S'abonner
Article de revue

Adolescents vivant au Liban : un processus identitaire en construction sous l'emprise d'une double menace

Pages 849 à 861

Citer cet article


  • Kattar, A.
(2011). Adolescents vivant au Liban : un processus identitaire en construction sous l'emprise d'une double menace. Adolescence, T. 29 n°4(4), 849-861. https://doi.org/10.3917/ado.078.0849.

  • Kattar, Antoine.
« Adolescents vivant au Liban : un processus identitaire en construction sous l'emprise d'une double menace ». Adolescence, 2011/4 T. 29 n°4, 2011. p.849-861. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-adolescence-2011-4-page-849?lang=fr.

  • KATTAR, Antoine,
2011. Adolescents vivant au Liban : un processus identitaire en construction sous l'emprise d'une double menace. Adolescence, 2011/4 T. 29 n°4, p.849-861. DOI : 10.3917/ado.078.0849. URL : https://shs.cairn.info/revue-adolescence-2011-4-page-849?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ado.078.0849


Notes

  • [1]
    J’ai conduit un certain nombre d’entretiens individuels et collectifs auprès d’adolescent(e)s âgé(e)s de seize ou dix-sept ans, venant de lycées publics et privés, de communautés confessionnelles différentes, de Beyrouth (milieu urbain et côtier) et de Jezzine (milieu rural et montagnard). Ces entretiens ont eu lieu entre 2007 et 2008.
  • [2]
    Historien et sociologue, professeur à l’université libanaise de Beyrouth.
  • [3]
    Ammoun, 1997, p. 8.
  • [4]
    Corm, 2003, p. 86.
  • [5]
    Azar, 1999, p. 207.
  • [6]
    Ibid., p. 213.
  • [7]
    Feki, de Ficquelmont, 2008, p. 27.
  • [8]
    Mermier, Varin, 2010, p. 19.
  • [9]
    Il est possible qu’ ce thème d’emblée.
  • [10]
    Arabe libanisé : ce que j’entends par « arabe libanisé » c’est la langue arabe parlée au Liban à mi-chemin entre l’arabe littéraire et le dialecte couramment parlé dans tout le pays : une langue « vernaculaire ».
  • [11]
    Assaf et Barakat, 2003, p. 80.
  • [12]
    Gutton, 2008, p. 127.
« Le Liban est une mosaïque de paradoxes qui en font l’un des pays les plus fragiles du monde ; un pays à la fois très vieux et très jeune, traditionnel et moderne, riche et misérable, démocratique et anarchique, institutionnel et féodal, cultivé et illettré.»
Zakka, 1991, p.11.

1Dans cet article, je souhaite faire part de mes premières hypothèses sur ce qui se joue pour l’adolescent vivant au Liban au cours de sa formation identitaire, en cherchant plus particulièrement à comprendre le retentissement du contexte socio-historique du pays sur les difficultés psychiques que celui-ci éprouve et plus spécifiquement comment les caractéristiques de ce contexte résonnent avec les transformations liées à cette période adolescente. Pour ce faire, je m’appuierai sur mes travaux de recherche actuels et, plus particulièrement, sur l’analyse d’un entretien clinique de recherche réalisé auprès d’un adolescent résidant à Beyrouth que je nommerai Hélmi [1]. J’insisterai sur les élaborations personnelles que mon implication dans cette problématique m’a conduit à produire en écho avec celles des adolescents, élaborations qui m’ont accompagné dans l’analyse de cet entretien.

2Mon questionnement a un double ancrage. Il est lié à mon itinéraire personnel et à ma pratique professionnelle. En effet, d’une part, ma trajectoire biographique m’a conduit à bénéficier d’une double appartenance culturelle : je suis libanais naturalisé français. J’ai vécu mon adolescence au Liban pendant la guerre dite « civile » de 1975 à 1990 et je vis en France maintenant depuis plus de vingt ans. D’autre part, dans le cadre de ma pratique professionnelle, j’ai réalisé des recherches-actions concernant les adolescents vivant en France et participé à différentes études qui m’ont sensibilisé à la problématique identitaire adolescente.

