Article de revue

La généralisation dans les sciences historiques

Obstacle épistémologique ou ambition légitime ?

Pages 9 à 28

Citer cet article


  • Fabiani, J.-L.
(2007). La généralisation dans les sciences historiques Obstacle épistémologique ou ambition légitime ? Annales. Histoire, Sciences Sociales, 62e année(1), 9-28. https://shs.cairn.info/revue-annales-2007-1-page-9?lang=fr.

  • Fabiani, Jean-Louis.
« La généralisation dans les sciences historiques : Obstacle épistémologique ou ambition légitime ? ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2007/1 62e année, 2007. p.9-28. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2007-1-page-9?lang=fr.

  • FABIANI, Jean-Louis,
2007. La généralisation dans les sciences historiques Obstacle épistémologique ou ambition légitime ? Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2007/1 62e année, p.9-28. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2007-1-page-9?lang=fr.

Notes

  • [1]
    Je remercie Laurent Jeanpierre et Jacques Revel pour leurs remarques critiques sur la première version de ce texte, rédigée pendant mon séjour au Wissenschaftskolleg de Berlin.
  • [2]
    LOUIS-ANDRÉ GÉRARD-VARET et JEAN-CLAUDE PASSERON (dir.), Le modèle et l’enquête, Paris, Éditions de l’EHESS, 1995.
  • [3]
    JEAN-YVES GRENIER, CLAUDE GRIGNON et PIERRE-MICHEL MENGER (dir.), Le modèle et le récit, Paris, Éditions de la MSH, 2001.
  • [4]
    JEAN-CLAUDE PASSERON et JACQUES REVEL (éd.), Penser par cas, Paris, Éditions de l’EHESS, « Enquête », 2005.
  • [5]
    ARISTOTE, Métaphysique A1, traduction de Jules Tricot, Paris, Vrin, 1970, pp. 4-5.
  • [6]
    ALAIN DE LIBERA, La querelle des universaux, Paris, Le Seuil, 1996, p. 97.
  • [7]
    JEAN PIAGET et GIL ENRIQUES, Recherches sur la généralisation, Paris, PUF, 1978, p. 219.
  • [8]
    LUC BOLTANSKI et LAURENT THÉVENOT, De la justification, Paris, Gallimard, 1991, p. 15.
  • [9]
    Ibid., p. 18.
  • [10]
    ÉMILE DURKHEIM, L’évaluation en comité. Textes et rapports de souscription au Comité des travaux historiques et scientifiques, 1903-1917, édités et présentés par Stéphane Baciocchi et Jennifer Mergy, Oxford-New York, Durkheim Press/Berghahn, 2003, p. 60.
  • [11]
    ÉMILE DURKHEIM, « Cours de science sociale. Leçon d’ouverture », Revue internationale de l’enseignement, XV, pp. 23-48, réédité en 1970, dans La science sociale et l’action, Paris, PUF, ici p. 110. Voir aussi sur ce point JEAN-LOUIS FABIANI, « Clore enfin l’ère des généralités », in É. DURKHEIM, L’évaluation en comité..., op. cit.
  • [12]
    ÉMILE DURKHEIM, Les formes élémentaires de la vie religieuse, Paris, PUF, « Quadrige », [1912] 1994, p. 2.
  • [13]
    Ibid., p. 593.
  • [14]
    Ibid., p. 594.
  • [15]
    Ibid., p. 597.
  • [16]
    Ibid., p. 594.
  • [17]
    KARL R. POPPER, La logique de la découverte scientifique, Paris, Flammarion, 1968.
  • [18]
    JEAN-CLAUDE PASSERON, Le raisonnement sociologique, édition augmentée, Paris, Albin Michel, [1991] 2006, p. 72.
  • [19]
    KAREN KNORR-CETTINA et AARON V. CICOUREL, Advances in social theory and methodology. Toward an integration of micro and macro sociologies, Boston, Routledge & Kegan Paul, 1981, p. 7.
  • [20]
    Voir en particulier sous ce rapport les propositions aujourd’hui bien lointaines de JACK D. DOUGLAS, mais qui témoignent de l’humeur californienne de la fin des années soixante : Understanding everyday life : Toward the reconstruction of sociological knowledge, Chicago, Aldine, 1970.
  • [21]
    AARON V. CICOUREL, « Notes on the integration of micro- and macro-levels of analysis », in K. KNORR-CETTINA et A. V. CICOUREL, Advances in social theory..., op. cit., pp. 51-80.
  • [22]
    Sur cette notion, voir en particulier CLAUDE IMBERT, « Le cadastre des savoirs », in J.-C. PASSERON et J. REVEL (éd.), Penser par cas, op. cit., pp. 255-279.
  • [23]
    RANDALL COLLINS, « Micro-translation as a theory-building strategy », in K. KNORR - CETTINA et A. V. CICOUREL, Advances in social theory..., op. cit., pp. 81-108, et surtout RANDALL COLLINS, Interaction ritual chains, Princeton, Princeton University Press, 2004.
  • [24]
    Ibid., p. 94.
  • [25]
    RANDALL COLLINS, The sociology of philosophies : A global theory of intellectual change, Cambridge, Harvard University Press, 1998.
  • [26]
    J’ai eu l’occasion de développer cette critique dans ma contribution au débat collectif publié dans JEAN-LOUIS FABIANI et al., « Review symposium. The sociology of philosophies », European Journal of social theory, 3,1,2000, pp. 95-118.
  • [27]
    ANDREW ABBOTT, The system of professions. An essay on the division of expert labour, Chicago, University of Chicago Press, 1988.
  • [28]
    Particulièrement CHARLES TILLY, The politics of collective violence, Cambridge, Cambridge University Press, 2003; ID., Contention and democracy in Europe, Cambridge, Cambridge University Press, 2004; et ID., Social movements, 1768-2004, Boulder, Paradigm Publishers, 2004.
  • [29]
    J.-C. PASSERON et J. REVEL, « Penser par cas. Raisonner à partir de singularités », in ID. (éd.), Penser par cas, op. cit., pp. 9-44, ici p. 37.
  • [30]
    Sur ce point, voir JEAN-LOUIS FABIANI, « La sociologie et le principe de réalité », Critique, 545,1992, pp. 790-801, et « Épistémologie régionale ou épistémologie franciscaine ? La théorie de la connaissance sociologique face à la pluralité des modes de conceptualisation dans les sciences sociales », Revue européenne des sciences sociales, XXXII, 99,1994, pp. 123-146.
  • [31]
    IAN HACKING, The taming of chance, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, et ALAIN DESROSIÈRES, La politique des grands nombres. Histoire de la raison statistique, Paris, La Découverte, 1993.
  • [32]
    LAURENT THÉVENOT, L’action au pluriel. Sociologie des régimes d’engagement, Paris, La Découverte, 2006, pp. 65-68.
  • [33]
    BRUNO LATOUR, Reassembling the social. An introduction to actor-network theory, Oxford, Oxford University Press, 2005. Les citations se trouvent respectivement pp. 143 et 146.
  • [34]
    Ibid., p. 184.
  • [35]
    JACQUES REVEL (dir.), Jeux d’échelles. La microanalyse à l’expérience, Paris, Gallimard/ Le Seuil, « Hautes études », 1996.

