Mariage et sexualité au Moyen Âge. Accord ou crise ?, Colloque international de Conques, Paris, Presses Universitaires de Paris-Sorbonne, 2000,365 p.
- Par Didier Lett
Page IV
Citer cet article
- LETT, Didier,
- Lett, Didier.
- Lett, D.
Citer cet article
- Lett, D.
- Lett, Didier.
- LETT, Didier,
1 Les actes du colloque réuni à Conques du 15 au 18 octobre 1998 sont divisés en trois thèmes : « Sexualité et mariages des temps païens » (six articles), « La christianisation de la sexualité et du mariage » (huit articles) et « La méfiance envers la sexualité et la remise en question du mariage chrétien » (sept articles).
2 Le premier groupe de contributions permet de mettre en valeur certaines spécificités de l’union pré-chrétienne. La polygamie est répandue, l’endogamie courante : il faut attendre le « moment carolingien » pour que les Francs saliques oublient leurs cousines (Jean-Pierre Poly). Dans les sociétés germaniques ou scandinaves (encore au XIIIe siècle), le consentement des conjoints est inexistant et les remariages sont fréquents, non seulement à cause de la forte mortalité mais également parce que le divorce s’obtient aisément (Jenny Jochens). Enfin, comme c’est le cas chez les Francs, l’honorabilité d’une jeune fille se mesure encore peu à son état de vierge lorsqu’elle se présente sur le marché matrimonial (Nira Gradowicz-Pancer).
3 Ce panorama des divers aspects du mariage dans le monde pré-chrétien permet au lecteur de mieux saisir les « territoires » que l’Église médiévale s’efforce de conquérir, comment s’est opéré le passage de l’endogamie à l’exogamie, de l’hypergamie à l’hypogamie et de la proximité à l’éloignement (Martin Aurell). Dès les premiers temps du christianisme, l’accent est mis sur l’analogie de l’union des époux avec celle du Christ et de son Église (Juan de Churruca). Dès lors, cette alliance doit être totale, se réaliser corps et âme, ce qui incite les canonistes à décréter que ce qui rend le mariage parfait (perfectum) et donc absolument indissoluble, c’est la copula carnalis (Philippe Toxé). Pour obtenir la rupture de l’union entre Philippe Auguste et la princesse danoise Ingeborg, l’entourage du Capétien a compris qu’il fallait insister sur la non-consommation du mariage (John W. Baldwin). Les relations sexuelles dans le mariage deviennent donc le symbole d’une union spirituelle. Le « sexe-symbole » se perçoit dans les textes et les images de l’époque carolingienne relatifs au sacre des rois qui insistent sur les parties génitales du souverain et sur sa semence pour montrer que la cérémonie engendre une descendance royale (Dominique Alibert), dans la relative fréquence du thème de la nudité et de l’ivresse de Noé (Jean-Paul Deremble) et dans la relation étroite qu’entretiennent, à la fin du Moyen  ge, sexe et blasphème, à la fois parce que les injures sont très souvent à caractère sexuel et parce que le blasphémateur est perçu comme ayant une sexualité déréglée, animale, déshumanisée (Corinne Leveleux). Parce que le mariage chrétien est considéré comme un acte spirituel, l’Église, pourtant si prompte à montrer l’infériorité de la femme, a pu, au sein de la vaste offensive menée en faveur du consentement mutuel des époux, prôner la parité entre l’homme et la femme. Les préambules des chartes du bas Languedoc, avant 1100, soulignent l’é galité des époux, l’unité charnelle et le désir commun de procréer (Élisabeth Magnou-Nortier).
4 La lecture d’un groupe d’articles portant sur le mariage pré-chrétien et d’un autre sur les apports du christianisme permet au lecteur, paradoxalement, de saisir la grande continuité de certaines pratiques matrimoniales, et ce d’autant plus que deux contributions sont centrées sur des espaces frontières entre paganisme et christianisme, souvent délaissés par l’historiographie française (d’où la question sur la pertinence du plan d’ensemble de l’ouvrage). Ainsi, on observe presque partout un mariage en trois temps : accords des familles, fiançailles et noces ; des Wisigoths (petitio, desponsatio et traditio), non évoqués ici, à la Florence du XVe siècle (Charles de la Roncière reprenant Christiane Klapisch-Zuber) en passant par la Scandinavie médiévale (Jenny Jochens et Jean-Marie Maillefer). Partout également, l’union est toujours très ritualisée car au centre de l’immuable reproduction sociale : poignée de mains, « bière des fiançailles », prise de la fiancée sur les genoux, libations à Odin ou Freyja (en plein XIIIe siècle), « bain de la mariée » purificateur la veille de son mariage (Scandinavie, XIe - XIIIe siècle), rites d’accompagnements des jeunes mariés dans leur lit, etc. Il a fallu du temps pour que paroles, objets et gestes échangés lors des rituels nuptiaux se christianisent, très tardivement on le sait dans les villes italiennes de la fin du Moyen  ge, à Venise (Élisabeth Crouzet-Pavan) plus tôt qu’à Florence.
