S'abonner
Article de revue

David Le Breton : Sur les massacres perpétrés par des adolescents dans leur école

Pages 325 à 337

Citer cet article


  • Le Breton, D.
(2011). David Le Breton : Sur les massacres perpétrés par des adolescents dans leur école. Adolescence, T. 29 n°2(2), 325-337. https://doi.org/10.3917/ado.076.0325.

  • Le Breton, David.
« David Le Breton : Sur les massacres perpétrés par des adolescents dans leur école ». Adolescence, 2011/2 T. 29 n°2, 2011. p.325-337. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-adolescence-2011-2-page-325?lang=fr.

  • LE BRETON, David,
2011. David Le Breton : Sur les massacres perpétrés par des adolescents dans leur école. Adolescence, 2011/2 T. 29 n°2, p.325-337. DOI : 10.3917/ado.076.0325. URL : https://shs.cairn.info/revue-adolescence-2011-2-page-325?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ado.076.0325


Notes

  • [1]
    Raoult, 2008, p. 35.
  • [2]
    Propos de Eric Harris relevés dans l’ouvrage La logique du massacre. Derniers écrits des tueurs de masse. Paris : Éditions Inculte, 2010, p. 56.
  • [3]
    Ibid., p. 65.
  • [4]
    Ibid., pp. 74-75.
  • [5]
    Ibid., p. 65.
  • [6]
    Ibid., p. 57.
  • [7]
    Ibid., p. 74.
  • [8]
    Propos de Dylan Klebold relevés dans l’ouvrage La logique du massacre. Op. cit., p. 82.
  • [9]
    Ibid., p. 85 et p. 92.
  • [10]
    Ibid., p. 108 et p. 117.
  • [11]
    Langman, 2009, p. 62.
  • [12]
    Extrait de La logique du massacre. Op. cit., p. 117.
  • [13]
    Langman, 2009, p. 115.
  • [14]
    Propos de Tim, jeune tueur de Winnenden, extraits d’un article de Libération du 13 mars 2009.
  • [15]
    Ibid.
  • [16]
    Propos du jeune tueur d’Erfurt, extraits d’un article de Libération du 28 avril 2002.
  • [17]
    Gauchet, 2003, p. 401.
  • [18]
    Propos de Eric Harris relevés dans l’ouvrage La logique du massacre. Op. cit., p. 70.
  • [19]
    Propos extraits d’un article du Courrier International, 2004, n°696.

Les massacres scolaires

1Les adolescents criminels sont rares, l’homicide est exceptionnel à leur âge. Aucun profil type ne se dégage. Certaines occurrences en matière d’histoire de vie se laissent pressentir, mais elles ne sont en rien prédictives d’un éventuel passage à l’acte meurtrier. Le meurtre traduit le heurt d’une histoire de vie avec une situation précise qui exacerbe les meurtrissures ou les manques antérieurs : abandon, inceste, abus sexuel, maltraitance, manque d’amour, absence de toute loi dans la famille, tensions familiales, sentiment d’un manque de reconnaissance par les autres, etc. Enfants souvent victimes, ils se battent contre la violence subie en s’identifiant à l’agresseur et en répercutant sur d’autres, parfois dans la surenchère, ce qu’ils vivent eux-mêmes au quotidien. Pourtant les tueurs scolaires composent une figure différente, nettement plus composite, qui rend difficile l’établissement d’un profil psychologique, familial ou affectif. Certains sont bien entourés de leurs parents, d’autres issus de couples divorcés. Certains sont solitaires, d’autres sociables, certains sont harcelés d’autres non... Ils ne grandissent pas toujours dans des familles à problèmes même s’ils sont parfois livrés à eux-mêmes du fait de l’indisponibilité de leurs parents engagés dans des activités professionnelles. Il faut cependant inscrire leurs actes dans le contexte du monde contemporain : distension du lien social, précarité du lien familial ou amoureux, soif de reconnaissance qui est la rançon d’une société individualiste, sentiment d’injustice ressenti par ceux qui ne sont pas en position de succès...

