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Article de revue

Aux risques du confinement

Pages 57 à 68

Citer cet article


  • Le Breton, D.
(2021). Aux risques du confinement. Adolescence, T.39 n° 1(1), 57-68. https://doi.org/10.3917/ado.107.0057.

  • Le Breton, David.
« Aux risques du confinement ». Adolescence, 2021/1 T.39 n° 1, 2021. p.57-68. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-adolescence-2021-1-page-57?lang=fr.

  • LE BRETON, David,
2021. Aux risques du confinement. Adolescence, 2021/1 T.39 n° 1, p.57-68. DOI : 10.3917/ado.107.0057. URL : https://shs.cairn.info/revue-adolescence-2021-1-page-57?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ado.107.0057


Notes

  • [1]
    Ouaknin M.-A. (2020). « On ne saurait se passer des étoiles ». Fragments d’un journal de confinement. Hypnose et thérapies brèves, 58 : 12.
  • [2]
    Coum, 2020, p. 13.
  • [3]
    Tardif-Grenier K., Archambault I., Dupéré V. (2020). Adolescents en confinement. Résultats préliminaires d’une étude sur leur bien-être psychologique. Montréal : Réseau Réussite Montréal (www.reseaureussitemontreal.ca/wp-content/uploads/2020/05/PPT_TARDIF-GRENIER.pdf).
  • [4]
    Winnicott, 1969, pp. 265-266.

Expériences du confinement

1Dans ce contexte de crise sanitaire, l’épidémiologie prend le pas sur la sociologie ou la politique, sans les annuler tout à fait mais en les subordonnant à son principe. La présence active du covid-19 marque un temps de rupture des familiarités, d’anomie. Le lien social entre dans une zone de turbulences où sont suspendus les anciennes ritualités, les agendas, les tâches habituelles, les rencontres… Les modalités de confinement furent innombrables mais ont amplifié les inégalités sociales, avec des disparités géographiques, locales : logements avec jardin ou non, proches d’une forêt ou dans un quartier de grands ensembles, etc. Maints étudiants se retrouvèrent dans le maigre espace de leur chambre en cité universitaire, parfois à la périphérie des villes. Les situations familiales jouèrent également un rôle décisif : célibataire, en couple, en famille ; enfants et adolescents avec leurs parents, leurs beaux-parents, isolés avec leur père ou leur mère, ou dans l’éloignement de leur mère ou de leur père confinés ailleurs, avec une chambre à soi ou la même pour toute la fratrie. L’adolescent seul avec sa mère aide-soignante ou infirmière, absente une partie de la journée ou de la nuit, n’est pas dans la situation du jeune qui vit dans un espace restreint avec ses parents et ses frères et sœurs. Cet inventaire à la Georges Perec est sans fin.

2Le confinement fut pour beaucoup un temps de ralentissement, de réappropriation de son existence, d’examen de conscience sur les choses qui comptent vraiment pour soi. Il impliquait le sacrifice du monde extérieur. Mais il ne s’agissait pas d’une incarcération, l’isolement était consenti et justifié par des mesures de salubrité publique qui touchaient la planète presque en son entier. La liberté de mouvement n’était pas anéantie, elle était provisoirement limitée. Le confinement isolait davantage ceux qui étaient déjà seuls. Pour les autres, à l’inverse, il imposait une co-présence, un huis-clos sans guère de possibilité de souffler ni de trouver sa place dans ce contexte où les sorties étaient limitées. La mesure de la relation à cet isolement tenait à la qualité d’intériorité contenue en chacun, cette part d’imaginaire et de projets, cette capacité à laisser l’esprit battre la campagne et à s’investir dans des occupations appréciées. Pour qui avait une relation heureuse avec son intériorité, le temps de confinement fut prodigue en lectures, en écoute de musique, en visionnage de films, en écriture, en jardinage, en rangement, en bricolage, en exercices physiques, etc. Et cette créativité heureuse était souvent soutenue par la présence de proches, soit dans le partage des mêmes activités, soit chacun de son côté mais à proximité. Beaucoup d’enfants et d’adolescents nouèrent ainsi avec leurs parents une relation intense qui leur manquait depuis des années. Des couples souvent séparés par leurs emplois du temps se sont enfin retrouvés dans la longue durée, et ces retrouvailles furent d’ailleurs souvent fécondes à différents niveaux. Après le baby-boom, nous connaitrons peut-être bientôt le corona-boom. En revanche, les couples séparés par le confinement ou les familles recomposées durent assumer la séparation avec les enfants pendant toute cette période.

