Zeiten der Reinheit. Orte der Unzucht : Ehe und Sexualität in Basel während der frühen Neuzeit, Paderborn, Schöningh, 1999,330 p.
- Par Gérald Chaix
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1 Enceinte, c’est en vain que Barbel Esslisperg, employée comme servante chez le professeur de théologie Oswald Myconius, assigne, en 1541, devant le tribunal matrimonial de Bâle, l’étudiant en théologie Christof Rotach, en pension chez ce même Myconius. De façon très classique, elle veut ainsi l’obliger à tenir la promesse de mariage que, dit-elle, il lui a faite. Mais elle se heurte à forte résistance. Tout aussi classiquement, prêt à reconnaître qu’il a péché, Christof se défend en affirmant qu’il a été la victime d’une opération de séduction de la part d’une femme qui n’en est pas, à l’en croire, à son premier essai, suggérant même que son comportement l’apparente à une prostituée. Il est d’ailleurs soutenu par les différents témoins appelés à la rescousse, et notamment par la femme du professeur Myconius qui confirme l’innocence de Christof en même temps qu’elle fait de Barbel une véritable nouvelle Madeleine, prête, en signe de repentir, à élever toute seule cet enfant, fruit du péché. Ce à quoi la contraint finalement la fuite de Christof, certes reconnu non coupable mais apparemment peu soucieux de prendre à sa charge les frais d’éducation, comme l’y invite le tribunal.
2 C’est en se fondant sur les actes du tribunal matrimonial, mis en place en 1533 — au lendemain de l’introduction de la Réformation dans la cité (1529) — et composé de sept juges (deux ecclésiastiques et cinq laïcs, issus des deux conseils), que l’auteur entend écrire l’histoire du mariage et de la sexualité à Bâle à l’époque moderne. Quatre échantillons, s’é tendant chaque fois sur une période de cinq ans, ont été sélectionnés pour chaque demi-siècle : 1535-1539,1585-1589,1645-1649 et 1685-1689, afin de prendre en considération le processus de « confessionnalisation » observé par Heinz Schilling dans le cadre territorial et analysé ici dans le cadre urbain. Susanna Burghartz a par ailleurs étudié le discours qui sous-tend ces pratiques. Celui des humanistes, avec Érasme — et notamment le De interdicto esu carnium, publié à Bâle en 1522 — et Juan Luis Vivès ; celui des théologiens, avec Luther et Zwingli, mais aussi des réformateurs bâlois : Œcolampade, Stephan Stör, désireux par la même occasion de justifier son propre renoncement au célibat sacerdotal, et Heinrich Bullinger, dont deux textes nous sont parvenus sur le sujet, l’un, resté manuscrit, daté de 1527, et l’autre, maintes fois réédité, de 1540.
3 Chez les humanistes comme chez les réformateurs, on note une dévalorisation du célibat sacerdotal, voire, plus largement, de la chasteté consacrée. Pour Érasme, il ne s’agit encore que de relativiser des actes de piété tenus désormais pour secondaires. Pour Zwingli, en revanche, il s’agit d’une contrainte contraire à la nature humaine, puisqu’aussi bien c’est Dieu qui a créé l’homme et la femme, leur donnant pour mission de peupler l’univers. Partageant les vues des uns et des autres, Bullinger rejette le célibat sacerdotal pour exalter l’institution du mariage. Mais, à la différence de Luther, qui persiste à placer la sexualité — même conjugale — sous le signe du péché, Bullinger affirme que le mariage en est totalement affranchi : « Eeliche werck sind one sünd ».
4 Ainsi, dès l’ordonnance introduisant la Réformation, le 1er avril 1529, le concubinage des clercs est-il condamné tandis que ces derniers sont invités à régulariser leur situation en l’espace d’un mois. Simultanément, l’ordonnance exalte le mariage, menacé en amont par la tentation de la prostitution, que la fermeture du bordel, en 1534, croit à tort pouvoir résoudre, se bornant à favoriser la prostitution clandestine et à en rejeter la pratique dans les villages situés à la périphérie ; menacé également en aval par l’adultère, que le magistrat s’efforce de supprimer depuis le XVe siècle. L’ordonnance fixe aussi les conditions dans lesquelles le mariage peut être conclu. À l’importance de la promesse échangée par les deux futurs conjoints, elle tend à substituer progressivement la solennité de la cérémonie religieuse (Kirchgang). Du coup, les juges s’intéressent bien moins à la parole donnée qu’à l’existence de possibles relations sexuelles pré-conjugales, que favorisent les usages de cohabitation juvénile. Si, en 1527, Bullinger se bornait à conseiller la patience aux futurs conjoints, en 1540, il voit dans ces relations pré-conjugales l’œuvre du diable. L’évolution culmine dans l’ordonnance de Réformation de 1637. Comme dans la Bavière catholique de 1635 ou la ville de Zürich — dont l’ordonnance de 1636 sert une fois encore de modèle —, il s’agit d’apaiser la colère de Dieu, dont témoignent guerres et épidémies, mais aussi cherté, voire tremblement de terre.
5 Le texte de 1529 fixe également les conditions dans lesquelles le mariage peut être rompu. Aux motivations d’impuissance, d’homicide, de menaces, de maladies mentales qui dominent le XVIe siècle, se sub-stitue l’argument d’une perte réciproque de confiance ! Dans le droit fil de la théologie de Bullinger, la séparation est alors présentée comme un « remède » possible.
6 S’appuyant sur une analyse méticuleuse — parfois répétitive — de ses sources, S. Burghartz s’efforce également de réfléchir aux outils conceptuels aptes à rendre compte des évolutions qu’elle observe.
7 C’est finalement la notion de « pureté », empruntée à l’anthropologue Mary Douglas, qui lui semble la plus adaptée à l’étude d’une société urbaine qui ne cesse ainsi de se représenter comme adonnée à la luxure et à la lascivité.
8 Gérald CHAIX
Date de mise en ligne : 01/04/2001