La fabrique de l’anthropo-graphie. Le carnet de terrain
À la croisée des arts visuels et de l’anthropologie
- Par Anna Diop-Dubois
Pages 75 à 86
Citer cet article
- DIOP-DUBOIS, Anna,
- Diop-Dubois, Anna.
- Diop-Dubois, A.
https://doi.org/10.3917/agen.007.0075
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- Diop-Dubois, A.
- Diop-Dubois, Anna.
- DIOP-DUBOIS, Anna,
https://doi.org/10.3917/agen.007.0075
Notes
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[1]
Laplantine, F., 2005, Le social et le sensible, introduction à une anthropologie modale, Paris, Téraèdre.
-
[2]
Besse, J.-M., 2020, « Le paysage peut-il nous guérir ? », Carnets du paysage, 37, 5-15.
-
[3]
Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales
-
[4]
En mars 2021, la crise sanitaire liée au COVID a imposé le télétravail, quand il était possible. Le couvre-feu est toujours en place. Difficile alors de rencontrer des personnes avec lesquelles travailler. Les écoles d’art demeurent partiellement ouvertes : mon école est devenue mon vivier principal pour mener à bien mon enquête ethnographique.
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[5]
Pour conserver leur anonymat, elles seront désignées ainsi : L/N.
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[6]
Gullestad, M., Lien, M. E. et Melhuus, M., 2009/2, « Anthropologie “chez soi” et anthropologie “chez l’autre” », Ethnologie Française, 39, 206- 215. En ligne : https://www.cairn.info/journal-ethnologie-francaise-2009-2-page-206.htm
-
[7]
Plutôt que des enquêté·e·s, je préfère ici parler d’acteur·ice·s, dans l’idée qu’ils·elles prennent une part active au terrain.
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[8]
Sanjek, R. (Ed.), 1990, Fiedlnotes : The Makings of Anthropology, Cornell University Press. En ligne : http://www.jstor.org/stable/10.7591/j.ctvv4124m
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[9]
Traduction libre : « Unlike historians, anthropologists create their own documents. We call them fieldnotes, but we speak little about them to each other. »
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[10]
Traduction libre : « Should access to such fieldnotes be a regular process of professional courtesy ? If so, why, and how ; if not, why not ? How successfully may one ethnographer’s fieldnotes be used by another in writing ethnography ? »
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[11]
Traduction libre : « […] texts, reports, impressions, and other forms ? »
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[12]
Traduction libre : « How do these fit together in providing the first-stage ethnographic record ? »
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[13]
Traduction libre : « What uses may be made of fieldnotes – directly – as part of ehtnographic writing ? »
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[14]
Traduction libre : « Should fieldnotes become available to anyone (including non anthropologists) other than the ethnographer ? When ; to whom ; in what forms ? »
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[15]
Buob, B., Chevallier, D. et Gosselain O., 2019/1, « Technographies », Techniques et culture, 71, 10-25, Éditions de l’EHESS.
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[16]
Gallenga, G., 2008, « L’empathie inversée au cœur de la relation ethnographique », Journal des anthropologues, 114-115, 145-161.
1 11.11.2021
2 J’écris depuis la ville de Dakar, Sénégal. J’y suis étudiante en master d’anthropologie biologique, à la faculté de Cheikh Anta Diop, ainsi que designer graphique au sein d’une équipe pluri-et interdisciplinaire composée d’anthropologues, botanistes, géophysicien·ne·s, spécialistes de l’environnement… Au sein de cette étude collective de terrain m’est posée la problématique suivante : comment raconter (faire part visuellement de) la recherche en cours ?
3 J’avais été confrontée à cette question quelques mois auparavant à l’occasion de mon projet de diplôme à l’École Supérieure d’Art et Design de Saint-Étienne.
4 En cinquième et dernière année d’école, nous devions présenter un projet de diplôme qui corresponde à l’image de notre pratique en design, actuelle et future. La construction de ce diplôme fut alors très influencée par le cursus d’anthropologie que je poursuivais en parallèle, à distance, à l’université de Strasbourg. Je circulais au départ d’une approche à une autre, m’ajustant aux codes respectifs de chaque discipline. Elles ont fini par se rencontrer, s’interroger et s’influencer. C’est sur cette expérience que je propose de revenir dans cet article.
