Article de revue

Pour en finir avec la réalité unilinéaire

Le parcours méthodologique de Andrew Abbott

Pages 549 à 565

Citer cet article


  • Fabiani, J.-L.
(2003). Pour en finir avec la réalité unilinéaire Le parcours méthodologique de Andrew Abbott. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 58e année(3), 549-565. https://shs.cairn.info/revue-annales-2003-3-page-549?lang=fr.

  • Fabiani, Jean-Louis.
« Pour en finir avec la réalité unilinéaire : Le parcours méthodologique de Andrew Abbott ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/3 58e année, 2003. p.549-565. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2003-3-page-549?lang=fr.

  • FABIANI, Jean-Louis,
2003. Pour en finir avec la réalité unilinéaire Le parcours méthodologique de Andrew Abbott. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2003/3 58e année, p.549-565. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2003-3-page-549?lang=fr.

Notes

  • [1]
    JACQUES REVEL, « Ressources narratives et connaissance historique », Enquête, 1,1995, pp. 43-70.
  • [2]
    FRANÇOIS SIMIAND, « Méthode historique et science sociale », Revue de synthèse historique, 1903, pp. 129-157. Ce texte a été réédité par Marina Cedronio, in F. SIMIAND, Méthode historique et sciences sociales, Paris, Les Éditions des archives contemporaines, 1987, pp. 113-169.
  • [3]
    Toutefois, ce paradigme n’a jamais régné sans partage. Le critère de la validation empirique, intenable stricto sensu dans les sciences historiques, a été assoupli ou détourné. On peut évoquer particulièrement la problématique de la recherche historique comme « jeu de questions » selon Marc Bloch ou l’approche indiciaire développée par Carlo Ginzburg.
  • [4]
    PIERRE BOURDIEU, La distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Les Éditions de Minuit, 1979.
  • [5]
    Voir en particulier JACQUES REVEL (éd.), Jeux d’échelles. La micro-analyse à l’expérience, Paris, Gallimard/Le Seuil, « Hautes Études », 1996.
  • [6]
    JEAN-CLAUDE PASSERON, Le raisonnement sociologique : l’espace non popperien du raisonnement naturel, Paris, Nathan, 1991.
  • [7]
    A. ABBOTT, Chaos..., op. cit., p. 28, comme la citation.
  • [8]
    Toutes les dichotomies qui organisent la philosophie et les sciences sociales peuvent être considérées comme des distinctions fractales : si une opposition est faite à l’intérieur d’un groupe de sociologues, on retrouvera cette opposition à l’intérieur de chaque sous-groupe.
  • [9]
    A. ABBOTT, Chaos..., op. cit., p. 8, n. 28.
  • [10]
    Dans l’éloge par ailleurs flatteur qu’il fait de Chaos of Disciplines en quatrième de couverture de l’ouvrage.
  • [11]
    JEAN-TOUSSAINT DESANTI, Philosophie, un rêve de flambeur. Variations philosophiques 2 (avec la collaboration de Dominique-Antoine Grisoni), Paris, Grasset, 1999.
  • [12]
    A. ABBOTT, Chaos..., op. cit., p. 231.
  • [13]
    Sur la distinction entre un espace logique et un espace historique des configurations de savoir, voir JEAN-LOUIS FABIANI, « Controverses scientifiques, controverses philosophiques », Enquête, 5,1997, pp. 11-34.
  • [14]
    La problématique de la construction de l’objet en sciences sociales fait souvent l’impasse sur les éléments historiques ou contextuels qui contribuent à lui donner une forme particulière, à le configurer en termes d’extension et de compréhension, et à l’articuler à d’autres classes ou systèmes d’objets.
  • [15]
    Dans Department and Discipline..., op. cit., p. X, A. Abbott fait le récit amusant des refus qu’il a subis de la part de l’American Journal of Sociology, dont il est aujourd’hui l’éditeur.
  • [16]
    JAMES COLEMAN, Foundations of Social Theory, Cambridge, Harvard University Press, 1994.
  • [17]
    A. ABBOTT, Time Matters..., op. cit., p. 13.
  • [18]
    HARRISON WHITE, Chains of Opportunity : System Models of Mobility in Organizations, Cambridge, Harvard University Press, 1970, et plus récemment, ID., Markets from Networks. Socioeconomics Models of Production, Princeton, Princeton University Press, 2001.
  • [19]
    EDWARD O. LAUMANN et DAVID KNOKE, The Organizational State, Madison, University of Wisconsin Press, 1987.
  • [20]
    PETER ABELL, The Syntax of Social Life, Oxford, Oxford University Press, 1987.
  • [21]
    JOHN F. PADGETT et CHRISTOFER K. ANSELL, « Robust Action and The Rise of the Medici, 1400-1434 », The American Journal of Sociology, 98-6,1993, pp. 1259-1319.
  • [22]
    A. ABBOTT, Department and Discipline..., op. cit., p. 225
  • [23]
    A. ABBOTT, Department and Discipline..., op. cit., p. 215. Abbott ajoute que le développement de cette imagerie a été favorisé par le renouvellement générationnel, les socio-logues qui n’ont pas été formés au langage des variables ayant définitivement quitté la scène.
  • [24]
    A. ABBOTT, Department and Discipline..., op. cit., p. 216.
  • [25]
    CHARLES WRIGHT MILLS, L’imagination sociologique, Paris, La Découverte, [1959] 1967.
  • [26]
    Ibid., p. 54.
  • [27]
    Pour un point de vue complémentaire sur les effets théoriques spécifiques qu’induit l’usage des statistiques en sciences sociales, on peut renvoyer à RANDALL COLLINS, « Statistics versus Words », Sociological Theory, San Francisco, Jossey-Bass, 1984, pp. 329-362.
  • [28]
    A. ABBOTT, Time Matters..., op. cit., p. 62.
  • [29]
    Sur ce retour en histoire, voir particulièrement JACQUES REVEL, « Retour sur l’événement. Un itinéraire sociographique », in J.-L. FABIANI (dir.), Le goût de l’enquête. Pour Jean-Claude Passeron, Paris, L’Harmattan, 2001, pp.97-118. Pour la sociologie, voir, en langue bulgare, JEAN-LOUIS FABIANI, Иcmopuя u coчuaьнu hayku: kБM eднa coцuoдozuя нa cekBeнuяma, Ha cьóumuemo u нa npoцeca »(« Histoire et sciences sociales. Vers une sociologie séquentielle, processuelle et événementielle ? »), in I. ZNEPOLSKI (éd.), Иcmopuя, paзaз, Иamem (Histoire, récit, mémoire), Sofia, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2001, pp.286 304.
  • [30]
    Les remarques qui suivent s’appuient essentiellement sur le chapitre 6, « From Causes to Events », de Time Matters..., op. cit.
  • [31]
    A. ABBOTT, The System of Professions..., op. cit., pp. 239-240.
  • [32]
    ID., Time Matters..., op. cit., p. 190.
  • [33]
    Ibid., pp. 202-204.
  • [34]
    Pour une présentation technique de la méthode, voir ANDREW ABBOTT, « The Order of Professionnalization », Work and Occupations, 18,1991, pp. 355-384.

