Compte rendu

Yves Ternon, Guerre et génocides au XXe siècle. Architectures de la violence de masse Paris, Odile Jacob, 2007, 398 p.

Page XXXIV

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  • Georgelin, H.
(2008). Yves Ternon, Guerre et génocides au XXe siècle. Architectures de la violence de masse Paris, Odile Jacob, 2007, 398 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 63e année(5), XXXIV-XXXIV. https://shs.cairn.info/revue-annales-2008-5-page-XXXIV?lang=fr.

  • Georgelin, Hervé.
« Yves Ternon, Guerre et génocides au XXe siècle. Architectures de la violence de masse Paris, Odile Jacob, 2007, 398 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2008/5 63e année, 2008. p.XXXIV-XXXIV. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2008-5-page-XXXIV?lang=fr.

  • GEORGELIN, Hervé,
2008. Yves Ternon, Guerre et génocides au XXe siècle. Architectures de la violence de masse Paris, Odile Jacob, 2007, 398 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2008/5 63e année, p.XXXIV-XXXIV. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2008-5-page-XXXIV?lang=fr.

Notes

  • [28]
    Yves TERNON, Du négationnisme. Mémoire et tabou, Paris, Desclée de Brouwer, 1999.
  • [29]
    Marc NICHANIAN, La perversion historiographique. Une réflexion arménienne, Paris, Lignes, 2006.
  • [30]
    Raymond H. KÉVORKIAN, Le génocide des Arméniens, Paris, Odile Jacob, 2006.
  • [31]
    Fuat DÜ NDAR, « L’ingénierie ethnique du Comité Union et Progrès : la turcisation de l’Anatolie (1913-1918) », thèse, EHESS, 2006.

1 Yves Ternon livre une réflexion sur l’articulation de deux formes de violence : comment guerre et génocide se déploient l’un par rapport à l’autre ? Un conflit est-il nécessaire pour qu’un groupe humain soit visé par une entreprise de destruction ? Quelles sont les occurrences de génocide attestées ? Quels autres moments de l’histoire violente du XXe siècle pourraient justifier une même qualification ? Quelles relations entretiennent histoire et justice en ces matières, tant la seconde sollicite la première ? L’ouvrage est construit en quatre grandes parties : « Historique du droit de la guerre et de l’émergence du concept de génocide », « Destruction des Arméniens ottomans et Premier Conflit mondial », « Shoah et Seconde Guerre mondiale », « Cas rwandais et guerre civile ».

2 Le second terme du titre de l’ouvrage est un sujet délicat. Le mettre au pluriel est encore hardi. Son inventeur, Raphaël Lemkin, disposait pourtant d’un large horizon de référence. Peu de lieux accueillent les recherches sur les violences de masse et l’appellation de « génocide » est contestée si les enjeux politiques prévalent, comme Y. Ternon l’a lui-même déjà analysé  [28]. À ma connaissance, il n’existe en France comme niches pour ce champ d’études que le groupe de travail de Jacques Sémelin de l’Institut d’études politiques de Paris et son encyclopédie en ligne sur les violences de masse ((www. massviolence. org),ainsi que celui de l’Association internationale de recherche sur les crimes contre l’humanité et les génocides ((www. aircrigeweb. free. fr). Toute contribution en ce domaine est donc à saluer.

3 Les études des génocides doivent analyser un phénomène transversal, tout en respectant la singularité de chaque occurrence et sans s’interdire de comparaison, à fins heuristiques. Y. Ternon affirme maintes fois le caractère unique de la Shoah. La richesse des références bibliographiques indique qu’il suit la production anglo-saxonne, elle pléthorique, des genocide studies. Le lecteur critique, voire hypercritique  [29], mais aussi le collègue soucieux de saisir avec exactitude culturelle des phénomènes historiques lui reprocheront son manque de connaissance dans les langues des terrains où il s’avance. Y. Ternon est un spécialiste du génocide arménien qui doit surmonter son extériorité à l’arménien, au turc et aux autres langues de la région. Donald Bloxham est toute-fois dans le même cas. Cette lacune, qu’on peut juger secondaire pour un ouvrage synthétique, conduit toutefois à certains contresens, par exemple sur la nécessité prévue pour les survivants, éventuellement tolérés en Anatolie turquifiée, d’apprendre le turc. En revanche, la vision globale d’Y. Ternon lui permet de débattre avec des collègues étrangers, ainsi lorsqu’il soutient que l’intentionnalité du génocide arménien ne peut être remise en cause par la monographie consacrée par Hilmar Kaiser à Erzurum, étayée sur des documents allemands. L’occurrence arménienne soulève bien des problèmes d’éthique historienne. Or il y a abondance d’innovations dans ce champ d’études. Ce sujet délicat vient de susciter un ouvrage détaillé à Raymond Kévorkian  [30]. Il s’agit d’un descriptif minutieux et inédit des violences destructrices infligées aux Arméniens ottomans. De même, la thèse de Fuat Dündar campe avec précision le contexte fantasmagorique d’homogénéisation ethnique, ainsi que celui de la perspective expansionniste  [31].