5 À l’occasion du mémoire à l’école de design (en quatrième année), je choisis de travailler la thématique de la santé urbaine, c’est-à-dire l’accointance entre santé et territoire : le territoire comme environnement social, culturel, politique et écologique (Besse, 2020) [2]. Cet écrit en design, qui m’a ensuite introduite à la notion de care, a fait émerger en anthropologie un projet de recherche sur les agent·e·s d’entretien. À travers l’activité de ménage, les agent·e·s d’entretien contribuent à l’élaboration d’un environnement matériellement habitable, « propre » (« rendre une chose apte à un usage précis ») et « sain », c’est-à-dire : « qui contribue à la bonne santé physique et morale, qui n’a pas d’effet nocif, néfaste sur l’organisme » (CNRTL) [3]. Les agent·e·s d’entretien s’insèrent donc dans cette interrelation santé/territoire. Les femmes/hommes de ménage seraient des acteur·rice·s du soin urbain, du care, essentiel.les mais invisibles, en ce sens où ils·elles contribuent à l’entretien d’un environnement de vie sain/propre, habitable, dans lequel on se sent bien.
6 Afin de concrétiser ce projet de recherche, j’ai débuté mon terrain auprès des femmes de ménage qui étaient les plus proches de moi : celles de mon école [4]. Elles sont deux [5]. Je les croise tous les jours. Nous discutons une première fois et très vite elles m’invitent à les suivre lors d’une tournée de ménage, un lundi à 6h30.
7 Le lieu de l’enquête et mon espace de vie quotidien (mon lieu d’étude en design) sont les mêmes. Ce n’est pas anodin dans le cadre d’une enquête ethnographique : c’est une « anthropologie du proche/du contemporain » ou encore une « anthropologie chez soi », pour reprendre les termes de Marianne Gullestad [6], anthropologue norvégienne. Selon elle, « la distinction entre l’anthropologie traditionnelle et l’anthropologie “chez soi”, est un héritage du colonialisme et de son ségrégationnisme binaire ». Pendant longtemps, les pays du Nord ou de l’Occident riche, n’ont pas été considérés comme des terrains potentiels d’un point de vue ethnographique. Marianne Gullestad affirme que « l’étude de la vie sociale en Norvège et en Europe du Nord relève de la sociologie ». Si au départ l’anthropologie est l’étude des sociétés dites « primitives », elle s’autorise aujourd’hui, notamment avec la fin du « Grand Partage », l’étude des sociétés dites « occidentales ».
8 L’anthropologie du proche présente des problématiques nouvelles. Elle discute nécessairement de la notion d’altérité de l’anthropologue, de la difficulté à effectuer ce décentrement, essentiel à l’observation. Plus encore, dans notre cas d’étude, l’anthropologie « chez soi » met le·la chercheur·e en relation permanente avec les acteur·rice·s [7] à toutes les étapes de l’enquête : le terrain, l’analyse et la restitution. Partageant la même culture, le même langage, l’acteur·rice a accès aux résultats de l’enquête.
9 Je croisais ainsi L/N chaque jour. Et chaque jour, elles s’inquiétaient de l’avancée de ma recherche, désireuses d’en suivre l’évolution, d’y prendre part, peut-être de comprendre ce que je racontais d’elles, sur elles. Par ces interactions, L/N touchaient du doigt l’espace de la prise de notes (la collecte de données et l’analyse), autrement dit elles questionnaient la fonction du carnet de terrain de l’ethnographe. Comment le partager ? Doit-il se montrer ? Sous quelle forme ? En réfléchissant à l’objet du carnet de terrain à travers sa forme, j’ai pu envisager la pertinence de l’apport des arts visuels, du graphisme, au sein des sciences sociales. Un apport politique qui ne serait pas seulement esthétique, mais qui aurait une réelle valeur de communication.