D’un tournant à l’autre en sciences sociales

1Les sciences sociales [1] passent pour avoir connu de très nombreux « tournants » au cours des trente dernières années (linguistique, culturel, critique, pragmatique, micrologique, mais aussi « historique » pour la sociologie, etc.). Nos disciplines ressembleraient-elles désormais au Tour de Corse, le rallye automobile « aux dix mille virages » ? Doit-on attribuer l’accélération apparente des coups de volant aux progrès de la réflexivité, notre nouveau lieu commun, ou plutôt à la constitution d’un devant de la scène en sciences sociales, propice à l’apparition presque saisonnière de nouveautés épistémologiques ? La multiplication de ces méta-discours sur les manières dominantes que nous avons d’évaluer la vitesse de circulation des « paradigmes » ou des propositions assimilées, programmes de recherches, manifestes ou étendards méthodologiques peut conduire à une vision « déflationniste » des choses : l’excès même des professions de foi risque d’engendrer le scepticisme sur la réalité des virages négociés. Il ne s’agit pas pour autant de rendre compte de la fébrilité ambiante par des causes extrinsèques, par exemple en la rapportant simplement aux contraintes contemporaines du marché des idées. Les progrès incontestables de l’attention à soi des savoirs anthropologiques, historiques et sociologiques ne sont sans doute pas entièrement dissociables d’une forme de narcissisme nous conduisant à penser que nous vivons un moment « historique » de recomposition des savoirs ou de déplacement des configurations épistémologiques et que nous sommes vraiment à l’avant du front de la recherche. Une vision de ce type n’exclut d’ailleurs pas des bouffées dépressives momentanées qui insistent au contraire sur le déclin intellectuel et théorique de l’époque, déplorant la disparition de penseurs d’envergure (Fernand Braudel ou Michel Foucault, par exemple) et le déclin des paradigmes intégrateurs. Rien de désenchanté pour autant dans les propositions développées ici : le fait que l’on puisse ne pas s’interdire, par principe, de mettre en rapport des prises de position théoriques avec des contraintes expressives spécifiques, qu’elles soient morphologiques, relatives à l’organisation de la cité savante et du marché ou à la transformation rapide des cadres autrefois nationaux de la recherche (attitude bien démodée aujourd’hui mais que le sociologue ne peut vraiment abandonner sans renoncer purement et simplement à son métier), n’implique en aucune manière que l’on puisse réduire la multiplication des moments historiographiques à l’écume scintillante de propriétés structurales sous-jacentes. Bien au contraire : la sociologie des savoirs doit rendre compte de la singularité de ces moments et de leur multiplication dans l’historiographie contemporaine.

2Si l’on voulait, au moins pour un instant, extraire le problème de son actualité, on devrait rappeler que les sciences historiques ne sont jamais vraiment sorties d’une querelle sur les méthodes (Methodenstreit) qui leur est sans doute consubstantielle. Il existe incontestablement des époques plus paradigmatiques et moins critiques que d’autres, et réciproquement, mais la question des modes de construction de nos savoirs et, corrélativement celle de la capacité d’engendrer des assertions de portée générale constituent le soubassement permanent de nos débats. Les disciplines des sciences sociales ont vu coexister, à presque tous les moments de leur histoire, quoique dans des compositions fort variables, des façons différentes d’articuler des objets empiriques et des connaissances de portée générale : l’opposition entre quantitatif et qualitatif, entre micro et macro, ou entre analyse et interprétation, figure de manière simplificatrice l’irréductible pluralité des modes de construction de l’objet et des formes de corroboration. Un tel système d’opposition peut être trompeur si l’on se contente d’y voir le face à face permanent entre deux styles de recherche parfaitement distincts. L’existence de travaux, particulièrement dans le domaine de l’histoire, qui font coexister, au sein d’un même dispositif analytique et explicatif, des principes constructifs différents montre aisément les limites de ce jeu d’oppositions, dont on doit noter cependant qu’il joue un grand rôle dans les classifications du sens pratique pédagogique : en sociologie, les méthodes quantitatives et les méthodes qualitatives font l’objet d’enseignements parfaitement distincts et l’on peut voir coexister, au cœur d’une même offre pédagogique, des cours d’analyse quantitative, de formation au terrain sans aucun point commun avec les précédents et des cours d’épistémologie qui affirment que la distinction entre quantitatif et qualitatif est nulle et non avenue. Pendant les dix dernières années, en France, de méritoires entreprises collectives, comme Le modèle et l’enquête[2] ou Le modèle et le récit[3] ont permis d’affiner le point de vue sur les contraintes spécifiques relatives à l’articulation des constructions conceptuelles qu’impose l’existence de formes différenciées de collecte et d’analyse des données. Ces recueils ne portent pas directement sur la question des conditions de possibilité de la généralisation des énoncés dans nos disciplines : en étudiant, dans une confrontation avec la science économique qui rend impérative la définition stabilisée d’un territoire spécifique pour les sciences historiques, les exigences particulières que font peser les objets historiques sur la construction des assertions qui s’y rapportent, ces ouvrages offrent des prises stimulantes sur la capacité de nos savoirs à formuler des conclusions de portée générale ou universelle. Plus récemment, l’ouvrage Penser par cas[4] a offert une occasion inédite d’entrer dans la problématique de la généralisation par une voie paradoxale, constituée par le raisonnement qui s’appuie sur les propriétés d’une singularité observable pour en extraire des assertions dont la portée excède par construction les limites locales et temporelles de la situation examinée. Sans s’y référer exclusivement, on utilisera comme ressource ces trois recueils qui témoignent d’une conjoncture intellectuelle commune, marquée par le double refus de l’autorité illusoire qu’offre une approche nomothétique (laquelle enveloppe inévitablement une théorie de la généralisation) et de la satisfaction fugitive qu’offre une approche singulière et micrologique.

3Les remarques qui suivent ne prétendent pas traiter de la question de la généralisation dans les sciences sociales dans son ensemble. Deux éléments importants seront laissés de côté : le premier concerne l’analyse des processus cognitifs par lesquels on formule une assertion de portée générale. La Métaphysique d’Aristote a inauguré, à partir de la critique du platonisme, une tradition de réflexion et de recherche consacrée à la genèse empirique du concept et de l’universel qui orientera une bonne part des disputes intellectuelles jusqu’à l’âge classique. Contrairement à l’animal réduit au sensible selon le Stagyrite, l’homme a la capacité de s’élever de la mémoire sensible à l’expérience, et de l’expérience à la croyance universelle : « Une multiplicité de souvenirs de la même chose en arrive à constituer une expérience, une notion expérimentale, puis, d’une multiplicité de notions expérimentales, se dégage une croyance universelle qui est le principe de l’art ou de la science [5] ». Comme le remarque Alain de Libera lorsqu’il rend compte de la formulation de l’universel dans l’œuvre d’Aristote, le sensible est « la remise en ordre de ce qui est dispersé, c’est-à-dire présenté de manière éparse, dans les sensations affectant une âme entendue comme “forme naturelle d’un corps organisé” ». À cette remise en ordre, Aristote donne le nom d’induction (epagogè). Le processus par lequel la pensée discursive s’élève aux principes premiers de l’art et de la science est donc « l’induction grâce à laquelle la sensation elle-même produit en nous l’universel [6] ». Pour Aristote, la première saisie de l’universel a lieu dans le singulier : l’induction suppose une saisie inaugurale qui perçoit l’universel dans le singulier. Au-delà de ses réinvestissements par la scolastique, la question des modes de construction des assertions de caractère général a eu une très grande fortune philosophique, et a été relayée et recomposée par les investigations de la psychologie et des sciences cognitives. Il y a plus de trente ans, Jean Piaget et ses collaborateurs s’étaient efforcés de reconnaître, dans le développement des raisonnements concernant la généralisation chez l’enfant, « la plupart des grands problèmes que soulève l’épistémologie des sciences elles-mêmes [7] ». Les auteurs avaient insisté sur les propriétés de la généralisation constructive, caractérisée par sa capacité à engendrer de nouvelles formes et de nouveaux contenus, c’est-à-dire de nouvelles organisations structurales, et non point seulement, comme c’est le cas pour la généralisation inductive, par la faculté d’assimiler de nouveaux contenus observables à un schème préexistant. La science cognitive, souvent critique de la problématique piagétienne, est venue proposer de nouveaux modèles d’analyse des procédures de généralisation à travers des protocoles expérimentaux inédits. Il serait toutefois prématuré d’affirmer quoi que ce soit concernant la fécondité possible de ces analyses sur l’examen des processus de généralisation à l’œuvre dans les sciences historiques.