4 Pour la Shoah, Y. Ternon identifie comme cause principale un « antisémitisme rédempteur » qui attend l’occasion d’entrer en action (p. 184). Celui-ci se combine à une vision eugéniste qui vise à liquider tout enfant infirme et tout malade mental, avant de s’en prendre à d’autres catégories. Le couple guerre-génocide fonctionne au mieux dans le cas de l’occupation sanglante des territoires soviétiques : c’est la désormais célèbre Shoah par balles d’Europe orientale. Il s’est produit une intime articulation des opérations de liquidation de la population juive avec l’avancée territoriale de la Wehrmacht dans l’ouest soviétique : « Nombre d’historiens ont voulu distinguer, non sans arrière-pensées, les soldats de la Wehrmacht qui faisaient la guerre et les Einsatzgruppen qui massacraient les juifs. C’est là une vision simplifiée et réductrice. La réalité est plus complexe. [...] Si la collaboration est étroite, la répartition des tâches n’est pas toujours claire » (p. 226). Selon l’auteur, il est difficile de trancher entre intentionnalistes et fonctionnalistes, en l’absence d’une datation précise de prise de décision d’anéantissement par Hitler. La recherche actuelle montre qu’il n’y a pas de linéarité absolue dans l’organisation industrielle et méthodique de la destruction des juifs européens. Lors de la conférence de Wannsee, en janvier 1942,20 % des victimes de la Shoah étaient déjà mortes. De façon inattendue, la perspective d’une défaite militaire accélère la prise de décision d’une élimination totale, sans que toutes les procédures soient réglées : « L’intention précède la planification, mais les décisions sont souvent prises alors que la planification n’est pas achevée » (p. 263).

5 Dans la partie consacrée au Rwanda, occurrence souvent mal connue, alors même que le gouvernement français était impliqué dans le déroulement des événements, puis dans leur perception à travers le monde, Y. Ternon met en lumière la modification des catégories sociales par la colonisation et la politisation de clivages ethniques nouveaux qui mène à une guerre civile larvée, entretenue par les impérialismes extérieurs. Une fois de plus, la guerre offre la possibilité au pouvoir, ici le Hutu Power, de commettre un génocide à l’encontre d’un groupe auparavant déshumanisé.

6 Y. Ternon conclut par une distinction discutable, là où les points communs sont nombreux : « La politique est la cause première du génocide des Arméniens, une politique au service d’une idéologie nationaliste. Le racisme est la cause première de la Shoah, une conception délirante du monde axée sur l’antijudaïsme. Les Jeunes-Turcs ont un intérêt politique à extirper les Arméniens de leur territoire historique. Les nazis n’ont aucun intérêt politique à détruire la diaspora juive en Europe. Jeunes-Turcs et nazis poursuivent dans la guerre une politique expansionniste, mais le génocide des juifs n’a rien à voir avec cette politique » (p. 285). Y. Ternon montre pourtant que l’occupation nazie s’accompagne de spoliations des biens et notamment des propriétés foncières des juifs européens, de la même manière l’aryanisation des « biens juifs » est un fait majeur. Il n’y a pas de génocide purement idéologique, de même que les seuls calculs matériels ne suffisent pas à épuiser les motivations génocidaires. Les situations de conflit isolent un État du reste du monde et lui permettent de pratiquer des violences que la conduite des opérations ne nécessite pas. Le droit de la guerre est impuissant à les prévenir.

7 HERVÉ GEORGELIN


Date de mise en ligne : 21/11/2008