2Dans les premières scènes de Elephant (2003) de Gus Van Sant, le fils demande à son père alcoolique qui louvoie sur la route en accrochant d’autres voitures et en effleurant les piétons et les cyclistes de lui céder le volant. Arrivé au lycée de Columbine, le fils lui demande que son frère vienne le chercher. « Mais où est le putain de problème ? », dit le père devant son fils que l’on retrouvera plus tard les larmes aux yeux. C’est le fils qui doit veiller sur son père. Le cinéma américain de ces dernières années, par exemple Mystic River (2003) de Clint Eastwood ou Ken Park (2002) de Larry Clark, n’est pas tendre pour les pères dont le détachement est souvent mis en lien avec la détresse de leurs enfants. Dans Thirteen (2002), le père absent et indifférent de Tracy fait écho à celui disparu d’Evie, élevée par sa tante.

3Bien entendu la violence de ces jeunes à l’encontre des autres n’est pas étrangère aux transformations physiques et morales qu’ils vivent, cette effraction de leur sentiment d’identité (Gutton, 1996). Ils peinent à trouver la bonne distance avec les autres, ils se sentent envahis, incertains de ce qu’ils sont, ils n’éprouvent pas dans leur existence un sentiment de sécurité ontologique pouvant les apaiser ou nuancer leur conviction d’être rejetés ou mal perçus par les autres. Les figures parentales échouent à leur procurer un espace d’amortissement susceptible de les ramener à une réciprocité apaisée au sein du lien social. Ce porte-à-faux est accentué par l’impossibilité de trouver à l’intérieur de l’école, le containing et le holding nécessaires à l’établissement de bonnes assises personnelles. Pour comprendre le passage à l’acte d’un jeune tueur il convient de le saisir dans la singularité de son cheminement au sein d’une constellation affective familiale et amicale, connaître les écrits qu’il a laissés et les déclarations vidéo effectuées avant l’acte.

4Dans les tueries scolaires, le passage à la violence ou au meurtre est une réponse au sentiment d’insignifiance que le narcissisme adolescent essaie en vain de combattre. « Sa finalité vise la désubjectivation d’autrui et son anéantissement en tant que porteur d’un désir propre » [1]. Les autres sont une menace pour l’identité dont il importe de se débarrasser en réglant éventuellement ses comptes. La violence mise en jeu est pratiquement aveugle, même si parfois des cibles éventuelles sont épargnées. Certains adolescents s’attaquent d’abord aux membres de leur famille comme pour effacer toute trace de leurs origines, volonté de disparaître de soi de manière radicale, et ils poursuivent leur cheminement aléatoire en tuant en toute indifférence les gens qui se trouvent sur leur passage.

5Encore rares dans les années 1980, les massacres scolaires font leur apparition régulière dans l’actualité à la fin des années 1990, trois notamment en 1997. Ce sont des adolescents, parfois très jeunes : Andrew, onze ans et Mitchell, treize ans ont tué quinze personnes à Jonesboro, Arkansas (1998). Ce sont pratiquement toujours des garçons ; ils abattent leurs enseignants ou leurs pairs, qu’ils connaissent parfois depuis l’enfance.

6Ces événements très médiatisés ont rendu possible et reproductible une manière de « sortir en beauté » en accédant à la notoriété tout en « faisant payer » le plus possible ceux qui n’ont pas voulu leur accorder la place qu’ils pensaient mériter. Ils procurent un mode d’emploi à la rage, un script pour l’action. Nombre de jeunes mal dans leur peau, qui se sentent incompris et en butte à l’indifférence ou au mépris des autres et ruminent des intentions suicidaires, ont soudain eu une solution, une mise en forme, à leur disposition. La haine vise les pairs et les enseignants, c’est-à-dire ceux qui ont compté aux yeux des jeunes tueurs, ceux qui marquent leur sociabilité ordinaire. Les school shooters diffusent leur fascination et leur exemple dans l’ensemble du monde : en Chine, au Japon, au Canada, en Grande-Bretagne, en Espagne, en Argentine, en Bosnie-Herzégovine, etc.

La tuerie de Columbine

7Le 20 avril 1999, Eric Harris, dix-huit ans, et Dylan Klebold, dix-sept ans, armés de fusils, d’armes automatiques et de bombes artisanales, tirent au hasard de leur parcours dans leur lycée à Littleton. Ils tuent douze élèves et un professeur, et blessent vingt-trois personnes avant de se donner la mort. Ils ont préparé leur action pendant des mois, réfléchissant aux angles de tir, aux lieux où poser des bombes artisanales. Leur volonté est de tuer le maximum de personnes à l’intérieur du lycée et de poursuivre le massacre dans la ville, avec le fantasme de détourner un avion sur New York et de l’écraser sur la ville. Aucune des bombes redoutables posées par Eric n’a explosé.