4Le second élément laissé de côté porte sur le rapprochement entre la capacité de construire des généralisations dans nos disciplines et les opérations pratiques, en usage dans la vie sociale, que les sociologues de la justification ont très pertinemment analysées sous le schème de la « montée en généralité ». Luc Boltanski et Laurent Thévenot ont ainsi mis en lumière « la similarité entre la façon dont une personne, pour rendre compréhensible sa conduite, s’identifie en se rapprochant d’autres personnes sous un rapport qui lui semble pertinent et la façon dont un chercheur place dans la même catégorie des êtres disparates pour pouvoir expliquer leurs conduites par une même loi [8] ». Ce n’est pas le plus mince mérite des auteurs de la Justification que d’avoir attiré l’attention sur le caractère homologue des contraintes de cohérence à l’œuvre dans la généralisation d’une assertion et dans celle d’une situation, à propos de laquelle il est nécessaire « d’effacer les attaches singulières pour se conduire de manière acceptable [9] ». En prenant pour objet les contraintes pragmatiques qui portent sur la généralisation des éléments de preuve à partir d’un cas singulier, ils permettaient de penser le processus de montée en généralité autrement que par le recours exclusif à un principe d’ordre transcendantal ou à une logique d’agrégation.

5Si l’on ne traite pas spécifiquement de ces objets, ce n’est pas parce qu’ils ne sont pas pertinents au regard de l’approche sociologique développée ici. Au contraire, on pourrait en faire un usage très heuristique, qui aurait de bonnes chances de renouveler les problématiques établies, et quelquefois routinisées, de l’épistémologie des sciences sociales. Mais ceci est une autre histoire. Pour commencer, contentons-nous ici de contribuer à la description sociologique d’un moment particulier des sciences sociales, qu’on pourrait nommer le temps de la relocalisation de ses objets (ou la « respécification », si l’on veut employer un langage ethnométhodologique) en essayant de lever les malentendus inévitables liés à la diffusion plutôt désordonnée d’un vocabulaire micrologique dans le dernier quart du XXe siècle. On aura à éclairer les erreurs d’interprétation liées à l’assimilation injustifiée entre l’approche micro-historique, l’approche interactionniste fondée sur la sélection de petites unités pertinentes et la logique monographique à laquelle nous ont habitués les traditions géographique et ethnologique, en usant d’échelles très variables. Le choix d’une échelle micro n’engendre pas nécessairement des contraintes de type monographique : la lecture des textes les plus significatifs de la microstoria devrait suffire à établir ce point, mais il semble que l’erreur de jugement soit indéfiniment reproductible. C’est donc en respectant les réquisits descriptifs et analytiques des études micrologiques et en exploitant leurs possibilités que l’on pourra esquisser quelques propositions pour réarticuler des échelles différentes d’analyse du social. Plutôt que la confrontation entre des analyses singulières et des assertions de portée générale, c’est bien en effet la question de l’articulation et de la comparaison que soulève en des termes inédits l’appétit pour la généralité que nous constatons aujourd’hui en des lieux très divers, et qui semble ne plus se satisfaire exclusivement de l’arsenal méthodologique à visée généralisante traditionnel (agrégation, extrapolation statistique, etc.).

La généralité à l’index ?

6Bien que leurs socles épistémologiques apparaissent très différents, du moins au premier regard, les méthodologies durkheimienne et weberienne partagent une critique de la généralité. Pour Durkheim, la profération de généralités dans les discours sur l’histoire ou la société ressortit à un univers préscientifique. Plus que sur la critique des « prénotions », excessivement mises à l’honneur dans les manuels scolaires, c’est sur l’analyse d’un certain nombre de figures générales du discours que Durkheim fait porter ses attaques. Critiquant un livre du sociologue américain Lester Ward dans une note de lecture destinée au Comité des travaux historiques et scientifiques, l’auteur des Règles de la méthode sociologique définit ainsi les contours du programme de recherche développé par la sociologie : « Ce dont nous avons présentement besoin, c’est de travaux définis portant sur des objets déterminés et non de vastes synthèses qui embrassent toutes les questions possibles [10]. » La question de la méthode est principalement celle de la définition de l’objet et de ses modes de traitement. C’est ce qui détermine la ligne de démarcation entre science et non-science. La volonté de « clore enfin l’ère des généralités [11] » constitue l’impératif catégorique des évaluations de Durkheim et donne son sens à la volonté de rupture avec le sens commun, avec l’approche littéraire des objets sociaux et le recours à l’intuition, que Durkheim développe de manière presque obsessionnelle. L’accumulation de généralités est le corollaire de l’absence de définition de l’objet comme faisceau de déterminations pertinentes et elle éclaire parfaitement des façons de faire antérieures à la science sociologique. Ces généralisations survivent néanmoins à l’instauration des sciences sociales, ce qui permet à Durkheim de dessiner les premiers linéaments d’une épistémologie héroïque qui aura une grande fortune dans la suite de la sociologie française. Mais, au-delà de la stigmatisation morale des littérateurs et autres publicistes, Durkheim oublie de se demander si le fait de penser en généralité ne constitue pas l’un des traits les plus remarquables du raisonnement naturel lorsqu’il est appliqué aux pratiques sociales.

