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Article de revue

Coulisse

Quartiers en recherche, quartiers en création

L’expérimentation d’un laboratoire (dé)ambulant de recherche-création dans trois territoires du Nord

Pages 103 à 120

Citer cet article


  • Staritzky, L.
  • et Nicolas-Le Strat, P.
(2022). Quartiers en recherche, quartiers en création L’expérimentation d’un laboratoire (dé)ambulant de recherche-création dans trois territoires du Nord. Agencements, 7(1), 103-120. https://doi.org/10.3917/agen.007.0103.

  • Staritzky, Louis.
  • et al.
« Quartiers en recherche, quartiers en création : L’expérimentation d’un laboratoire (dé)ambulant de recherche-création dans trois territoires du Nord ». Agencements, 2022/1 N° 7, 2022. p.103-120. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-agencements-2022-1-page-103?lang=fr.

  • STARITZKY, Louis
  • et NICOLAS-LE STRAT, Pascal,
2022. Quartiers en recherche, quartiers en création L’expérimentation d’un laboratoire (dé)ambulant de recherche-création dans trois territoires du Nord. Agencements, 2022/1 N° 7, p.103-120. DOI : 10.3917/agen.007.0103. URL : https://shs.cairn.info/revue-agencements-2022-1-page-103?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/agen.007.0103


Notes

1 Nous publions ci-après un projet de recherche que nous avons déposé auprès de la fondation Carasso en juin 2021. Si ce dernier n’a pas été retenu dans le cadre de leur campagne de financement, ce n’est pas tant le refus que nous donnons à lire ici, que les tentatives que nous avions esquissées dans le cadre de cet appel à projet. La principale d’entre elles : faire de la recherche-création un espace d’expérimentation démocratique et écologique dans les quartiers populaires du Nord de la France. Si ces territoires sont aujourd’hui appelés à se réinventer en raison de leurs situations économiques, sociales, environnementales, il nous semble politiquement indispensable que cela passe par des processus de recherche-création (ou recherche-action selon la terminologie avec laquelle vous êtes la plus à l’aise) avec celles et ceux qui habitent et héritent de ces lieux. Cela implique que les habitant·es de ces territoires se (co) forment à la recherche par la recherche, à la création par la création (artistique, urbaine, sociale…), pour ne plus avoir à subir les plans-programmes (résultant des éternels partenariats public-privé) qui s’imposent à leur environnement depuis l’industrialisation de leur région. Voilà ce que notre modeste laboratoire (dé)ambulant de recherche-création se proposait d’expérimenter de façon très située [1].

2 Lorsque l’idée nous est venue de répondre à cet appel à projet, nous étions dans une situation particulière. Cela faisait quelques années que nous bricolions une recherche dans un quartier populaire de la périphérie dunkerquoise, et que nous faisions dialoguer cet espace avec d’autres lieux et quartiers avec lesquels, nous ou nos ami·es, menions nos recherche-actions [2]. Si plusieurs caractéristiques communes réunissaient nos manières de faire recherche, celle de les mener de façon précaire, avec peu de financement, était l’une des plus récurrentes (mais pas forcément des plus visibles). Nous avions alors imaginé l’appel de la fondation Carasso comme un possible, pour nos collectifs, de mener nos expérimentations dans une configuration un peu différente. Après un petit road trip de quelques jours à bord d’une C3 pluriel, en direction du Nord de la France à la rencontre des ami·es, collectifs et lieux avec lesquels nous pourrions travailler à (ré)inventer conjointement des manières de faire recherche-création et territoires, nous nous sommes attaqués à ce dossier. Les textes de ce type d’appels à projet sont toujours très formatés par les questions (im) posées, ce qui appelle probablement des formes de réponse attendues. Cependant nous avions choisi de prendre ce premier temps de caractérisation comme un espace politique où il était possible de commencer à faire recherche-création malgré les contraintes de formats. Parmi les beaux gestes de recherche et de création qui se sont formalisés autour du dépôt de ce dossier, il y a par exemple eu le CV de François Deck qui, prenant à revers les injonctions aux parcours (d’excellence) formatés par ce type de documents, nous a montré que même dans cet espace de domination (souvent violent et discriminatoire dans le monde du travail), il était possible de se créer une zone de liberté, qui permettait, en plus, de répondre à la commande de façon pertinente. Nous espérons vraiment que ce CV a été lu parce qu’il participe à rendre bien plus joyeux et diversifié l’espace (de surproduction) des pièces jointes ! Il nous a donc paru nécessaire de le publier ici, à la suite de notre texte.