Un révélateur chimique

3Certains vécurent un temps d’emprisonnement, d’étouffement, d’attente fébrile de la réouverture sans restriction de l’espace public. Et aussi une période de tension du couple, de conflits avec les enfants, de violences conjugales. D’innombrables enfants à travers le monde furent livrés aux maltraitances ou aux abus sexuels sans plus pouvoir sortir de chez eux. Le foyer n’est pas toujours un havre de paix dans la tempête. Le coronavirus est un catalyseur du pire et du meilleur chez les individus. M.-A. Ouaknin le rappelle : en hébreu, la racine de l’expression « être ensemble », yahad, est la même que « se battre en duel » [1]. Le risque est celui de l’étouffement mutuel, de la multiplicité des conflits sans tiers pour introduire de la distance et du sens, comme la vie quotidienne le fait souvent avec évidence en temps ordinaire.

4Révélateur chimique qui accélère les failles relationnelles, le confinement aiguisait les tensions sans possibilité de s’éloigner pour se reprendre, sans échappée belle pour cesser de ruminer son mal de vivre ou un conflit avec les parents. Il est malaisé de sublimer cette adversité dans un contexte où il est nécessaire de se supporter (dans les deux sens du mot) mutuellement. Vivre la journée entière les uns sur les autres fut aussi source de tensions, aggravées par l’éventuel manque d’espace dans l’appartement. Il ne s’agissait plus du bonheur de se retrouver après le travail ou lors d’un congé. Dans ce contexte, la vie commune était une imposition, elle n’était pas choisie. De surcroit, il était malaisé de sortir pour reprendre sa respiration au regard des restrictions de déplacement. Loin du plein vent du monde, l’ennui guettait ; beaucoup tournaient en rond, ruminaient leurs soucis, s’inquiétaient pour leurs proches et s’interrogeaient avec anxiété sur les semaines à venir et le monde d’après. Ce qui rend le foyer vivable, est ce va-et-vient entre l’intérieur et l’extérieur qui autorise chacun à disposer de lieux et de moments où se retrouver sans être toujours dans la proximité mutuelle.

5Cette assignation à résidence fut malaisée pour les enfants, touche-à-tout, désireux de courir, jouer, s’approprier les espaces. Apprendre à un enfant à se tenir toujours à distance des autres, à ne pas toucher les objets ou les poignées de porte, à se laver plusieurs fois les mains dans la journée lui enseigne la suspicion envers l’autre. De même le recours nécessaire au masque dans les magasins ou les lieux de la sociabilité enfantine : la crèche ou l’école. La confiance dans le monde est mise à mal. Ce sont des enfants qui intégraient précocement une vision puritaine de leur corps. Les difficultés n’étaient pas moins grandes pour les adolescents soudain prisonniers du regard de leurs parents, toujours à portée de voix, dans l’impossibilité de s’affranchir de leur contrôle, hormis lors de rares moments où ils pouvaient sortir de cet enfermement. Certains, livrés à eux-mêmes dans l’indifférence des parents ou leur impuissance à intervenir, se plongèrent à corps perdu dans les jeux vidéo. Pour eux le confinement fut un paradis, un temps où disparaître de soi dans une passion de l’instant, mais aussi un refus des circonstances et de l’intériorité (Le Breton, 2015). D’autres s’immergèrent dans des échanges interminables sur les réseaux sociaux. Cette immersion fut une manière d’échapper à cette sorte de dévoration née des circonstances, une échappée belle vers les amis, à distance, pour se rappeler qu’une autre vie existait ailleurs, loin de l’attention pleine d’amour sans doute, mais insupportable des parents. En effet, comme le pointe D. Coum, « le confinement légitime dès lors ce qui, en temps ordinaire, ne se justifie que difficilement : garder ses enfants “ à la maison ”, quand bien même il ne s’agit que d’un studio, les protéger de tout contact avec l’extérieur et redoubler de vigilance à leur endroit » [2]. Bien entendu, des parents (et des adolescents) trouvaient leur compte dans cet abandon à l’amour du proche, intolérable pour d’autres à une telle intensité.