7La critique des généralités que développe Durkheim ne comporte aucune considération sur la taille de l’objet construit. C’est uniquement sous le rapport du principe constructif que la notion de généralité est envisagée. Durkheim ne manquera pas de traiter d’objets macrologiques et de produire des généralisations, particulièrement dans Les formes élémentaires de la vie religieuse et dans L’évolution pédagogique en France. Bien que les deux ouvrages développent leur argumentation de manière différente, on peut considérer qu’ils partent du même postulat. Il existe dans la religion comme dans l’éducation, un élément simple que l’on peut reconstituer par une méthodologie appropriée, « la religion la plus primitive et la plus simple qui nous soit connue » d’un côté, le « noyau germinatif » de l’enseignement dans l’Occident chrétien de l’autre. Le degré de généralité n’est pas le même dans les deux cas : pour ce qui est de la religion, le niveau est universel, puisqu’il s’agit pour le sociologue de « faire comprendre la nature religieuse, c’est-à-dire [de] nous révéler un aspect essentiel et permanent de l’humanité [12] »; l’analyse du système d’enseignement est faite à partir d’un objet de très grande extension, mais qui est inscrit dans un contexte historique particulier. Dans l’un et l’autre cas, l’opérateur de comparaison et de généralisation est constitué par l’existence d’une unité observable caractérisée par la primitivité (elle ne peut pas être rapportée à des éléments antérieurs) et la simplicité (elle est garantie par l’idée selon laquelle il existe des formes simples de la vie sociale dont la complexification et la différenciation constituent les principes universels du développement historique). On peut analyser les processus de différenciation et de structuration à partir de deux points de vue. Le premier est systématique : il organise l’objet religieux, à partir d’une préoccupation de théorie de la connaissance, en en distinguant les éléments constitutifs (conceptions, croyances, rites). Le second est chronologique : il associe, à propos du système d’enseignement, complexification et temporalité sociale. Dans la conclusion de son ouvrage sur la religion, Durkheim s’efforce d’expliquer « dans quelle mesure les résultats obtenus peuvent être généralisés ». L’opération est plutôt curieuse, puisqu’il ne s’agit à proprement parler ni d’une généralisation par extrapolation ou par cumul de constats empiriques, ni même d’une extension des assertions par comparaison, mais de la reconnaissance dans la forme la plus simple de tous les éléments de toutes les religions, « même les plus avancées ». Durkheim résume ainsi son argumentation : « Distinction des choses en sacrées et profanes, notion d’âme, d’esprit, de personnalité mythique, de divinité nationale et même internationale, culte négatif avec les pratiques ascétiques qui en sont la forme exaspérée, rites d’oblation et de communion, rites imitatifs, rites commémoratifs, rites piaculaires, rien n’y manque d’essentiel. Nous sommes donc fondé à espérer que les résultats auxquels nous sommes parvenu ne sont pas particuliers au seul totémisme, mais peuvent nous aider à comprendre ce qu’est la religion en général [13]. » Durkheim définit son raisonnement comme inductif et fondé, s’adresse à lui-même l’objection qui s’appuie sur le grand écart entre la taille de l’objet étudié (le livre porte comme sous-titre : « Le système totémique en Australie ») et la généralité des constats conclusifs : « Nous ne songeons pas à méconnaître ce qu’une vérification étendue peut ajouter de vérité à une théorie. Mais il n’est pas moins vrai que, quand une loi a été prouvée par une expérience bien faite, cette preuve est valable universellement. Si dans un cas même unique, un savant parvenait à surprendre le secret de la vie, ce cas fût-il celui de l’être protoplasmique le plus simple qu’on pût concevoir, les vérités ainsi obtenues seraient applicables à tous les vivants, même aux plus élevés [...]. Et une induction de cette nature, ayant pour base une expérience bien définie, est moins téméraire que tant de généralisations sommaires qui, essayant d’atteindre d’un coup l’essence de la religion sans s’appuyer sur l’analyse d’aucune religion en particulier, risquent fort de se perdre dans le vide [14]. » L’induction dont parle Durkheim repose sur un postulat : l’universalité de la religion elle-même à travers la diversité de ses manifestations historiques. Si la religion présente un caractère universel, c’est qu’elle n’est autre chose que la société en acte. Le rapport entre la recherche monographique et la généralisation ne nécessite donc pas la mise en place d’un protocole de corroboration par réitération ou agrégation des résultats. Bien plus, le raisonnement comparatif est tout à fait superflu, dans la mesure où l’homologie de toutes les formes d’expression religieuse est garantie par l’affirmation selon laquelle il existe des « caractères essentiels » de la religion. L’essence de la religion n’a pas besoin d’être démontrée, dans la mesure où les manifestations très diverses de la religiosité renvoient à un type d’expérience dont la cause « objective, universelle et éternelle [15] » n’est autre que la société. Durkheim apporte une nuance à l’affirmation du caractère universalisable des constats de la monographie bien construite : « À supposer que nous ne nous soyons pas trompé, certaines, tout au moins, de nos conclusions peuvent légitimement être généralisées [16]. » Si la première restriction présente un caractère purement rhétorique, la seconde (« certaines, tout au moins ») devrait faire l’objet d’une explicitation, mais le sociologue n’y revient pas par la suite. Doit-on supposer que les éléments effectivement généralisables sont de l’ordre de la genèse des catégories, comme semble l’indiquer la suite de la conclusion ? Il est en tout cas difficile d’en décider à la lecture de la remarque précautionneuse de Durkheim, qui étonne un peu dans un contexte de triomphalisme nomothétique. Il est vrai que les catégories mêmes de l’épistémologie durkheimienne, dont Les formes élémentaires de la vie religieuse offrent sans doute la présentation la plus achevée, ne permettent pas de penser la généralisation autrement qu’à travers le postulat du caractère unitaire et éternel de la société et des catégories mentales et institutionnelles mises en œuvre. En ce sens, quels que soient les mérites de la conceptualisation durkheimienne, elle ne nous permet pas d’avancer beaucoup sur la question de la généralisation dans les sciences sociales, puisque le modèle d’intelligibilité choisi évacue le problème.

8Il n’en va pas de même avec l’épistémologie weberienne qui a développé des prises plus convaincantes sur le raisonnement historique. L’embarras durkheimien est lié à l’indistinction entre sciences nomologiques et sciences historiques, qui lui est imposée par la stratégie de légitimation dans l’Université française qu’il a choisie. En levant la contrainte nomothétique sans renoncer à la possibilité de proférer des assertions à caractère général, Weber a permis d’éclaircir ce qui restait, malgré la richesse du débat méthodologique de l’époque en Allemagne, comme un point aveugle de l’épistémologie des sciences de la culture : le statut de l’explicabilité des objets historiques entendus comme singularités (qu’il s’agisse d’événements ou de cas) pour autant que l’on n’entende pas se limiter à la sphère de l’interprétation qui semble leur lieu naturel. Jean-Claude Passeron a proposé une version actualisée de l’épistémologie weberienne qui constitue sans doute aujourd’hui la réflexion la plus satisfaisante sur la question de la généralisation dans les sciences sociales. L’auteur du Raisonnement sociologique tire parti de la distinction proposée par Karl Popper entre deux types d’énoncés. Les premiers sont « ceux qui se présentent comme vrais à n’importe quel endroit et n’importe quel moment ». Les seconds sont ceux qui ne se réfèrent qu’à une classe finie d’éléments spécifiés dans une région spatiotemporelle, particulière et limitée (ce qui permet de définir ce type d’universalité comme numérique) [17]. J.-C. Passeron tire de cette distinction la conclusion selon laquelle les sciences nomologiques ne peuvent pas faire droit aux « généralités historiques ». On laissera de côté ici les objections possibles concernant l’équivalence entre la généralité historique et l’universalité numérique pour se contenter de la conclusion qu’il en tire quant à la capacité des sciences historiques d’asserter en généralité. « Les sciences historiques concluent non pas en faisant varier des degrés de généralité sur l’axe vertical le long duquel se déplace une déduction ou une induction, mais en circonstanciant le passage d’un “cas” à un autre sur l’axe horizontal d’une comparaison où la “monotonie” des inférences connaît des paliers, des flexions et des permutations entre l’exception et la règle [18]. » La sociologie et les disciplines voisines procèdent exclusivement à partir d’un jeu de construction de contextes singuliers, par appariement ou différenciation, par différenciation d’échelles ou par transport des contextes dans l’espace et dans le temps. Le passage d’un cas à un autre est le mode unique de construction du raisonnement : la mobilité comparative est le nerf d’une guerre de mouvement permanent dont témoigne le vocabulaire utilisé (palier, flexion, permutation). Que reste-t-il des règles dans une épistémologie où l’on peut les permuter avec leur exception ? Les séductions du vocabulaire passeronien ne doivent pas masquer le fait que les critères d’évaluation de la pertinence d’une explication ou de la robustesse d’une théorie ne peuvent jamais être déduits de la proposition épistémologique elle-même, ce qui correspond bien au tour démocratique que les sciences sociales ont pris depuis les années soixante, mais ne permet guère de distinguer les spécificités du raisonnement sociologique par rapport au raisonnement naturel. L’appariement des cas n’est pas non plus la seule manière de pratiquer les sciences sociales. On pourrait faire l’inventaire des séquences inductives ou déductives au sein même de raisonnements basés sur des cas. On a l’impression que l’épistémologie néo-weberienne ainsi constituée déplace le problème qu’elle traite, et qui reste entier : existe-t-il des règles qui président à l’apparentement des cas ? Il est probable que l’on rirait d’un historien qui proposerait une comparaison raisonnée de Venise et de Martigues, au motif qu’elles ont en commun des canaux, comme le rappelle la chanson populaire, mais comment le décourager par un raisonnement proprement sociologique ? En concentrant l’épistémologie weberienne sur une de ses dimensions, celle de « l’inépuisabilité déictique des contextes », J.-C. Passeron supprime un peu vite la question de la description des modalités de l’apparente-ment : s’il est vrai qu’il serait vain de chercher des propriétés relatives à la description de contextes par définition singuliers, il n’en reste pas moins que la question des réglages spécifiques et de la pertinence du travail « horizontal » de comparaison de cas reste en dehors de l’analyse épistémologique, dont on remarque également que, au rebours de ses proclamations indexicales, elle évite régulièrement de « penser par cas » les pratiques mêmes des sciences sociales. Sans diminuer les mérites de la proposition passeronienne, qui constitue un indispensable point de départ, on choisit d’explorer une autre voie, plus empirique, en portant l’attention sur la constitution d’une conjoncture épistémique propice à la « relocalisation » des objets des sciences sociales.