1En règle générale, les problématiques du « retour au récit » dans les sciences sociales sont indissociables de la remise en question des grands modèles d’analyse aussi bien que du privilège accordé aux échelles macrologiques et au traitement quantitatif des données. La sociologie en offre un parfait exemple, où l’opposition entre quantitatif et qualitatif s’illustre particulièrement dans l’alternative entre démarche analytique et démarche narrative, qui structure aujourd’hui la plupart des interactions et des prises de position dans le monde professionnel. L’histoire, bien que les contraintes de l’exposition y assurent la plus grande part au mode narratif, a été également traversée par ces oppositions. Lorsqu’il étudie la question des ressources narratives dans la connaissance historique [1], particulièrement à propos du « retour du récit » diagnostiqué en 1979 par Lawrence Stone, Jacques Revel rappelle que le débat est aussi vieux que l’historiographie occidentale. Depuis les débuts de l’histoire grecque, « l’association entre une opération de connaissance et une forme a été constitutive du genre historique », fait-il remarquer. Le projet d’une histoire scientifique, tel que François Simiand, allant porter la parole durkheimienne sur les terres de l’histoire et de la géographie, l’a énoncé dans un texte célèbre [2], visait à disqualifier le mode d’exposition littéraire longtemps privilégié par la discipline aussi bien que sa dilection pour le singulier et l’événementiel. C’est seulement à la condition de construire rigoureusement des faits à partir d’une hypothèse, puis de procéder à une validation empirique de cette construction, que l’histoire peut prétendre satisfaire les critères de la scientificité [3]. L’indiscernabilité du mode narratif et de la réduction de l’histoire à sa composition événementielle constitue ici le principe de l’opposition entre science et littérature. Par là est construite une nouvelle scène, où s’opposent la construction analytique (portant en général sur des séries) et le récit (enté sur la singularité et l’événement).

2Cette scène a été dominante pour la production historiographique, particulièrement en France, pendant des décennies : elle a été largement reconfigurée depuis une vingtaine d’années, à mesure que les historiens, comme les anthropologues, ont réinterrogé leurs manières de faire et d’écrire à la faveur de l’ébranlement des certitudes structuralistes. En France, la sociologie, en tant que discipline, est restée très largement en dehors de ce questionnement, peut-être parce que la forme dominante de la pratique au cours des vingt dernières années a privilégié, sans grand souci de réflexivité, des modes d’analyse qui ressortissent à ce que l’on appelle technique mixte en histoire de l’art et qui associent, dans un cadre analytique structural, des modes narratifs de facture plutôt traditionnelle et des éléments formalisés à visée essentiellement illustrative : l’exemple le plus célèbre, parce que le plus réussi, est sans doute sous ce rapport La distinction de Pierre Bourdieu [4]. Le mode d’exposition de la sociologie du goût frappe en effet par la présence conjointe, mais relativement indépendante, d’un récit sociologique, de données d’enquête dont les conditions de production sont renvoyées en annexe, d’illustrations prélevées sur des corpus hétérogènes et d’extraits d’entretien : une bonne part du travail interprétatif est laissée au lecteur qui n’identifie pas nécessairement l’entrelacs narratif et analytique auquel il se voit confronté. L’épistémocentrisme très accusé de la sociologie française et le rappel lancinant au devoir de « vigilance épistémologique » n’ont pas supprimé un certain nombre de points aveugles : c’est, paradoxalement, de la discipline la moins réflexive et la plus explicitement narrative (l’histoire) que sont venues en France les questions les plus pertinentes sur les modes de production du savoir saisis dans leur relation à des formes d’exposition [5]. On laissera largement de côté, dans les remarques qui suivent, la question de l’usage que font les sciences historiques dans leur ensemble de la langue naturelle (et, partant, de la contrainte spécifique que font peser certaines formes narratives) lorsqu’elles développent des raisonnements à visée démonstrative [6] : le recours au raisonnement et à la langue naturels préforme le mode de constitution des données prélevées sur le cours historique du monde, comme Jean-Claude Passeron l’a abondamment montré. De cette façon, la division prise comme allant de soi entre quantitatif et qualitatif, entre analyse et récit, entre raisonnement et compte rendu peut faire l’objet d’un doute radical. Il n’en reste pas moins que la distinction a une très forte signification institutionnelle, en particulier dans la sociologie américaine, dans la mesure où elle définit une ligne de clivage très nette dans l’univers professionnel et qu’elle oppose des lieux, des trajectoires et des styles. C’est ce que Andrew Abbott désigne sous la notion de « methodological manifold [7] » (dépliant méthodologique), qui permet d’opposer un certain nombre de paires (quantitatif/qualitatif, positivisme/interprétation, analyse/récit, réalisme/ constructivisme, structure sociale/culture, niveau individuel/niveau émergent, savoir transcendant/savoir situé). Il souligne la dichotomie absolue que constitue l’opposition entre l’association du positivisme et de l’analyse, d’un côté, et celle du récit et de l’interprétation, de l’autre. Il ajoute que, pour la plupart des sociologues américains, le fait d’associer le positivisme et l’interprétation, ou l’analyse et le récit, apparaîtrait comme un véritable non-sens. Ceci vaut principalement pour le versant institutionnel de l’organisation des savoirs, c’est-à-dire le partage des tâches, l’identification aux lieux de formation (Columbia vs Chicago ou Berkeley par exemple) et la reconnaissance immédiate d’un style professionnel et d’une affiliation méthodologique. La théorie « fractale [8] » que propose Abbott pour rendre compte des oppositions théoriques et méthodologiques dans les sciences sociales permet de constater que ces divisions se reproduisent aussi à l’intérieur des camps : ainsi le marxisme peut-il développer en son sein des oppositions qui le structureront entre un savoir de type narratif (le développement du capitalisme comme un phénomène singulier) et un savoir de type analytique (qu’il s’agisse du positivisme quantitatif de Erik Olin Wright ou du marxisme revu à l’éclairage de la théorie du choix rationnel de John Roemer). Toujours est-il que le champ sociologique reste organisé majoritairement autour de la polarité que définissent le positivisme analytique et l’interprétation narrative. Un bon exemple, rapporté par l’auteur lui-même, concerne la réception de son article : « From Causes to Events. Notes on Narrative Positivism » qui, daté de 1991, constitue sous une forme remaniée, sans aucune référence au « positivisme narratif », le chapitre sixième de Time Matters. Ce texte a subi les assauts croisés des positivistes et des interprétativistes, tant il désignait un espace improbable dans la configuration disciplinaire établie [9].