10 À l’occasion du diplôme de cinquième année, j’ai pénétré l’espace qui se situe entre les deux disciplines en formalisant une « fabrique de l’anthropo-graphie » à partir de l’objet « prise de note ».
La fabrique de l’anthropo-graphie : quels précédents ?
Roger Sanjek : méditations sur les notes en anthropologie
11 Roger Sanjek, actuellement professeur d’anthropologie à Queens College (Université de New-York), publie en 1990 Field Notes, the Makings of Anthropology [8]. Il soutient que la prise de notes est l’outil incontournable des anthropologues. Si incontournable que Roger Sanjek est étonné de constater le manque d’analyses/d’intérêt scientifique (méthodologique ?) accordé à ces notes : « Contrairement aux historiens, les anthropologues créent leurs propres documents. Nous les appelons des notes de terrain, mais nous en discutons peu entre nous… » (1990 : 12) [9]. Il constitue alors un questionnaire réflexif permettant de faire l’ethnographie de son propre outil en tant qu’anthropologue. Cet entretien est détaillé sur la base de trois grandes problématiques : qu’est-ce que nous faisons des notes ? ; comment vivons-nous avec elles ? ; comment évoluent, tout au long de notre carrière professionnelle, la construction et l’usage de ces notes ethnographiques ?
12 Ces questionnements mettent en évidence, dans mon cas d’étude, la pertinence de redonner une valeur aux notes ethnographiques et de les rendre visibles. Roger Sanjek évoque notamment l’accessibilité des notes de terrain d’un·e chercheur·e à d’autres chercheur·e·s : « Rendre accessible ces notes de terrain devrait-il être une démarche automatique ? Si oui, pourquoi, et comment ; si non, pourquoi pas ? Dans quelle mesure les notes de terrain d’un ethnographe peuvent-elles être utilisées par un autre dans l’écriture d’une ethnographie ? » (1990 : 12) [10]. Il évoque également la forme de ces notes : « textes, rapports, impressions, et autres formats ? » [11] – j’y ajouterai aujourd’hui les notes photographiques, dessinées, audios, filmées : « Comment ces éléments s’intègrent-ils dans la constitution d’une première ethnographie ? » (1990 : 12) [12]. Roger Sanjek conclue avec deux questions qui me semblent clés : « Quels usages immédiats peut-on faire des notes de terrain dans le cadre de l’écriture ethnographique ? » (1990 : 13) [13]. Question qu’il pose d’un point de vue de la méthode scientifique ; autrement dit, quelle est la rigueur scientifique et l’autorité de ce matériau brut et spontané, écrit au moment même du terrain ? Enfin : « Les notes de terrain doivent-elles être mises à la disposition de toute personne (y compris les non-anthropologues) autre que l’ethnographe qui fait l’enquête ? Quand ; à qui ; sous quelles formes ? » (1990 : 13) [14].
13 À la lecture de cette dernière phrase et ayant toujours à l’esprit le contexte d’une anthropologie du proche dans mon enquête, j’ai envisagé le carnet de terrain sous une couleur différente : qu’il soit partageable avec les acteur·rice·s. Il devait donc être montrable, compréhensible, lisible par d’autres que moi, précisément les enquêté·e·s que j’estime être les premiers·ères concernés·ées. En quoi les notes m’épaulent pour construire un rapport avec les acteur·rice·s de l’enquête ? Comment se construit la connaissance et comment la recherche se structure-t-elle ? Ces enjeux politiques et épistémologiques traversent ceux des arts visuels, particulièrement du graphisme : comment communiquer ? C’est donc à travers la lecture des textes de Roger Sanjek que j’ai pu concrétiser une problématique entre graphisme et anthropologie : quel serait le carnet de terrain d’un graphiste anthropologue, d’un anthropologue graphiste, d’un anthropo-graphiste ?