L’environnement social et culturel des adolescents libanais

3Avant de poursuivre sur les quelques propositions que je veux présenter dans ce texte, je fais le choix de décrire succinctement certains aspects de l’environnement des adolescents vivant au Liban à travers ce que j’ai cru comprendre de l’évolution du processus socio-historique de ce pays. Selon l’historien A. Beydoun [2], on peut distinguer quatre strates dans le développement historique de l’entité libanaise : « l’histoire d’une terre », « l’histoire d’un État et d’un peuple en formation », « l’histoire des communautés », et « l’histoire d’une société multiconfessionnelle ».

Le Liban, un pays très vieux

4Le Liban dans sa géopolitique est un très vieux pays avec une existence très ancienne. Comme l’écrit D. Ammoun : « Le pays commence à se constituer quand un peuple d’origine sémitique, celui des Cananéens, s’établit sur la côte et fonde des cités. […] Aux Cananéens se joignent e il ait entendu lors de la prise de contact que je travaillais auprès d’adolescents, ce qui l’aurait poussé à aborder nsuite les Amorhéens, mais on les désignera bientôt sous le nom générique des Phéniciens » [3]. Pour évoquer le Liban, il me semble plus juste de se référer dans cette région à l’histoire des empires (romain, byzantin, omeyyade, abbasside, fatimide, ottoman) plutôt qu’à l’histoire des États, car les États nationaux se sont constitués tardivement dans la région du Proche et Moyen-Orient.

Le Liban, un État jeune

5C’est en 1516 que l’empire ottoman va conquérir le Liban et l’annexer jusqu’à sa dislocation en 1918. À l’issue de la Première Guerre mondiale, les troupes anglaises et françaises entrent d’une manière victorieuse au Liban et en Syrie en 1918 ; ce sont les successeurs de l’Empire ottoman démembré : « après bien des tractations entre les deux gouvernements anglais et français […] par le système des “ mandats ” la Société des Nations accordait aux deux puissances occupantes : l’Irak, la Palestine, la Transjordanie à la Grande-Bretagne ; la Syrie et le Liban à la France » [4]. Ce « découpage arbitraire » n’a pas résolu la convoitise de ce pays par d’autres (Syriens, Iraniens, Palestiniens, Israéliens) qui vont jouer sur les rivalités et conflits d’intérêt internes. L’État du Grand-Liban sera sous mandat français jusqu’à son indépendance en 1943, acquise par l’affaiblissement politique et militaire de la France pendant la Seconde Guerre mondiale. De par le pacte national, les chrétiens renoncent à une demande de protection occidentale, en contrepartie les musulmans reconnaissent l’existence du Grand-Liban et renoncent aux projets de Grande Syrie et d’unité arabe.

Le Liban, une mosaïque de religions et de communautés

6Le Liban reconnaît dix-sept communautés ou dix-sept groupes confessionnels dont sept principaux : les maronites, les sunnites, les chiites, les grecs orthodoxes, les grecs catholiques, les druzes et les arméniens. Cette mosaïque contribue à soutenir le « mythe » de la cohabitation communautaire.

Le Liban, une société multiconfessionnelle

7Selon F. Azar, « l’identité confessionnelle se dresse comme le produit de ce processus interactif entre l’historique, le social et le politique. Elle s’impose comme une réalité psychique protégée par un système de valeurs intériorisé et des appartenances qui veillent à sa pérennité » [5]. Cette identité confessionnelle ne peut pas être éradiquée car elle est inscrite dans un passé récent et « les déterminants qui ont nourri le développement de ces identités (confessionnelles) sont toujours puissants » [6].

8Au-delà du panorama historique très succinct que je viens de tracer, je voudrais souligner que le Liban a été de tous temps un terrain d’affrontements et d’atrocités guerrières. À chaque période d’événements ou de troubles, nous pouvons imaginer que c’est la fin de l’existence de ce pays. Si je ne prends en compte que les événements des trente dernières années, il faut mettre en exergue la guerre dite « civile » de 1975 à 1990, car elle a été particulièrement meurtrière : le bilan, au-delà des destructions matérielles, s’élève à 150 000 victimes pour un pays qui ne recense qu’environ trois millions d’habitants. L’économie a été en partie détruite. L’occupation syrienne a duré de 1976 à 2005 et l’invasion israélienne de 1983 à 2000, ce qui a entraîné une paralysie supplémentaire pour le pays. La guerre récente de juillet 2006, offensive de l’État israélien contre le Hezbollah, est celle que les adolescents que j’ai rencontrés ont vécue. Cette guerre a provoqué « la stupeur », « des réactions de panique », et a agi sur le Liban comme « un couperet sur les espoirs de renouveau que suscitait le pays » [7]. Par la succession de crises et de conflits violents, ce contexte libanais imprégné de paradoxes a contribué « à entretenir le traumatisme collectif de la société libanaise » [8]. L’impact de ces « événements traumatiques » externes, caractérisés essentiellement par la « violence et l’imprévisibilité » (Gannagé, 1999), m’est apparu comme une « menace » permanente dans le discours des adolescents rencontrés. Pour illustrer mon propos, je m’appuierai maintenant sur l’analyse clinique de l’entretien de Hélmi.