Une vie méthodologique

3C’est cet espace que Abbott ne cesse de localiser depuis le début de ses travaux sur la sociologie historique de l’hôpital psychiatrique et sur les professions. La quête est à l’évidence inachevée, et l’homme plus intrépide que soucieux d’établir une théorie générale du positivisme interprétatif, oxymore qu’il manipule (on aurait envie de dire : comme il dégoupillerait une grenade) avec délectation dans le monde plutôt policé de la méthodologie sociologique. Time Matters permet de retracer un parcours méthodologique dont la constance impressionne aussi bien que la capacité de se mouvoir sur un terrain hautement polémique : Abbott est à l’aise dans la provocation et la controverse, et si Charles Tilly peut, avec une ironie bienveillante, comparer son ton à celui de Don Quichotte, de Cassandre ou de Vlad l’Empaleur [10], c’est parce que le sociologue de Chicago n’hésite jamais à prendre des risques et à braver les routines de la communauté professionnelle, en manifestant à chaque instant, à travers le haut niveau de ses compétences techniques dans le domaine de l’analyse et de l’interprétation, qu’il en est un membre éminent. Comme on le verra, ce genre de position n’est guère de nature à emporter l’adhésion immédiate ou à constituer une troupe de disciples : il n’y a pas d’école « abbottienne » de sociologie. C’est son style, mixte de grande culture humaniste et d’extrême rigueur analytique, qui lui assure une large reconnaissance, et aussi de puissantes inimitiés, car l’homme n’est guère porté à l’indulgence à l’égard de collègues à l’esprit moins vif ou, à tout le moins, plus soucieux de laisser reposer en paix les grandes traditions professionnelles et les savants qui en portent les couleurs, fussent-elles un peu défraîchies. C’est en joueur (en « flambeur », aurait pu dire Jean-Toussaint Desanti [11] ) que le sociologue de Chicago aborde la table des débats : la dimension ludique de l’activité sociologique ne lui échappe jamais, lorsqu’il évoque, à la fin de Chaos of Disciplines, le caractère « profondément excitant » des « coups méthodologiques » (methodological moves) que les sciences sociales jouent pour encercler leurs objets [12]. Émotion, plaisir et étonnement sont promis au chercheur qui, certes, œuvre dans un espace épistémologique non cumulatif, mais qui n’ignore ni la complexification ni le progrès des savoirs qu’il produit.

4Il vaut la peine de s’arrêter un instant sur l’autobiographie intellectuelle de Andrew Abbott, telle qu’elle nous est présentée dans le premier chapitre de Time Matters : la procédure est tout à fait inhabituelle dans un ouvrage de méthodologie, qu’elle éclaire d’un jour inédit. Le recours à l’autobiographie n’est pas la manifestation d’une coquetterie d’universitaire reconnu, mais exprime un impératif de méthode : faire surgir, comme le dit l’auteur, des thématiques à partir de l’histoire d’une volonté de science singulière et chronologiquement située, et non s’en tenir à une sorte de lieu théorético-méthodologique pur, un espace logique qui serait constitué en dehors du temps [13]. La question de la relation des thématiques avec l’histoire est en effet au cœur du plus récent de ses livres. On peut la saisir, au niveau « microcosmique », au sein d’une trajectoire individuelle, toujours justiciable d’un traitement à la fois sociologique et historique, aussi bien que peuvent l’être de grands agrégats. Pour rendre compte de la théorie et de la méthode en général, il faut faire appel au récit singulier, lequel a recours aux détails (le premier séminaire de Abbott à Rutgers fait l’objet d’une brève description), voire aux anecdotes (comment Fred Hicock, un ami de la famille, commença par prendre un mauvais virage pour se rendre chez les Abbott, mais arriva à l’heure par un tout autre chemin, en continuant de suivre à la lettre des instructions devenues caduques mais parfaitement efficaces dans un agencement spatial différent). Les micro-événements (small events) ont leur place dans l’histoire, non qu’ils indiquent de plus vastes phénomènes ou de plus complexes intrigues, mais parce que l’histoire complète nécessite l’ajustement et la mise en cohérence relative de ces subplots ou micro-intrigues. Si le chapitre introductif de Time Matters est aussi passionnant, c’est qu’il met en question la linéarité d’un cheminement intellectuel qui développerait dans le temps l’impeccabilité d’un sillon théorique. L’aboutissement du travail n’est jamais celui que l’on imaginait à l’origine : le chevauchement des thèmes de recherche menés de front, l’inscription dans la temporalité pédagogique et institutionnelle, et les impasses qui se révèlent à la dernière minute font l’ordinaire du sociologue, et ils ont des effets sur le mode de constitution des objets [14] aussi bien que sur leur éventuelle installation dans la durée épistémologique. Abbott, baby-boomer de l’ère du Spoutnik, a toujours voulu être un intellectuel et un savant, mais il s’est laissé le temps de déterminer quel objet de science constituerait le support de son investissement. Cette incertitude sur le choix de carrière cumule ses effets avec l’émergence régulière de dérivations qui conduisent à faire émerger de nouvelles questions pour donner à son parcours intellectuel un tour plutôt sinueux. L’histoire et la littérature l’attirent autant que l’algèbre. Si la sociologie l’emporte, il semble que ce soit du fait de son caractère disponible, ou du moins de sa plasticité. Le projet qu’il développe au cours des années 1970, à Chicago, présente donc naturellement une dimension historique de l’institution psychiatrique. Mais la thèse, qui mêle quatre fronts de recherche, est trop complexe pour faire l’objet d’une publication. Le doctorat devait néanmoins nourrir une bonne partie de la réflexion de Abbott, à la fois sur les professions et les formes de l’expertise, qui donnèrent lieu, en 1988, à la publication de The System of Professions : l’ouvrage a profondément renouvelé ce domaine de recherche et les questions relatives à la structure temporelle des objets sociaux. Chemin faisant, le sociologue est conduit à s’interroger sur les raisons pour lesquelles sa propre discipline évite ordinairement de prendre en considération un certain nombre de questions, comme celle de la séquence et de l’ordre (en particulier lorsqu’elle s’applique à des événements non récurrents). Ne trouvant pas de véritables réponses auprès de ses collègues sociologues et historiens, et ne rencontrant de leur part qu’incompréhension [15] ou amusement, Abbott se tourne vers d’autres savoirs (parfois techniques) ou disciplines, qui vont de la théorie littéraire à la biométrie, de Roland Barthes à Phipps Arabie, psychométricien de l’université d’Illinois. Il ne cesse de bricoler des outils méthodologiques susceptibles de s’ajuster aux objets qu’il traite. Le souci qu’il manifeste pour le passé n’est pas compris de ses collègues sociologues, comme en témoigne le jugement sans appel de James Coleman, l’illustre auteur de Foundations of Social Theory[16], à propos de son travail sur les carrières des musiciens allemands de l’âge baroque : « Personne ne s’intéressera à ce que tu peux dire tant que tu écriras sur des musiciens allemands décédés [17]. » Abbott a donc fait l’expérience quotidienne de l’écart entre les préoccupations des sociologues et celle des historiens. C’est ce qui l’a poussé à se pencher non seulement sur la construction méthodique des objets de savoir, mais aussi sur les relations entre disciplines, envisagées simultanément de manière empirique (Department and Discipline est une contribution neuve à l’histoire de l’école de Chicago) et de manière théorique (Chaos of Disciplines offre une conceptualisation originale de la structuration disciplinaire). Caractéristique de la démarche de Abbott est l’intrication entre le questionnement théorique, l’essai empirique de nouvelles formes de traitement des données appliquées à des objets séquentiels et la réflexion sur l’histoire de la sociologie comme discipline universitaire. On ne trouvera pas chez lui de grande théorie, registre absent de son horizon de recherche, alors même que l’ensemble de l’œuvre confronte les opérations les plus ordinaires du travail empirique avec les constructions théoriques. Time Matters est un bon exemple du style de travail de Abbott. Alors qu’il avait pensé à l’origine écrire un livre « théorique » sur la question du statut du temps et des analyses dont il est l’objet dans les sciences sociales, qui aurait eu pour titre Time and Social Structure, il publie une collection d’essais, à haute teneur méthodologique, qui ont fait l’objet d’une première élaboration ou publication des années 1985 à 1999. La caractéristique commune de ces diverses pièces est d’avoir suscité de vives discussions ou conduit à des réorientations de l’auteur, notamment à l’abandon d’un certain nombre de pistes. Un tel choix n’a de sens que s’il appelle une mise en perspective et une présentation critique qui établissent avec la plus grande clarté le caractère non linéaire de la démarche méthodologique en sociologie. La fréquence des références à des micro-événements survenus dans la vie de l’auteur est aussi de nature à nous rendre sensible le caractère processuel de l’élaboration méthodologique : elle peut être localisée dans l’espace de la dispute notionnelle ou de la confrontation des paradigmes, mais est surtout indissociable des interactions de l’auteur avec le monde social en général, dans lequel on inclut les conversations téléphoniques avec les collègues autant que des occasions de penser rarement évoquées dans l’exposition des méthodes ou des théories (une promenade le long de la côte, en Norvège, un monologue intérieur sous la douche matinale ou la lecture de romans). Les quelques pages autobiographiques qui ouvrent Time Matters sont extraordinaires si on les compare aux tristes produits qui se rangent, particulièrement en France, sous la vague rubrique d’auto ou de socio-analyse, qui ne traduisent le plus souvent que la complaisance envers soi ou l’idée fort naïve selon laquelle une vie peut être rectiligne et s’expliquer par le recours à un principe générateur et par l’ancrage décisif dans un monde social natal. La vie méthodologique de Abbott ne peut se comprendre que si on la traite comme une succession d’événements de dimensions très diverses, sans qu’il soit besoin de se donner une théorie de l’engendrement structural des pratiques : Abbott se situe dans une filiation explicitement interactionniste, à ceci près que l’interaction est désormais pensée à partir d’une méthodologie séquentielle.