Affiner l’observation : des manières sensibles de prendre des notes
14 Cette question m’inscrit dans la lignée d’autres anthropologues, déjà dans une tradition de documentation ethnographique, comme en témoigne le numéro 71 « Technographies » de la revue Techniques et Culture [15]. Les chercheur·e·s qui y sont décrit·e·s ont chacun·e développé des systèmes de notation pour les assister dans leurs observations. L’expression graphique de ces notes est remarquable d’un point de vue esthétique, comme sensible, faisant preuve d’une réelle contribution à leurs recherches.
15 Claude Lévi-Strauss, par exemple, est « un des premiers à avoir systématisé la création de fiches et leurs classements » (2019 : 138). Pour Baptiste Buob et Frédéric Dubois, dans Manières de « noter ». Des techniques de documentation (2019 : 50), les traces qu’on laisse de notre travail de terrain sont importantes pour favoriser ensuite la diffusion des savoirs, pour préserver les savoir-faire (comme une forme d’ingénierie documentaire) : « Fureter dans les matériaux de terrain d’un ethnologue est une façon unique d’approcher des connaissances, le plus souvent inédites, concernant non seulement des faits que celui-ci a pu considérer, mais aussi des méthodes de travail – et particulièrement ses façons de “noter” et de classer » (2019 : 51). D’eux, je retiens que des notes de qualité, élaborées, inventives, même si elles ne sont qu’à destination du chercheur, ont une influence sur l’observation ; ce qui renforce l’idée que le moment de la prise de notes est un espace à explorer.
16 À propos d’André Leroi-Gourhan, Philippe Soulier décrit l’expression graphique comme la méthode « lui servant le plus souvent à contourner les contraintes de l’écriture linéaire » (2019 : 27). André Leroi-Gourhan s’intéresse, dans le cadre des sciences sociales, à d’autres langages que celui de l’écriture, à la recherche d’une approche/perception plus sensible. Il donne ainsi une autre dimension à sa recherche.
17 Marie-Paul Hille et Sandrine Ruhlmann révèlent dans Enquête dans les « papiers » de Françoise Aubin (2019 : 126) le fond hétérogène laissé par l’anthropologue (imprimés, docu-manuscrits, documents photographiques…). D’après Jean-François Bert, celle-ci adopte « une pensée » par fiches comme « modes opératoires de la recherche » (2019 : 130). Ses fiches sont particulièrement bien construites grâce aux règles qu’elle a mises en place : thème à gauche en rouge, références bibliographiques en dessous, références des comptes rendus, en bas une cote, des feuillets de « biblio provisoire »…, Françoise Aubin adopte une logique d’inscription spécifique qui a rendu son travail de terrain lisible par d’autres chercheur·e·s a posteriori et sans son assistance. Ce qui représente une ressource considérable.
Édifier le carnet de terrain en commun par des outils artisanaux : expériences et résultats
18 Ces ressources m’ont amenée, à mon tour, sur les voies d’une écriture sensible de la recherche dans sa forme et dans la mise en place de procédés d’application. La fabrique de l’anthropo-graphie est un espace qui s’applique à démontrer que penser les notes de terrain à travers leurs formes graphiques contribue à la recherche et la nourrit (sans que cela ne soit que purement esthétique et plastique). Pour reprendre notre problématique du début, à savoir comment raconter/partager la recherche en cours, j’ai pendant mon enquête auprès de L/N développé mon carnet de terrain : le carnet de terrain du graphiste anthropologue. Ce carnet de terrain a pris la forme de fiches multiples.
19 Voir l'image La fabrique de l'anthropo-graphie 1, p. 81
20 D’abord il y a la fiche comme outil, la fiche comme plaque tournante (allers-retours). Je voulais en effet qu’elle soit lisible afin qu’elle devienne un support d’échange avec les acteur·rice·s concerné·e·s. Je voulais par cet objet, inclure les enquêté·e·s dans la recherche et ne pas me défier de leur compagnie. Plus qu’enquêté·e·s, qu’ils·elles soient acteur·e·s. La forme de la fiche en elle-même, sa construction, était donc importante pour qu’elle puisse être comprise et avoir ce rôle de médiation. Il s’agissait de rendre mon travail de terrain perméable, à l’image des sciences participatives, d’une élaboration en commun du savoir.