Rester ou partir

9

Hélmi est un jeune Libanais âgé de dix-sept ans, appartenant à la communauté confessionnelle maronite. Il est fils unique et habite Beyrouth chez ses parents. Ceux-ci appartiennent à un groupe social aisé. Invité à parler de sa vie au Liban, Hélmi introduit d’emblée son propos par trois formulations stéréotypées : « Le Liban est un pays très beau », « vous avez dix-huit taéfé [confessions] » et « plusieurs cultures habitent au Liban ». Il décrit deux tendances dominantes au Liban : la dimension orientale arabe et la dimension occidentale. Il oriente très rapidement son discours sur lui comme adolescent : « Moi je veux parler comme adolescent »[9]. Sur un ton très affirmatif, il énonce : « Moi j’adore le Liban », avant d’enchaîner sur la volonté de son père de le voir partir en France « pour étudier ». À propos du choix de ses études ultérieures, il hésite : « Moi je veux faire entre médecine et génie. » Il affiche immédiatement sa position face à l’émigration qu’il réaffirmera tout le long de l’entretien : « Moi je lui dis [à mon père], je reste au Liban law chou ma sar [quoi qu’il arrive] je veux travailler au Liban. » Dans cet élan, dès le début de l’entretien, il signifie son opposition à ceux qui souhaitent partir du pays, fait part de sa décision et du ressenti qui l’accompagne : « Donc je suis contre, contre les gens qui veulent quitter le Liban, moi je veux rester ici et c’est énorme. »
Après avoir « déposé » d’emblée sa position face à ce qui va apparaître comme sa question centrale, rester au Liban ou en partir, Hélmi poursuit ses propos en se plaçant dans un statut d’adolescent/lycéen et en me proposant une nouvelle thématique : « Je veux parler amis. » Il décrit l’amitié comme un processus « facile » d’accès et « commun ». Cela lui permet de justifier son opposition à l’émigration d’une manière rationnelle : « Peut-être je ne veux pas quitter le Liban parce qu’il y a mes amis. » Néanmoins, il exprime clairement une contradiction entre son attachement au Liban et les incertitudes de la vie au quotidien : « C’est quelque chose de très beau de vivre au Liban, c’est excellent, le truc qui n’est pas bien, c’est la situation au Liban, on sent qu’il y a une guerre. »
Sur une relance de ma part : « Vous disiez à un moment donné “ on peut arriver ”… quand vous parliez du Liban », il en vient à expliquer les difficultés à faire cohabiter dans un même espace socialisé plusieurs communautés confessionnelles ment position sur les possibilités de construire à nouveau la cohabitation entre musulmans et chrétiens où chaque communauté a ses codes, ses systèmes de valeurs et ses références. Pourtant, il prend ferme en vantant les ressources internes du Liban dont il pense que c’est un pays qui peut arriver à résoudre ses conflits : « Une fois résolu chacune des parties est gagnante et par la suite le Liban se développera, c’est ce qui donne plus d’espoir pour le Liban. » Mais il est conscient que ses affirmations restent du domaine du rêve : « Je rêve trop, on rêve trop à ça. »
Je constate qu’Hélmi passe du ton affirmatif à un ton davantage imprégné de déception lorsqu’il parle de la politique qu’il juge trop déterminée par les intérêts individuels. Il se désespère de voir le Liban dépendant des grandes puissances et de ses voisins : « Laissez-nous tranquilles, nous on veut avancer. » Il décrit le Liban comme « une table et ses quatre piliers ». Ce qu’il entend par piliers, ce sont les principales communautés confessionnelles : « les chiites, les sunnites, les druzes et les chrétiens ». Et il évoque la difficulté de la communauté confessionnelle chrétienne à poser un pilier.
Après un silence, j’interviens en lui rappelant la consigne initiale de l’entretien : « Pour vous vivre au Liban, ça se passe comment, en tant qu’adolescent ? » Il évoque alors les lieux de fréquentation des adolescents à Beyrouth et présente ces endroits comme des lieux de dérive : « Où il y a de l’alcool, où tu peux te soûler, jusqu’à quatre heures du matin. » Ces sorties sont conditionnées par les aléas de la situation au quotidien : « Si aujourd’hui une explosion/attentat, demain une tempête de neige, samedi soir, on descendait veiller, on n’a pas pu descendre, on était obligé de rentrer à la maison, tu ne peux pas programmer à l’avance. »
Hélmi évoque régulièrement son père au cours de l’entretien : « Moi c’est mon père mon idole » et il ajoute : « Ce n’est pas une relation de père et de fils, c’est une relation de grand frère avec son petit frère. » Son père représente pour lui : un modèle pour la pratique sportive, une sorte d’encyclopédie dans laquelle figurent toutes les réponses aux problèmes qu’il peut se poser : « Tout ce que je lui demande, il le sait, en politique, histoire, même tous mes problèmes avec les filles, tout, tout. »
Ses choix professionnels énoncés au début de l’entretien reviennent souvent au devant de la scène au cours de l’entretien : il estime qu’« ma khassoun bi badoun [ils ont aucun rapport entre eux] » en identifiant l’orientation vers l’économie comme un choix de « roue de secours » et constate que le génie civil lui semble plus en adéquation avec ses performances scolaires. Alors qu’être médecin lui semble un objectif difficile à atteindre au Liban, il est conscient d’autres possibilités, comme aller faire médecine en France, mais cette alternative le met en conflit : « D’autres chances pour être médecin c’est à Strasbourg en France, mon père me dit si rouh ala frança [va en France]. On est dans la famille, mes oncles, mes cousins, il n’y a pas un médecin, il y a tout sauf médecin. Tous me disent fais médecine et moi j’aime ce métier, mais le truc que je dois voyager en France et je ne veux pas. »
Rester au Liban signifie pour lui : « On a tout, tout ce qu’on veut, tout ce qu’on peut faire. » Il vit comme une trahison le départ et le retour des citoyens en fonction des aléas de la sécurité au Liban. Rester, pour Hélmi, c’est être loyal envers son pays. Ainsi, pour lui, le « Liban ce n’est pas un hôtel ». Et il insiste : « Donc je ne peux pas quitter, je ne peux pas quitter mes amis, je ne peux pas quitter ma famille, je ne veux pas quitter le Liban. » Néanmoins, en fin d’entretien, il évoque l’éventualité d’un départ obligé : « C’est trop dur de quitter mon entourage, c’est un choix très dur à faire. » Il envisage un différé possible pour cette échéance : « Si je suis vraiment obligé de partir pour poursuivre mes études, j’irai plus tard, j’ai le temps pour partir. »

