Compte rendu

L. M. Cullen, The Brandy Trade under the Ancien Régime. Regional Specialisation in the CharenteCambridge, Cambridge University Press, 1998, XVII-284 p.

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  • Lachiver, M.
(2002). L. M. Cullen, The Brandy Trade under the Ancien Régime. Regional Specialisation in the CharenteCambridge, Cambridge University Press, 1998, XVII-284 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 57e année(5), XV-XV. https://shs.cairn.info/revue-annales-2002-5-page-XV?lang=fr.

  • Lachiver, Marcel.
« L. M. Cullen, The Brandy Trade under the Ancien Régime. Regional Specialisation in the CharenteCambridge, Cambridge University Press, 1998, XVII-284 p. ». Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2002/5 57e année, 2002. p.XV-XV. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-annales-2002-5-page-XV?lang=fr.

  • LACHIVER, Marcel,
2002. L. M. Cullen, The Brandy Trade under the Ancien Régime. Regional Specialisation in the CharenteCambridge, Cambridge University Press, 1998, XVII-284 p. Annales. Histoire, Sciences Sociales, 2002/5 57e année, p.XV-XV. URL : https://shs.cairn.info/revue-annales-2002-5-page-XV?lang=fr.

1 D’un strict point de vue économique, l’alcool, l’eau-de-vie obtenue par distillation du vin, n’apparaît qu’au XVIe siècle avec les premiers alambics capables de se distinguer des cornues des alchimistes. On parle d’eau ardente à Bordeaux en 1513 mais, à part quelques mentions de ventes par La Rochelle en 1549 et en 1571, ce n’est qu’au X VI Ie siècle que le commerce international des eaux-de-vie de vin prend un certain essor. Si l’on possède une mention de commerce dans la Baltique en 1562, il faut attendre 1625 pour voir six cents barriques d’eau-de-vie (1 200 hectolitres environ) passer par le Sund.

2 Vers 1650, l’eau-de-vie de vin (le brandy des Anglais) est capable de rivaliser avec le whiskey puisque les ventes se font jusqu’en Écosse. Mais, pendant tout le XVIIe siècle, et pour toutes les provinces situées sur la façade atlantique, au sud de la Loire, la distillation n’est qu’un moyen d’écouler des excédents de vin, et on ne peut encore parler de consommation régulière d’alcool. Ce n’est qu’après 1700 que la vigne est cultivée pour produire des vins à eaux-de-vie. Le commerce maritime fait alors une part belle à cette consommation et, au XVIIIe siècle, le marin hollandais est imbibé d’alcool alors que les officiers continuent à boire du vin.

3 Au cours de ce siècle, l’eau-de-vie est massivement exportée vers la Hollande, le Royaume-Uni et l’Irlande, puis vers les colonies. À l’intérieur, vendue par les épiciers, l’eau-de-vie alimente largement Paris, où la bonne société prend goût aux produits plus délicats expédiés par route de la région de Cognac (la petite ville d’Aigre se spécialiste vite dans ce commerce terrestre). Mais la consommation de l’eaudevie est extrêmement fluctuante en fonction des prix qui varient eux-mêmes dans une proportion de un à six. En effet, les prix dépendent d’abord du volume de la production viticole et de la qualité des vendanges; en outre, n’oublions pas que l’alcool, au contraire du vin, peut se stocker pendant de longues années et acquérir ainsi une finesse qui se paie. Mais, surtout, la demande varie aussi en fonction de l’économie céréalière des régions de consommation. Quand les grains manquent en Angleterre, la production de whiskey s’effondre et la demande en eau-de-vie augmente. Il faut aussi compter avec le rhum des colonies américaines qui perturbe le marché des eauxdevie françaises.

4 Il faut distinguer entre les qualités. L’eaudevie dont parle L. M. Cullen, c’est notre cognac obtenu par un mélange des produits de première et de seconde distillation, et qui titre de 46° à 58°. À la troisième distillation, on obtient l’esprit de vin, très fort, 77° environ, qui, au besoin, sert à rectifier, c’est-à-dire à enrichir, l’eau-de-vie. L’Anglais aime le cognac fort (62-64°) et de qualité, au besoin vieilli, alors que le Hollandais se contente d’une eaudevie plus faible et de moindre qualité. Au XVIIIe siècle, chaque marchand a son alcoomètre qui ne donne pas le même titre au produit obtenu. On utilise ainsi les alcoomètres de Heath, de Tessa, de Cartier (le plus courant). Ce n’est qu’avec Gay-Lussac, dans la première moitié du X I Xe siècle, qu’on est capable de mesurer correctement, sur une échelle centésimale, la force d’une eau-de-vie. Sa qualité dépend aussi du cépage qui a produit le vin.

