Fonctions métaphorique et métonymique du vêtement
- Par Caroline Lebrun
Pages 613 à 626
Citer cet article
- LEBRUN, Caroline,
- Lebrun, Caroline.
- Lebrun, C.
https://doi.org/10.3917/ado.053.0613
Citer cet article
- Lebrun, C.
- Lebrun, Caroline.
- LEBRUN, Caroline,
https://doi.org/10.3917/ado.053.0613
Notes
-
[1]
À l’intérieur de ces frontières les échanges sont possibles : on emprunte dans la garde-robe des enfants des pièces qui prendront place dans la mode adulte. Cet emprunt est récent puisque le vêtement d’enfant lui-même est une création de la fin du XIXe siècle. Les échanges vestimentaires entre les hommes et les femmes sont plus anciens. Le pantalon en est un bon exemple : L. Kamitsis, conservateur au Musée de la Mode et du Costume, a consacré une étude à l’évolution de cette pièce vestimentaire. Kamitsis L. (1999). Le pantalon féminin. Ramage, 13 : 79-101.
-
[2]
C’est à ce titre que nous nous sommes intéressée à un article traitant des tétines et des adolescents paru dans une revue sur le bébé ! On y parle de l’usage de la tétine par des adolescents, notamment dans une boîte de nuit parisienne où elle est un accessoire obligé. Les auteurs évoquent l’auto-érotisme ou une activité auto-calmante qui permettrait de se protéger de la sexualité génitale. Un autre éclairage se rapprocherait plus de notre point de vue : la tétine permettrait de faire coexister les images du corps pubertaire et du corps infantile. Il s’agit bien d’un compromis, mais il signe la fin de la sexualité infantile et non la coexistence avec elle. D’ailleurs, les danses suggestives et même un rapport sexuel inopinément observé par les auteurs, ne laissent pas d’équivoque sur le soi-disant « retour à la petite enfance » ! Selon nous, c’est bien parce que le risque de clivage est derrière que ces adolescents peuvent s’adonner à une telle mise en scène. Pour eux, contrairement aux jeunes pubères, l’infantile n’est plus le mauvais, le ridicule, le honteux. Il peut, sans crainte de régression, être réinvesti. Le « concept » de retour à l’enfance est également à l’origine du second lieu soumis à l’étude dans l’article : un bar à biberon, autrefois investi par les adultes, est aujourd’hui un lieu où les adolescents aiment se retrouver. (Brisson, Cottin, 2002).
-
[3]
Andersen H. C. (non daté). Les habits neufs de l’empereur. Paris : Hachette, 1990.
-
[4]
Ces deux liens sont exposés par Freud (1912-1913) dans Totem et tabou. S’appuyant sur l’argumentation de Frazer, Freud oppose la magie imitative et la magie contagieuse. Dans la magie imitative c’est un rapport de similitude qui opère (par exemple une poupée, une statue, une effigie représentant la personne sur laquelle on veut agir). Dans la magie contagieuse une partie est substituée au tout (par exemple des reliques, des objets, ou encore le nom de la personne permettent d’agir sur elle). Rappelons-nous d’Hercule qui meurt en portant une tunique empoisonnée offerte par sa femme Déjanire.
-
[5]
Deutsch, 1944-1945, p. 55.
-
[6]
Mannoni et coll., 1984, p. 96.
-
[7]
Givre, 1997, p. 121.
-
[8]
Lapassade, Rousselot, 1996, p. 108.
-
[9]
Fil Santé Jeunes, numéro vert national, confié à l’École des Parents et des Éducateurs d’Île-de-France depuis 1995.
-
[10]
Pankow, 1969, pp. 62-63.
-
[11]
Pankow, 1977, p. 42.
-
[12]
Ibid., pp.43-44.
-
[13]
C’est un des arguments concernant l’isolation de la voix au téléphone présenté dans notre thèse : Lebrun C. (2005). De l’éprouvé pubertaire à l’objet génital. Transaction virtuelle. Téléphone et prime adolescence, Aix-en-Provence, non publiée.
-
[14]
À ce sujet, le héros du livre Le parfum qui collectionne les odeurs de ses victimes est-il un fétichiste avéré ou un adolescent en quête de son objet ? Suskind P. (1986). Le parfum, histoire d’un meurtrier. Paris : Fayard.