8Eric est un bon élève qui satisfait ses enseignants tout en fantasmant la destruction de son collège. Il donne en permanence le change à son entourage. Il se flatte d’ailleurs dans son journal d’être un formidable « menteur », capable de faire croire n’importe quoi à n’importe qui. Enfant, il connaît des soucis de santé qui se répercutent encore sur sa conformation physique. De petite taille, avec un buste mal développé. Son sentiment d’identité est flou, sans consistance. Il échoue à savoir qui il est. Il se sent indifférencié, obsédé par l’idée de ressembler aux autres malgré tous ses efforts pour se démarquer. « J’essaie toujours d’être différent mais je finis toujours par copier quelqu’un. J’ai essayé d’être un mélange de différents trucs, différents styles, mais à chaque fois, je n’étais plus moi, je finissais par ressembler aux autres, ou bien les autres pensaient que je les copiais » [2]. L’idéologie néo-nazie lui procure un support de projection pour s’inventer un personnage. Il dit sa haine des Noirs, des Juifs, des faibles, des homosexuels, souligne sa conviction de l’« infériorité » des femmes mais finalement c’est le « genre humain » en son entier qu’il voudrait « exterminer », « personne ne doit survivre » [3]. Un ressentiment farouche le soutient qui s’exprime avec lancinance au fil de son journal. « Haine ! Je suis rempli de haine et j’adore ça. Je hais les gens et ils ont intérêt à me craindre s’ils savent ce que je leur réserve. Oui, j’ai la haine et je veux que tout le monde le sache, oui, je suis raciste et ça ne me pose aucun problème » [4]. Il s’exalte de son appartenance à une humanité supérieure.

9Il surcompense par procuration une virilité qui l’obsède d’autant plus qu’on le raille souvent à cet égard. Il rehausse ainsi l’idée qu’il se fait de lui-même tout en se lamentant de ses propres manques dans l’intimité de son journal où il se nomme parfois « that weird looking Eric KID », écrivant lui-même ce dernier mot en capitales comme pour insister sur sa disgrâce. Mais dans son journal, il insiste sur la supériorité qui distingue Dylan et lui, la « conscience de soi », la conviction d’en savoir davantage que les autres, souvent dénoncés pour leur aliénation ou leur « robotisation ». Eric revendique une posture de toute-puissance qui tranche avec son ressenti au quotidien : « Personne ne vaut que dalle à moins que j’en décide autrement, j’ai l’impression d’être Dieu et vraiment j’aimerais l’être, j’aimerais que tout le monde soit officiellement inferieur à moi. Je sais déjà que je suis supérieur à la plupart des gens dans ce putain de Welt en termes d’intelligence universelle et notre place dans l’univers » [5]. Ou encore « Personne ne mérite de vivre sur cette planète, sauf moi et ceux que je choisis » [6].

10Parfois, il laisse entendre une voix, plus douloureuse : « Tout le monde se moque de moi à cause de mon apparence, parce que je suis faible et toutes ces conneries ; eh bien vous allez me le payer : une putain de vengeance ultime. Vous auriez dû me montrer plus de respect, mieux me traiter comme un aîné ; alors peut-être que je ne serais pas sur le point de vous arracher la tête. Mais j’ai toujours détesté mon apparence […]. Voilà d’où vient ma haine, elle provient du fait que j’ai une mauvaise opinion de moi-même, en particulier concernant les filles, le look, etc. […] On ne me respecte pas et ça me fait chier. À ce jour, j’ai assez d’explosifs pour tuer une centaine de personnes, et si j’arrive à récupérer deux ou trois baïonnettes, des lames, haches, etc., je pourrais en tuer une dizaine de plus et pourtant ce ne serait pas suffisant » [7]. Eric est pourtant souvent décrit comme ayant nombre d’activités et engagé dans son parcours scolaire.