Retour aux localités et délocalisation

9La mise en question des paradigmes macrologiques a une longue histoire en socio-logie, mais on peut dire qu’elle a été d’abord une manifestation d’outsiders qui tentaient d’exister face à l’énorme organisation structuro-fonctionnaliste. Avant d’être reconnue comme une catégorie, la microsociologie a été un moyen efficace d’attaquer la conception « normative » de l’ordre social et le postulat de l’efficacité des structures sur les comportements individuels. Bien que ces tentatives en vue de redéfinir l’objet même de la sociologie s’inscrivent dans une histoire longue où l’on peut évoquer la première école de Chicago, les préliminaires de l’interactionnisme symbolique ou l’émergence d’une sociologie à caractère pragmatiste, il est essentiel de rappeler que la revendication offensive d’un redécoupage des objets sociologiques est inséparable des transformations morphologiques de la sociologie universitaire à la fin des années soixante : la nouvelle conjoncture théorique est incontestablement liée à l’augmentation rapide de la production de docteurs et à la fin de l’espoir en un mode de professionnalisation « à la Parsons » si l’on peut dire, où le sociologue aurait été un mélange de philosophe et d’expert garant du fonctionnement « sans à-coups » de la société moderne. La figure du sociologue critique a d’abord émergé : son énergie s’est d’ailleurs autant portée sur la critique épistémologique que sur la critique sociale, l’une et l’autre étant assez souvent liées. L’attention sociologique s’est ainsi trouvée déportée de la théorisation des normes vers l’analyse de leurs usages singuliers et surtout vers les formes de savoir tacite que les agents mettent en œuvre implicitement. Dans cette perspective, l’ordre social n’est plus seulement justiciable d’une théorisation macrosociologique. Il devient un ordre symbolique dont la saisie ne peut être que locale, au sein de l’interaction, puisque sa caractéristique principale est de faire l’objet d’une négociation perpétuelle. C’est ce que fait justement remarquer Karen Knorr-Cettina dans un ouvrage qui a marqué l’histoire de la réarticulation du micro et du macro dans la sociologie américaine, fût-ce sous une forme inchoative et dispersée : « Au lieu d’une société intégrée par des valeurs communes et des contraintes morales, c’est l’ordre cognitif de production du sens qui émerge des études microscopiques de la vie sociale [19]. » On voit ici que le projet épistémologique est indissociable d’un projet de type politique, comme c’est ordinairement le cas des science studies, qui ont fait grand usage de l’étude de situations locales. Le privilège accordé aux objets de petite taille, particulièrement lorsqu’ils sont circonscrits à l’espace de l’interaction, est quelque-fois associé à une contrainte observationnelle : on ne peut apercevoir le social que lorsqu’il est pris dans une configuration locale. L’unité pertinente de l’analyse est l’interaction, qu’il conviendra de composer ou d’agréger pour passer au niveau de l’assertion de portée générale. Dans ce cas, la situation concrète d’interaction constitue une forme d’atome social qui présente les caractéristiques d’une réalité sui generis, fondement empirique exclusif de l’analyse sociologique. Sans doute l’impératif de retour au micro a-t-il été plus une bannière destinée à représenter la mobilisation anti-fonctionnaliste qu’une règle épistémologique. Il n’en reste pas moins que l’expression radicale de l’impératif micrologique peut faire l’objet d’une analyse qui le caractériserait comme « faux concret » (misplaced concreteness) occultant l’observabilité d’objets complexes comme des réseaux, des séquences d’événements ou même des structures qu’on ne saurait reconnaître à l’œil nu. À ce titre, les formes les plus crues de la microsociologie encouragent une régression positiviste que leur positionnement anti-fonctionnaliste ne laisse pas aisément percevoir. Il est clair que le retour au local ainsi envisagé ne constitue pas véritablement une innovation. Le petit n’est pas nécessairement bon à penser [20].

10La difficulté n’a pas échappé à ceux qui, tout en critiquant le mode de conceptualisation caractéristique du fonctionnalisme, pour lequel les assertions de forme générale ne faisaient pas l’objet d’une interrogation critique, avaient compris que l’autolimitation au niveau micrologique enveloppait d’aussi redoutables contraintes. Le mérite d’Aaron Cicourel a été de penser, mieux que d’autres représentants de l’ethnométhodologie, qui étaient sans doute restés plus proches d’un socle d’analyse durkheimien ou parsonien, le problème de l’articulation entre des observations situées et les assertions de portée générale que nous formons à propos des organisations, des institutions et de la société, celle-ci constituant l’exemple le plus achevé de macro-objet conçu indépendamment de constats empiriques localisés ou de leur composition sous quelque forme que ce soit [21]. Parler de la société en général exige que l’on ait par avance postulé l’existence d’un niveau d’analyse où l’on puisse parler en généralité sans être soumis à l’épreuve de la vérification par le niveau local. A. Cicourel s’est intéressé explicitement à la division de fait existant entre différents niveaux de généralité au sein même de la pratique des sciences sociales et au processus par lequel on peut engendrer des données à partir de postulats différenciés. Avant de traiter le fait social comme une chose, il faut le traiter comme un produit : le niveau de généralité auquel les sociologues se situent dépend avant tout du mode de génération des données. Les faits sociaux de grande taille (c’est-à-dire pour une large part les abstractions qui nous permettent d’organiser des constats localisés sur le mode sériel) n’appartiennent ni au registre du donné ni à celui du constatable : ils émergent à partir de la répétition des pratiques routinières de la vie quotidienne.

11L’autolimitation des sciences historiques à des objets de petite taille recouvre une contradiction : pour rendre compte des formes minimales d’interaction, l’observateur le plus attaché à son objet peut très difficilement éviter de se référer indirectement à des assertions de portée générale. Toute observation est orientée par des contraintes descriptives, narratives ou interprétatives minimales qui entraînent nécessairement une délocalisation de son objet. Ainsi, une très brève interaction entre deux personnes sur laquelle ne pèsent que des contraintes contextuelles minimales implique que le descripteur puisse mobiliser des catégories d’âge et de sexe. Parallèlement, toute affirmation à caractère général dans nos disciplines suppose la mobilisation de cas dans une procédure d’exemplification qui prend des formes différentes en histoire et en sociologie quantitative mais qui constitue une contrainte universelle de la généralisation sur des objets historiques. C’est la leçon de Weber et de ses successeurs : l’observation située et l’assertion de portée générale ont en commun le même type de contrainte. Même dans le cas de formes pures (l’analyse d’une interaction singulière pouvant être aisément détachée de son contexte, y compris microsociologique, ou bien une assertion d’une extrême généralité de type anthropologique sur une culture ou une technique), l’une doit se référer à l’autre et réciproquement. Une telle référence ne peut être qu’indirecte ou implicite, elle n’en conditionne pas moins l’interprétation ou la compréhension. C’est l’oubli de cette contrainte qui permet de distinguer sans équivoque les niveaux de singularité et de généralité. Ce constat ne résout en aucune manière la question du niveau de généralité accessible aux sciences historiques en fonction du mode de production et de validation de leurs « données », mais il permet de rappeler la solidarité indestructible entre l’objet singulier et les catégories de forme générale par lesquelles nous en donnons une description adéquate, et entre les assertions les plus générales et leurs exemplifications singulières.