La fabrique de l'anthropo-graphie 1
La fabrique de l'anthropo-graphie 1
La fabrique de l'anthropo-graphie 2
La fabrique de l'anthropo-graphie 2
21 Cet objectif de médiation, de la fiche comme plaque tournante, n’a pas pu être réellement mené à bien, bien qu’il ait été central dans la pensée de mon carnet et sa production. La temporalité (très courte, 2/3 mois) du terrain et sa réalité (crise sanitaire notamment) ont rendu difficile la rencontre avec L/N en dehors du cadre de l’école, pour échanger autour des fiches produites. Aussi l’intérêt qu’elles portaient à mon travail a semblé plus tard relever davantage de l’ordre d’une bienveillance qu’elles exprimaient pour moi et mes productions en tant qu’étudiante à l’école d’art et design (avec la proximité que ça engendre), que d’une réelle curiosité de ce que je produisais d’elles. L’évocation orale de ces fiches provoquait de l’amusement, parfois de l’appréhension sur ce qui y figurait, des questionnements sans jamais amener à un temps réel de dévoilement. Au détour de conversations, L/N ont tout de même formulé des propos qui ont influencé mes représentations comme, par exemple, le désir de ne pas voir le visage y figurer. De mon côté, je me suis demandée si le partage de ces fiches aurait demandé la mise en place d’un temps dédié, de la même manière qu’un entretien ; ou s’il aurait pu se faire au détour des couloirs, ce qui correspondait plus aux moments de rencontre avec L/N sur mon terrain (hormis trois entretiens plus longs). L’insertion du carnet de terrain dans l’interaction avec les acteur·rice·s reste encore à explorer, comme l’impact que sa révélation provoque du point de vue de la dimension esthétique comme du contenu.
22 Voir l'image La fabrique de l'anthropo-graphie 2, p. 81
23 La question de la lisibilité s’avérait également utile pour moi. J’ai choisi de travailler à la main, plutôt qu’à l’ordinateur. Dans le travail manuel, il y a ce rapport au temps qui est différent. Le temps de faire. Fabriquer la fiche, la composer, c’est déjà un temps d’analyse (pré-analyse) du terrain (hiérarchie de l’information, classement, organisation de la pensée dans l’espace de la page). C’était aussi une façon de prendre conscience de ce que j’étais en train de produire. L’effort fait partie/accompagne le projet et l’apprentissage. La main préserve d’une trop grande spontanéité qu’offre parfois l’exécution numérique. D’après Baptiste Buob et Frédéric Dubois « La technique des ethnographes au moment de la notation et du classement des informations, [sont des] opérations conçues comme autant d’actes de connaissance et de production du savoir » (2019 : 52). Le souci de la lisibilité, du classement, de hiérarchisation m’a conduite à la production d’outils formels : la fiche bien sûr dont le format ne change pas, mais également la création d’une grille qui puisse accueillir différents contenus, la fabrication de normographes à partir d’une police déterminée pour les titres, sous-titres, et autres signes, l’établissement de règles typographiques et autres codes couleurs. Ces outils sont la grammaire de mon carnet de terrain, de ma prise de notes. J’ai créé des règles, des normes à suivre, mais qui ont la souplesse de s’adapter au terrain (chaque outil doit être recontextualisé pour un nouveau terrain). Une forme d’informatique lente/artisanale. La recherche ethnographique est une discipline rigoureuse mais sensible ; ainsi je m’impose une méthodologie visuelle pour la prise de notes, mais ces règles sont variables, souples : une normalisation contextualisée.
24 Voir l'image La fabrique de l'anthropo-graphie 3, p. 84
25 Le terrain appelle à la recherche d’une expression graphique. L’expression graphique qui soit celle de l’empathie. L’empathie comme moyen d’accès à la vision du monde de l’autre, c’est-à-dire prendre la perspective qu’autrui a sur le monde. Ghislaine Gallenga, dont je me réapproprie le concept, défend l’empathie comme une méthode de travail, une forme de sensibilité humaine que devrait affirmer l’anthropologue sur le terrain, qui souvent existe dans le carnet de terrain mais disparaît lors de la restitution [16]. Comment se traduit cette empathie dans mon cas d’étude ?