11Si Eric est dévoré de ressentiment, de rage et de fantasmes de toute-puissance, Dylan, son compagnon de tuerie, rédige plutôt un journal centré sur sa tristesse, sa solitude, ses échecs : « J’ai une vie de merde. Une vraie merde – j’ai l’impression que je suis destiné à une souffrance éternelle, dans toutes les directions, dans toutes les réalités » [8]. Comme Eric, il a des amis, partage des activités avec les autres, mais il se sent infiniment seul. « Je sais pas ce que j’ai avec les gens (surtout les nanas), c’est comme s’ils me haïssaient tous et m’ignoraient, je sais pas quoi leur dire ou quoi faire […]. J’ai toujours été détesté, partout et par tout le monde, je n’ai jamais rien capté » [9]. « Je suis bloqué dans l’humanité. Peut-être que d’aller faire un carnage avec Eric est la seule façon de me libérer […]. La vérité : dans 26,4 heures, je serai mort, et heureux. Les petits enculés de zombies vont réaliser leurs erreurs, et souffrir pour toujours, hurlant de douleur » [10]. P. Langman résume la tonalité des deux journaux intimes en disant que « si Eric a trop d’ego pour fonctionner en société, Dylan n’en a pas assez. Eric est plein de rage parce que le monde n’est pas assez bon pour lui. Dylan est plein de rage parce qu’il n’est pas assez bon pour le monde » [11]. Eric et Dylan existent en miroir et renforcent mutuellement leur conviction d’être à la fois incompris et exceptionnels par une clairvoyance qui échappe aux autres. Le massacre qu’ils méditent est une apothéose de leur amitié et la preuve de leur supériorité : « Nous attendons notre récompense l’un et l’autre […]. L’heure est venue de mourir, l’heure est venue d’être libre, l’heure est venue d’aimer » [12]. Leur acte est posé comme une libération intérieure de toutes les tensions ressenties.

12Dans les établissements scolaires américains, les garçons qui comptent aux yeux de tous sont les athlètes, ceux qui figurent en bonne place dans les équipes sportives. De même, les filles qui n’appartiennent pas aux Pom Pom girls ne sont guère attractives aux yeux des autres élèves. Les tueurs scolaires sont souvent des garçons souffrant dans leur identité masculine, ils n’ont guère des corps d’athlètes et ne sont pas en position d’être valorisés par leurs pairs pour leurs performances sportives ou leur succès auprès des filles. Ce sont souvent des adorateurs de Charles Manson, d’Hitler, figures de surcompensation dont ils connaissent la puissance d’horreur pour leur entourage. À défaut de se construire dans la réciprocité du lien à l’autre, ils choisissent une inscription en porte à faux, une sorte d’identité de répulsion qui leur donne un sentiment fort d’existence. Ils connaissent en outre les faits d’armes des autres tueurs scolaires, ce sont des passionnés de jeux vidéo ou de films ultra-violents. Ils se construisent un personnage imaginaire, un bouclier intérieur, qui les protège du profond sentiment de vulnérabilité qu’ils éprouvent. Dans le contexte américain, ils s’efforcent de se démontrer qu’ils sont des hommes à travers le maniement des armes, et un jour la mise à mort des autres. La plupart des crimes scolaires sont commis par deux garçons qui mettent en œuvre un rite de virilité, trouvant là une preuve in extremis de leur valeur personnelle (Le Breton, 2007). Le regard d’un pair contribue à lever toute inhibition et à un renforcement mutuel du passage à l’action. La dyade dissout les derniers scrupules moraux. Une telle logique masculine de surenchère virile est l’une des clés de compréhension du drame de Béthel, Alaska (1997). Evan Ramsey semble avoir été pris dans un engrenage pour ne pas perdre la face devant ses condisciples. Son intention première était d’emmener une arme à son collège à Bethel pour effrayer notamment un garçon qui le harcèle, avant de se tuer. Deux de ses amis lui disent qu’en tuant des élèves auparavant il accédera à la gloire en mourant. Ils font ensemble une liste d’élèves à abattre, incluant le Principal du collège à qui l’un des jeunes voue une haine féroce. Le jour venu, une partie des élèves est au courant de l’entreprise, et certains prennent position au meilleur endroit pour assister au spectacle, d’autres amènent une caméra. Evan tue son persécuteur et le Principal, et il blesse deux autres élèves avant de retourner l’arme contre lui, mais sans oser tirer [13].