6En isolant et en faisant flamber l’angoisse, le confinement et les craintes de la contagion accentuaient bien des souffrances, en créaient d’autres, alimentaient des fantasmes. La crise sanitaire donna corps à la peur que certains hébergeaient en eux. Il importe de toujours manier les chiffres avec précaution car ils écrasent les différences individuelles, éliminent les nuances en s’attachant à un vocabulaire simple ; cependant, une étude québécoise dirigée par K. Tardif-Grenier [3] et fondée sur un sondage en ligne entre le 8 et le 30 avril 2020 sur 1251 adolescent(e)s de douze à dix-sept ans (dont 70% de filles) fait état d’une prévalence de « détresse psychologique » de 38% chez les garçons et de 51% pour les filles. C’est-à-dire qu’ils se sentaient « plus stressés et plus tristes que d’habitude », avec la présence de « symptômes anxieux », d’un « sentiment de solitude, d’une dévalorisation et d’un manque de confiance dans l’avenir ». Le fait de voir ses amis au dehors et de se joindre à des activités avec eux, le fait de se rendre à l’école et d’assister aux cours, sont des moments de respiration, parfois hors des tensions familiales. Ils ont été privés des échappées belles. Dans l’enquête québécoise, un tiers d’entre eux ont ressenti un bien-être de cette pause sociale, cette suspension de toutes les obligations, par exemple scolaires, de retrouvailles avec des parents souvent peu présents ou peu disponibles. Pour cette minorité relative, le confinement fut l’occasion d’un retour sur soi, d’une libre disposition de soi.

7Dans le désir de se retrouver, souvent aussi pour échapper à la promiscuité d’un espace restreint avec les parents et les frères et sœurs, beaucoup de jeunes n’ont pas tenu compte du confinement et des précautions sanitaires. Lors de mon footing quotidien je suis passé régulièrement devant deux aires de jeux dans des quartiers populaires où des jeunes hommes sans masque se succédaient torses nus sur les mêmes barres de musculation à grand renfort de bourrades viriles. D’autres se retrouvaient tous les jours en bas de leur immeuble pour écouter de la musique, fumer du cannabis ou boire de l’alcool, jouer au basket ou au foot. Il ne s’agissait pas nécessairement de se mettre délibérément en danger, la plupart ne voyait là aucune menace les concernant.

8Le confinement est venu parasiter les accommodations antérieures, le processus d’autonomisation que le jeune mettait en œuvre. L’être ensemble au quotidien pendant deux mois a réduit sa marge de manœuvre et celle de ses parents. La quête de sens du jeune a connu d’autres orientations. À cet âge de la vie, les journées sont scandées surtout par les cours, les activités culturelles ou sportives, les sorties avec les amis. Et soudain, il faut faire un monde à soi tout seul dans la proximité des parents, à une époque où l’on s’efforce justement de voler de ses propres ailes en se démarquant de leur présence. Les amis surtout incarnent une bouffée d’oxygène pour échapper au sentiment d’étouffement vécu avec les parents. Le confinement entravait radicalement les moments nécessaires de séparation à cette période de l’existence où la soif d’indépendance le dispute à l’attachement à leur égard.

9Des adolescents en mal de sensations, de prise sur eux-mêmes pour se sentir exister, recherchaient artificiellement un tumulte physiologique par le recours au protoxyde d’azote, un gaz hilarant contenu notamment dans les siphons de chantilly. La petite cartouche est vidée dans un ballon de baudruche avant d’être inhalée. Ce gaz est peu coûteux, il se trouve dans les supermarchés, il n’a pas la réputation d’une drogue et il promet quelques minutes d’euphorie souvent accompagnées d’un rire incoercible. Ses effets sont provisoires et ne les empêchent nullement, une fois la crise passée, de rejoindre leur famille comme si de rien n’était. YouTube joue un rôle d’initiateur car de nombreux jeunes y postent des vidéos où ils inhalent le gaz et se montrent dans cet état de conscience modifiée qui donne à d’autres l’envie de les imiter. Mais ce rire est parfois redoutable, certains souffrent en conséquence d’atteintes neurologiques, d’hallucinations, d’une détresse respiratoire, etc. Ces risques sont majorés par une prise simultanée d’alcool ou de drogue : autre version de la disparition de soi (Le Breton, 2013), qui ne dure que quelques minutes mais allège du poids d’être soi, sous une forme qui parait plaisante à certains jeunes qui n’en mesurent pas le danger. Lors de la période de confinement, quand les adolescents furent privés des relations avec leurs pairs, ces ampoules vides jonchaient les trottoirs.

