Compte rendu

Octave Debary, La fin du Creusot ou l’art d’accommoder les restes. Restes d’une visite au musée, Paris, Éditions du CTHS, 2002,189 p.

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  • Braunstein, P.
(2005). Octave Debary, La fin du Creusot ou l’art d’accommoder les restes. Restes d’une visite au musée, Paris, Éditions du CTHS, 2002,189 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 60e année(6), XXX-XXX. https://shs.cairn.info/revue-annales-2005-6-page-XXX?lang=fr.

  • Braunstein, Philippe.
« Octave Debary, La fin du Creusot ou l’art d’accommoder les restes. Restes d’une visite au musée, Paris, Éditions du CTHS, 2002,189 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2005/6 60e année, 2005. p.XXX-XXX. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2005-6-page-XXX?lang=fr.

  • BRAUNSTEIN, Philippe,
2005. Octave Debary, La fin du Creusot ou l’art d’accommoder les restes. Restes d’une visite au musée, Paris, Éditions du CTHS, 2002,189 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2005/6 60e année, p.XXX-XXX. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2005-6-page-XXX?lang=fr.

1 L’archéologie industrielle est confrontée depuis quelques décennies d’existence à un débat d’autant plus vif que les restes de l’industrie sont plus récents : comment et à quel prix conserver le souvenir du travail disparu et les structures d’une usine déserte ? À défaut d’un recyclage (le « riuso » italien) qui donne au site une seconde vie, quel sacrifice collectif réclame l’entretien du passé industriel ? Comment concilier la mémoire historique de l’entreprise abolie et la conservation des traces dans le paysage contemporain ? En somme, quelle est l’échelle, quel est le secteur de la production qui, en dehors de la vision esthétique d’un grand œuvre technique, mérite qu’on en entretienne les « monuments » ?

2 On pouvait imaginer que Le Creusot, fleuron de l’industrie métallurgique française, « ville-usine » par excellence, deviendrait l’un des sites où l’archéologie industrielle imposerait le sauvetage programmé de structures fonctionnelles de production : effectivement, le vide laissé par la mort de Charles Schneider en 1960 a mis en pleine lumière l’héritage patrimonial d’un maître de forges dont le destin était, après quatre générations d’entrepreneurs, lié à l’histoire de la ville; mais ce ne sont pas les ateliers sidérurgiques, ce n’est pas la halle des grues et des locomotives, un des plus fameux exemples de l’audace architecturale du premier XIXe siècle, qui devinrent les enjeux de la conservation : ils demeurent aujourd’hui les témoins d’une entreprise défunte, réhabilités au cœur de la ville à l’ombre des enceintes du groupe Creusot-Loire. Non, c’est un lieu symbolique, le château de la Verrerie, résidence de la famille Schneider, qui a soudain ouvert un espace vide à l’utopie. C’est l’histoire d’un vide et des efforts faits pour lui donner un contenu que retrace avec acuité le livre d’Octave Debary consacré à la « fin du Creusot » et à l’histoire mouvementée du premier « écomusée » de France.

3 Lorsque, en 1970, le capital du groupe Schneider se désengage du territoire urbain, l’industrie « offre ses restes à la ville » et cette dernière décide de les conserver : le marteaupilon (21 m de haut), mis au point en 1841 par François Bourdon pour le forgeage de pièces immenses, devient monument historique et orne un des carrefours de la ville du Creusot. L’usine se défait aussi du château de la Verrerie, qui devient ainsi une propriété municipale intimidante, dont on décide aussitôt de faire un musée. Mais quel musée ?

4 L’enquête conduite par O. Debary auprès des protagonistes parisiens et creusotins des années 1970 analyse avec une cruauté distancée la fascination que l’espace réel et symbolique du château exerce sur des esprits convaincus que la révolution doit être muséale. Si la direction des Musées de France refuse catégoriquement de considérer qu’un musée puisse exister sans collections, Georges Henri Rivière, devenu conseiller permanent du Conseil international des musées (ICOM) jusqu’à sa mort en 1985, voit l’occasion de prolonger dans le domaine industriel le savoir et les méthodes ethnographiques et muséologiques jusque-là réservées au monde rural traditionnel, en insistant sur le fait que le musée s’organise sur un territoire; la notion d’écomusée, qui surgit alors, se construit à la fois sur l’espace et le temps et s’inscrit dans des objets. L’autorité intellectuelle dont jouit G. H. Rivière favorise, au moins dans les débuts, la prétention d’Hugues de Varine, son successeur à la tête de l’ICOM, à faire de l’écomusée naissant une arme révolutionnaire de développement culturel, dont les garants seraient les membres de la communauté urbaine : « le musée n’a pas de visiteurs, il a des habitants ». Quant à Marcel Évrard, premier directeur de l’écomusée, passionné par l’art contemporain autant et plus que par l’ethnologie, il considère que questionner le monde du travail dans son rapport à l’art rendra « visibles les choses invisibles » dont les objets industriels sont les révélateurs.

5 L’ouvrage retrace les étapes de cette étonnante entreprise dont l’ambition se définissait en se construisant et dont l’histoire est celle d’une lente déception collective. En effet, l’exposition permanente qui, à partir de 1974, décrit l’espace de la communauté urbaine à travers les âges, suspend, pour ne pas la raconter, l’histoire industrielle la plus récente et les conflits sociaux qu’il est, à vrai dire, difficile de présenter dans la résidence du patron. Malgré la bonne volonté de l’équipe dirigeante et la présence requise des Creusotins, anciens cadres et « authentiques ouvriers », une distance infranchissable s’est installée entre les membres actifs de l’entreprise et son objet, le monde du travail. L’enquête personnelle d’O. Debary fait apparaître une césure entre les acteurs interrogés, puisque les personnes mobilisées par la direction de l’écomusée, qui s’apparentent à la mouvance catholique issue de la JOC, participent volontiers à l’idée de « réparation » de l’histoire, alors que la plupart des membres de la CGT au Creusot sont protestants et refusent de cautionner le travail de l’écomusée, considéré comme un avatar culturel du paternalisme ambiant.