-
[15]
Gutton, 2003, pp. 817-818.
-
[16]
Pankow, 1977, p. 181.
1Le vêtement répond classiquement à deux fonctions (Bruneau, 1983). La première concerne notre animalité : il nous protège des agressions extérieures (climatiques, mécaniques, etc.). La deuxième, « sociologique », permettrait de se conformer à ses semblables ou de s’en distinguer : il servirait les identifications horizontales et verticales ou s’opposerait à elles. Nous avons traité de cette dernière fonction à deux reprises (Lebrun, 1998, 2001). Ici nous verrons surtout comment le vêtement peut être investi d’une charge libidinale dont le fétichisme représente l’extrémité. Nous montrerons notamment comment il peut, à l’adolescence, servir de fonction métaphorique ou métonymique.
Fonction identitaire du vêtement à l’adolescence
2Comme la langue ou les mœurs, le vêtement crée des frontières spatiales ou temporelles, séparant les pays ou les générations. Contrairement à ce que l’on imagine spontanément, les différences ethniques sont plus accentuées aux frontières qu’au centre des pays [1]. Il en va de même pour les frontières générationnelles : pour exister en tant qu’adolescent, il y a urgence à se distinguer des enfants et des adultes, ce qui n’est pas si facile dans une société qui privilégie « l’uni-âge ». Selon cette logique, les jeunes pubères (onze-douze ans) sont fatalement ceux qui tiennent le plus à se distancier de l’enfance.
Dans un groupe langage, de tout jeunes adolescents avaient pour tâche d’habiller une silhouette avec des vêtements qu’eux-mêmes avaient dessinés : l’activité leur a beaucoup plu mais, parmi les vêtements, il y avait un body de bébé et une couche : aucun n’a voulu ajouter ces vêtements-là. Identifiés à leur silhouette fictive, il leur était insupportable de l’infantiliser.
4Du côté de l’autre frontière, celle des adultes, ce n’est pas simple non plus. Assumer l’habit d’adulte n’est pas si aisé et les rituels de passage, qui s’accompagnent toujours d’un traitement corporel et souvent d’un changement de vêtement, ne sont plus d’actualité pour aider les pubères à entrer dans le monde adulte. Comme s’ils reculaient devant la proximité de l’âge adulte, des adolescents de seize ans réinvestissent des objets de l’enfance comme les « grenouillères » ou les tétines [2].
5Ce serait une erreur de croire que le souci de se différencier ou de se fondre dans la masse n’existe que chez les adolescents. Cette affaire débute avec « l’âge de raison » et dure toute la vie. Les petits enfants n’ont pas cette exigence-là mais les adultes l’ont pour eux. Quand un tout petit revendique un choix vestimentaire c’est parce qu’il aime telle couleur ou la fonctionnalité d’un vêtement (la jupe qui tourne par exemple). Un tout petit a accès à l’imitation mais ne cherche sans doute pas à se distinguer pour se distinguer ou à ressembler aux autres. Ressembler ou différer sont deux options que partagent tous les êtres humains à partir de leur entrée dans le champ du social, dans le champ des identifications secondaires. Le conte Les habits neufs de l’empereur [3] montre bien la différence entre les positions infantiles et adultes.
Un empereur particulièrement coquet voulait toujours des vêtements neufs. Il est convaincu par deux brigands de passage que des vêtements taillés dans une étoffe de leur fabrication sont magiques. Ces vêtements « deviennent invisibles pour toute personne sotte ou qui fait mal son travail ». L’empereur se pavane dans ses habits invisibles, les chambellans faisant semblant de saisir la traîne parce qu’ils ne veulent pas avouer qu’ils ne voient rien. La foule l’acclame, les compliments résonnent, seul un enfant s’écrie : « Mais l’empereur est nu ! ».