5 Dès les années 1720, la folle blanche l’emporte en Aunis et en Saintonge et domine jusqu’à la crise phylloxérique de la fin du XIXe siècle; on sait qu’aujourd’hui elle a pratiquement disparu, remplacée par l’ugni blanche. Dès le XVI I Ie siècle aussi, on distingue des régions de production aux aptitudes plus ou moins appréciées. On ne parle de cognac que dans les régions de grande et de petite Champagne, proches de Cognac (en gros, entre Cognac et Barbezieux), et on oppose cette petite région aux borderies et surtout aux fins bois et aux bons bois. L’eau-de-vie produite dans les régions proches de la mer ne porte jamais le nom de cognac. À partir des années 1760, il faut compter aussi sur la concurrence de l’armagnac, produit à partir du même cépage de folle blanche, et expédié directement par Bayonne. En revanche, les vins rouges de Bordeaux, du moins les vins de médiocre qualité, et les vins du Languedoc ne donnent que des eaux-de-vie courantes.

6 Fluctuant, le commerce de l’eau-de-vie n’est pas un commerce concentré. Le port de La Rochelle, prédominant au XVIIe siècle, s’efface ensuite devant le port de Tonnay-Charente situé au débouché du bassin fluvial qui concentre les apports de milliers de petits producteurs et de centaines de distillateurs et de marchands. Mais il arrive que Bordeaux tienne une large place dans ce commerce car le port est plus régulièrement visité par des bateaux étrangers qui viennent embarquer des vins de qualité.

7 À Cognac, à Jarnac, à Bordeaux, quelques dizaines de négociants font le marché. À l’origine, ce sont surtout des huguenots qui ont tissé des liens avec des parents partis s’installer, après 1685, en Angleterre, en Hollande ou en Irlande. De grands noms, toujours connus, animent ce marché; ce sont déjà les Augier, les Ranson, les Delamain, les Martell (leur plaque tournante se situe dans les îles anglo-normandes), les Hennessy. Réussites et échecs se succèdent, les faillites ne sont pas rares, comme celle de Martell en 1726; mais la famille rebondit dans les années 1750-1760, en association avec les Lallemand, pour s’opposer au clan Hennessy-Saule-Delamain. Pour le bien des affaires, par le jeu des relations familiales et géographiques, catholiques et protestants savent s’unir et renforcer leurs alliances par des mariages mixtes. C’est ainsi que se fabriquent de belles réussites sociales, visibles dans la construction de maisons magnifiques, dans la recherche des honneurs et du pouvoir. Un Otard (qui se considérera comme un O’Tard, noble d’origine écossaise), secrétaire de la loge maçonnique de Cognac, reste maire de cette ville de 1804 à 1824.

8 Chacun pousse ses pions et fonde ses maisons, surtout dans le domaine britannique. Vers 1760, Martell, qui domine le marché anglais, a des clients à Londres, Bristol, Leeds, Ipswich, Colchester et Dublin. Quand la guerre ralentit le commerce régulier entre les nations belligérantes, c’est le trafic de contre-bande qui prend le relais et qui assure de beaux bénéfices. Les seules années difficiles sont 1776-1783, à cause de l’insurrection des colonies américaines. Ces difficultés n’empêchent pas Martell de triompher en 1788 en mariant sa fille à un Beyerman de Bordeaux, ce qui lui assure un solide soutien financier en 1795, ni une Marthe-Henriette Martell d’épouser un James Hennessy. Dans le domaine du cognac, les phénomènes de concentration ne sont pas nouveaux.

9 Voilà donc un livre vivant, bourré d’informations, sans équivalent en français. Mais il est dommage que l’auteur ne montre pas assez de rigueur. Sans cesse, il revient sur les mêmes faits, sur les mêmes idées, ce qui donne un aspect brouillon à l’exposé. Il manipule chiffres, pourcentages, histoires de familles, sans éprouver le besoin de dresser des tableaux et d’établir des courbes (si ce n’est celle des exportations d’eau-de-vie par La Rochelle, à destination de l’Angleterre). On aurait aimé, même d’une façon fragmentaire, des courbes de prix, des tableaux généalogiques montrant les alliances économiques et matrimoniales entre les dynasties de négociants. On a parfois l’impression de fiches mises bout à bout, de redites inutiles, d’analyses successives, année après année, sans que des tendances bien marquées n’apparaissent. C’est dommage pour ce livre qui, cependant, apporte un éclairage nouveau sur un aspect peu connu de l’économie française.

10 MARCEL LACHIVER


Date de mise en ligne : 01/10/2002