12Les sociologues, reprenant de manière plus ou moins organisée des problématiques philosophiques, ont souvent cherché à penser l’articulation entre le niveau micrologique et le niveau macrosociologique. On aurait tort de réduire la question de la généralisation dans les sciences historiques à celle de la taille de leurs objets, même si elle leur est inévitablement liée : leur dimension ne préjuge en rien de la possibilité de les utiliser comme supports de raisonnement à caractère général, comme c’est le cas dans les travaux historiques ou ethnologiques qui tirent parti de l’exploitation intensive d’un territoire d’enquête de petite taille pour dépasser la logique monographique qui leur est régulièrement associée. Les tentatives de sociologie ou d’histoire « micro » n’ont jamais, comme on le croit souvent, renoncé à des ambitions généralisantes : il s’agissait plutôt d’envisager d’autres modalités de « prise de réel » [22] qui permettent une relation plus expérimentale à l’objet constitué, notamment à partir de l’intensification ou de la densification du compte rendu. Il est vrai que pour les formes les plus radicales de l’analyse micrologique, il existe un privilège ontologique de l’observation située : la contrainte observationnelle constitutive de l’expérience humaine est telle qu’il n’est pas possible d’envisager d’autre savoir sur le social que celui qui est « fondé » (grounded) sur la saisie d’un ici et maintenant de l’interaction. Personne n’a jamais observé le despotisme, l’habitus ou encore moins la société. Pour l’empirisme radical issu de la critique du structuro-fonctionnalisme, il n’y a rien au-delà de l’observation située. Celui-là se heurte très rapidement à un autre constat : les agents sociaux qui font l’objet des observations les plus localisées ne cessent de transporter leurs localités hors du site originaire d’observation, de faire jouer des propriétés générales dans des interactions particulières ou de travailler les assertions générales à partir de considérations relatives à des cas particuliers. À ce titre, les tenants de la microsociologie, particulièrement certaines formes d’ethnométhodologie, ne semblent pas tirer toutes les conséquences de l’assimilation qu’ils font entre les compétences cognitives des agents ordinaires et celles des savants : les institutions ne sont pas seulement des constructions conceptuelles abstraites et décontextualisées; elles constituent des objets sociaux « pratiques », produit de processus cognitifs analogues à ceux que l’on mobilise dans la construction conceptuelle. À l’inverse, les défenseurs de la macrosociologie ont soutenu que les propositions micro présentaient un caractère trivial et que leurs comptes rendus ressortissaient plutôt à la confirmation des évidences (the documentation of the obvious). La force de tous les structuralismes est bien d’incarner, au moins en apparence, le niveau d’analyse proprement sociologique, dans la mesure où ils postulent une solution de continuité entre les actions individuelles et le jeu des structures, par définition indépendant des interactions situées et de leur temporalité brève. Les assertions à caractère général prospèrent lorsque dominent la stabilité des structures et la permanence du temps long.

13Dans l’activité quotidienne des sciences sociales aujourd’hui, le modèle interactionniste semble aujourd’hui dominer le modèle structural : un consensus sans grande portée accorde au premier de plus grandes vertus de plasticité et d’adaptabilité aux configurations réputées moins stabilisées de la vie sociale contemporaine. Une sorte d’interactionnisme « mou » semble avoir envahi les pratiques routinières des sciences sociales. Pourtant, les conceptualisations structuralistes sont régulièrement mobilisées lorsqu’il s’agit d’identifier des facteurs explicatifs ou de procéder à des généralisations. Un tel constat permet de nuancer l’affirmation selon laquelle les grands « paradigmes » de nos disciplines se sont affaissés. S’ils n’existent plus en tant que tels, ils continuent, à l’état démembré, de servir de ressources additionnelles à ce qu’on pourrait appeler un paradigme interactionniste faible. Ces remarques s’appliquent particulièrement mais non exclusivement à la sociologie française. L’affaiblissement des grandes théories unificatrices ne conduit pas à un empirisme radical, mais à des bricolages inédits et rarement contrôlés. Il n’est pas souhaitable de proposer à l’heure actuelle une reconstruction paradigmatique (de nombreuses raisons du succès du structuralisme ou du marxisme étaient extrascientifiques), mais on peut se demander si la situation d’anarchisme épistémologique qui prévaut aujourd’hui ne présente que des avantages. Randall Collins a été le premier à proposer, puis à mettre en œuvre une stratégie de construction macrosociologique appuyée sur la reconnaissance du primat de l’interaction [23]. R. Collins présente la particularité d’être à la fois partisan d’une sociologie de type nomothétique, capable d’établir des lois de portée générale, et d’une analyse empirique fondée sur l’étude intensive des interactions singulières. La seconde est la condition de succès de la première. Si R. Collins n’entend pas décourager les candidats à la construction d’une théorie à portée générale – il en a lui-même produit de très audacieuses, quoique toujours discutables –, il leur signale que si elles ne sont pas fondées sur l’analyse empirique des interactions singulières, elles ne seront au mieux que plausibles, en tant qu’elles sont « des images du monde qui ont du sens mais qui sont rarement démontrées rigoureusement [24] ». Comment garantir de bonnes fondations pour des assertions sociologiques de portée générale alors que la plausibilité des assertions est plus forte lorsqu’on a affaire à des objets de plus petite taille ? Le projet consiste à construire des « substituts empiriques » pour des procédures de validation expérimentale inaccessibles, par définition, aux sciences historiques. La micro-expérience constitue en tant que telle « la seule réalité sociale ». Mais il existe des formes agrégées de ces expériences singulières qui constituent le niveau macro de l’analyse, dont les trois variables sont celles qui permettent la composition des microsituations en agrégats (l’espace, le temps et le nombre de combinaisons des micro-situations). Une telle dynamique d’agrégation permet de fonder des généralisations empiriques. R. Collins a mis cette proposition à l’épreuve dans plusieurs travaux. Le plus monumental, The sociology of philosophies[25], associe une « théorie globale du changement intellectuel » et une analyse des situations d’interaction, à l’échelon des relations interpersonnelles, entre maîtres et disciples ou entre membres de réseaux locaux. On peut objecter à R. Collins le fait que la théorie générale de l’abstraction à laquelle il pense aboutir est beaucoup moins le produit de l’agrégation de micro-situations prélevées en Chine, en Inde, dans le monde arabe et en Occident que celui de la décision préalable de traiter de manière homogène des formes d’expression intellectuelle extrêmement différentes et qui ne portent même pas toutes le nom de philosophie [26]. En d’autres termes, pour composer des entités à partir d’un principe d’agrégation permettant d’établir des généralités sur la philosophie indépendamment de ses émergences très variables dans l’espace et dans le temps, il faut d’abord avoir postulé l’existence de la philosophie en général, ce qui est fort discuté par les acteurs (un des grands ressorts de la polémique philosophique est de refuser à son adversaire la reconnaissance de son identité philosophique) aussi bien que par les historiens, dont le métier est de mettre au jour l’irréductible singularité des contextes d’énonciation. Comme tous les dispositifs fondés sur l’agrégation, la proposition de R. Collins tend à laisser hors de l’analyse les schèmes conceptuels qui permettent la composition et la mise en ordre des éléments. Le recours au vocabulaire de l’agrégation est à la fois tentant et frustrant : on peut en trouver un bon exemple dans l’individualisme méthodologique. En se donnant des individus, des interactions et un principe de composition des situations locales, on évite le recours à des macro-concepts et on court-circuite toutes les explications qui ont recours à une boîte noire (socialisation, intériorisation de la contrainte, etc.), mais on ne rend compte à ce prix que de phénomènes de portée limitée et sans doute moins généraux qu’on ne pourrait le croire, comme la célèbre queue à la pâtisserie du village le dimanche après la messe dont Raymond Boudon avait fait un de ses exemples favoris et qui était si liée à un contexte diétético-religieux qu’elle n’a pas survécu à sa transformation rapide.