7Contrairement au petit enfant, l’adolescent adhère à l’image, celle qui fonde les identifications dans un groupe de pairs, attestant le dicton : « Trois sortes de gens disent la vérité: les sots, les enfants et les ivrognes. » L’accès aux identifications suppose un détachement par rapport au Réel sous le sceau du Symbolique et, partant de là, un accès à la métaphore. Ceci n’implique pas encore l’avènement de la pensée par association métonymique. L’adolescence est le paradigme des moments pulsionnels susceptibles de désorganiser la pensée associative dans l’histoire du sujet. Dans ces périodes de déliaison pulsionnelle, l’acte peut être le seul moyen d’expression. Mettant à mal l’opposition classique en psychanalyse entre acte et parole, certains parlent aujourd’hui à propos des adolescents « d’actes de parole » (Gori, 1977). Dans ce recours à l’acte, le vêtement a une place de choix. Il peut être utilisé selon un lien métaphorique ou métonymique [4] :
- De par sa similitude avec le corps, le vêtement peut le représenter. Cette similitude a été largement utilisée par les hystériques et de fait par la psychiatrie. Les paralysies « en gants » ou « en chaussette », selon les termes psychiatriques, en sont un bon exemple.
- De par son contact direct avec le corps, une pièce vestimentaire peut représenter la personne toute entière selon un lien métonymique.
Le vêtement comme métaphore
8La métaphore du vêtement, comme toute métaphore, sert comme support de « conversations psychanalytiques » dans les psychothérapies d’adolescents, en particulier chez ceux, psychotiques et/ou inhibés, ayant difficilement accès à l’association libre. Comme le logement, le vêtement est une bonne représentation du corps vécu. H. Deutsch comparait la dépression inhérente à l’adolescence à « la situation provisoire de quelqu’un qui, changeant de résidence, a quitté son ancien appartement et n’est pas encore installé dans le nouveau » [5]. La structure de l’espace d’un appartement ou d’une voiture peut en effet donner accès à l’histoire du sujet :
Un garçon de douze ans est prisonnier d’un matriarcat qui commence à lui poser de sérieux problèmes au moment où il devient adolescent. En entretien il dessine le plan de l’appartement où il vient d’emménager avec sa mère et sa sœur. Figurer la chambre qu’il partage avec sa grand-mère qui lui vole ses cahiers de classe pour apprendre le français nous permet d’accéder au vécu d’intrusion de ce garçon. Immédiatement après cet entretien, il insistera pour faire entrer son éducateur dans l’appartement familial mais la grand-mère cerbère, à l’entrée, le fera reculer.
10La ressemblance du vêtement et du corps permet de transférer sur l’objet les caractéristiques du corps selon un lien métaphorique. Du fait de la puberté, l’adolescent doit quitter un vêtement trop étroit pour un nouveau vêtement auquel il n’est pas encore fait. Dans une discussion sur la métaphore, M. Mannoni utilisait justement une métaphore vestimentaire pour évoquer les identifications des adolescents : « Il y a à l’adolescence une labilité identificatoire, des possibilités multiples de déguisement, et la recherche d’une scène où déployer tout un jeu » [6]. Elle invite ensuite l’analyste « à jouer avec ces ressources-là, et se garder de tout figer dans un jugement, qu’il soit d’ordre moral ou recherche de classement nosographique ».
Un adolescent abandonnique nous donne une idée de son vide intérieur en portant son pull en laissant les bras vides. Quand on veut lui serrer la main on ne rencontre que ce contact flasque. Une même attitude aura ailleurs valeur d’opposition comme dans cette publicité où une adolescente manipule une cocotte minute avec ses mains dans les manches. Obéir oui, mais sans y toucher !
12S’intéresser au vêtement d’adolescent nous amène à nous pencher sur un mode spécifique de sublimation au plus proche de l’acte. Par exemple ces filles au nombril à l’air ou dont le string dépasse du pantalon, n’ont pas forcément les mœurs que suggère leur tenue. Comme Ph. Givre parle d’hystérisation des processus pubertaires à propos de la culture rap [7], on pourrait dire que l’adolescente hystérise la sexualité génitale à laquelle elle accède. Dans le rap, le mot remplace le couteau [8] tout en laissant une ambiguïté quant à l’utilisation de ce dernier. Pour le rapeur il s’agit de « dire tout en laissant supposer et croire qu’il ne renoncera jamais à l’agir »… Dans une moindre mesure, certains accoutrements adolescents correspondraient comme le rap à, je paraphrase Ph. Givre (1997), « une certaine forme de renoncement et de transposition sublimatoire ». Pour réussir cette transposition, il faut impérativement que le vêtement soit « porteur de l’excitation et de la violence pulsionnelle ». « Si hystériser, c’est faire naître dans le corps de l’autre un foyer ardent de libido », on pourrait dire que certains vêtements « ne cessent de pointer l’existence de ce foyer ardent de libido qui assaille tout adolescent au cours des processus pubertaires ». Pensons aux adolescents qui effrayent le « bourgeois » par leur tenue outrageante. Punks d’hier, Gothiques d’aujourd’hui, ils cherchent à impressionner.