Malaise avec les variables ?

5Au terme de Department and Discipline, Abbott s’interroge sur l’avenir des méthodes en sciences sociales : l’analyse de causalité, fondée sur l’examen des relations de dépendance entre variables lui semble à la fois routinisée, réfractaire à l’imagination sociologique et porteuse d’illusions sur les modes de structuration du social. La « révolution des variables », qui avait caractérisé la sociologie une soixantaine d’années plus tôt, a fait l’objet d’une série de mésinterprétations qui ont conduit à réifier l’analyse causale et à en produire une version « réaliste » d’autant plus convaincante qu’elle manifestait, sans autre forme de justification, le caractère « scientifique » de la sociologie ainsi produite. Il est vrai que le paradigme des variables entendues comme entités fixes, lequel prend comme allant de soi le fait que le monde social corresponde parfaitement au découpage que le choix des variables institue, a été mis en question de manières multiples au cours du dernier quart de siècle : les critiques d’une sociologie réductionniste y ont vu les limites d’une procédure dont l’effet principal est la décontextualisation de l’action et l’historicité des formes d’interaction. Mais on aurait tort de réduire la critique de ce paradigme à une offensive des sociologies du récit à caractère postmoderne. L’essentiel s’est peut-être passé ailleurs : le développement, sur le front le plus avancé de la discipline (mais sans doute pas le plus bruyant), de méthodologies susceptibles de conserver dans l’analyse la dimension contextuelle, à la fois spatiale et temporelle, des unités prélevées sur le cours historique du monde. On peut évoquer à ce propos l’analyse de réseaux, notamment celle qu’a développée Harrison White [18], mais aussi les travaux de Edward O. Laumann et de David Knoke sur les organisations [19] ou enfin ceux de Peter Abell, auteur de The Syntax of Social Life en 1987 [20], lequel a particulièrement développé le modèle des jeux en réseaux (games in networks). L’exemple d’analyse le plus familier aux historiens dans ce domaine de recherche est probablement l’article de John F. Padgett et Christofer K. Ansell sur la constitution du parti des Médicis à Florence au cours de la Renaissance, et qui utilise la constitution de réseaux de parenté, mais aussi économiques et politiques pour asseoir un pouvoir et mener des actions indépendantes des coalitions existantes qui se forment en dessous de lui [21].