3 Depuis le premier numéro d’Agencements, nous militons pour rendre visibles les textes cachés de la recherche parce qu’ils participent, eux aussi, à façonner nos milieux, nos trajectoires individuelles et nos expériences collectives. Le texte ci-après constitue typiquement ce qui d’ordinaire n’est pas partagé, discuté, lu (d’autant plus lorsqu’il s’agit de projets recalés !) dans les sciences sociales, alors qu’il nous semble au contraire important d’en discuter pour pouvoir transformer ces espaces de la recherche souvent formatés et appauvris (projet de recherche doctorale, cv de recherche, appel à projet, évaluation…).


4 Portage du projet : Louis STARITZKY, doctorant, et Pascal NICOLAS-LE STRAT, professeur des universités (Laboratoire Experice, Université Paris 8 Vincennes Saint-Denis, projet « Territoires en expérience(s) », Campus Condorcet & Réseau des Fabriques de sociologie).

5 Notre projet correspond à l’expérimentation d’un laboratoire mobile de recherche-création, qui se développera en quartiers populaires dans trois territoires de la région Hauts-de-France, en associant art et science sociale à l’occasion de co-créations avec des habitant·es.

6 L’équipe est constituée de : Christian Bigirimana, architecte ; Gabrielle Boulanger, artiste plasticienne ; François Deck, artiste ; Izabel Galvao, chercheuse en sciences de l’éducation ; Agnès Henry, accompagnatrice de projets culturels ; Léa Laval, praticienne-chercheure en éducation populaire ; Cécile Léonardi, enseignante-chercheure en école d’architecture ; Pascal Nicolas-Le Strat, sociologue ; Marie Preston, artiste et enseignante-chercheure ; Nicolas Sidoroff, musicien et enseignant ; Louis Staritzky, chercheur.

7 Avec la participation d’Union urbaine (Arsène Mbuma et Victor Van den Woldenberg), l’association L’abeille beugle (Thomas Arnera), PaaLabRes (Pratiques Artistiques en Actes, LABoratoire de RechercheS), le réseau des Fabriques de sociologie.

8 Notre proposition est une tentative pour « éprouver » le possible démocratique et écologique que réserve l’hypothèse de la recherche-création, dont Yves Citton nous dit qu’elle pourrait donner les clés d’un nouveau régime de gouvernementalité (une nouvelle manière de gouverner nos affaires communes), et de le faire sous la forme d’une expérimentation au long cours dans des territoires où les enjeux écosophiques sont majeurs, tant leurs milieux de vie sont aujourd’hui fragilisés, à savoir des quartiers populaires. Engager cette tentative dans la région Hauts-de-France exprime notre volonté de porter ces enjeux au cœur des mondes historiquement marqués par le productivisme industriel vingtiémiste et, aujourd’hui, d’autant plus fortement exposés à son effondrement. La recherche-création pourrait représenter un précieux équipement démocratique pour penser et conduire les transitions et transformations écologiques en devenir ou, dès à présent, en advenir, en donnant la meilleure place à des pratiques de coopération et de co-création, de délibération collective et de mutualisation des expériences, soutenant et valorisant la capacité d’agir des habitant·es concerné·es.

9 Nous proposons d’expérimenter ce laboratoire de recherche-création « hors les murs » dans trois territoires afin de varier les échelles et les contextes. L’expérience bénéficiera du soutien de l’École supérieure d’art de Dunkerque et associera donc étroitement ses étudiant·es. Elle s’engagera avec la contribution de professionnel·les du champ social, en particulier, à Tourcoing, avec une équipe d’éducateur·trices de rue (Association d’animation, de prévention et d’insertion).

10 Ce laboratoire est conçu comme un dispositif à disposition et en disponibilité qui peut être activé à notre initiative et/ou à l’initiative des citoyen·nes. Il défend une pratique en réciprocité de la recherche et de la création et s’appuie donc sur des coopérations entre artistes, chercheur·es (en science sociale) et habitant·es.

Présentez la problématique environnementale soulevée par le projet

11 Nous inscrivons notre proposition dans les pas de F. Guattari qui a théorisé une vision élargie de l’écologie, et qui en a radicalisé les perspectives en y impliquant autant les rapports de soi à soi (nous sommes à nous-mêmes notre propre environnement), que les rapports de soi aux autres ou à l’Autre (les environnements relationnels, les multiples écologies intersubjectives), que les rapports entretenus par chacun·es, individuellement ou collectivement, à la diversité de ses environnements de vie (urbain, naturel, architectural, sensible, social…). C’est à l’échelle de cette complexité qu’un modèle soutenable et supportable de vie peut être envisagé, par l’attention portée à soi et à soi dans sa relation aux autres (soin, alimentation, pratique culturelle), portée à la qualité d’un être-ensemble et d’un vivre-ensemble (rencontre, voisinage, forum démocratique, commun de vie) et portée aux environnements (ambiance, qualité de l’air et des espaces, esthétique et ergonomie des matériaux et des équipements, jardinage des paysages de vie).