13Mais ce mode sublimatoire « performatif » ne doit pas nous faire oublier la façon dont certains jeunes revêtent la panoplie des adolescents sans aucune créativité personnelle. L’accès aux identifications n’étant possible qu’une fois garanti un minimum de symbolisation, il s’agirait plus d’imitation que d’identification, ou de pseudo-identification en faux self témoignant chez quelques-uns d’une inflation imaginaire sans support symbolique. C’est sans doute le cas pour une bonne partie des adolescents psychotiques qui se conforment à la mode adolescente sans accéder aux remaniements psychiques qui accompagnent la période pubertaire. Au moins s’en donnent-ils l’occasion car le vêtement contribue à accéder à une identité nouvelle :
Un garçon, fils d’une deuxième génération d’immigrés, sort peu à peu d’un système aliénant où l’emprise maternelle s’étaye sur un patriarcat fantoche. Il s’est fait offrir le survêtement de marque de ses rêves. Il ne le porte pas sauf en présence de son cousin. Cet aîné qui doit défendre ses petits frères dans la cité se sent particulièrement exposé à l’agression dans son nouveau vêtement qu’il n’habite pas encore complètement. Le cousin est un alter ego sécurisant. Sa mère le raille au sujet de cette relation, faisant allusion à un désir de séduction homosexuelle, l’attaquant dans sa virilité même. Alors qu’il prend de plus en plus d’assurance, il exige des baskets à cent euros. Il va jusqu’à faire du chantage mettant sa mère dans des contradictions insolubles. Il obtient ses baskets. Alors qu’il était le canard boiteux de la famille, sa sœur veut aujourd’hui les mêmes baskets que lui. Rivalité qui atteste de l’avènement narcissique du garçon. Pendant un temps son évolution personnelle ne s’exprimera qu’à travers des revendications de consommation d’objets de mode.
L’exemple suivant associe vêtement et maquillage : une fille de douze ans, jusque-là habillée comme une petite fille, manifeste un souci nouveau de son apparence et réclame du maquillage à ses parents. Son père lui achète du maquillage de clown ! Plus tard, ce père qui joue aux jeux de hasard et donne des « cartes à gratter » à sa fille, lui achète avec l’argent gagné au jeu, un vêtement d’adolescente : une « doudoune » mauve. Elle ne peut pas la porter. Cette inhibition traduit l’impasse dans laquelle se trouve cette fille : c’est trop dangereux du côté du père (trop de jouissance). Elle se tourne alors vers sa mère à qui elle emprunte les vêtements, les seuls vêtements d’adulte qu’elle accepte de porter. Comment grandir entre la jouissance promise par le père et l’identification unilatérale à la mère ?
15S’identifier aux uns c’est se différencier des autres. Aux deux frontières générationnelles, il y a pour les adolescents urgence à exclure ceux qui ne sont pas comme eux : les enfants et les adultes. De leurs parents ou de leurs thérapeutes les adolescents rejettent les vêtements : « Qu’est-ce-que c’est que ces chaussures de “ victime ” ? » nous lançait un adolescent ! Une autre fois le même raillait nos chaussures de « gitan ». Être passif (victime), être d’une communauté minoritaire (gitan) rappelle-t-il la dépendance de l’enfant ? Plus l’adolescent est fragile, plus le souvenir de cette dépendance est insupportable. C’est justement comme métaphore d’une enfance qu’il faut tenir à distance que les adolescents utilisent le vêtement. Dans les scénarios téléphoniques qu’ils construisent au numéro vert, Fil Santé Jeunes [9], ils mettent en scène le vêtement d’enfant qu’ils doivent abandonner. Indépendamment de la mode contemporaine, les vêtements qui représentent l’enfance sont encore aujourd’hui dans la dialectique adolescente : les socquettes, les jupes plissées, les smocks, etc.
