Yves SassierRoyauté et idéologie au Moyen Âge. Bas-Empire, monde franc, France ( IVe - XIIe siècle), Paris, Armand Colin, 2002,346 p.
- Par Régine Le Jan
Page VI
Citer cet article
- LE JAN, Régine,
- Le Jan, Régine.
- Le Jan, R.
Citer cet article
- Le Jan, R.
- Le Jan, Régine.
- LE JAN, Régine,
1 L’objet du livre est de « suivre le cheminement de la réflexion sur le pouvoir au sein du monde occidental » de l’Antiquité tardive jusqu’à la fin du XIIe siècle, en d’autres termes le discours sur le pouvoir, à travers une analyse précise de textes très divers, allant du traité théorique aux actes de la pratique en passant par des chroniques ou des textes hagiographiques. Yves Sassier met en lumière l’unité profonde d’une période où le christianisme triomphant impose, par l’intermédiaire des clercs qui ont le monopole de la culture écrite et de la production des idéologies politiques, la conception d’une humanité pécheresse marchant vers son salut et d’un pouvoir terrestre au service de la destinée chrétienne de l’homme. Une telle vision, issue de la réflexion patristique, impose une étroite collaboration entre puissance royale et puissance sacerdotale. Le livre suit donc les débats qu’ont suscités tout au long de la période les mêmes questions : celle de la place et du rôle assignés au prince dans la cité terrestre – intermédiaire entre Dieu et les hommes placé dans une position de « suréminence », donc d’irresponsabilité, par rapport aux autres hommes, ou homme parmi les autres, donc responsable devant d’autres hommes, qui pourraient être les prêtres; celle de la définition du bon roi, de sa fonction et des formes de son action. L’auteur suit un plan chronologique et répartit sa matière en quatre chapitres, réduisant progressivement son champ d’étude du monde romain au monde franc et du monde franc à la France issue du partage de Verdun de 843.
2 Dans le premier chapitre : « L’héritage idéologique de l’Antiquité », Y. Sassier situe l’enquête dans la Rome païenne, analysant le discours sur l’évolution au temps de l’empire chrétien au contact de la double tradition juive et chrétienne. Il met en avant l’importance de concepts clés comme ceux de justice et de loi.
3 Le deuxième chapitre traite de la royauté romano-barbare qui, devenue chrétienne, intègre et utilise la lex. Mais il s’agit surtout ici d’explorer la conception du pouvoir que se font les élites cléricales dans un contexte d’effondrement culturel sans précédent, sans doute surestimé, en s’interrogeant sur la question de la permanence de la double tradition impériale et chrétienne et sur celle de la relation triangulaire entre Dieu, le roi et le prêtre, à travers la tradition biblique.
4 Le troisième chapitre, consacré à la période carolingienne (« Les Carolingiens et l’enrichissement de l’idéologie royale »), montre comment l’apport d’Augustin, de Grégoire le Grand et d’Isidore de Séville, combiné à celui du pape Gélase, permet de définir une responsabilité spécifique du souverain envers son peuple. Le modèle du roi biblique, omniprésent aux premiers temps carolingiens et utilisé dans une perspective de sacralisation de la personne royale, débouche sur la définition de l’institution royale comme ministerium sous Louis le Pieux, puis sur la monarchie contractuelle après Coulaines. Il termine sur l’émergence du schéma des trois ordres à la fin du IXe siècle, dans le cadre de l’école d’Auxerre.