12 Nous souhaitons, par exemple, nous intéresser aux formes autonomes d’entraide que développent les habitant·es. Les quartiers populaires sont trop souvent assignés à leurs difficultés alors qu’ils constituent de riches milieux de vie qui voient naître des coopérations et des solidarités, en particulier dans la vie quotidienne. Une approche résolument écosophique de ces quartiers est une façon pour les artistes et chercheur·es de contribuer à la formulation d’un nouveau « partage du sensible » (J. Rancière) qui rend présent et légitime ce qui est trop souvent invisibilisé. Nous envisageons de travailler aussi la question des espaces publics (en particulier à Dunkerque), en la déployant sur l’ensemble de sa palette : la qualité des sols et de l’air, l’ergonomie et le design des lieux et équipements, la vitalité des pratiques qui s’y font jour, tant sur le plan des convivialités, que des festivités ou de l’expression démocratique.

Expliquez la démarche qui préside le projet artistique vis-à-vis de la problématique abordée

13 Les créations en art et en recherche développées au sein de notre laboratoire (dé)ambulant sont nécessairement « situées », au sens donné à ce terme par les épistémologies féministes et décoloniales, car, agissant en coopération étroite avec les personnes concernées et en prise forte avec leurs environnements de vie, elles sont confrontées à la prégnance des rapports sociaux de qualification et disqualification, de visibilité et d’invisibilité, de reconnaissance et méconnaissance qui traversent et affectent inévitablement tout projet d’action, particulièrement en quartiers populaires.

14 Ces œuvres d’art et de recherche assument aussi, pareillement, leur caractère contextualisé afin de prendre en compte, d’élaborer et de valoriser la multiplicité des interactions et des influences qui émergent au cœur du processus de création, qui le « troublent » et le redéploient, prenant parfois par surprise les acteurs eux-mêmes. La façon dont les projets habitent leur territoire d’accueil, s’y acclimatent et s’y familiarisent est donc un questionnement central.

15 Enfin, dans leur relation avec les personnes et les milieux de vie, les projets mis en œuvre au sein de ce laboratoire mobile s’avèrent particulièrement impliqués et impliquants. Dans ce type de processus, les personnes exposent et risquent leur parole, leur présence, leur expérience. Cette implication doit être accueillie, dépliée et déployée (conscientisée) afin qu’elle soit valorisée et devienne une ressource stimulante et gratifiante pour la dynamique de création.

16 En variant les contextes, grâce à la diversité des territoires retenus, nous créons les conditions pour que ces créations éminemment situées, contextualisées et impliquées entrent en dialogue entre elles, se découvrent les unes les autres et apprennent les unes des autres. Cette « mise à l’épreuve réciproque » assure une forme de « montée en latéralité » permettant de tramer et de tisser ces expériences à des échelles progressivement de plus en plus étendues.

Présentez l’équipe pluridisciplinaire réunie autour du/ des artiste(s) et précisez le rôle, les compétences et les objectifs des participants chercheurs, professionnels, associations, collectifs, organisations…

17 Notre proposition se développe à l’intersection de pratiques artistiques, architecturales et de recherches en science sociale, avec l’intention d’ouvrir largement les possibles que réservent ces rencontres et d’expérimenter très librement les formes, formats et registres que prendront ces croisements et entrecroisements – d’une co-présence féconde, en passant par des hybridations pour, possiblement, parfois, provoquer une relative indistinction. Nous ne cherchons pas à confondre les registres, ni à les assimiler dans un ensemble confus ; nous visons plutôt à valoriser la singularité de chaque apport à l’occasion de sa rencontre avec d’autres.

18 En associant étroitement art et science sociale dans une dynamique de recherche-création, nous revendiquons un art qui fait recherche car il nous expose à l’inattendu, nous fait éprouver des possibles, attise notre curiosité et, finalement, nous fait vivre d’authentiques découvertes de pensée. Nous revendiquons pareillement une recherche en science sociale qui assume la part sensible et esthétique de ses gestes, qui ne dissocie pas le pensé de l’éprouvé et qui ne sépare pas artificiellement l’analyse de l’expérience (corporelle, sociale, sensible…) qui la fait advenir. Cette interpellation réciproque entre art et recherche, mais aussi, et sans doute surtout, entre ces deux pratiques spécialisées et les multiples arts de faire du/au quotidien, susciteront, nous l’espérons, de nombreuses hybridités et transversalités, dans un jeu ouvert de majeurs et de mineurs au sein d’un processus associatif (le « et » cher à F. Guattari) qui fait advenir des créations à la fois artistiques et de recherche, existentielles et intellectuelles, esthétiques et analytiques – des œuvres qui apprennent à varier et à moduler leurs registres dans leur mouvement même.