26 Ce labeur que j’ai observé une première fois lors de la tournée de ménage auprès de L/N, je l’éprouve à nouveau au moment de les dessiner, quand je recherche sur le papier le trait juste qui mettra en lumière ces corps au travail. Comment rendre l’image de ces postures dans l’effort ? Ces dos qui, au moment de nettoyer les sols, se courbent, se relèvent ; et recommencent, souvent tête baissée. Parfois, le corps s’étire et casse la régulière cadence : les épaules se tirent vers l’arrière pour détendre muscles et articulations.
La fabrique de l'anthropo-graphie 4
La fabrique de l'anthropo-graphie 4
27 J’ai expérimenté l’usage d’outils d’impression artisanale, tel que le limographe (machine à imprimer en série) pour retranscrire le corps des femmes de ménage au moment de nettoyer.
28 Voir l'image La fabrique de l'anthropo-graphie 4, p. 84
29 La répétition due à l’impression en série accentue l’expression du labeur : les gestes des femmes de ménage se répètent comme les impressions se multiplient. La même posture s’imprime en série. Les images sont identiques, mais chaque épreuve est pourtant différente de par l’usage d’un outil d’impression artisanale (donc imparfait). C’est là que s’exprime selon moi le labeur. C’est là que se justifie, au-delà du plastique, le choix de l’outil/la technique de représentation des corps. Les figures se ressemblent mais diffèrent par l’irrégularité de l’impression (l’image s’abîme au fur et à mesure des impressions). L’irrégularité renvoie à l’expérience vécue du travailleur, qui quotidiennement répète les mêmes mouvements mais dont le corps s’épuise, souffre. Le limographe se fait donc un outil d’analyse sensible des corps au travail, qui trouve sa juste place au moment du terrain aussi bien pour le·la chercheur.e, que les acteur·rice·s qui se regardent sur les fiches de terrain. Le dessin et l’impression racontent ce que mes écrits n’auraient jamais dit, ce que la vidéo n’aurait jamais montré avec autant de précision. Ils concentrent avec force ce que l’on souhaite donner à voir, ici les corps en mouvement. Dans ce contexte résonnent les propos cités plus haut de Philippe Soulier au sujet d’André Leroi-Gourhan, qui voit dans l’expression graphique une façon de « contourner les contraintes de l’écriture linéaire » et « [d’] aborder les activités des hommes aussi bien à l’échelle de leur comportement social qu’à celle de leur expression graphique » (2019 : 27). Les arts visuels sont capables de faire recherche par la narration sensible qu’ils produisent du terrain. À cette intersection résident les objectifs de la fabrique de l’anthropo-graphie, un espace de recherche toujours en questionnement et en construction, qui ne tend qu’à rencontrer d’autres terrains pour s’affiner dans ses postulats formels et théoriques.
30 Aujourd’hui, ces problématiques ne m’ont pas quittée. J’ai achevé l’école d’art et design de Saint-Étienne et consacre maintenant plus de temps à la discipline anthropologique. Toutefois, ma formation initiale reste la pratique des arts visuels. Cette approche technique et théorique de la forme, fondamentale, vient toujours questionner les outils que j’envisage d’utiliser et ce qu’ils produisent. Les terrains que je suis amenée à réaliser dans les mois à venir seront alors toujours biaisés par cette antériorité méthodologique. La fabrique de l’anthropo-graphie m’a aussi autorisée à constituer un premier bagage, qui connaît déjà de nouvelles expériences au sein d’un laboratoire de recherche pluri-disciplinaire à Dakar. Au sein de cette enquête se pose dès à présent la question de la narration de la recherche en cours. J’espère pouvoir y poursuivre le récit de la fabrique anthropo-graphique et précisément celui du carnet de terrain, me rendre compte de son effectivité (étape qui a été un peu freinée précédemment), en interaction aussi bien avec les chercheur·e·s du laboratoire que les acteur·rice·s du terrain.
31 To be continued…