5 Le quatrième chapitre traite du modèle carolingien dans la tourmente (fin IXe -fin XIe siècle), période marquée par un recul sans précédent du pouvoir royal, un éparpillement de l’autorité publique et un processus de cloisonnement de la vie politique. Dans ce contexte, l’auteur recherche successivement ce que devient le rêve d’unité du monde chrétien, les places respectives de la royauté française et de l’Empire, l’image du pouvoir séculier offerte aux gouvernants, les représentations de la société que donnent les clercs à travers la trifonctionnalité et, enfin, les incidences de la doctrine grégorienne sur les fondements idéologiques du pouvoir monarchique. Les transformations économiques, sociales, politiques et culturelles du XIIe siècle se traduisent par une extraordinaire renaissance de la pensée politique au XIIIe siècle, liée à la redécouverte de la culture philosophique gréco-latine. Le dernier chapitre, « Le tournant du XIIe siècle (v. 1100-v. 1180) », analyse les prémisses de cette renaissance : les penseurs comme Jean de Salisbury, Hugues de Saint-Victor, Bernard de Clairvaux ou les canonistes de la seconde moitié du XIIe siècle débattent des relations entre les deux pouvoirs spirituel et temporel, les clercs au service du roi lui offrent de nouvelles armes mentales ou idéologiques, tandis que ceux qu’inquiètent le développement de la puissance royale plaident pour un usage modéré et contrôlé de celle-ci (Jean de Salisbury, Pierre le Chantre).
6 Dans cet ouvrage de référence, bien construit, la clarté de l’exposé se conjugue à la rigueur de la démonstration, dans un cadre chronologique où les principales césures (fin du IXe et fin du XIe siècle) sont bien marquées. Les pages sur Isidore de Séville, sur l’engendrement charnel et spirituel des rois, sur la réapparition du concept de res publica en relation avec le ministerium sous Louis le Pieux, sur le regnum et la corona, sur Jean de Salisbury, et d’autres encore, sont très bien venues. Quelques analyses auraient mérité d’être revues à la lumière des travaux récents des historiens allemands ou anglo-saxons, sur la conception du pouvoir de Grégoire de Tours ou la politique successorale de Louis le Pieux, entre autres. D’une manière plus générale, si l’auteur note justement au début du premier chapitre que la réflexion sur le pouvoir intègre toujours des pratiques qui sont en prise directe avec les structures concrètes d’une société, avec ses représentations, et qu’elle ne relève pas exclusivement ou nécessairement d’une pensée construite, on regrette qu’il n’ait pas exploré plus à fond ces pistes et soit resté trop prisonnier d’une approche théorique et juridique. La société qui produit les idéologies du pouvoir et qui projette sur la royauté ses représentations est évidemment dominée par les clercs et pétrie de culture biblique et patristique. Cependant, il est sans doute réducteur de ramener la production des idéologies aux élites cléricales, tant l’interpénétration du religieux et du profane est une donnée fondamentale au haut Moyen  ge. Une approche plus sociologique et plus anthropologique, mettant en avant l’unicité du groupe dirigeant dans les sociétés du haut Moyen  ge, aurait permis d’élargir l’analyse aux diverses formes de représentation du pouvoir à travers les mécanismes de l’échange auxquels participaient le roi et les élites. On aurait ainsi mieux dégagé la composante guerrière de la royauté du haut Moyen  ge et les mécanismes de la construction et de la légitimation du pouvoir des dominants par le biais du peuple en armes à l’époque franque, puis de la place éminente des guerriers dans l’ordonnancement trifonctionnel aux IXe - XIIe siècles. Les travaux récents sur la construction du récit, l’utilisation du passé et sur les rituels du pouvoir auraient sans doute pu enrichir la question des rapports entre idéologie, acteurs et pratiques du pouvoir. Les récits de cérémonies, de fêtes, de chasse, chez Grégoire de Tours comme chez Ermold le Noir et Raoul Glaber, ou encore les peintures des grandes bibles carolingiennes, expriment l’idéologie du pouvoir royal autant que le traité de Jonas d’Orléans sur le ministerium regale. On aurait également aimé que fût mise en valeur la notion de consensus, centrale dans les sources historiographiques dès la seconde moitié du VIIIe siècle, même si elle ne débouche que plus tard sur une théorie du consilium. On aurait pu de cette manière intégrer à l’analyse le développement des structures mémoriales et monastiques de l’empire franc, qui relèvent directement de l’idéologie ecclésiale carolingienne et expliquent largement la théorie monastique du pouvoir qui se développe en France aux Xeet XIe siècles. Ces quelques regrets n’enlèvent évidemment rien à la richesse et à l’intérêt du livre de Y. Sassier.
7 RÉGINE LE JAN
Date de mise en ligne : 01/12/2003