Compte rendu

Rita Costa Gomes, The Making of a Court Society. Kings and Nobles in Late Medieval Portugal, Cambridge, Cambridge University Press, 2003,490 p.

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  • Rucquoi, A.
(2003). Rita Costa Gomes, The Making of a Court Society. Kings and Nobles in Late Medieval Portugal, Cambridge, Cambridge University Press, 2003,490 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 58e année(6), XX-XX. https://shs.cairn.info/revue-annales-2003-6-page-XX?lang=fr.

  • Rucquoi, Adeline.
« Rita Costa Gomes, The Making of a Court Society. Kings and Nobles in Late Medieval Portugal, Cambridge, Cambridge University Press, 2003,490 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/6 58e année, 2003. p.XX-XX. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2003-6-page-XX?lang=fr.

  • RUCQUOI, Adeline,
2003. Rita Costa Gomes, The Making of a Court Society. Kings and Nobles in Late Medieval Portugal, Cambridge, Cambridge University Press, 2003,490 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/6 58e année, p.XX-XX. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2003-6-page-XX?lang=fr.

1 La cour des rois de Portugal à la fin du Moyen  ge, ouvrage novateur, aborde un thème peu traité par les historiens de la péninsule Ibérique et l’auteur nous offre une étude qui dépasse de loin le simple cadre du Portugal à la fin du Moyen  ge.

2 S’appuyant sur les travaux pionniers de Norbert Elias, et maîtrisant la bibliographie relative au pouvoir, aux cérémonies et rituels, à la généalogie et à la prosopographie, R. Costa Gomes s’attache dans un premier chapitre à définir ce que l’on entend par « cour » au Moyen  ge. Notion à la fois sociale – la cour comme « maison » du roi ou entourage royal – et spatiale – qui renvoie alors au « palais » –, la cour est un concept ambigu qui participe du domaine public et privé. Après avoir passé en revue la cour de Charlemagne, celle d’Angleterre en 1135, de Castille en 1260, d’Aragon en 1350 et de Bourgogne en 1474, cours dont la complexité croissante des charges et des offices figure dans une série de tableaux, l’auteur rejoint en partie la définition que donnaient vers 1260 les Partidas castillanes et propose de caractériser la cour comme une structure sociale organisée autour de la présence physique du roi, centre à son tour d’une structure plus large qui unit le monarque à son royaume au travers d’un groupe de relations complexes, impliquant un système d’institutions qui matérialisent l’indispensable médiation du pouvoir (p. 34). L’analyse de la cour portugaise à partir du XIIe siècle met en relief l’importance de certains offices, comme ceux du maiordomus, de l’alferes, du chancelier et du reposteiro-mor, et l’apparition progressive de nombreux autres offices spécialisés entre le XIIIe et le XVe siècle. Un tableau résume l’organisation de la cour au XVe siècle (p. 48), au sein de laquelle les offices liés au « secret » et à l’écriture occupent une place prépondérante.

3 Mais la cour est avant tout une collectivité formée d’individus et de groupes spécifiques. Commençant par les premiers, R. Costa Gomes accorde une attention toute spéciale au rôle des femmes qui fréquentent la cour, que ce soit celle des rois ou des reines. Car si les chanceliers, les mordomos et bien d’autres offices de la maison du roi, de celle de la reine ou des infants, sont exercés par des hommes, de nombreuses femmes servent les reines comme camareiras, nourrices ou gouvernantes (aias), demoiselles ou dames d’honneur, et certaines jouissent d’une autonomie enviable. L’analyse de la noblesse, ensuite, montre qu’au cours des XIVe et XVe siècles, cent dix-huit familles environ ont joué un rôle à la cour portugaise, parmi lesquelles s’illustrent d’abord celles que forment les parents du roi, descendants de fils cadets ou d’enfants illégitimes des dynasties portugaise et castillane. Une trentaine de familles luso-castillanes semble avoir occupé en permanence de hautes charges de plus en plus diversifiées, notamment dans le domaine militaire, alors que quelque vingt-trois familles constituent une sorte de noblesse de service, et entrent fréquemment dans la clientèle des précédentes. Mais la cour accueille également des exilés castillans entre 1360 et 1380, des familles dont le lignage s’interrompt au XVe siècle ou encore des membres de la « nouvelle noblesse » qui gagnent parfois la confiance, la « privauté » du monarque. La tendance générale paraît être celle d’une « aristocratisation » qui donne au groupe sa cohérence et à laquelle participent les membres de la famille royale.