Une fille de onze ans imaginait un scénario mettant en scène le summum du ridicule : se rendre à une soirée d’adolescents, déguisée en pâquerette. Rien ne dit si le déguisement était confectionné en papier crépon par la mère mais ce qui est sur c’est que la mère encourageait sa fille qui avait quand même des doutes : « Mais si, tu seras très bien, tu seras très jolie comme ça, etc. »
17Quand ils nous parlent des vêtements d’adolescents : pantalons moulants, petits hauts sexy pour les filles, baggy ou survêtements de marque pour les garçons, c’est souvent pour évoquer leur appartenance à une communauté de pairs, ayant accès à des relations de type génital, notamment les premiers « flirts » (ce mot démodé n’a pas été remplacé… Les jeunes utilisent aujourd’hui l’expression : « sortir avec »).
Toujours sur la ligne Fil Santé Jeunes, une fille de onze ans nous expliquait que, conseillée par sa copine de douze ans, elle a appris comment se comporter, s’est « relookée » (pantalon « pattes d’eph. » et petits hauts moulants) et a appris à parler le « langage-incompréhensible-des-jeunes » (sic). Résultat : elle a enfin pu « sortir avec des garçons ».
19Peut-on mieux exprimer la complémentarité de l’habit, du langage et des mœurs ? Qui est premier dans cette affaire ? Difficile de trancher mais gageons que le vêtement contribue à créer l’adolescent. C’est aussi parce qu’il est habillé en adolescent qu’un adolescent est adolescent. Et ce n’est pas qu’une question de paraître. Si on le prive de ses oripeaux qui le font exister comme adolescent, au cours d’une hospitalisation par exemple, le sujet perd son identité.
Utilisation de la métaphore par le thérapeute
20Le vêtement n’est pas seulement spectacle, il est aussi une métaphore incluse dans le discours des adolescents au même titre que d’autres objets fabriqués. Freud dévalorise souvent l’association métaphorique (il parle de « grossière » métaphore). Pourtant, les métaphores constituent le matériel par excellence du thérapeute d’adolescents. Même les plus inhibés ou les plus agités des adolescents ont à leur disposition quelques métaphores qu’il faut saisir. Si elles paraissent parfois peu subtiles à notre point de vue d’adulte, les métaphores sont pourtant précieuses. Elles nous permettent d’écouter des adolescents sans faire intrusion dans leur intimité. À nous de pratiquer une écoute laissant place à la pensée analogique, chère à Ph. Gutton qui préconise de traduire dans notre for intérieur le discours très extérieur amené par un adolescent sans le démasquer par une interprétation. Comment intervenir en respectant le déplacement proposé par l’adolescent ? Peut-être en poursuivant nous-même la métaphore, c’est-à-dire en posant des questions qui vont enrichir le récit, comme on peut le faire avec les dessins d’enfants ou le modelage.
21Comme la voiture ou la maison, le vêtement est un contenant qui, contrairement au corps dont il est la métaphore, peut se partager, quitte à le déchirer comme saint Martin. Et c’est justement parce qu’il est un contenant détachable du corps que son usage est fructueux dans la cure des psychotiques. La représentation d’un vêtement dans un dessin ou un modelage peut donner figure à une faille dans l’image du corps, alors qu’elle était jusque-là « psychiquement non représentable » selon le mot de G. Pankow. Avec ceux qui n’ont pas accès à la métaphore le travail consistera à trouver ensemble une métaphore, qui fonctionnera comme « une greffe ». Dans les cures d’adolescents psychotiques, le vêtement en tant que métaphore du corps vécu, occupe une place de choix dans les phantasmes structurants (Pankow, 1977) trouvés-créés par le patient et son thérapeute. Vécu ou représenté, le vêtement peut fonctionner comme métaphore en lien avec l’image du corps au même titre que l’image, celle du miroir, si importante dans le champ des identifications. Le vêtement fournit un modèle de structure spatiale qui permet de faire entrer un patient dans un mouvement dialectique entre les parties et la totalité. Par exemple :
Un adolescent psychotique alterne deux métaphores pour donner figure à ses angoisses de morcellement concernant ses jambes. Il dessine des voitures sans relier les jantes. Plus tard, un short porté malencontreusement un jour de pluie, attirera les moqueries il en est persuadé. Cette figuration du vécu corporel donnera une représentation de son histoire et du douloureux sentiment d’être différent.