Le jeu de la transgression

10Particulièrement pour les jeunes générations tendues plutôt sur l’immédiat, renoncer à des plaisirs élémentaires pour un bénéfice hypothétique, n’est pas nécessairement enviable à ce prix. Dans l’existence réelle, l’affectivité est toujours première et subordonne une rationalité, toujours modulée, reformulée selon les circonstances. Le présent seul est réel ; l’immédiat la seule durée possible. Parfois la nuance d’un « Je sais bien, mais quand même », coupe court à tout autre argument. Averti du danger, le jeune persiste dans sa conduite à cause du plaisir qu’il y prend et de son enracinement dans son identité, par son refus qu’on lui dicte ses faits et gestes, ou parce qu’il considère que les autres ne sont pas lui et qu’en ce qui le concerne il ne craint rien : « Cela n’arrive qu’aux autres ». Ce sentiment d’avoir l’étoffe des héros est un trait commun de l’adolescence. Dans la vie courante, la connaissance des risques peut être aussi une incitation au pire par goût de la transgression, jouissance redoublée par le fait de jouer son existence, de se moquer des conseils et de l’effroi des autres (Le Breton, 2007, 2013). Aucune irrationalité ne préside à ces comportements, mais des logiques d’action cohérentes avec l’histoire de vie d’un individu, même si elles sont tramées dans l’ambivalence. Dans ce contexte, le refoulement collectif de la mort et de la précarité, l’illusion de toute-puissance face à la maladie, redouble la valeur du risque dès lors qu’il est choisi en toute connaissance de cause comme un espace de souveraineté. Dans un contexte de répétition inlassable des messages de prévention, la tentation de ne pas répondre à ces exigences avec d’autres autour de soi qui en confirment le bien-fondé, est irrésistible. Malgré une conscience relative du danger encouru, le jeune préfère maintenir sa position. Outre la recherche de sensations dont il procède, la rupture de l’interdit alimente le sentiment d’une force personnelle d’avoir osé le faire et un moment de partage avec les témoins de son expérience.

11La fête avec la suspension de toute précaution sanitaire se donne comme un temps opposé à celui de la vie ordinaire, particulièrement dans le climat de suspicion des corps et de crainte pour la santé publique ; elle est un temps d’exception, et en ce sens d’ailleurs elle ne peut durer. Bornée justement par la transgression, elle impose un retour à la norme. Pour un moment, on vit au-dessus de ses moyens en laissant au vestiaire les préventions et les nécessités de la protection. Tout ce qui est réprimé dans l’ordinaire de la vie, et particulièrement du fait du confinement et de ses lendemains désenchantés, ressurgit avec force : agressivité, excès d’alcool, drogue, mais aussi surtout jouissance redoublée d’un contact physique prohibé dans la danse, embrassades, rencontres amoureuses, etc. La fête est une recherche de dépense après une longue période d’épargne et de routine, une manière de se perdre après avoir dû longtemps se garder, une quête du vertige après la nécessité d’un contrôle, même après le déconfinement.

12Les lockdown parties (fêtes du confinement) n’ont jamais cessé pendant toute la période de confinement. Clandestines, elles recrutaient les jeunes générations par la médiation des réseaux sociaux. Elles se déroulaient chez des particuliers ou dans des locations de courte durée. Certaines ont provoqué des conflits de voisinage par le bruit et les gênes occasionnés. Les immeubles étaient soudain envahis de joyeux fêtards peu enclins aux gestes barrières ou au port du masque, mettant ainsi en péril ou inquiétant des habitants soucieux de se protéger. Elles étaient limitées, à la différence de la profusion des rassemblements festifs après le déconfinement.

13À l’état sauvage dans notre société, l’ordalie (Le Breton, 2007, 2013) est ici dans le contexte de ces fêtes une quête de signification que le sujet subordonne au risque de tomber malade tout en pensant qu’il en sortira indemne. Il s’en remet au sort. Un sentiment diffus d’élection naît de ce passage réussi aux alentours de la menace. Le jeune prend l’initiative de la mise en péril, avec un degré de lucidité variable selon les acteurs. Ce n’est plus la collectivité qui décide l’ordalie et la contrôle en l’inscrivant à l’intérieur d’un rituel et d’une vision du monde, elle est ici un acte solitaire, elle interroge l’avenir d’un individu coupé de son sentiment d’appartenance au lien social et ne répond qu’en ce qui le concerne. Elle suppose une société à forte structuration individualiste, en crise de légitimité et en proie à une part d’imprévisible. Elle ne s’adresse ni à Dieu ni aux dieux, mais à la chance, au destin. Elle éprouve la détermination du caractère. À travers le frisson de s’exposer au virus le jeune joue l’éventualité de tomber malade pour se garantir de son immunité et fabriquer du sens et de la valeur à son usage.