5 Parler du mariage et de la sexualité à partir de gisements documentaires presque exclusivement masculins, c’est avant tout tenir un discours sur la femme. Épiée, traquée, enlevée, violée, parfois martyrisée, elle est au centre de la cérémonie (païenne ou chrétienne), la « reine d’un jour ».
6 Mais, figée, immobile, passive, muselée, elle occupe le centre d’un cercle tracé par les hommes. Cette acceptation de la domination masculine doit être apprise et intégrée dès l’enfance. Les quelques conseils adressés aux filles dans les traités de pédagogie rappellent inlassablement qu’il faut veiller sur elles et les « garder » (selon la parole de l’Ecclésiastique). Dans celui du dominicain Vincent de Beauvais, rédigé vers 1247-1250 (le De Eruditione filiorum nobilium), trois chapitres, sur les dix consacrés aux filles, sont en relation directe avec le mariage : « comment marier la jeune fille », « comment l’instruire de l’é tat conjugal » et « l’é tat de veuve » (Paulette L’Hermitte-Leclercq). Dès lors, les hommes peuvent gérer totalement l’échange des femmes, qui circulent comme des marchandises. En Scandinavie, le festning (l’engagement) s’opère selon les mêmes procédures qu’un acte commercial : on achète une épouse comme on se procure une terre ou comme on acquiert un bateau (Jenny Jochens). En Norvège, une passivité non acceptée s’avère fatale pour l’avenir de la jeune femme : si elle refuse le mariage arrangé pour elle, elle peut être déshéritée. Les documents, en effet, nous « montrent davantage des filles qu’on marie que des filles qui se marient » (Martin Aurell).
7 Paradoxalement, c’est au sein du couple, dans cette union qu’elle n’a pas choisie, que la femme apparaît comme la plus « libre » de ses mouvements. En bas Languedoc, elle peut gérer, avec son époux, le patrimoine, qu’il soit paternel ou maternel.
8 Elle entre parfois en résistance tenace contre les hommes, telle Emma de Blois dans la seconde moitié du Xe siècle qui rompt le mariage contracté avec Guillaume de Poitiers à cause de l’adultère de ce dernier (Élisabeth Carpentier) ou, telle Ingeborg qui, forte de l’appui pontifical, refusera toujours de retourner dans son pays, payant son obstination par vingt ans de séquestration. Ces exemples doivent nous inviter à reconsidérer l’idée d’une femme médiévale éternelle mineure, passant, le jour de ses noces, d’une dépendance à une autre. Cette possible rébellion fait peur aux hommes. Dans les fabliaux, l’homme s’épuise à contenter la femme lassata sed non satiata, car les théories médicales du temps considèrent que la semence virile est du sang purifié, et, par conséquent, que chaque émission est une perte de sang, une blessure (Claude Thomasset).
9 Dans ce riche recueil, on comprend mal le titre de la troisième partie puisque aucun article n’é voque une crise du mariage ou une méfiance à l’égard de la sexualité à une époque où, en cette fin du Moyen  ge, on a pu même aller jusqu’à évoquer un art érotique, et où le mariage, finalement, ne se porte pas si mal. On déplorera aussi une introduction peu engageante (Michel Rouche) et l’absence totale de notes dans l’article de Jenny Jochens, issu d’une conférence donnée en 1995, qui rend son utilisation extrêmement difficile.
10 Enfin, on ne comprend pas, dans un volume consacré à l’époque médiévale, la présence de la contribution de Jean-Noël Biraben, long commentaire du premier traité de sexologie édité en Occident par le médecin Nicolas de Venette (1633-1698). Finalement, l’ouvrage invite à s’interroger sur les continuités et les ruptures du mariage et de la sexualité dans la christianisation de l’Occident davantage que sur « accord ou crise ».
11 Didier LETT
Date de mise en ligne : 01/04/2001