6Les travaux empiriques de Abbott s’inscrivent délibérément dans la reconnaissance du fait qu’il est impossible de produire des analyses synchroniques. Tout examen doit se fonder sur la recherche de séquences, qui apparaissent dans le monde social sous l’aspect de lignages (lineage), dont les différentes manières de se nouer entre eux produisent des faits sociaux toujours historiquement situés. L’exemple le plus simple reste celui de l’école de Chicago, étudiée comme un processus et non comme une entité socio-épistémologique. Les faits sociaux ne doivent plus être traités comme des choses, mais des procès. Derrière l’apparente continuité historique d’une institution comme l’American Journal of Sociology, se jouent des refabrications constantes. « N’importe quel type de réarrangement est possible [22] », souligne Abbott : le jeu de ces réarrangements est l’objet central de la sociologie historique, comme en témoigne la disqualification progressive de ce qui avait fait la dynamique même des débuts de l’école de Chicago, c’est-à-dire l’arrimage fort de la sociologie au réformisme social et à l’implication directe dans les enjeux de gestion de la cité. La préoccupation pour la reconnaissance de la dimension séquentielle du fait social implique le caractère « indexical » de tout objet sociologique, conséquence de sa situation localisée. Convient-il alors de rejeter toute forme de délocalisation de l’objet ? Le processus d’extraction des faits sociaux hors de leur contexte d’émergence ne commence pas avec l’institutionnalisation de la sociologie, même si, aux États-Unis, les prétentions de cette discipline à la scientificité ont fait un usage intensif d’une problématique de l’objet comme expression d’un système de relations entre des variables. Une telle approche est contemporaine de la statistique sociale, et le progrès des techniques de dénombrement a scandé l’histoire de la décontextualisation des faits sociaux. L’essentiel de l’opération de typologisation dans les sciences sociales a été développé à partir de la construction de variables « typifiantes », si l’on peut dire. L’attention portée, depuis le tournant du siècle dernier, aux problèmes suscités par les corrélations entre variables a été l’un des moteurs de la démarcation entre la sociologie comme activité scientifique et d’autres formes de constitution de l’information sur les questions de société, que les surveys (enquêtes sociales), nées dans le milieu caritatif, avaient largement développées mais sans aucun souci de théorisation ou de modélisation. Leur ambition était de rendre compte d’un terrain en le traitant dans un espace de contextualité qui était aussi celui de l’action sociale correctrice ou réparatrice que la réalisation de l’enquête permettrait d’entreprendre.

7Le rêve nomologique des sciences sociales s’est pour une bonne part constitué à partir de l’espace dessiné par les corrélations entre variables, dans la mesure où il bénéficiait des espoirs de la possible généralisation des constats sur les données (condition de la production de lois universelles) et de l’effet de rupture avec les assertions ordinaires sur le monde social que permettait le recours au langage des variables. Abbott montre clairement que le développement, dans les années 1960, d’une véritable « imagerie causale [23] » à travers l’enseignement standardisé des méthodes de corrélation, de régression et d’analyse factorielle a produit un véritable « paradigme », au sens de Kuhn, associant des formes de transmission pédagogique et la constitution d’un cadrage technique très contraignant de l’investigation : les sociologues ont en effet tiré de l’enseignement méthodologique qu’ils ont reçu (et partant d’un ensemble clos de techniques de traitement des données) une représentation du monde social entièrement construite à partir des relations entre des variables, au point d’exclure comme ne pouvant faire l’objet de science tous les faits sociaux qui n’entraient pas dans le cadre de la causalité linéaire. Aussi Abbott a-t-il été amené à développer, dès le milieu des années 1980, la notion de réalité linéaire générale (general linear reality, ou GLR) qui permet de subsumer l’ensemble de la production sociologique centrée autour d’une démarche analytique.

8L’illusion de l’existence réelle d’un monde social constitué par un système de relations entre des variables est l’aboutissement d’un processus de décontextualisation dont on peut dire qu’il a été indissociable d’un processus équivalent d’autonomisation de la méthodologie par rapport à la théorie : celle-ci est largement passée inaperçue aussi longtemps que s’est maintenu l’accord, à vrai dire fort peu spécifié, de la théorie structuro-fonctionnaliste de Parsons et des analyses de matériaux empiriques en termes de variables. Lorsque l’analyse causale a prétendu incarner l’intégralité de la réalité sociale, elle a, selon Abbott, coupé tout lien avec la pensée théorique [24] : on pourrait dire, en d’autres termes, que l’arsenal méthodologique a occupé tout l’espace de la théorie et rendu impossibles les allers et retours entre le terrain et la théorie, qui constituent le nerf de l’argumentation sociologique. Le résultat est constatable par tous les membres de la discipline : la sociologie, aujourd’hui divisée en sous-spécialités largement déconnectées entre elles, renvoie le plus souvent à des pratiques « routinisées ». Ce grand écart conduit Abbott à estimer que le paradigme des variables est aujourd’hui épuisé et qu’il a définitivement perdu sa capacité d’orienter les ambitions du savoir sociologique. On ne peut manquer de penser à ce que Charles Wright Mills écrivait, à la fin des années 1950, au sujet de la vacuité de certaines méthodologies dont la sophistication apparente ne cache pas l’incapacité de rendre compte du monde social [25]. Mills parlait à ce propos de l’ingénuité formelle et vide (formal and empty ingenuity) de ces méthodologies et voyait dans l’empirisme abstrait de la sociologie américaine dominante une « confusion entre l’objet et la méthode [26] ». La différence entre Mills et Abbott est que le premier voit dans la dérive formaliste une sorte de danger inhérent à la démarche sociologique standardisée en général, alors que le second attribue le problème au tarissement progressif d’un paradigme qui a été fécond pendant une longue partie de l’histoire de la sociologie à prétention scientifique. En outre, Mills écrit au moment où triomphent les méthodes en termes de variables, alors que Abbott a assisté à leur déclin. Il existe cependant une préoccupation commune aux deux auteurs : la nécessité d’un moteur propre de la recherche sociologique qui ne puisse être réduit à l’application de procédures techniques, quel que soit leur degré de raffinement (l’imagination chez l’un, le fun ou l’excitement chez l’autre). À travers la différence des lexiques générationnels, on peut déceler la même idée : il n’est pas de productivité sociologique sans interrogation permanente sur les conséquences négatives de l’application de méthodologies qui se sont progressivement autonomisées par rapport aux impératifs qu’enveloppe le projet de rendre compte de manière originale et roborative du monde social tel qu’il existe dans sa double dimension spatiale et temporelle.