19 Ces recherches-créations valent autant pour leurs gestes (humanisants, émancipateurs…), que pour leurs processus (les possibles qu’elles font advenir, la curiosité mise en partage, les droits citoyens (à la prise de parole, à faire histoire, à mener l’enquête) qu’elles expérimentent…) que pour ce qu’elles sont, aussi, pareillement, en tant qu’œuvre, œuvre d’art et œuvre de recherche. Nous accordons une grande attention à la qualité des milieux de vie, qui tient beaucoup aux ambiances, aux espaces, aux langages ou, encore, aux matériaux qui y prennent forme et qui y font expérience. Les créations, produites par notre laboratoire, rejoindront cette « multiplicité » constitutive d’un « milieu », et nous serons donc attentif·ves à la manière dont elles s’y rendront présentes, négocieront leur place et s’y acclimateront.

Rôle de la société civile (associations, collectifs, organisations…)

20 Notre proposition prévoit la mise en place, dans chaque quartier concerné, d’un « collectif de recherche-création élargi », associant des habitant·es, des professionnel·les, des artistes, des architectes, des chercheur·es en science sociale. Notre laboratoire fonctionnera donc aussi comme une école mutuelle qui, dans une dynamique d’éducation populaire politique, favorisera les co-apprentissages à la recherche-création / par la recherche-création. Un des principes fondateurs de notre proposition est que celle qui a fait est en capacité de transmettre, que celui qui a appris d’une expérience est en légitimité pour l’enseigner. Les participant·es au projet apprendront les un·es des autres. La présence des étudiant·es de l’École d’art de Dunkerque renforcera cette perspective.

21 La contribution des personnes concernées (habitant·es, professionnel·les, acteur·trices de l’action publique, activistes, militant·es d’association) est majeure dans la conception que nous défendons de la recherche-création. Ces personnes apportent leurs connaissances du milieu, leur compréhension des enjeux du territoire, leur expérience forgée par la vie quotidienne, leurs pratiques culturelles, leurs expressions esthétiques. Nous leur reconnaissons pleinement la qualité d’enquêteur·trices de leurs propres conditions de vie et de « connaisseurs éclairé·es » de leur milieu de vie. Ce seront des acteur·trices de la recherche-création de plein exercice, en complète légitimité.

22 Nous serons attentif·ves à la portée formative de nos pratiques afin que toutes les personnes associées puissent découvrir, apprendre, se former, cheminer ; et cette ambition vaut autant pour les professionnel·les (artistes, chercheur·es, éducateur·trices de rue) que pour les citoyen·nes et habitant·es. L’équipe d’artistes, chercheur·es et architectes réunie autour de cette proposition est familière de ces modes de coopération, et a déjà expérimenté régulièrement des dispositifs de co-création et de co-recherche.

Expliquez l’écoconception de la production et de la diffusion en intégrant les aspects environnementaux (achats responsables, gestion des déchets, sobriété numérique, mobilité transport, diminution de l’impact carbone…)

23 Notre proposition se développe sur trois territoires et suppose donc des déplacements réguliers. Nous avons été attentif·ves à les choisir en fonction des dessertes de transports en commun, qui seront donc privilégiées dans la conduite de notre projet. Lors de nos séminaires ou chantiers, depuis plusieurs années, nous évitons la restauration industrielle, coûteuse en emballages et ustensiles jetables, pour favoriser des pratiques de piquenique ou le recours à des associations de proximité en capacité de proposer des repas « cuisinés maison ».

24 Plusieurs membres de notre équipe ont construit une expertise en matière de récupération et de réemploi. Nous développerons nos propositions en mobilisant au maximum les ressources à disposition, en faisant donc l’effort de les découvrir et de les requalifier. L’existant est un gisement – un gisement dont il faut prendre soin et qu’il ne s’agit aucunement d’instrumentaliser à notre seul profit.

25 Sur le plan d’une écosophie existentielle et politique, nous restons très vigilants sur la façon dont nous nous rapportons aux contextes et environnements de notre action (humains, naturels, urbains…). Si nous n’y prenons pas garde, en tant que chercheur·es et artistes nous risquons de détourner pour notre seul intérêt les ressources, les savoir-faire, les esthétiques, les arts de faire, les langages dont disposent les habitant·es. Il nous semble vraiment essentiel de toujours vérifier que nos coopération ne se mettent pas à fonctionner à un moment donné comme une « prédation ». Il y a pour nous aussi, à cet endroit, un enjeu écologique (écosophique) majeur.