23Cette utilisation du vêtement dans les cures de psychotiques n’est pas spécifique aux adolescents. Plusieurs cas dans l’œuvre de G. Pankow en font part :
Un homme compare son corps à une vieille « défroque » qu’il doit jeter, dont il doit se « dévêtir » : le malade ressent son corps comme « un récipient qui a perdu son contenu, […], une enveloppe vide » [10]. Une jeune patiente arrive un jour, l’air hagard et affublée d’un étrange accoutrement : une veste trop grande et une écharpe de paysanne. Deux vêtements empruntés à chacun des parents, qu’elle investit de façon différente grâce au travail psychanalytique : « Pour la première fois dans cette analyse, la mère n’était plus vécue comme persécutrice et le père était intégré dans sa fonction de protecteur sous forme de veste. Écharpe et veste : mère et père réunis sur le dos de la patiente, soit une situation œdipienne vécue au niveau des choses » [11]. G. Pankow conclut : « Dans la symbiose, les relations objectales se “ spatialisent ” : l’autre qui pourrait être aimé devient espace enveloppe sécurisante » [12]. Ainsi, une éducatrice particulièrement maternante se faisait voler sa veste par une adolescente. Dans ces derniers exemples, le vêtement représente indirectement le corps du parent ou du professionnel mais il agit aussi par contact direct, métonymique, la partie représentant le tout.
Le vêtement comme métonymie
25Comme dans la magie noire, dont les adolescents sont d’ailleurs friands, agir sur une partie du vêtement c’est agir sur la personne :
Il y a quelques années, au cours d’un groupe de parole dans un collège, des adolescents nous parlaient de la fonction camouflage dans le « nouveau western » des banlieues. Un vêtement devait être neuf mais pas trop. Nous apprenions également que piétiner des baskets neuves, les salir, c’est les baptiser. S’agirait-il d’un bizutage métonymique substituant la partie au tout ? En tout cas, cette pratique reprend les deux aspects du bizutage qui, on le sait, s’attache à détruire ce qui fait la solidité narcissique de l’un pour l’initier au groupe des autres. L’idée étant de supporter une blessure narcissique individuelle au bénéfice d’une identification groupale.
27C’est dans le fétichisme que s’illustre le mieux le vêtement pris comme métonymie. Dans « Le clivage du moi dans les processus de défense », Freud (1938) présente le fétichisme comme une réponse possible au conflit entre les instances psychiques du Moi et du Ça. Au moment des éprouvés pubertaires, au tout début de l’adolescence, l’objet total est forcément incestueux et menace l’équilibre entre les instances. Suivant le même trajet que le fétichiste, l’adolescent cliverait l’objet génital qui, pris dans son ensemble, risque de l’envahir complètement. Alors que le fétichiste a trouvé là sa solution, il s’agirait d’une solution transitoire pour l’adolescent chez qui peuvent se succéder diverses expériences de substitutions temporaires protégeant son fragile narcissisme. On pourrait parler d’un stade du miroir « à l’envers » : alors que pour l’enfant le stade du miroir permet d’intégrer son propre corps dans sa totalité, l’adolescent investirait une partie du corps de la mère ou favoriserait une sensation pour échapper à la confrontation à l’objet total. Le tout est mouvant, anxiogène, inhibant. Le fragment est atemporel, statique. Il permet la maîtrise qui protège le Moi. Appuyons nos propos par un cas que Ph. Gutton a publié à deux reprises (1983, 1991) :
Un adolescent vit sa première éjaculation au cours d’une scène masturbatoire où est ressentie l’expérience psychotique (peur d’être fou et audition de la voix de la mère). Pendant quelques mois ce garçon se masturbe avec un foulard appartenant à sa mère, fétiche qui permet à l’adolescent de restaurer une continuité menacée. Il atteste d’un clivage du Moi et de la tentative pour s’en dégager.