Construction adolescente : un processus sous double menace

10J’emprunte aux travaux de Ph. Gutton la notion de processus « sous menace » pour décrire les risques induits par les transformations liées à la métamorphose corporelle à l’adolescence. Je souhaite avancer, qu’au-delà de ce type de menace intrapsychique, s’identifie, à travers le discours de Hélmi, une forme de menace liée à l’environnement culturel et social auquel il appartient en vivant au Liban. Cette menace externe se traduit par l’éventualité d’un départ de son pays qu’il dit ne pas souhaiter, qu’il entend néanmoins comme une injonction paternelle et qui vient ainsi redoubler la menace interne.

11Ce que Hélmi donne à entendre évoque le danger d’une fragilisation des « processus de maturation » (Winnicott, 1984) qui devraient le conduire à devenir une personne adulte. Cette double menace induit Hélmi à penser « dehors je sens que la vie n’est pas comme ça ». Hors du Liban, la construction du réseau relationnel serait beaucoup moins facile. Il est fort possible que cette menace de départ active l’angoisse d’être confronté à un inconnu qui pourrait le faire vaciller dans ses contours identitaires. Insister régulièrement au cours de l’entretien sur le fait que « rester au Liban » est une bonne décision et qu’il est dans le « vrai » en l’envisageant, est sans doute sa manière de s’assurer de son propre sentiment de continuité d’existence.