26 Enfin, à l’inverse des logiques institutionnelles des mondes de l’art et des mondes de l’université qui surenchérissent en termes de communication et de valorisation, nous développerons nos propositions avec une certaine sobriété. Nous éviterons toute surenchère, en nous efforçant de trouver les justes formats et fonctionnements indispensables à nos expérimentations.

Quelle est la durée du projet ? Une phase de préfiguration est-elle nécessaire ?

27 Le projet est prévu sur trois années. Nos expériences antérieures de présence artistique et de présence de recherche en quartiers populaires nous enseignent que cette échelle de temps est indispensable, le temps justement de rencontrer les personnes, de se familiariser avec le territoire, de créer des liens de confiance à l’occasion de premières initiatives, de permettre aux coopérations de s’établir et aux processus collaboratifs de se développer et, enfin, de profiter d’une distance suffisante pour réellement prendre la mesure du travail réalisé, et pouvoir l’évaluer. À la manière d’Henri Lefebvre, nous dirions que la recherche-création intègre une rythmanalyse, à savoir une compréhension des situations et des dynamiques à partir de leurs rythmes propres. Les propositions artistiques et de recherche doivent réussir à s’accorder, au sens quasiment musical, avec leur contexte de réalisation. Cette accordance des durées et des rythmes est une variable centrale d’une démarche de recherche-création.

28 Nous ne prévoyons pas de phase de préfiguration car nous retenons l’hypothèse d’un processus qui institue progressivement les dispositions et les dispositifs qui lui sont nécessaires, au fur et à mesure que les propositions prennent forme et se mettent en œuvre. Notre laboratoire mobile découvrira (dans la double acception du terme) ses propres formes, formats, langages et fonctionnements à l’épreuve de l’expérience. Nous favoriserons régulièrement des retours sur expérience et nous maintiendrons une forte exigence de réflexivité sur nos propres pratiques. Notre laboratoire mobile s’inventera contexte après contexte, proposition après proposition, chaque expérience sera l’occasion d’ajuster, de préciser, de vérifier et, donc, de réengager sur la base de ces enseignements. C’est en ce sens que la création de ce laboratoire relève bien d’une expérimentation. Il est lui-même recherche-création.

Quel(s) est (sont) les(s) lieu(x) de déroulement du projet ?

29 Notre projet se propose d’habiter trois territoires du Nord de la France : Dunkerque, Tourcoing et Lens. Parce que les habitant·es de ces villes post-industrielles ont en partage un contexte socio-économique et environnemental particulier (chômage de masse, paupérisation, risque environnemental élevé, bâti délabré…), ils ont dû développer, localement et singulièrement, des arts de vivre et de faire, des possibles et des connaissances pour faire face à ces défis contemporains, et, pour eux, quotidiens. Sur chacun de ces lieux, nous avons pensé notre présence à partir d’entrées, de motifs et d’échelles différentes. À Dunkerque, la coopération avec l’École supérieure d’art nous permettra de nous placer à l’échelle de l’agglomération : comment une école d’art, souhaitant sensibiliser ses étudiants aux enjeux de la recherche-création, peut-elle devenir un outil-équipement d’utilité publique pour son territoire ? C’est à partir du quartier Soubise – Basse Ville, et de ses espaces publics, dans lequel l’école d’art se situe, que nous expérimenterons ce possible. À Tourcoing, c’est au sein du quartier de la Bourgogne, actuellement en rénovation urbaine (donc engagé dans une période de bouleversement écologique important pour les habitant·es) que nous ferons recherche-création avec les habitant·es et les travailleur·es sociaux afin d’interroger et valoriser collectivement les enjeux d’entraide et de coopération. Pour finir, à Lens, c’est dans l’une des nombreuses cités minières de la ville, et à partir d’une échelle très resserrée (une rue), que nous souhaitons acclimater notre laboratoire mobile. Ici, il s’agira de travailler en voisinage, en rencontre et en proximité (en porte à porte). Comment les enjeux environnementaux et sociaux qui se posent à l’échelle du monde se ressentent-ils, se traduisent-ils, s’expérimentent-ils à l’échelle d’une rue ?

30 Ces trois quartiers populaires appartiennent à la géographie prioritaire de la politique de la ville.

Quelles sont les formes de restitution prévues (spectacle, exposition, livre, film, conférence, atelier, numérique) ?

31 En raison de la durée de notre projet, de la diversité des contextes et du pluralisme de notre équipe, nous envisageons des restitutions sur une palette très ouverte (son, théâtre, réalisation plastique, musique, performance, écriture…). La restitution relève elle aussi pleinement d’une élaboration en recherche-création, afin de penser des formes, des registres, des formats, des dispositions, des techniques qui interagissent de la façon la plus intéressante et stimulante possible avec les environnements concernés, les communautés de vie impliquées et les personnes associées.

