Jacques Voisenet, Bêtes et hommes dans le monde médiéval. Le bestiaire des clercs du Ve au XIIe siècle, Préface de Jacques Le Goff Turnhout, Brepols, 2000,535 p.
Page XXXII
Citer cet article
- POLO DE BEAULIEU, Marie Anne,
- Polo de Beaulieu, Marie Anne.
- Polo de Beaulieu, M.-A.
Citer cet article
- Polo de Beaulieu, M.-A.
- Polo de Beaulieu, Marie Anne.
- POLO DE BEAULIEU, Marie Anne,
Notes
-
[1]
Sources citées par MICHEL PASTOUREAU, « L’animal et l’historien au Moyen  ge », inJ. BERLIOZ et M. A. POLO DE BEAULIEU, L’animal exemplaire au Moyen  ge, Ve - XVe siècles, Rennes, PUR, 1999, pp. 13-26, ici p. 14. Les sources sont plus abondantes après le XIIe siècle.
-
[2]
DAN SPERBER, « Pourquoi les animaux parfaits, les hybrides et les monstres sont-ils bons à penser symboliquement ? », L’Homme, XV-2,1975, pp. 5-24.
1 La thèse de Jacques Voisenet s’inscrit dans la continuité de chercheurs tels que Robert Delort et Michel Pastoureau sur les relations entre les animaux et les hommes durant le millénaire médiéval. Toutes ces études ont confirmé que le monde animal n’est pas un épiphénomène de la société, mais constitue un révélateur efficace de « la vision du monde, de la société, de la religion et de la morale » de l’homme occidental d’un haut Moyen  ge étendu jusqu’au XIIe siècle. Familiers, domestiqués, exploités et consommés ou monstrueux, voire fantastiques, les animaux occupent une place importante dans la vie quotidienne aussi bien que dans l’imaginaire.
2 Mais l’auteur a heureusement sous-titré son ouvrage pour préciser que le corpus étudié ne lui permettait que d’atteindre une catégorie d’hommes du Moyen  ge, les clercs, principaux auteurs des sources utilisées : hagiographies, encyclopédies, traités théologiques, chroniques et histoires, lettres, poèmes religieux, exégèse biblique, pénitentiels et sermons. Tous ces textes, chacun à leur manière, offrent un système de classification des êtres de la Création, mettent en place un processus de symbolisation et de diabolisation croissantes du règne animal. Dans les Vitae et Passiones, plus particulièrement dépouillées, l’animal fait irruption par le prodige, le miracle et le songe. J. Voisenet s’attarde sur le couple récurrent de l’ermite et de l’animal sauvage.
3 La lecture attentive de ce discours clérical montre de quelle manière les clercs ont mis au point le modèle de l’animal miroir (ou double) de l’être humain, porteur des valeurs chrétiennes fondamentales (vice et vertu; damnation et salut, etc.). Mais, au-delà de cet encadrement idéologique opéré par les clercs, l’animal remplit une « fonction socialisante » évidente en aidant l’homme à comprendre et assimiler l’organisation sociale au travers de concepts binaires tels que autorité/soumission, sauvage/ domestiqué, organisation hiérarchique/solidarités horizontales; centre/périphérie. L’animal participe d’un ordre auquel l’homme est sommé de se soumettre. Le rôle de ce bestiaire essentiellement didactique revient à le placer au centre de la Création et à structurer le champ de son expérience et de son action. Mais l’auteur est conscient des limites de l’emprise cléricale sur les relations entre l’homme et l’animal dans les domaines de l’imaginaire, de la magie (philtres et onguents, pratiques divinatoires) et des masques animaliers arborés en période de carnaval.
4 Le livre est accompagné d’une bibliographie classée et fournie, d’un généreux index (qui aurait gagné en clarté à être subdivisé) et d’un cahier de quelques reproductions iconographiques. Une annexe reprend les problèmes théoriques posés par cette vaste étude : le choix du corpus, les problèmes de terminologie posés par les concepts de représentation et d’imaginaire et les difficultés à marier plusieurs méthodes (diachroniques, synchroniques et inductives-déductives). En outre, J. Voisenet annonce la préparation d’une traduction et d’un commentaire du Physiologus (Physiologus Bernensisdu IXe siècle accompagné de trente-trois miniatures), source essentielle reprise tout au long du Moyen  ge.
5 Cet ouvrage met en œuvre une immense matière essentiellement textuelle et savante : les images peintes et sculptées y ont peu de place, de même que les inscriptions, les proverbes, les jurons, les chansons, l’héraldique, l’anthroponymie et la toponymie [1]. Le choix de la période retenue place cette étude avant le choc intellectuel provoqué par la diffusion des traductions latines des écrits d’Aristote, qui évoquent une communauté des êtres vivants. À partir de ce courant aristotélitien conjugué à un courant paulinien, les penseurs scolastiques se sont interrogés sur la responsabilité morale des animaux, leur possibilité de suivre le calendrier liturgique et d’accéder au salut, etc. Nulle trace de ces préoccupations dans les écrits échelonnés du Ve au XIIe siècle, qui présentent une grande unité (celle de la koiné latine) malgré des variations régionales (notamment pour l’Irlande et la Germanie). On peut se demander si ces variations régionales n’auraient pas pu être affinées et si le personnage central du clerc n’aurait pu être « disséqué » en sous-catégories : moine, chanoine, clerc de cour, dont les capacités d’information et de diffusion et les objectifs ne sont pas identiques.
6 De plus, il semblerait que J. Voisenet ait une vision optimiste du succès de cette littérature cléricale : « Le clergé se sent le devoir d’éduquer le chrétien, tandis que celui-ci éprouve l’impérieux besoin d’être guidé, de se voir assigner des limites à sa vie quotidienne et morale » (p. 415). La réception de cette littérature est présentée comme un processus à sens unique, émanant d’une élite savante et dirigée vers des fidèles incultes et passifs. Cette conception (en partie due au manque criant de sources laïques) tourne le dos aux problématiques de l’anthropologie historique qui insistent sur l’élaboration de « figures de compromis », fruits de la rencontre de niveaux culturels différents.
7 Le travail de J. Voisenet a su éviter l’écueil du catalogue d’animaux – bien que sa première partie n’y échappe pas et utilise des catégories anachroniques comme celle de mammifère (pp. 62 et 88), mise au point au XVIIIe siècle, ou d’animal exotique – pour se concentrer sur la mentalité du clerc médiéval comprise grâce à sa conception du règne animal. En cela, il apporte une pierre importante à l’édification historique d’une connaissance des relations entre l’homme (ici le clerc) et la bête. On regrettera cependant que l’introduction ou les perspectives de recherche évoquées dans l’annexe finale ne tentent pas un rapprochement avec les études transdisciplinaires et transdocumentaires qui se sont multipliées ces dernières années dans ce domaine et qui aident à mieux comprendre « pourquoi l’animal est bon à penser symboliquement » pour reprendre l’expression de l’anthropologue Dan Sperber [2].
8 MARIE ANNE POLO DE BEAULIEU
Date de mise en ligne : 01/12/2003