Retour aux contextes et à leurs appariements

14Le développement des sciences historiques dans le contexte universitaire du XXe siècle, entraînant de nouvelles formes de coordination et d’évaluation, a très certainement rendu plus difficile l’émergence d’assertions très générales ayant pour objet la totalité de l’histoire humaine. Des œuvres comme celles d’Oswald Spengler ou d’Arnold Toynbee ne constituent pas des références pour les chercheurs contemporains. On y verrait plutôt, surtout pour ce qui concerne la première, un repoussoir. L’histoire qui poursuit une visée de connaissance scientifique a, au contraire, privilégié l’irréductibilité des contextes et tenté, sans toujours y parvenir, d’établir des règles de bases pour le raisonnement comparatif qui lui évitent de s’appuyer sur l’association libre ou l’appariement purement idéologique. La comparaison que faisait Toynbee, fondée sur l’opposition d’une Grande-Bretagne libérale et d’une Allemagne autoritaire, d’un côté, et la confrontation entre Athènes et Sparte, de l’autre, ne serait plus considérée aujourd’hui comme un objet historique intéressant, mais comme l’expression d’une curiosité d’amateur. Le déclin des généralités peut être attribué sous ce rapport à une division du travail universitaire supposant un découpage du territoire des savoirs et la redéfinition des compétences par rapport à la circonscription d’un domaine d’application.

15Il y a évidemment une autre manière de considérer la division du travail dans les sciences historiques : les disciples sont chargés de faire des monographies sur un modèle que leur a suggéré leur patron de thèse, qui se réservera la faculté de monter en généralité et d’échapper à l’horizon de l’étude localisée. Ce mode d’agrégation existe, mais il ne suffit pas à définir un régime de production théorique : le changement opéré par l’accumulation de travaux monographiques est plus souvent un changement de taille de l’objet qu’un changement d’échelle de l’analyse. Ce constat semble s’appliquer à l’histoire et à la géographie parce qu’aucune place n’est véritablement assignée dans ces disciplines à la théorie générale. La situation est passablement différente en sociologie, au sein de laquelle la hiérarchie des objets exprime une échelle statutaire : les catégories de « théorie » et de « sociologie générale » définissent un certain niveau de généralité, dont l’accès est restreint à une catégorie de producteurs. On pourrait mettre en rapport les conséquences de la division du travail ainsi décrite avec le développement d’une humeur désenchantée à l’égard des généralisations conceptuelles : la critique des entreprises généralisantes a pu aussi apparaître comme une attaque en règle contre la domination des mandarins et la beauté du local comme un mot d’ordre pour de petits monographes écrasés par les grosses machines à généraliser. Bien des retours au local dans les sciences sociales ont pris une dimension contestataire. Au-delà du cas exemplaire de l’ethnométhodologie, les critiques des prétentions généralisantes des sciences sociales ont été le plus souvent animées par des outsiders dotés néanmoins de ressources importantes et de liens avec le pôle dominant. C’est en particulier le cas d’Harold Garfinkel, élève de Parsons à Harvard avant de monter une entreprise déviante en Californie du Sud. On pourrait aussi faire une comparaison avec le statut relativement périphérique de la microstoria italienne. Ajoutons que la période contemporaine voit coexister des entreprises intellectuelles caractérisées par l’extrême hétérogénéité de la taille de leurs objets respectifs et du degré de généralisation auquel elles opèrent. Il arrive trop fréquemment que la question du caractère généralisable d’un constat ne soit même pas posée.

16L’exemple le plus fécond pour repenser les procédures de généralisation des énoncés est celui de la sociologie historique qui prospère aujourd’hui aux États-Unis sur les décombres du structuro-fonctionnalisme. On y trouve des tentatives pour définir l’objet en termes processuels ou sous la forme d’une séquence d’événements singuliers dont l’articulation constitue l’objet même de l’analyse, comme dans l’œuvre d’Andrew Abbott sur les professions aux États-Unis [27]. Mais l’on y rencontre aussi des tentatives qui incluent à leur principe une volonté de généralisation transcontextuelle : l’exemple le plus réussi reste celui de Charles Tilly qui entreprend, dans plusieurs de ses ouvrages récents, de rendre compte dans la longue durée des différences qui existent dans l’histoire du développement des États en les rapportant au mode de constitution de leurs ressources économiques ou aux formes d’expression de la revendication collective [28]. C. Tilly construit ainsi un cadre général pour rendre compte de formes très variées de protestations collectives, à partir du concept unificateur de mouvement social (social movement). Il est possible d’utiliser ce concept à travers le temps et l’espace, si l’on admet que les actions très hétérogènes qui peuvent entrer dans la définition partagent une caractéristique commune, celle d’être fondées sur des campagnes revendicatives interactives (interactive campaigns) : ces formes d’action collective présentent des propriétés communes, comme la formation de coalitions ou la reconnaissance d’objectifs politiques expressément définis. La forme la plus générale du mouvement social est cependant modulée par l’identification d’étapes historiques différenciées au sein d’un processus d’ensemble susceptible de rendre compte de l’ensemble des cas singuliers. Il faut noter que le souci de généralisation à l’œuvre dans la conceptualisation du sociologue historien n’est jamais dissociable du processus de généralisation que suscite l’installation durable des mouvements sociaux dans un répertoire d’action. Un mouvement singulier réussi peut remplir une fonction de modèle, ou au moins présenter un caractère d’exemplarité qui lui permet d’être déplacé et adapté à d’autres contextes politiques particuliers. La généralisation est aussi un mode de construction que les agents ont à leur disposition pour élargir leur périmètre d’action ou se doter de ressources supplémentaires. Ainsi la définition générale du mouvement social ne conduit jamais C. Tilly à proposer un point de vue nomothétique sur l’histoire de la protestation organisée à des fins politiques. Le mouvement social est une « institution inventée » dont la construction intellectuelle que propose la sociologie historique ne peut jamais être pleinement détachée : la durée de vie de la conceptualisation est indexée sur celle de l’objet historique. Il se peut que ce type de mobilisation soit amené à disparaître dans le futur. Parallèlement, il n’est pas possible de tirer des assertions à caractère universel des régularités observées. On ne peut pas conclure de la corrélation entre la vigueur des mobilisations et le processus de démocratisation que celui-ci conditionne la puissance de ces mouvements. Bien qu’il pratique la longue durée avec aisance, C. Tilly a le souci de construire des contextes de comparaison qui permettent de dépasser les constats localisés sans avoir recours aux ressources de la pensée purement spéculative ou de l’association libre, puisqu’ils sont définis à partir de leur capacité dynamique, fondée sur l’exemplarité et la communication translocale, à transformer leur propre échelle.