32 Dans le cadre de recherches-actions et de recherches-créations, plusieurs membres de notre équipe développent une pratique du fanzine afin de restituer au mieux les expériences au sein des quartiers parties prenantes ; ce média autonome ouvre largement les possibles en termes d’écriture, est produit à moindre coût et se diffuse facilement de la main à la main, et, donc, à ce titre, devient lui aussi, en retour, un outil de la recherche-création par les rencontres et les coopérations qu’il provoque. Cette pratique du fanzine en contexte d’intervention est discutée dans un atelier labellisé Campus Condorcet (2020 – 2022).

33 Sur le plan d’une restitution à un public large, nous pouvons compter sur le soutien de deux maisons d’édition : les éditions du commun qui, en plus de son travail d’édition « classique », apporte régulièrement son expertise technique en soutien de publications autonomes (par exemple, des journaux de quartier) ; et OursÉditions, spécialisée dans la publication par pliage et qui, elle aussi, peut apporter son savoir-faire. Par ailleurs, plusieurs membres de l’équipe se sont associé·es pour créer le site quartiersenrecherche.net qui verra le jour à l’automne 2021 et qui a pour objet d’accueillir et de valoriser les travaux en recherche-action et en recherche-création développés en quartiers populaires. Cet outil viendra donc en appui de notre laboratoire mobile.

Quels sont les lieux de diffusion du projet ?

34 Les lieux de diffusion seront en première intention les quartiers concernés. La manière de partager, de rendre présent et accessible à d’autres, de diffuser sera une question intégrée dès le départ à chaque proposition de recherche-création. La coopération et la co-création valent pour l’ensemble du processus. L’adresse, spécifique à chaque œuvre, sera pensée dès l’amorce de l’action. Nous sommes attaché·es à défaire le dualisme habituel qui distingue un temps de la production suivi d’un temps de la diffusion. Le moment de la diffusion est conçu et travaillé tout au long du processus car l’œuvre de recherche-création interagit systématiquement avec ses environnements et compose avec les personnes. Les zones d’interfaces sont nombreuses et les bordures comme les lisières de l’œuvre sont investies et travaillées afin d’éviter que l’œuvre en recherche-création ne finisse par se replier sur elle-même et s’auto-suffire.

35 Le fait de travailler à l’échelle d’une région, à partir de trois de ses territoires, ouvre aussi des opportunités pour diffuser et présenter les œuvres de recherche-création au-delà des quartiers immédiatement concernés. Nous ferons alors attention à ce que les habitant·es, associé·es au processus de recherche-création, ne soient pas dépossédé·es de leurs contributions au moment où les réalisations et les productions quittent le quartier où elles sont nées pour être valorisées en d’autres lieux et par d’autres institutions. La revendication d’un « pas sans nous » vaut tout particulièrement pour cet enjeu de diffusion et de valorisation, afin que les chercheur·es et artistes ne le captent pas à leur seul profit.

36 Dès lors que cet élargissement est enclenché, et que ses conditions sont respectueuses de l’ensemble des acteur·trices, nous pensons tout à fait essentiel que ce type d’expériences soit largement connu afin d’inciter d’autres personnes à engager des démarches similaires.

Quel est le public visé ?

37 Nous visons en premier lieu les habitant·es des quartiers populaires car cette expérimentation est engagée avec elles et eux et pour elles et eux. Nous essaierons en cours de projet de prendre voix avec des tentatives apparentées qui sont développées dans d’autres quartiers en France, et possiblement en Europe. Ce motif « avec elles et eux et pour elles et eux » qui nous anime répond à la revendication d’un « pas sans nous » qui émerge fortement dans les collectifs citoyens des quartiers populaires. Nos expérimentations voient le jour dans et avec ces quartiers et elles doivent, en priorité, leur revenir. Les démarches de recherche-création développées en quartiers populaires doivent faire « commun » pour ces quartiers, se constituer en ressources pour leur avenir et participer à la constitution d’un patrimoine immatériel (intellectuel, artistique, paysager, architectural, corporel et sportif, artisanal…) spécifique à ces mondes, car ce qui s’y fait, s’y vit et s’y produit reste fortement méconnu, invisibilisé et déconsidéré, voire purement et simplement stigmatisé.