12Derrière cette crainte de sombrer dans la nostalgie du pays que je relève au niveau manifeste de son discours, il y a sans doute l’angoisse d’une rupture, s’il y avait « départ contraint ». Sa dépendance à son foyer familial est encore très forte, dans un moment où son développement psychique est en chemin vers un état d’individuation. Nous savons que l’impact de la menace externe sur son sentiment d’identité dépendra de la solidité de sa relation aux objets internes et de l’atténuation de la menace interne. À l’inverse, la menace infligée par le risque de départ peut renforcer une tension interne qui met en crise son processus de « création adolescente » (Gutton, 2008).

Enjeux contre-transférentiels

13Dès l’énoncé de la consigne en langue française, Hélmi énonce : « Ok, alors en français. » Je lui réponds en langue française : « Vous pouvez parler en arabe aussi. » Hélmi enchaîne aussitôt en disant : « Je veux parler les deux langues. » Je note qu’au cours de l’entretien, Hélmi parlera couramment la langue française mais qu’à certains moments de son discours, il utilisera l’« arabe libanisé » [10] pour s’exprimer, une pratique régulière au Liban qui caractérise certaines classes de la population libanaise. Ce choix de ma part d’énoncer la consigne en langue française m’a interpellé dans l’après-coup. Au niveau manifeste, je peux dire que cela est lié à la facilité que j’ai à manier la langue française à l’oral. Je pratique couramment l’arabe libanisé pour ce qui est de la vie quotidienne. Mais, quand il s’agit d’habiter ma posture professionnelle, mon référent linguistique prend ancrage dans la langue française. Cela s’explique entre autres par la poursuite de mes études universitaires et de mon expérience professionnelle en France depuis plus de vingt ans. Au niveau latent, je me demande si j’ai effectivement laissé à Hélmi le choix d’utiliser sa langue maternelle ou si je n’ai pas induit le fait qu’il s’exprime davantage en langue française. En effet, l’arabe libanisé renvoie à la langue maternelle de mon Moi adolescent, et le français à la langue d’adoption de mon Moi adulte, selon une symbolique paternelle. Si je fais l’hypothèse que la langue maternelle renvoie à l’univers sensoriel et émotionnel lié à la mère, le fait de maintenir la langue d’adoption en voulant à tout prix évoquer la consigne en langue française a sans doute relevé d’une stratégie défensive que j’ai mise en œuvre pour me permettre de mettre à distance le risque d’un mouvement régressif de ma part vers ma propre adolescence.

14Au plan contre-transférentiel, je n’ignore pas que les questions de Hélmi me touchent particulièrement. Ce que j’appelle « mon départ forcé » du Liban m’a sans doute empêché de poser ces questions à l’âge où Hélmi se les pose et même d’ailleurs plus tard. La lecture clinique de l’entretien dans l’après-coup de sa réalisation m’a renvoyé à ma propre construction identitaire et plus précisément à ma construction identitaire adolescente. Des éléments de compréhension de ma propre subjectivité ont été déterminants pour que je puisse analyser les propos de Hélmi.

