l’absence de deux convictions qui, pour moi, seraient aussi centrales que les sept mentionnées par l’auteur : la vision béatifique qui permet de voir Dieu et la vérité éternelle dès l’instant de la mort. La vigueur de cette conviction est attestée par l’ampleur des réactions au sermon du pape Jean XXII qui niait cette possibilité avant la résurrection générale. D’une façon générale, le souci de l’au-delà, manifesté dans l’institution du purgatoire, avait le caractère de valeur partagée et fragile, qui est propre à la conviction. Une seconde conviction de ce type manque, à mon avis : la doctrine de l’Immaculée Conception de la Vierge Marie ; là encore, une élaboration progressive, les oppositions parfois sanglantes et la critique systématique de la Réforme mettent la notion au cœur de l’histoire des croyances médiévales.

9 Une autre critique tiendrait à l’affirmation implicite de l’autonomie du religieux : pour ma part, je suis sensible aux interférences des croyances avec d’autres rationalités, de type scientifique par exemple. La pensée scolastique devrait s’intégrer à ce schéma.

10 Enfin, le système de l’auteur suppose une large adaptabilité des conduites rationnelles : les agents de l’histoire jouent un rôle actif dans la construction des convictions collectives. Ceci est un véritable acquis de l’ouvrage, qui nous permet de rompre avec toutes les conceptions passives de la conviction, objet d’influence et d’aliénation. Mais, dès lors, il ne demeure que peu de place pour la négativité, pour les convictions haineuses et fanatiques : au début de l’ouvrage, l’auteur illustre la rationalité diminuée par une distinction implicite entre l’antijudaïsme (susceptible d’intégration dans une rationalité de valeurs) et l’antisémitisme (à propos des accusations de meurtre rituel d’un enfant), comme s’il s’agissait d’un défaut formel dans une rationalité, alors qu’il faudrait davantage incriminer une irrationalité réelle, d’une nature différente.

11 Ces réserves ne doivent pas masquer la vigueur d’une pensée originale et provocante, dans un ouvrage riche de nombreuses hypothèses suggestives.

12 ALAIN BOUREAU


Date de mise en ligne : 19/02/2012