13Les tueurs scolaires sont parfois décrits comme solitaires, détachés des activités communes. En fait, le plus souvent, ils sont parfaitement insérés socialement ; en revanche, ils se sentent seuls, séparés des autres. Ils ne trouvent pas dans leurs relations sociales l’épaisseur et, surtout, la reconnaissance qu’ils réclament. Ils sont souvent dans un double jeu. Eric se coule parfaitement dans le jeu de la sociabilité et du travail scolaire tout en préparant activement le massacre et en disant dans son journal sa haine envers ses condisciples et ses enseignants. Une part de la toute-puissance qui saisit ces jeunes tueurs repose sur l’abus de confiance permanent qu’ils mettent en œuvre. S’ils annoncent faire bientôt un massacre dans leur lycée, tous en rient. Leur engagement social est souvent superficiel en dépit du sentiment qu’ils donnent aux autres d’être bien là. Le harcèlement dont ils seraient victimes est également une raison invoquée de leur acte meurtrier, ce dernier apparaissant alors comme une vengeance. Souvent, en effet, cette motivation est explicitement présente dans les journaux ou les propos tenus par ces jeunes, cette explication ne vaut cependant pas toujours. Certains persécutaient eux-mêmes leurs pairs se coupant ainsi délibérément de la popularité dont ils auraient pu bénéficier. Ou bien ils s’exposaient délibérément à leur rejet. Dans leur collège de Columbine, Dylan et Eric provoquent leurs condisciples avec leur « Heil Hitler » prononcé à haute voix quand ils se croisent, la main tendue pour accentuer le simulacre. Ils parlent volontiers de leur désir de se débarrasser de tous les Juifs et tous les Noirs, ils sont l’un et l’autre sujets à de vives colères qui sidèrent leur entourage. Il est difficile de les voir comme de malheureuses victimes et des « redresseurs de torts » comme le font volontiers les sites Internet destinés à leur vouer un culte. Par ailleurs quand ils sont avérés, les persécuteurs ne sont pas toujours les victimes des massacres. Bien entendu, des millions d’adolescents souffrent des exactions de leurs condisciples dans leurs écoles sans jamais penser un seul instant à se « venger » de cette manière.

14Les adolescents auteurs de crimes collectifs sont dans un profond mépris des autres dont ils pensent souvent être rejetés. Les frustrations et les rancœurs liées au sentiment de ne pas être reconnus à sa juste valeur exposent certains à des actions radicales. La rage contenue explose à partir d’un détail et elle se répand sans mesure. Ils « pètent les plombs », selon une expression devenue familière. Ils déversent leur haine sans trier parmi leurs victimes. Leur rage n’a pas de destinataire précis, elle explose devant ceux qui sont là, à portée de la main. Ils ne veulent pas se suicider sans entraîner avec eux le maximum de leurs semblables pour leur faire payer leur indifférence. Leur volonté est de laisser une encoche de sang dans l’histoire. Ils souhaitent exister pleinement à travers leur acte, mais aussi dans la douleur de leurs victimes et de leurs familles. Revanche de ce qu’ils ont perçu comme une indifférence à leur égard. Ils veulent forcer la reconnaissance de ce qu’ils sont, non dans l’agrément collectif, mais plutôt à travers l’effroi.

15Quand elle existe, la préméditation du meurtre, parfois même sa longue préparation, comble les fissures identitaires. Les futurs tueurs vivent dans l’exaltation de leur supériorité morale sur les autres dont ils savent qu’ils vont prochainement les tuer, ou qu’ils pourraient le faire. Leur personnalité est plutôt terne (ou vécue comme telle), mais elle est illuminée par la pensée de leur acte à venir qui leur confère un sentiment de toute-puissance. Ils oscillent entre exaltation et dépression. La pensée prochaine de l’action à entreprendre et ensuite la multiplication des victimes sont perçues à leurs yeux comme des actes divins : décider de la vie ou de la mort des autres. Cette position d’autorité absolue sur les autres est aussi une manière de chercher la notoriété, devenir enfin célèbre et renflouer ainsi, même en mourant, sa place dans le monde. La volonté meurtrière entend faire disparaître les autres, perçus comme une élite globale, indistincte, qui n’a pas voulu étayer la continuité narcissique. Rétablir un sentiment d’identité valable implique une action grandiose dont il leur importe peu qu’elle soit socialement désapprouvée. Là au contraire est l’énergie de l’acte, une manière pour les tueurs de « rendre la monnaie de leur pièce » à ceux qui les ont empêchés d’accéder à ce Moi grandiose pressenti en eux. La dimension de la vengeance qui traduit la déliaison de l’individu et son détachement des médiations sociales au profit d’une toute-puissance personnelle est presque toujours présente dans les justifications des tueries scolaires comme elle l’est par ailleurs dans l’ambiance politique contemporaine ou dans les blockbusters hollywoodiens. La haine devient une force intérieure dont ils se nourrissent, une énergie pour continuer à vivre jusqu’à la mise à exécution de leur projet.