Le déclin de la réalité linéaire générale

9L’autonomisation méthodologique a approfondi la division entre deux manières de satisfaire aux exigences du métier de sociologue. D’un côté, les empiristes quantitativistes ont acquis une position dominante dans les grandes revues socio-logiques : ils représentent la profession dans ce qu’elle a de plus institutionnel et, peut-être, de plus routinier. D’un autre côté, les théoriciens, souvent associés à des démarches qualitatives et aussi quelquefois, il est triste mais nécessaire de l’évoquer, à aucune démarche empirique, ont développé, à travers des revues alternatives, des espaces de discussion sans intersection avec les formes dominantes de l’exercice disciplinaire. La « théorie » s’est ainsi peu à peu affranchie de toute contrainte, et un certain nombre de ses produits s’apparentent désormais à la philosophie sociale, à la littérature idéologique ou au recyclage pompeux et vain de la philosophie déconstructionniste ou de la théorie littéraire. Ni la recherche empirique ni la théorie n’ont plus véritablement de prise l’une sur l’autre, et elles se développent de manière inflationniste dans un monde de production largement dérégulé. On peut penser que la référence à l’ennui que suscite la pratique ordinaire de la sociologie, souvent évoquée par Abbott, est liée à ce grand écart. C’est en tout cas ce qui le conduit à fournir une explication convaincante de l’obstacle épistémologique que constitue désormais la « réalité linéaire générale », soubassement théorique des pratiques empiriques dominantes [27]. Il convient aujourd’hui de dépasser cette théorie générale implicite, dans la mesure où ses présupposés interdisent de poser un certain nombre de questions aujourd’hui essentielles pour les sociologues.

10Que faut-il entendre par « réalité linéaire générale » ? Il s’agit de la transposition, dans l’ordre des représentations de la société, d’un modèle mathématique de transformation linéaire qui rend certaines variables dépendantes de variables antécédentes, sans toutefois postuler quoi que ce soit sur la causalité. Abbott montre que, si l’on veut utiliser ce modèle à des fins de représentation de la société, il faut cartographier la vie sociale en termes d’algèbre linéaire. Ceci suppose que le monde social soit exclusivement composé d’entités fixes (les unités d’analyse) pourvues d’attributs (les variables). Ces derniers interagissent, pour produire des effets mesurables comme attributs des entités fixes. Il faut remarquer que la signification causale d’un attribut ne peut pas dépendre de la localisation de l’entité fixe dans un contexte spécifique, puisque la transformation linéaire est identique dans l’ensemble de l’espace des attributs considéré. En effet, l’ordre des choses n’a aucune importance dans ce modèle : les attributs qui ont le plus de pouvoir causal sont identiques à eux-mêmes à tout moment. De même, le passé d’une variable ne peut avoir d’effet sur son futur, dans la mesure où la séquence historique est également annulée par l’usage du modèle linéaire. La linéarité présuppose le caractère monotone de la relation de cause à effet (un attribut causal donné produit le même effet à travers le temps), puisque la transformation linéaire ne change pas, aussi bien que son univocité (un attribut donné a un – et un seul – effet sur un autre attribut). Le modèle suppose que l’ordre des choses n’a pas d’influence sur la manière dont elles se révèlent (turn out). Un certain nombre de méthodes quantitatives échappe toutefois partiellement à la contrainte de linéarité : il existe, au moins sous forme d’esquisse, des modèles alternatifs. Le premier, démographique, se passe de la contrainte que constituent les entités fixes, puisque celles-ci peuvent apparaître, disparaître, fusionner ou se diviser. Le deuxième est le modèle séquentiel, qui rejette à peu près tous les postulats du modèle linéaire en affirmant que le monde social est fait d’entités fluctuantes, et accorde un rôle central aux effets d’ordre et de séquence. La monotonie de la relation causale y disparaît : un événement mineur peut avoir de vastes conséquences en fonction de sa position dans l’histoire (story) considérée. Ce modèle, si l’on comprend bien le sociologue de Chicago, est encore très largement à construire. Le troisième modèle est au contraire parfaitement disponible, puisqu’il s’agit de l’analyse de réseaux. Bien que ce type d’approche repose sur l’existence d’entités fixes, il permet de rendre compte de contingences synchroniques que le modèle linéaire ne laisse pas apparaître.

11Abbott remarque que ces postulats contredisent violemment ceux des grandes traditions théoriques de la sociologie. Pour l’interactionnisme, il n’y a rien dans le monde social qui s’apparente à des entités fixes, puisque la signification d’une occurrence dépend de sa localisation (au sein d’une interaction, d’une biographie ou d’une séquence d’événements). Quant aux traditions marxienne et weberienne, elles approchent la question de la causalité en termes d’histoires au sein desquelles les attributs interagissent de façon singulière. Il est vrai que Marx (sinon l’ensemble de ses disciples) aussi bien que Weber ont régulièrement rejeté toute forme de causalité sociale linéaire. La déconnexion entre la théorie et les méthodes est donc inscrite dans la mise à l’écart de l’historicité et de la dimension séquentielle qui caractérisent les objets des sciences sociales lorsqu’ils sont soumis à une approche théorique, quelle qu’elle soit. On aboutit ainsi à deux modes de construction de l’objet : le premier est le produit de l’assimilation de l’ensemble des interactions sociales à un modèle linéaire qui exclut en son principe la possibilité d’une causalité inscrite dans la temporalité. La méthodologie relative au traitement des données l’emporte sur toute autre considération et impose la réification, produite par l’algébrisation, du monde social; le second mode de construction, d’ordre théorétique, respecte l’historicité, la temporalisation et la spatialisation des objets sociaux, mais ne parvient pas à construire de modèle pour les histoires et les récits qu’il considère comme les objets pertinents. La théorie et la narrativité se trouvent indissolublement liées, pour le meilleur (le respect du caractère séquentiel et non linéaire des objets sociaux) et pour le pire (l’incapacité d’échapper aux contraintes du récit et d’atteindre à un espace de corroboration que permet seulement le recours à des méthodes quantitatives). Devant cette situation, on peut avoir trois types de réaction :

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  • la coexistence de ces deux approches du monde social est jugée possible. C’est, au fond, la situation qui prévaut actuellement dans le monde universitaire où cohabitent quantitativistes et qualitativistes. La séparation peut aussi advenir au cours d’une trajectoire biographique singulière. On rencontre fréquemment des individus qui, après avoir établi leur réputation sur une approche quantifiée des faits sociaux, y renoncent au profit d’approches de sociologie compréhensive, voire d’épistémologie déconnectée de l’enquête, qui conviennent peut-être mieux aux capacités de l’âge mûr, à moins que ce ne soit à ses plaisirs et à sa vanité;
  • l’une des deux démarches seulement est possible. Il importe alors de lutter contre l’ennemi, en montrant soit que le modèle linéaire s’appuie sur une algébrisation du monde fondée, en fait, sur des naïvetés pré-scientifiques, soit, à l’inverse, que les approches interprétatives ou historiques ne se distinguent en rien du récit ordinaire, voire de la fiction;
  • il convient de s’appuyer sur les critiques du modèle linéaire pour proposer de nouvelles méthodologies sociologiques qui prennent en compte la non-linéarité des objets sociaux mais ne se contentent pas d’en rester aux ressources traditionnelles de la mise en récit. C’est la position que défend Abbott.