29Ph. Gutton reprend le terme de transaction fétichique au sens de V. Smirnoff (1970). La transaction fétichique permettrait d’accorder deux idées contradictoires : reconnaître la nécessité d’un objet complémentaire et ignorer le vagin. Le fétiche permet la continuité du Moi en rejouant une relation d’objet anale. Notons que cette pratique masturbatoire prend fin par une interprétation scindant le mot « foulard » en « fou » et « art ».
30Résumons : il y aurait pour l’adolescent une nécessité transitoire de réduire l’objet à un fragment sensoriel avant de se confronter à l’autre en tant qu’objet total. C’est dans cette opération que nous reconnaissons une relation métonymique qui substitue une partie au tout. Investir partiellement l’objet favorise l’élaboration de la scène pubertaire qui ouvre la voie aux substitutions ultérieures [13]. On pourrait comparer ces prélèvements de morceaux de sensorialité, qui construisent la représentation de l’objet génital, à des restes diurnes à partir desquels se forgent le rêve [14]. L’investissement du fragment, dérivé de l’éprouvé forcément partiel de l’organe complémentaire, permettrait toutes les substitutions objectales ultérieures. Isoler un aspect, une partie de l’objet favorise le transfert, le déplacement vers des objets plus adéquats (selon le mot de Freud dans les Trois essais). D’ailleurs la passion amoureuse de l’adolescent se suffit d’objets partiels suscitant le fantasme. Comme Ugolin qui se coud un ruban sur la peau en souvenir de Manon des Sources, des parties de vêtement représentant l’aimé(e) sont investies de façon privilégiée.
31Dans la construction du fétiche c’est souvent un élément visuel qui est choisi (comme dans l’exemple freudien du brillant sur le nez de l’Homme aux loups). Le vêtement est visuel mais il peut s’enrichir d’une odeur et d’un toucher particulier. Il peut en outre donner figure aux différentes dimensions du corps et, notamment à l’adolescence, à une dialectique entre la surface et la profondeur.
Le voile et la chaussure
32Dans ses expériences amoureuses successives c’est donc sur un mode partiel que l’adolescent investit le corps de l’autre, et évite la pénétration des profondeurs. Même si dans le baiser d’amoureux c’est bien la pénétration qui les inquiète et les attire, les contacts de peau à peau sont privilégiés dans une sexualité « de surface » que Ph. Gutton évoque par une métaphore vestimentaire : « Ces jeux innocents ont une mission stratégique : celle de frôler, de contenir (au sens de Bion), d’éviter la génitalité maternelle sans la perdre, voiler sans méconnaître […]. Les tactiques adolescentes brodent, tissent afin de vêtir, cacher (pudeur) la profondeur : véritables jeux de masques » [15].
33Dans les psychothérapies d’adolescents très perturbés, des pièces de vêtement qui sont des contenants peuvent figurer la génitalité nouvelle. De la psychothérapie de Sandrine nous évoquerons trois scènes dont deux ont un lien avec le vêtement.
Alors qu’elle mène des conversations animées avec les jeunes de son âge, Sandrine est quasi mutique avec les adultes. À part quelques mots d’usage échangés en début de séance, c’est uniquement par un squiggle de dessins puis par la médiation de modelages que nous entrons en relation avec elle. Dans les dessins, les corps des personnages se superposent et surtout, deux personnages ont un membre en commun. Une jambe pour deux. Représentation d’une symbiose thérapeutique sûrement, mais aussi figuration d’une relation pathologique à une mère alcoolique dont elle serait la prothèse ou la béquille. Sandrine porte souvent un sweat-shirt orné d’une photographie d’un chiot endormi sur une partie non identifiable du corps de quelqu’un. Une métaphore qu’elle nous offre et que nous entendons comme une demande d’étayage. Message resté incompris car il se répète : elle revient souvent avec ce vêtement. Un jour où nous remarquons à haute voix qu’elle ne porte plus ce vêtement, elle entrouvre sa veste et découvre la fameuse image. Dans un squiggle de dessin apparaît le thème de Cendrillon : le moment où le prince cherche la propriétaire de la chaussure qu’il a ramassée au bal après minuit. La séance suivante nous lirons ensemble Cendrillon, chacune lisant une page. À la séance qui suit, elle montre ostensiblement une bague offerte par son copain et nous lui contons Peau d’Âne. Nous avons conscience que nous lui racontons des histoires qui l’amènent sur un terrain œdipien alors qu’elle n’en est sans doute pas là. Peau d’Âne porte la part incestueuse du père sur le dos jusqu’à ce qu’un prince la sorte de l’impasse. Cendrillon est en haillons jusqu’à ce que le Prince la retrouve. Mais tout de même, l’une s’en sort grâce à une bague, l’autre grâce à une chaussure ! Deux objets qui jouent un rôle semblable, parties contenantes détachées du corps d’une femme qui permettent au prince de la retrouver.