6 Cependant, la fortune internationale dont jouit l’écomusée, devenu « musée de l’Homme et de l’Industrie », tient à ce qu’il joue parfaitement le rôle d’un lieu de rencontre : les universitaires qui fréquentent le château de la Verrerie parviennent à faire reconnaître l’histoire de la production comme un élément essentiel de l’histoire générale et à faire inscrire au patrimoine mondial des sites-témoins du génie technique et de la culture industrielle. Colloques, publications, centre de formation et de recherche préfigurent la naissance du CILAC et la progressive distinction qui s’opère, après le départ d’Évrard et le dépôt de bilan de Creusot-Loire, entre l’espace du musée, où prospère un tourisme industriel, et l’académie Bourdon qui, reprenant le nom de l’inventeur du marteau-pilon, forte de ses archives (6 000 m linéaires de documents), propose une lecture de l’histoire à partir des objets techniques.

7 C’est enfin le retour des Schneider, les grands absents, dont le mobilier vient réinvestir l’espace du château; une importante exposition organisée au musée d’Orsay en 1995 propose le « modèle social » qu’ils auraient précocement mis en place : le paternalisme, enfin légitimé ? H. de Varine a commenté ce dénouement d’une action qu’il avait entreprise vingt-cinq ans plus tôt : « En 1995, on n’est plus dans la lutte des classes »; c’est une histoire dépassée qui s’expose, il fallait lui laisser du temps pour que « le souvenir du paternalisme soit regardé avec nostalgie ». Comme l’écrit O. Debary, « le destin de l’anti-musée est de devenir un musée, une fois sa révolution accomplie » : une révolution par l’objet, qui devait rendre aux habitants du Creusot leur dignité à condition qu’ils acceptent de faire partie des meubles. La mémoire ouvrière s’est refusée à ce compromis : « Les objets techniques fonctionnent, ils ne revendiquent rien. »

8 Les derniers chapitres du livre ont pour thème l’« économie des restes ». Il a fallu le temps d’une génération pour que l’écomusée devienne un musée comme les autres, que Le Creusot s’efforce de devenir une ville normale dans sa topographie et sa gestion publique, et qu’un ethnologue s’interroge sur l’étrange tentative de créer un « musée vivant » qui conjure l’histoire des rapports sociaux en se délivrant sur les objets de l’obligation de vérité. Jouant sur le mot « exposition », O. Debary compare les objets présentés sans défense, témoins silencieux d’une reconversion culturelle de l’histoire industrielle, aux enfants abandonnés confiés aux institutions charitables. Ses réflexions aiguës s’inscrivent sous le signe d’une anthropologie de l’oubli, inséparable de la notion de réparation; si, dans la lignée de Georges Bataille, O. Debary s’insurge contre l’oubli de l’histoire, c’est, comme il l’écrit, parce que « la charité patrimoniale assure un traitement égal à ce qui dans l’histoire ne l’est pas ». Des pratiques ouvrières, des luttes des travailleurs, des violences sociales, il ne reste qu’un théâtre silencieux : au château de la Verrerie, une sérigraphie intitulée « La Grève » ou un modèle réduit de machines que le visiteur peut mettre en marche. Peut-il en être autrement ?

9 Ainsi l’ouvrage d’un jeune ethnologue rend-il un bel hommage au travail de l’historien dont les matériaux massifs, obscurs et stratifiés sont aux antipodes de l’objet-témoin installé dans une vitrine pour la curiosité qu’il suscite ou le plaisir culturel qu’il provoque. O. Debary a placé en exergue de son livre la remarque de Jacques Rancière rappelant qu’une malheureuse homonymie, sous le terme d’histoire, « désigne d’un même nom l’expérience vécue, son récit fidèle, sa fiction menteuse et son explication savante ».

10 Ajoutons que le livre offre au lecteur un modèle rare d’écriture, à la fois érudite et poétique, c’est-à-dire créatrice, et qu’il est accompagné par un reportage photographique, une évocation des signes les plus quotidiens et les plus profonds du paysage creusotin par Gilles Saussier, dont la démarche généreuse avait ailleurs décrit le dénuement des paysans du Bangladesh. Les analyses que propose ce livre dense et sensible se situent au croisement de l’anthropologie de la décision politique et culturelle et d’une mémoire collective restituée; elles rendent justice à tous ceux qui sont venus confier souvenirs et commentaires à l’enquêteur venu d’ailleurs; elles se prolongent par une réflexion générale sur le temps et sur les lieux de mémoire et d’oubli; mais elles apportent aussi une contribution au débat évoqué plus haut sur le difficile entretien du patrimoine industriel lorsque sa fonction s’efface et que les acteurs disparaissent. Le Creusot est, de ce point de vue, un cas singulier, puisque la ville perpétue sans histoire sa fonction industrielle et conserve son patrimoine architectural du XIXe siècle; mais la puissante stature d’Eugène Schneider, ce Commandeur des temps modernes, a renvoyé dans ses salons les justes prétentions d’une archéologie monumentale du fer et de la fonte.

11 PHILIPPE BRAUNSTEIN


Date de mise en ligne : 01/12/2005