4 Les ecclésiastiques sont nombreux à la cour et, à l’étude détaillée des membres de la chapelle royale, en partie influencée par le modèle anglais, s’ajoute celle des prélats qui exercent des fonctions diverses, auxquelles les prédispose leur formation en droit. La cour accueille aussi d’innombrables officiers (trésoriers, reposteiros-mores, veedores da fazenda, contadores, écrivains, conseillers, juges, regedores, etc.) qui, dans l’ensemble, s’enrichissent au cours du XVe siècle, et que côtoient des marchands, des artisans spécialisés (tailleurs, chausseurs, selliers, joailliers, vétérinaires, peintres, ouvriers du bâtiment, épiciers, musiciens, monteiros, artisans du métal, etc.), des juifs et des musulmans. La cour est ainsi une société autonome, dynamique et spécifique.

5 Dans un troisième chapitre, R. Costa Gomes s’attache à la définition des mots qui indiquent les rapports entre les membres de la cour et le roi, et entre les membres eux-mêmes, au sein d’une hiérarchie et d’une interdépendance que matérialisent les notions de criado (éduqué à la cour), morador (permanent à la cour) et vassalo (lié personnellement au roi), et qui correspondent souvent à un type de rémunération : casamento, moradía, soldada, acostamiento. La patrimonialisation des offices, notable à la fin du Moyen  ge, entraîne la nomination de lieutenants et donc une séparation entre le détenteur de l’office et celui qui l’exerce effectivement, séparation dont le contrôle échappe souvent au roi. Parallèlement, la cour est le résultat d’une organisation et d’une dynamique spécifiques des rapports sociaux, dans lesquels les questions du patronage, du clientélisme, du rôle des largesses et des grâces royales – définies en particulier dans le Virtuosa Benfeitoria(c. 1420) – sont magistralement analysées. Au terme d’un bref coup d’œil aux autres cours, celles des infants et des reines, il apparaît que la criação et le service sont les mécanismes fondamentaux qui expliquent et le recrutement curial et la stabilité de sa physionomie sous chaque règne.

6 L’itinérance de la cour, qui suppose une organisation extrêmement complexe afin qu’elle se déroule dans les meilleures conditions possibles, est, pour l’auteur, une nécessité politique. Les rois de Portugal semblent avoir favorisé le centre de leur royaume, en particulier les villes de Lisbonne, Santarem, Evora et Coïmbre, et se sont fait construire ici et là, dans ou à côté des forteresses et des monastères, de véritables palais. De même, enfin, qu’il existe un « espace » de la cour, il existe un « temps » de la cour, fait d’usages, de cérémonies et de rituels qui contribuent à la construction de la royauté et symbolisent les liens qui unissent le souverain à ses prédécesseurs, à l’ordre naturel et social, et à son royaume. L’avènement au pouvoir, les obsèques du roi, les mariages et les baptêmes royaux, ainsi que l’organisation de la vie quotidienne et une série d’événements spécifiques tels que les entrées royales et la réunion des Cortes tendent, au travers des cérémonies auxquelles ils donnent lieu, à offrir l’image ordonnée d’un monde qui se conçoit comme un lien harmonieux entre le passé et le présent, entre le roi et le cosmos.

7 Cette étude de la cour comme organisme social et mode de vie, image idéale d’une société consommatrice qui isole progressivement le roi mais permet l’exercice de son pouvoir, est complétée par une longue bibliographie et un index des noms, des termes spécifiques, des thèmes et des lieux cités.

8 Avec ce livre, R. Costa Gomes offre à la fois une étude de la cour portugaise et un modèle pour l’étude des cours médiévales. Les critiques qui pourraient être faites portent sur certaines interprétations, ou sur des points de détails, et n’ôtent rien à l’immense qualité d’un ouvrage dans lequel l’analyse minutieuse des sources s’allie harmonieusement à une réflexion théorique solidement étayée. Il est difficile de refermer cette étude sans poser désormais un regard neuf sur le principe et les mécanismes des cours royales médiévales ou modernes.

9 ADELINE RUCQUOI


Date de mise en ligne : 01/12/2003