38 Et de manière parfaitement complémentaire, nous souhaitons que ces recherches-créations en quartiers populaires soient présentées, découvertes et discutées au sein des institutions canoniques de l’art et de la recherche car l’enjeu est aussi de faire prendre conscience aux acteur·trices de ces institutions de l’importance de porter attention et considération, dans un souci d’égaliberté (É. Balibar), aux expériences et expérimentations qui voient le jour en quartiers populaires, dans une période où les discriminations de classe, de genre et de race s’y expriment durement mais où, aussi, des mobilisations d’envergure s’y développent (collectif de femmes en défense d’une école réellement « commune » (communale), mobilisation contre le racisme systémique au sein des institutions d’État, lutte contre les injustices climatiques et les inégalités de vie face au réchauffement…).

Des actions spécifiques de médiations sont-elles prévues ? Si oui, lesquelles ?

39 Notre laboratoire (dé)ambulant met au cœur de son projet une épistémopolitique de la coopération, de la co-création et de la co-recherche (conricerca, selon la belle formule en italien). Donc le travail de médiation (sur le plan des intersubjectivités) et d’intermédiation (sur le plan des inter-institutionnalités) est complètement incorporé à nos démarches à travers de nombreuses questions qui rythment la recherche-création : comment rencontrer les personnes ? Dans quel lieu, selon quelles modalités ? Comment se rendre présent dans un quartier sans se montrer intrusif ? Comment construire un co-intéressement à une proposition de recherche-création ? Comment s’assurer que la proposition « concerne » effectivement les personnes invitées à s’associer ? Et chacune de ces questions est bien sûr traversée par de nombreux enjeux, quant aux rapports d’âge et de genre, quant aux rapports entre communautés habitant un même quartier…

40 Nos expériences antérieures nous enseignent que la collaboration avec des éducateur·trices, pédagogues et psychologues de rue est absolument essentielle pour se faire connaître des habitant·es, se faire accepter et pouvoir travailler avec elles et eux. Nous ne nous invitons pas dans un quartier, nous y sommes invité·es, et les éducateur·trices jouent un rôle précieux pour permettre cette rencontre. Dans le quartier de La Bourgogne, à Tourcoing, que nous retenons pour notre expérimentation, nous avons déjà rencontré l’équipe d’éducateur·trices de rue, visité le quartier avec le chef de service du club de prévention et nous avons l’accord de l’association pour poursuivre ensemble ce travail (Association d’animation, de prévention et d’insertion). La fonction « médiation » n’est pas traitée dans notre proposition comme une fonction externe qui s’ajouterait après coup, en complément ou en facilitation, mais comme une fonction en propre de la démarche, avec en particulier l’appui de travailleurs et travailleuses du social.

Quelles sont les étapes du projet ?

41 Nous pensons notre démarche plutôt à partir de « moments » constitutifs, actifs tout au long du déroulé, avec des variations d’intensité, que d’étapes avec ce qu’elles pourraient laisser supposer de développement linéaire, les étapes se succédant les unes aux autres. À l’inverse, les différents « moments » du processus co-agissent tout au long du projet.

42 Le moment de la rencontre. Il est décisif. La rencontre relève elle-même d’un effort de recherche-création. Comment rencontrer les personnes ? Avec quels dispositifs ? En retenant quelles dispositions ? Quels espaces créer pour favoriser les interactions ? Quelles sont les formes de paroles et de présences à inventer pour accueillir des personnes et commencer à échanger avec elles ?

43 Le moment de l’« enquête ». Comment découvrir un quartier avec les personnes qui y habitent ? Comment mener l’enquête ensemble ? Quels outils créer pour observer, investiguer, explorer ? (la marche, la dérive, l’entretien, le dessin, la cartographie…). Comment valoriser la connaissance de proximité que chaque habitant·e développe à propos de son milieu de vie ? Quels formes, formats et registres mettre en place pour partager ces connaissances et les mettre en discussion ?

44 Le moment du récit. Il nous apparaît très important qu’une expérience de recherche-création fasse trace dans le quartier et pour le quartier, et, donc, qu’un récit en soit proposé tout au long de son déroulement et de sa réalisation. Comment faire récit d’une expérience ? Comment conserver trace ? Avec quel média ? Quelle écriture ?

45 Le moment de la coopération. Comment co-créer ensemble ? Cette expérience du « co » se décline sur de nombreux registres tout au long de l’expérimentation : co-présence de personnes d’horizons différents, co-écriture, co-élaboration d’outils, de supports, d’équipements, co-conception d’une action… Comment déjouer les effets d’intimidation à l’occasion d’une coopération entre « spécialistes » et néophytes, amateurs éclairés ou, encore, autodidactes ? Comment éviter de rejouer des violences effectives et symboliques (rapport de domination) à cette occasion ? La présence de praticien·nes de l’éducation populaire politique au sein de notre équipe sera un atout pour déjouer ces pièges.