14Le jeu symbolique avec la mort ou plus exactement ici la menace, est une manière de se moquer des interdits sans les supprimer. Ce jeu sur le fil du rasoir alimente une fabrication de sacré intime. Il implique une intensité d’être, un arrachement à soi. Le souci n’est nullement de s’établir dans la transgression ou d’abolir les limites, mais de les interroger, de jouer avec elles, et de sentir ainsi l’existence battre en soi comme une preuve irréfutable de présence au monde. La transgression est toujours source de puissance, elle expose certes au danger, mais en mettant le jeune hors des lois communes. Elle permet de regarder de haut la majorité qui respecte les mesures de protection et de les considérer comme des moutons.

15L’ambivalence s’exprime parfois de façon presque naïve quand des fêtards indifférents à toute mesure de protection, pendant ou après le confinement, déclarent comprendre la nécessité du masque ou des gestes barrières quand ils font leurs courses ou dans leur entreprise, mais revendiquent le droit de souffler lors de ces rassemblements festifs. Ils ne refusent pas de porter le masque ni d’effectuer les gestes barrières pour des raisons politiques, idéologiques et/ou complotistes. Deux adolescentes d’une quinzaine d’années s’esclaffent en se souvenant d’une soirée sans la moindre protection : « On a fait une bêtise ». Elles sont manifestement prêtes à recommencer à la prochaine occasion. L’attraction de la fête est plus forte. Les propos sont cependant parfois ambigus : « On est jeunes, on n’est pas à risque, on ne risque rien ». Une jeune femme dit tranquillement : « On est jeunes, on n’est pas obèses, on n’est pas diabétiques, pourquoi se priver ». « Le virus, on l’oublie ! ». Pourtant, la jeunesse n’est nullement une garantie d’immunité ; en outre, ils sont peut-être positifs et transmettent le virus autour d’eux, à leurs parents, à leurs proches, ou à des anonymes au fil de leur circulation. Les rassemblements sans protection sont des matrices potentielles d’infection. La revendication de la liberté fait peu de cas du civisme demandé par les autorités sanitaires.

16Dans ce contexte précis, la liberté de « profiter de la vie », comme certains l’affirment, est parallèlement une liberté de propager le virus. Le « On ne risque rien » est une phrase terrible, autre manière de dire « Après moi, le déluge ». Ils risquent statistiquement moins que leurs ainés, mais ils sont souvent les porteurs asymptomatiques du virus qu’ils diffusent auprès de leurs proches ou à des anonymes lors de leur parcours dans la ville ou dans leur immeuble. Ces gestes démonstratifs de contact physique, sans masque, ou ces fêtes, ces danses, sans respect des gestes barrières, traduisent une manière de se sentir au-delà des exigences collectives. On ne la leur fait pas ! Ils s’affranchissent de toute forme d’autorité. Ils affichent qu’ils n’ont pas froid aux yeux, qu’un minuscule virus ne leur fait pas peur. Ils se moquent de ceux qui se protègent. Mais en rentrant chez leurs parents ou leurs proches, certains disséminent le virus par leur contact. Loin d’argumenter ou de récuser la légitimité des mesures de protection, ils affichent leur indifférence, à l’image de ce jeune interrogé : « On n’en a rien à foutre. » Ils ne se sentent pas concernés. Ils se détachent du lien social dans l’affirmation d’une jouissance pure qui ne tolère aucun obstacle, sans souci des éventuelles conséquences de ces rapprochements multiples. Ils sont dans la société mais, dans cette situation particulière, ils ne font plus société. On peut sans doute voir également dans ces attitudes désinvoltes envers les autres, ou dans le déni de la contagion, une royale indifférence envers les générations plus âgées et plus susceptibles de connaître les formes les plus graves du coronavirus. Là aussi règne l’ambivalence : leur attachement à leurs parents, leurs grands-parents, leurs voisins âgés, n’est pas en question, mais l’aura magnétique de la fête met provisoirement entre parenthèses le souci de vigilance et de protection.