15J’ai été amené à quitter mon pays d’origine, le Liban, poussé par les événements économiques et politiques des années 80 et sous des injonctions parentales du style « tu n’as pas d’avenir dans ce pays, saisis ta chance » et ce, au moment où je bénéficiais d’une bourse du gouvernement français. Ainsi, j’ai dû me confronter par la suite au conflit psychique inhérent à une double appartenance culturelle, qui m’entraînait à penser que je devais renoncer à une partie de mon « Soi » pour pouvoir m’intégrer à la culture du pays d’accueil. Ce vécu, je le partage avec bien d’autres sujets libanais qui ont une histoire proche de la mienne, mais chaque sujet appréhende selon des modalités singulières cette expérience de l’exil du pays. Quant à moi, quand j’évoque l’émigration, je fais une différence importante entre les « émigrants volontaires », cette catégorie de la population libanaise dont on parle régulièrement en faisant référence à la diaspora libanaise « estimée en 2000 à douze millions » [11] et la catégorie qu’on pourrait dire d’« émigrants forcés », dont je fais partie. Le Liban présentait pour moi un objet contenant au plan identitaire, dont l’exil m’a contraint à faire le deuil. En effet, j’ai vécu mon départ du Liban comme une expérience traumatique qui pendant un certain temps est restée « silencieuse », comme en latence. Par rapport à cette expérience, ce qui a fait continuité pour moi n’est pas le seul « héritage culturel » de mon pays d’origine. Pour assurer mon sentiment de continuité d’existence, au sens de D. W. Winnicott, il m’a fallu construire un « espace potentiel ». J’ai trouvé cet « espace d’entre-deux » au sein de l’association des CEMEA (Centre d’Entraînement aux Méthodes d’Éducation Actives) rejointe très tôt après mon arrivée en France, espace qui m’a permis de reprendre la question éducative auprès d’enfants et d’adolescents qui était déjà la mienne au Liban. Cette reprise a fait fonction de liaison entre mon passé et mon futur au profit de ma réorganisation identitaire et de mon sentiment de continuité d’être. L’association des CEMEA a sans doute constitué pour moi un espace intermédiaire, contenant mes processus de réorganisation psychique. C’est à la lumière de ces élaborations que j’entends les craintes que Hélmi exprime dans cet entretien. Dans ce sens, je peux faire l’hypothèse que Hélmi se sent sous la menace de perdre l’objet contenant que représente son pays s’il est amené à émigrer. C’est ainsi que j’entends son éprouvé lorsqu’il évoque le risque d’un départ forcé s’il se range à l’avis de son père.

16En résumé, j’ai montré que les propos de Hélmi sont traversés par un conflit entre rester au Liban ou partir du Liban. La résonance d’un environnement sociopolitique en crise induit un sentiment d’insécurité chez Hélmi, comme chez les autres adolescents que j’ai interrogés. Chacun d’entre eux tente, par les moyens dont il dispose, de mobiliser des stratégies psychiques pour y répondre. Pour tous ces adolescents, la menace externe émanant de la situation libanaise actuelle vient redoubler la menace intrapsychique inhérente au processus de création adolescente. On pourrait dire que, pour Hélmi, le processus de création de soi risque d’être inhibé, ou en tout cas ralenti. Dans la mesure où peu de fluidité semble présente dans le va et vient entre idéalisation et désidéalisation. En mettant en différé l’éventualité d’un départ, il réalise un compromis transitoire, qui n’a pas la fonction d’un compromis « transitionnel », au sens où l’écrit Ph. Gutton : « Un adolescent se sent plus ou moins jeté vers des compromis transitoires qui ne deviendront transitionnels que s’il parvient à les déplacer, les voir autrement, c’est-à-dire les tiercéiser, les sublimer » [12]. Peut-on voir dans la situation même d’élaboration que lui procure l’entretien un début de ce processus de tiercéisation qui pourrait amorcer un déplacement pour Hélmi ?

Bibliographie

  • ammoun d. (1997). Histoire du Liban contemporain, 1860-1943. Paris : Fayard.
  • assaf r., barakat l. Éds. (2003). Atlas du Liban. Géographie, histoire, économie, Beyrouth : Presses Universitaires de Saint-Joseph.
  • azar f. (1999). Construction identitaire et appartenance confessionnelle au Liban. Paris : L’Harmattan.
  • corm g. (2003). Le Liban contemporain. Paris : La Découverte.
  • feki m., ficquelmon a. (de) (2008). Géopolitique du Liban : constats et enjeux. Levallois : Studyrama Perspectives.
  • gannage m. (1999). L’enfant, les parents et la guerre. Une étude clinique au Liban. Paris : ESF.
  • gutton ph. (2008). Le génie adolescent. Paris : Odile Jacob.
  • mermier f., varin ch. Éds. (2010). Mémoires de guerres au Liban (1975-1990). Arles : Actes Sud.
  • winnicott d. w. (1984). Déprivation et délinquance. Paris : Payot, 1994.
  • zakka n. (1991). Liban des mots pour panser. Lille : Presses Universitaires de Lille.

Mots-clés éditeurs : création adolescente, désidéalisation, Émigration, idéalisation, Liban, menace, processus identitaire, rite

Date de mise en ligne : 23/01/2012

https://doi.org/10.3917/ado.078.0849