13On pourra objecter à l’infatigable sociologue de Chicago que, pour l’instant, il n’a pas apporté de véritable modèle alternatif qui permettrait de traiter de toutes sortes d’objets séquentiels avec des outils quantifiés. En dépit de quelques tentatives dans ce domaine (au demeurant fort stimulantes), force est de constater que la frontière entre positivistes et narrativistes n’en est pas atténuée, et que la position inédite que Abbott entend occuper dans l’espace des sciences sociales n’est pas encore acquise. Il semble que son travail soit une entreprise de mobilisation des énergies et une activité de « lanceur d’alerte » plutôt que la fabrication d’une socio-logie du troisième type. Dans ce cas, on peut se demander si le processus d’autonomisation de la méthodologie, que Abbott décrit avec beaucoup de pertinence, ne serait pas, au fond, inscrit dans une volonté de science au moins contemporaine de la sociologie durkheimienne, qui vise à construire les faits sociaux dans un autre langage, celui des variables, pour éviter de traiter le monde social sous une forme tautologique, car l’extraction des faits par rapport à leur contexte d’émergence est aussi une condition de leur traitement, et les décisions que peuvent amener à prendre les tenants d’une approche séquentielle, lorsqu’il s’agit de définir des ordres pertinents ou des événements significatifs, sont susceptibles de présenter un caractère aussi arbitraire que les décisions qu’impose l’usage d’un modèle linéaire d’analyse du monde social. Après tout, le savoir scientifique n’est jamais autre chose qu’un réductionnisme qui a réussi. Si l’on souscrit à ce point de vue, on peut mettre en question la notion d’épuisement du paradigme des variables. Si l’on est conséquent avec soi-même, on doit admettre que les déficiences de ce paradigme datent également de son apparition originelle, et que les premières tentatives d’explication causale par le recours à un modèle linéaire étaient aussi fautives que leurs versions actuelles routinisées.

14Plus forte encore est l’objection selon laquelle le projet d’une analyse séquentielle quantifiée est inaccessible étant donné le statut épistémologique particulier des sciences sociales (encore que Abbott ne semble guère sensible au thème de la spécificité des « sciences de la culture » ou des « sciences historiques »). La question peut d’ailleurs être formulée autrement qu’en termes de statut du savoir. En privilégiant les entités fixes et les régularités des relations entre variables, les sociologues n’ignoraient pas qu’ils renonçaient à reconstituer l’intégralité de l’expérience historique à partir de laquelle on peut saisir les faits sociaux. Peut-on résister aux contraintes que constitue l’indexicalité des objets de la sociologie ou de l’histoire, sans le coup de force fécond que constitue l’assignation à la linéarité ? Peut-on imaginer à grande échelle une modélisation qui respecterait toutes les spécificités de la nature interprétative de nos disciplines ? Pour se défendre des objections liées au caractère processuel et singulier des objets sociaux tels que nous pouvons les saisir à travers l’expérience historique, Abbott en appelle, de manière à vrai dire assez surprenante pour un sociologue français, à la figure de Roland Barthes, considéré à la fois comme un grand interprétativiste et un « formalisateur ardent [28] ». Il se réfère en fait à S/Z, ce qui paraît plutôt éloigné de la problématique de l’analyse séquentielle. En dépit de ce qu’affirme Abbott, il paraît plutôt difficile de faire dériver l’entreprise de formalisation de l’événement de la théorie littéraire. C’est plutôt le double intérêt du sociologue pour la littérature et l’approche quantitative qui a donné lieu à une hybridation, laquelle, si elle est loin d’avoir porté tous ses fruits, désigne sans doute aujourd’hui l’espace d’innovation sociologique le plus prometteur.

L’événement fondateur

15Nul doute que la démarche de Abbott ne s’inscrive dans un mouvement plus vaste de « retour à l’événement [29] » dans les sciences sociales contemporaines [30]. L’analyse de l’événement a préoccupé Abbott dès le début de sa carrière. Une occurrence donnée est susceptible de significations diverses et peut relever de différents événements [31]. Aucune théorie n’existe qui prescrive la manière d’assembler des occurrences en événements. C’est ce qui explique la difficulté de la sociologie séquentielle à traiter du monde contemporain et la dilection qu’elle manifeste pour l’histoire, souvent la plus éloignée. Dans le présent, nous ne nous accordons ni sur la signification ni sur l’importance des événements. Leur émergence paraît être néanmoins une alternative sociologique aux problématiques de la causalité linéaire. On peut faire remonter cette préoccupation à Robert Park, pour qui la description l’emportait sur l’analyse causale et qui instituait la narration en principal instrument de la description. C’est ainsi que les tentatives pour établir l’« histoire naturelle » d’un objet social, caractéristiques de l’école de Chicago, imputent l’acquisition d’habitudes ou d’attitudes à l’effet d’une construction graduelle qui s’effectue à travers la succession des événements. À la différence de la sociologie interactionniste, plus tardive, l’école de Chicago met le procès au cœur de ses préoccupations analytiques. La dimension narrative de l’histoire est incontestable, mais, selon Abbott, elle ne doit pas conduire à la confusion. La complexité des significations qu’enveloppe un procès ou un événement, et la nécessité subséquente de recourir à des procédures narratives ne signifient nullement que l’objet processuel ne soit pas formalisable. La narrativité est ici entendue seulement dans le sens où la sociologie exige d’approcher son objet à partir d’une démarche processuelle et de le saisir sous forme d’histoires : mais une telle exigence n’implique aucunement une autolimitation à des modes littéraires ou herméneutiques d’identification, de traitement et de compte rendu de l’objet. Ainsi s’expliquent les incompréhensions évoquées plus haut à propos de la notion provocatrice de « positivisme narratif » : plusieurs lectures n’ont vu qu’une provocation gratuite en cet alliage paradoxal, alors que Abbott n’a cessé de préciser ce qu’il entendait par story comme objet sociologique. À l’origine, sa recherche envisageait trois propriétés principales qui caractérisaient, selon lui, l’histoire comme élément premier de l’analyse [32], et qui présupposent la cohérence logique de l’histoire. L’enchaînement constitue la première propriété : une étape en suit une autre à travers un lien narratif. Il s’agit de l’analogue narratif de la causalité. La deuxième est l’ordre qui caractérise la succession des événements. La troisième est la convergence; elle conduit une séquence sociale à une forme stable, autorisant le recours à des méthodes non narratives. Par la suite, Abbott s’est surtout intéressé à la question de la recherche d’un ordre type ou caractéristique des événements. En regard de P. Abell, qui a sans doute poussé plus loin la démarche formelle mais a simplifié l’événement en renonçant à prendre en compte la possibilité de significations multiples ou de chevauchements entre événements, Abbott est resté fidèle à son projet d’origine : tenter de produire des instruments de mesure de l’événement, en commençant par la définition de ses critères d’émergence (par rapport à ce qu’on pourrait appeler un non-événement). Il lui fallut donc affronter la multiplicité des structures d’intrigue aussi bien que les limites des méthodes actuellement disponibles pour traiter cet objet. Une bonne partie d’entre elles, qu’il s’agisse des séries temporelles ou de l’analyse markovienne de données séquentielles, ne sont que des adaptations ou des prolongements de l’analyse de variables et ne répondent donc pas véritablement aux attentes théorético-méthodologiques exprimées par Abbott. Si la théorie des jeux échappe pour une part aux présupposés causalistes de l’analyse par variables et qu’elle accorde une place à la dimension séquentielle des jeux, elle ne s’apparente pas pour autant à une approche processuelle du monde social. Les outils spécifiques que propose Abbott à ce point de son travail ne permettent pas encore de disposer d’un arsenal méthodologique complet. À l’heure actuelle, l’aspect le plus intéressant de la proposition est ce qui est défini comme « catégorisation empirique [33] ». Celle-ci n’est pas associée à un corpus théorique préexistant, comme la théorie du choix rationnel, mais se fonde sur une méthodologie flexible qui a d’emblée une visée descriptive, et qui s’appuie le plus souvent sur des séquences unilinéaires, dont Abbott a distingué deux types. La première s’applique à des processus par étapes (stage process) comme la professionnalisation, qui peuvent être traités par des approches en termes d’échelonnage unidimensionnel, dans la mesure où la séquence événementielle est unique [34]. La seconde est plus complexe : elle est désignée sous le terme de carrière (career) et concerne la répétition des événements : il s’agit, à l’aide de techniques empruntées au séquençage de l’ADN, de rendre compte des mécanismes de transformation d’une séquence en une autre. Un événement peut être ainsi recombiné en un ensemble complexe de relations entre variables, ce qui permet de faire le pont entre les méthodologies antérieures et la préoccupation « narrative » de Abbott. Il en ressort que ses tentatives intéressantes ne constituent pas une méthodologie d’ensemble susceptible d’être appliquée de manière usuelle, d’où le succès de l’analyse par variables, mais un certain nombre de coups isolés dont l’objectif principal semble être une sensibilisation de la communauté des sociologues à l’urgence qu’il y a de prendre en compte la spécificité des séquences d’événements dans le monde social.