17Les appels à se rencontrer dans tel lieu à travers les réseaux sociaux ou l’invitation d’amis transforment également la légitimité des mesures sanitaires, ils les relativisent. Ils introduisent d’autres critères d’appréciation où les raisons affectives, l’amitié ou le désir de se perdre dans une réjouissance commune priment sur la prudence. Si d’autres se réunissent ainsi pour faire la fête, si mes amis y vont aussi, alors la loyauté de proximité prend le pas sur des mesures qui paraissent soudain lointaines et abstraites, même si demeure justement le frisson du « Je sais bien mais quand même » qui multiplie le plaisir. À la jubilation de la dépense s’ajoute alors le sentiment royal d’échapper à la conformité (en en choisissant une autre), et de vivre une aventure, un moment d’exception de l’histoire de sa jeunesse, que l’on racontera durant des années avec la même fierté que celle d’avoir défié l’autorité. Ces transgressions minimales alimentent une mythologie personnelle. Chez les adolescents et les jeunes adultes, le groupe autorise le passage à l’acte. Seuls, nombre de fêtards n’auraient sans doute jamais osé rompre avec les gestes barrières et le port du masque pour se mêler aux autres ; mais il est difficile de résister à l’invitation des amis sans perdre leur estime ou passer pour un apeuré. Le risque pour l’identité, c’est-à-dire le fait de perdre la face devant les pairs, est plus redoutable pour eux à assumer que le risque pour la santé ou la vie (Le Breton, 2007, 2013). Pour cette classe d’âge, la liberté est bornée par le regard des autres, la puissance du groupe à induire des normes mouvantes, mais prégnantes. L’influence des pairs va plutôt dans le sens d’une volonté de briser les contraintes, de profiter de l’instant sans grand souci des conséquences pour soi, voire même pour les autres, elle disqualifie l’autorité des pères (des parents) ; la transmission s’efface devant l’imitation, elle procure un sentiment de sécurité et de certitude dans le fait d’être ensemble et du même âge, comme si leur commune génération et ce même désir de s’amuser constituaient une enveloppe protectrice qui les immunisait.

18 Le foyer de l’estime de soi se déplace vers le jugement des autres les plus proches, non plus les parents dont l’amour est acquis, mais celui, impitoyable et toujours remis en question, des pairs, qui s’énonce moins sur un mode moral que dans la coïncidence ou non à des modèles ambiants et provisoires. D. W. Winnicott parle des groupes d’adolescents comme d’« agrégats d’isolés ». « Si rien ne se passe, les individus membres de ce groupe commencent à se sentir peu sûrs de la réalité de leur protestation, et pourtant, en soi, ils ne sont pas assez perturbés pour commettre un acte antisocial qui rétablirait les choses. Mais si dans le groupe se trouvent un, deux ou trois membres antisociaux voulant faire quelque chose d’antisocial qui suscitera une réaction sociale, cela crée un lien ; tous les autres se sentent ainsi réels et cela structure temporairement le groupe. Chacun d’eux sera loyal et soutiendra l’individu qui agira pour le groupe. Pourtant, pas un n’aurait approuvé ce que l’extrémiste antisocial a fait » [4]. Communication paradoxale dans la mesure où chacun est seul mais ensemble, avec le sentiment de faire corps. Le lien repose moins sur l’amitié, le partage, la confiance que sur la connivence autour d’une action à mener ou un ennui à dissiper. Vivre ne suffit plus, il faut se sentir exister ; ces fêtes à tonalité transgressives sont des matrices d’intensité d’être. En ce sens il est malaisé de les interdire, mieux vaut les accompagner sur le modèle de la réduction des risques en introduisant des masques, des contrôles de la qualité des produits échangés, en proposant des tests, etc.

Bibliographie

  • coum d. (2020). Faire famille au temps du confinement et en sortir… Bruxelles : Yapaka.
  • le breton d. (2007). En souffrance. Adolescence et entrée dans la vie. Paris : Métailié.
  • le breton d. (2013). Conduites à risque. Des jeux de mort au jeu de vivre. Paris : PUF, 2017.
  • le breton d. (2015). Disparaître de soi. Une tentation contemporaine. Paris : Métailié, 2018.
  • winnicott d. w. (1969). De la pédiatrie à la psychanalyse. Paris : Payot.

Mots-clés éditeurs : Ambivalence, Confinement, Corps, Fête, Ordalie, Transgression

Date de mise en ligne : 16/04/2021

https://doi.org/10.3917/ado.107.0057