46 Le moment d’auto-évaluation, de réflexivité et de valorisation. Comment parvenir à ce que les processus, méthodes, outils de la recherche-création soit appropriés du mieux possible par les personnes associées ? Comment s’assurer que l’œuvre de recherche-création soit en premier lieu leur œuvre ? Comment réussir à ce que l’expérience conserve une place durable dans le quartier, puisse s’y capitaliser et servir, pour l’avenir, d’encouragements à tenter à nouveau ? Comment en conserver les productions, les traces, les archives au sein des quartiers eux-mêmes, afin d’éviter qu’ils n’en soient dépossédés au profit des institutions majoritaires et des institutions de « centre ville » ?

Quelle démarche d’auto-évaluation avez-vous prévue de votre projet ?

47 Une démarche d’auto-évaluation est intégrée à notre projet, sur un mode le plus inclusif possible, en faisant de l’évaluation un « moment » à part entière de nos démarches. Cette auto-évaluation prendra avant tout la forme d’une co-évaluation car nous souhaitons que les habitant·es associé·es aux créations en soient aussi les évaluateur·trices, avec la même légitimité que les artistes et chercheur·es. Des habitant·es participeront donc à la conception des outils de l’évaluation car nous ne souhaitons pas qu’ils et elles en soient les simples informateur·trices, en fournissant des données dont d’autres se saisiront pour les analyser et les interpréter. La façon de documenter une action n’est pas anodine ; certaines méthodes peuvent s’avérer intrusives, peuvent rejouer des dominations (entre celles et ceux accrédité·es pour « juger » et les autres, celles et ceux simplement sollicité·es pour « répondre ») ou, encore, peuvent renvoyer les personnes à une forme de disqualification en leur donnant le sentiment de ne pas savoir.

48 Les outils et méthodes de la co-évaluation relèvent à part entière, eux aussi, d’une recherche-création, afin d’inventer des protocoles respectueux des personnes dans un souci d’« égalité des intelligences » (J. Rancière) et suffisamment imaginatifs pour interpeller des dimensions qui, habituellement, passent possiblement inaperçues ou restent sous-estimées. La co-évaluation portera sur deux niveaux ; elle concernera à la fois l’expérimentation de notre laboratoire mobile (la pertinence de ce dispositif) et les démarches de recherche-création elles-mêmes (la valeur de ces productions).

49 La co-évaluation impliquera les artistes, architectes et chercheur·es à l’initiative des propositions, les habitant·es directement associé·es aux recherches-créations, des habitant·es concerné·es (qui ont eu connaissance de la démarche) et des professionnel·les du social et de l’action publique.

Indicateurs d’évaluation à définir et préciser par le porteur de projet

50 Dans notre démarche de co-évaluation, nous serons particulièrement attentif·ves à : la qualité des coopérations (en quoi ont-elles déjoué, ou pas, les rapports inégalitaires de savoir et de légitimité à agir ?) ; les dynamiques de co-formation (les participant·es ont-ils et ont-elles appris les un·es des autres ? Sur quels plans ?) ; l’intéressement au projet (qui a été concerné et à quelle occasion ? La curiosité qu’auront suscité ou pas nos propositions…) ; l’appropriation qui aura pu en être faite (les prises d’initiative, l’envie de poursuivre…) ; la capacité de nos propositions à faire trace et à faire histoire dans les quartiers concernés (les récits qui circulent, des réalisations qui peuvent demeurer dans le quartier…) ; la manière dont nous aurons réfléchi et agi les discriminations de genre, de classe et de race (leur conscientisation, leur mise en discussion, les méthodes, en particulier d’éducation populaire, pour les interpeller et les réfléchir…).

Comment pensez-vous valoriser vos différentes actions : communication sur site internet ou via les médias, publication, mutualisation dans un réseau, production d’outils…?

51 Le projet s’inscrit dans plusieurs réseaux d’activités et de territoires. Nous veillerons à la valorisation de nos actions au sein de ces réseaux et nous nous appuierons sur leurs espaces de communication.

52 Ainsi, sur chacune des villes nous valoriserons localement nos actions, nos créations et publications par le biais des réseaux de communication municipaux, réseaux associatifs, citoyens…

53 Par ailleurs, le projet s’inscrira fortement dans les réseaux de recherche-création et recherche-action dans lesquels les membres de l’équipe travaillent déjà : réseau de recherche-création en quartier populaire (projet ArTeC), réseau des Fabriques de sociologie, Université Paris 8…

54 Pour finir, une grande partie des membres de l’équipe dispose de sites internet qui seront aussi des relais de nos créations et publications.


Date de mise en ligne : 12/10/2022

https://doi.org/10.3917/agen.007.0103