16On comprend donc aisément le scepticisme d’une bonne partie des socio-logues devant les propositions de Abbott, même lorsqu’ils partagent son intérêt pour l’histoire et pensent qu’il n’y a pas a priori d’objet rétif à la formalisation. Les objections qui lui ont été adressées portent principalement sur le fait que la critique de l’analyse fondée sur les relations entre variables avait déjà été menée par les divers pourfendeurs de la mesure dans les sciences sociales. Ces critiques n’ont guère de valeur car, si les remarques de Abbott sur les pratiques dominantes de la sociologie quantitative ne sont pas entièrement nouvelles, il n’en reste pas moins que lui-même n’a jamais complètement rompu avec le main stream ni développé de stratégie de rupture radicale à la manière de l’ethno-méthodologie. On peut toutefois lui objecter l’absence d’alternative véritable à la pratique dominante dans sa proposition. Si l’on s’en tient à la démarche qui lui est propre, on peut s’étonner du fait que, dans Time Matters, la prospective méthodologique ait plus de place que l’expérimentation et que ses trois autres livres, au demeurant excellents, ne constituent pas de véritables applications de son programme séquentiel et processuel. Aussi la critique du modèle standard est-elle constamment plus convaincante que l’alternative proposée, tout simplement parce que celle-ci apparaît encore comme principalement programmatique. Si Abbott avait réalisé une grande monographie sur un objet processuel où il ait mis en œuvre ses méthodes, plus de lecteurs, en particulier dans le cercle des qualitativistes, auraient pu être convaincus. Une autre limitation de la proposition réside dans l’importance donnée aux objets historiques par rapport aux objets ordinaires du sociologue. Il est vrai que l’approche d’événements passés, à propos desquels s’établit au moins l’accord sur le fait qu’ils se sont produits dans un ordre particulier, fait l’objet d’un accord relatif : mais le sociologue le plus convaincu de l’importance de sa relation avec l’histoire aura toujours du mal à admettre qu’il doit se défaire de l’objectif d’analyse du présent au motif que le consensus ne règne pas sur le sens à donner aux événements, et même sur leur simple caractérisation comme tels.

17Andrew Abbott ne nous a pas encore fourni l’ontologie alternative du monde social que semble impliquer sa critique obstinée de la philosophie implicite de la sociologie analytique. On hésite toujours, à la lecture de son travail, sur la véritable cible de son action : s’agit-il vraiment de changer de paradigme, comme le laissent entendre les critiques radicales que The System of Professions adresse à la sociologie des professions ou que Chaos of Disciplines lance à l’histoire des configurations de savoir et des partages disciplinaires ? Ou, au contraire, s’agit-il seulement d’un aggiornamento qui permet à la sociologie d’avoir meilleure mine en un moment où elle doute de ses capacités ? La lecture des travaux de Abbott ne permet pas de trancher aisément. Lui plaide ouvertement, particulièrement dans Department and Discipline, pour un retour à l’esprit de la grande époque de l’école de Chicago. Les qualitativistes ont souvent mal compris une référence qui ne semble pas pertinente pour la sociologie à base quantitative que continue de pratiquer Abbott. C’est pourtant sur ce point que son entreprise, en dépit de ses limites objectives, est fascinante : elle repose sur le pari que la séparation radicale entre analyse et interprétation peut être mise en question. Le constat récurrent de la division de la sociologie en spécialités ou en micro-champs théoriques conduit à s’interroger sur les effets négatifs de la fragmentation de la discipline. Si les subdivisions croissantes ont le mérite d’inviter toujours de plus en plus de monde au banquet des sciences sociales, elles nous éloignent chaque jour un peu plus d’une ambition fondatrice qui consiste à viser une théorie et une méthodologie unifiées pour l’ensemble du monde social. Par la profondeur de sa vision et la multiplicité de ses cultures analytique et interprétative, Abbott est aujourd’hui l’un des sociologues les plus qualifiés pour fournir une philosophie des sciences sociales à ambition intégratrice. Saluons son effort et, autant que faire se peut, accompagnons-le un moment sur sa trajectoire séquentielle et processuelle.


Date de mise en ligne : 01/06/2003