16Les tueurs scolaires sont des spree killers qui contrôlent le premier moment de leur décision, mais ensuite ils sont saisis dans une longue chute meurtrière liée à l’engrenage des circonstances jusqu’à la mort le plus souvent, soit par suicide soit par le fait d’être abattus par la police. L’engagement dans l’action devient un long vertige qui figure une image de la blancheur, la dissolution de soi et des contraintes d’identité (Le Breton, 2007). Illuminés par leur sentiment de toute-puissance, ils ne voient plus la mort comme un fait tragique et irréversible mais comme un accomplissement glorieux, soigneusement mis en scène. Ils savent qu’on ne revient pas de la mort, mais quelque part ils n’en sont pas sûrs pour eux-mêmes. Ils s’enregistrent sur leur blog, bardés d’armes, tenant des discours haineux sur le monde, travaillant à ce qu’ils imaginent être leur gloire future. Plusieurs des school shooters annoncent leur volonté meurtrière sur Internet. Un exemple : « J’ai des armes ici, demain matin j’irai à mon ancienne école et ça va vraiment chauffer. Restez à l’écoute, vous entendrez parler de moi demain. Retenez bien le lieu : Winnenden » [14]. Beaucoup de jeunes mass killer tuent pour « exister », pour accrocher quelque chose d’un réel qui se dérobe à leurs efforts. Ils ne se sentent pas vivants. Ils se sentent de surcroît rejetés ou négligés par les autres. Ils viennent demander des comptes à une société dont ils pensent qu’elle ne leur a jamais donné ce qu’ils méritaient. « J’en ai marre, j’en ai assez de cette vie qui n’a pas de sens et qui est toujours la même chose. Tout le monde se moque de moi et personne ne veut reconnaître mon potentiel » dit Tim, le tueur de Winnenden [15]. « Je veux qu’un jour tout le monde me connaisse, je veux être célèbre » [16], dit le tueur d’Erfurt à une autre élève. Pour ces jeunes tueurs les autres ne sont que des repoussoirs. Le lien à autrui est inconsistant ou plutôt désengagé, désimpliqué, sans affectivité autre que négative.

L’impossibilité de s’identifier

17Les sentiments de honte ou de culpabilité sont souvent absents chez nombre de contemporains. Bien entendu, ce sont aussi les sentiments qui caractérisent les tueurs en série ou les pervers de manière générale (Lebrun, 2007). Plus radicaux que les adeptes du happy slapping, les jeunes spree killers sont de parfaites illustrations de l’individualisme contemporain et de l’indifférence à l’autre. On retrouve chez ces jeunes tueurs une impossibilité radicale à éprouver la moindre compassion avec leurs victimes qu’ils abattent au hasard de leur cheminement ; en aucun cas ils ne peuvent s’identifier à elles (Le Breton, 2007). Leur Moi est sans autrui auquel rendre des comptes. Ils illustrent jusqu’à la caricature le propos de M. Gauchet observant l’émergence « d’un individu pur, ne devant rien à la société, mais exigeant tout d’elle. L’obligation collective et l’inscription historique tendent à devenir purement et simplement impensables » [17]. Le lien à l’autre glisse de l’éthique à l’instrumental, il autorise tous les comportements dès lors qu’ils sont réalisables. L’individu est alors détaché de lui-même, coupé des liens de sens susceptibles d’éveiller une émotion à l’égard d’un autre qui ne lui est rien, élément indifférent de l’environnement.