35Une bague, une chaussure ont en commun d’être pénétrées ou pénétrables par une partie du corps. À l’adolescence, des images qui désignent comment le corps peut pénétrer ou être pénétré pourraient figurer pour l’adolescent l’épreuve de la génitalité : la pénétration pour le garçon, la captation pour la fille.
36Le vêtement en soi n’est pas un signifiant mais il lui arrive de prendre sens indirectement comme métaphore dans le matériel verbal des thérapies ou directement comme performance métaphorique ou métonymie. Présentées ici de façon distincte, métaphore et métonymie fonctionnent le plus souvent ensemble : les relations métonymiques finissent par jouer comme métaphore dans la cure pour le patient et pour le thérapeute.
37Appuyons-nous sur une complémentarité des publics adolescents et psychotiques : les adolescents rendent familières des métaphores que nous cherchons et trouvons quelquefois avec nos patients psychotiques. Les uns et les autres sont menacés. Et, en cas de menace nous dit G. Pankow : « le prisonnier quitte son corps vécu pour se réfugier dans le monde des choses où le temps est arrêté » [16]. Pour les uns comme pour les autres, les métaphores trouvées-créées, les œuvres artistiques et littéraires aident à conquérir son corps sexué.
Bibliographie
- brisson a., cottin c. (2002). T’es teenager ou tu peux pas comprendre ! Les tétines et les adolescents. Spirale, 22 : 99-109.
- bruneau ph. (1983). Le vêtement. Ramage, 2 : 139-173.
- deutsch h. (1944-1945). La psychologie des femmes. Paris : PUF, 1987.
- freud s. (1912-1913). Totem et tabou. Paris : Payot, 1965.
- freud s. (1938). Le clivage du moi dans les processus de défense. In : Résultats, idées, problèmes, T. II. Paris : PUF, 1985, pp. 283-286.
- givre ph. (1997). Violence diabolisée et hystérisée de la culture rap ! Adolescence, 15 : 119-132.
- gori r. (1977). Entre cri et langage : l’acte de parole. In : Psychanalyse et langage. Paris : Dunod, pp. 70-102.
- gutton ph. (1983). Transaction fétichique à l’adolescence. Adolescence, 1 : 107-125.
- gutton ph. (1991). Le pubertaire. Paris : PUF.
- gutton ph. (2003). Spéléologue par vocation. Adolescence, 21 : 813-822.
- lapassade g., rousselot p. (1996). Le rap ou la fureur de dire. Paris : Louis Talmart.
- lebrun c. (1998). L’habit fait-il le sexe ? Enfance & psy., 3 : 51-59.
- lebrun c. (2001). L’habit fait-il l’adolescent ? Ramage, 14 : 37-68.
- mannoni m. et coll. (1984). Travail de la métaphore. Identification/Interprétation. Paris : Denoël.
- pankow g. (1969). L’homme et sa psychose. Paris : Champs Flammarion.
- pankow g. (1977). Structure familiale et psychose. Paris : Aubier, 1983.
- smirnoff v. (1970). La transaction fétichique. Nouvelle Revue de Psychanalyse, 2 : 41-64.
Mots-clés éditeurs : fétichisme, métaphore, métonymie, psychose, vêtement
Date de mise en ligne : 01/12/2006
https://doi.org/10.3917/ado.053.0613