17Ce que Jean-Claude Passeron et Jacques Revel désignent comme « double déception [29] » à propos du naturalisme dans les sciences empiriques et du logicisme intégral dans les sciences formelles continue de travailler nos disciplines. Rien ne peut atténuer le deuil que constitue la perte de l’espoir d’un paradigme unificateur. La crise du dernier quart du XXe siècle a néanmoins eu le mérite de laïciser complètement les sciences sociales, en thématisant la coupure avec les ambitions systématiques de la théologie et de la philosophie (au moins dans les formes canoniques de la discipline). L’intérêt nouveau des historiens pour la philosophie n’a pas donné lieu à l’émergence d’une nouvelle philosophie de l’histoire, mais bien plutôt à l’objectivation des vieux sédiments philosophiques dans leurs pratiques ordinaires. L’épistémologie néo-weberienne apparaît comme le cadre le plus accueillant pour penser de manière dynamique la spécificité de nos pratiques. On oublie souvent de préciser que Weber ne s’est privé ni de la longue durée ni de la généralisation : c’est bien autour de la possibilité d’asserter en général sur la relation entre religion et capitalisme qu’a été développée la controverse la plus féconde du dernier siècle dans nos disciplines. Indépassable Weber ? Les choses seraient trop simples. Évoquer l’irréductible singularité des contextes et la nécessité de les apparier de manière contrôlée est un mot d’ordre qui peut réunir de nombreux travailleurs de la preuve sous de vastes bannières. Il reste néanmoins beaucoup à faire pour penser les opérations techniques qui correspondent à la mise en contexte, à la typification et à la stylisation. Si la description weberienne tout comme la nouvelle forme qu’en a proposée J.-C. Passeron sont aujourd’hui incontestables, puisqu’elles permettent de rendre compte de pratiques disciplinaires très hétérogènes portant sur des objets de taille variable, il n’en reste pas moins que l’épistémologie ne peut fournir de critères de construction ou de validation de ces concepts, dont l’hétérogénéité et la diversité des usages demeurent, comme dans le cas des types idéaux, les caractéristiques principales. La clarification logique opérée avec un grand talent par J.-C. Passeron ne lève pas les difficultés inhérentes à la conceptualisation dans les sciences sociales, dans la mesure où il est toujours excessif de parler de construction des types idéaux, tant leur mode de constitution effectif est difficilement décomposable et échappe rarement aux effets de boîte noire [30]. Si quelque chose comme un programme épistémologique pouvait être proposé, c’est autour de l’analyse des modes de construction de nos opérations typifiantes, stylisantes et comparatives qu’il faudrait le faire porter.

18On peut dessiner l’esquisse d’un tel programme. La mise en relation de recherches portant sur un objet particulier, comme la construction des catégories statistiques ou la mise en forme de l’enquête de terrain, est une bonne manière de penser les modes de connexion entre entités et la stabilisation de catégories de description du monde par lesquelles nous pensons en généralité. Les travaux historiques concernant le développement des formes de raisonnement statistique constituent une référence indispensable pour qui veut comprendre les conditions de possibilité d’assertions à caractère général dans nos disciplines. Comme l’ont montré les travaux décisifs de Ian Hacking et d’Alain Desrosières [31], la question de la généralisation est indissociable de la mise au jour de régularités et de l’établissement de procédures stabilisées de traitement des données qui permettent de les manipuler. L’histoire intellectuelle et politique de la généralisation dans les sciences sociales renvoie donc pour une bonne part à celle du développement des instruments qui ont permis de constituer des données comme des objets. Le retour réflexif sur la genèse politico-épistémique de cet instrumentarium est donc une étape indispensable sur le chemin de la réévaluation des potentialités de la généralisation dans nos savoirs, lesquels ne sont jamais entièrement détachables de leur moment de production et des objectifs politiques qu’ils affichent. L. Thévenot a très judicieusement fait remarquer que le modèle sociologique pour lequel l’action se trouve déterminée par des normes sociales apparaît comme le résultat d’un double processus : le premier est l’aboutissement normatif d’un débat politique et moral portant sur le choix d’un gouvernement des conduites dans un contexte de pluralité de biens. Le second est l’effet de la construction des sciences sociales sur le modèle des sciences de la nature comme projet nomologique fondé sur le traitement de régularités observables [32]. Cette double articulation a été contestée de diverses manières au cours des trente dernières années : des doutes croissants sont apparus à propos de l’existence d’entités telles que la société ou les classes, et le caractère évident de l’outillage mental constitué par le traitement des régularités a progressivement disparu. Nous continuons cependant très souvent à employer le langage et les catégories d’une sociologie à prétention nomologique qui a perdu une bonne partie de l’assise formée de croyances qui la faisait exister. Les concepts à caractère général qu’utilisent les sciences sociales présentent encore un caractère monumental ou en surplomb qui enferme nos raisonnements dans des procédures d’agrégation de constats localisés ou d’extrapolation à partir d’échantillons bien formés.

19Dans un ouvrage récent, Bruno Latour entreprend de « réassembler le social » [33]. C’est la première fois que cet auteur, qui préfère ordinairement revendiquer son statut d’anthropologue ou de philosophe, se risque à proposer un traité de sociologie. Sous la bannière de Tarde et de Garfinkel (ce qui est contradictoire si l’on prend en compte la posture explicitement durkheimienne du second), il présente de manière très claire une sociologie d’ensemble, dont on ne tirera, de manière opportuniste, que les éléments qui peuvent être utiles à notre réflexion. L’auteur n’aborde pas explicitement la question de la généralisation. C’est l’étudiant fictif, convoqué dans un interlude destiné à introduire, afin de les réduire à néant, les objections fréquemment adressées à l’auteur, qui recherche, sur les recommandations de son directeur de thèse, un cadre pour y mettre ses données (« he wants a frame in which to put my data ») et une contribution utile à la généralisation des assertions (« he wants my case studies to lead to some useful generalizations »). B. Latour déplace le problème de la généralisation de manière originale, en stigmatisant au passage la routine scolaire qui consiste à accoupler une étude de cas à une visée généralisante. C’est désormais à l’acteur, ou plus exactement à l’acteur-réseau, dont l’ouvrage propose une présentation d’ensemble, que revient la charge de décider s’il est dans le micro ou le macro [34]. L’échelle n’est pas la conséquence du choix d’un parti descriptif ou interprétatif de la part de l’historien ou du sociologue, mais elle est la conséquence de la décision de l’acteur à propos de la dimension de son propre cadre d’expérience. B. Latour remarque à bon droit que le niveau macro n’est pas le produit de l’agrégation de niveaux inégalement micrologiques qui viendraient s’emboîter à la manière des poupées russes Matriochka, mais de l’existence d’un type particulier de connexions. Il reste évidemment à mettre à l’épreuve cette proposition pour que la sociologie qui en découle ne se réduise pas à une tautologie ou à une réplication du monde, mais il vaut la peine d’essayer.

20On ne risque guère de se tromper en affirmant que les formes les plus déconstructionnistes de la production intellectuelle sont derrière nous. Deux voies peuvent tenter les chercheurs : revenir à quelque chose qui serait de l’ordre de la fiction d’une science normale où l’activité des sciences historiques serait plus régulée qu’elle ne l’est aujourd’hui. L’anarchisme épistémologique n’a pas que des avantages, et l’incertitude chronique sur les fins disciplinaires peut avoir des effets contre-productifs. On pourrait rêver de reconstruire de grands modèles explicatifs ou interprétatifs, où plus de confort nous attendrait. Certains jeunes chercheurs peuvent développer quelque nostalgie à l’égard du passé récent de nos savoirs et être tentés par une sorte de retour à la macrosociologie de la structure, qui prend comme allant de soi notre capacité de produire des assertions à caractère général. On peut souhaiter une relève générationnelle plus imaginative, qui s’appuie sur les avancées du « tournant critique » des sciences sociales sans se contenter du surplace réflexif auquel il a trop souvent conduit. L’histoire particulière du développement de nos savoirs nous enseigne que l’on n’a rien à perdre à l’instabilité paradigmatique, puisque celle-ci est inséparable de leur régime propre de production, et que nous sommes en mesure aujourd’hui de reconfigurer nos disciplines en tirant un parti constructif de la réflexion décapante sur les jeux d’échelles [35], dans laquelle on a quelquefois eu tort de voir l’expression d’un relativisme fatigué. On peut ainsi nuancer la problématique d’un retour au macro comme produit d’un énième tournant : les tentatives récentes qui visent à réagencer les objets en tenant compte de la disparité des cadres de l’expérience ont tiré d’utiles leçons de la crise du point de vue nomologique et de celle des paradigmes fédérateurs, bien qu’il n’existe pas de ligne droite en sciences sociales.


Date de mise en ligne : 01/02/2007