18Le jeune tueur exécute alors ses parents, ses condisciples ou ses enseignants, voire des passants dans la rue, comme s’il se tenait face à un jeu vidéo. Certes, il sait la différence, mais il la dénie aussitôt, et il peut aller au terme de sa démarche meurtrière sans état d’âme. La possibilité du passage à l’acte s’étaye parfois justement en référence à des jeux vidéo qui induisent l’indifférence aux meurtres pour le jeune qui s’auto-hypnose pour glisser dans une autre sphère du réel où il est détaché de tout sentiment. Pour se mettre en condition avant de perpétrer le massacre, Eric écrit dans son journal : « Mon but est de détruire autant que possible, je ne dois donc pas me laisser distraire par mes sentiments, la compassion, la pitié ou quoi que ce soit. Je dois me persuader que chaque personne est un monstre tout droit venu de Doom […]. C’est eux ou moi […] et surtout n’oubliez pas : je veux tuer tout le monde à l’exception de cinq personnes dont je donnerai le nom plus tard » [18]. Doom est un jeu vidéo ultra-violent. « On tue des gens, c’est tout », dit Dylan, l’un des tueurs de Columbine, à un élève sur qui il vient de tirer. L’acte de tuer devient un événement virtuel, détaché, animé de la toute-puissance intérieure du joueur devant sa console. Les jeux vidéo donnent également une indication pour la tenue. Bon nombre de mass killers se revêtent d’une tenue de combat ou d’une tenue de ninja avant de commencer leur action punitive. Si les jeux vidéo, les films, ou des faits divers antérieurs, apparaissent comme des solutions à leurs maux rendues possibles et pensables justement par ces précédents réels ou imaginaires, s’ils donnent même parfois le modus vivendi de leurs actions sanglantes, il n’en reste pas moins que ces jeux ou ces films sont connus de centaines de millions d’adolescents sans que jamais ils n’aient l’idée de les utiliser comme des modèles pour agir dans la vie réelle (Coulombe, 2010 ; Tisseron, 2002).

19Les school shooters sont l’objet d’une formidable admiration aux États-Unis. Ils fascinent, sans aucun recul, dans l’« indifférence à la cruauté » de nos sociétés. À dix-sept ans, lorsqu’on lui demande qui elle admire le plus, Stéphanie répond sans état d’âme : « J’admire les serial killers parce qu’ils sont intelligents en fait. Tout le monde les prend pour des fous. C’est une sorte de folie d’ailleurs, mais ils sont très intelligents, et je les admire parce qu’ils font quelque chose que je ne pourrais pas faire. » Nombre de sites Internet vénèrent la mémoire des tueurs de Columbine, culte bien propre à susciter l’émulation. Sur ces sites, ils sont mis en scène comme des justiciers. Une adolescente de dix-sept ans déclare : « Si je trouve qu’Eric et Dylan ont été cool de faire ce qu’ils ont fait, c’est parce qu’ils se sont révoltés. Ils étaient constamment harcelés et, même s’ils en ont régulièrement parlé autour d’eux, ils savaient que personne ne ferait rien, à moins de prendre l’affaire en main. Après le 20 avril, les élèves les plus populaires des écoles américaines ont laissé tranquilles ceux qui ne l’étaient pas. Ils ont eu peur qu’une de leurs victimes ne déclenche un autre massacre dans leur école » [19]. Les school shooters sont redéfinis comme de malheureuses victimes et comme des redresseurs de tort, des héros contemporains auxquels s’identifier.

20En agissant de manière brutale et spectaculaire, en tournant le feu des projecteurs sur leurs faits d’armes, ils apparaissent comme des émissaires venant suggérer une solution à d’autres jeunes également mal dans leur peau et qui se vivent dans une impuissance à agir pour changer les choses. Disparaître en beauté, en quelque sorte, en imposant au « monde » une encoche de mémoire, répond bien à un narcissisme adolescent sans mesure et à un ressentiment qui est aussi dans l’air du temps.

Bibliographie

  • coulombe m. (2010). Le monde sans fin des jeux vidéo. Paris : PUF.
  • gauchet m. (2003). La condition historique. Paris : Folio.
  • gutton ph. (1996). Adolescens. Paris : PUF.
  • langman p. (2009). Why kids kill. Inside the minds of school shooters. New York : Palgrave Macmillan.
  • lebrun j.-p. (2007). La perversion ordinaire. Paris : Denoël.
  • le breton d. (2007). En souffrance. Adolescence et entrée dans la vie. Paris : Métaillié.
  • raoult p.-a. (2008). L’agir criminel adolescent. Clinique et psychopathologie des agirs. Grenoble : Presses Universitaires de Grenoble.
  • tisseron s. (2002). Enfants sous influence. Les écrans rendent-ils les jeunes violents ? Paris : 10-18.
  • La logique du massacre. Derniers écrits des tueurs de masse. Paris : Éditions Inculte.

Mots-clés éditeurs : Jeux vidéo, Meurtre à l'adolescence, Rite de virilité, Suicide, Tueurs d'école

Date de mise en ligne : 25/07/2011

https://doi.org/10.3917/ado.076.0325