L'évolution d'une adolescente psychotique en psychothérapie
Pages 259 à 271
Citer cet article
- CHEKROUN, Laurence,
- Chekroun, Laurence.
- Chekroun, L.
https://doi.org/10.3917/ado.052.0259
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- Chekroun, L.
- Chekroun, Laurence.
- CHEKROUN, Laurence,
https://doi.org/10.3917/ado.052.0259
Notes
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[1]
Ses parents m’avaient expliqué que leur fille avait de plus en plus souvent menacé de se couper la main tant la présence de cette verrue lui semblait insupportable. Ils avaient bien compris qu’elle risquait de mettre ce plan à exécution et avaient décidé de faire enlever la verrue. La petite cicatrice restant après l’intervention était devenue aussi persécutrice que la verrue et les menaces avaient repris de plus belle nécessitant une nouvelle intervention médicale pour effacer la cicatrice, ce qui fut fait. Le « lieu de la folie » disparut et se répandit dans tout le corps. C’est à ce moment-là que ses parents décidèrent de consulter un psychologue et que je fis sa connaissance.
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[2]
M. E. et M. Laufer expliquent pour quelles raisons l’utilisation de la main devient problématique dans la masturbation au moment de l’adolescence et plus particulièrement pour les filles. Au cours du développement le petit enfant identifie sa main à celle de la mère ou plus exactement à la mère qui lui offre des soins corporels. Cette identification permet à l’enfant d’annuler la séparation et de se procurer lui-même les satisfactions désirées. Le premier conflit émerge lorsque l’enfant est contraint de reconnaître que cette satisfaction n’est que partielle puisqu’elle ne peut en aucun cas permettre d’avoir un corps identique à celui de la mère – comme un corps capable d’avoir des bébés. La main, tout d’abord investie positivement, devient source de déception et de frustration. Au moment de l’adolescence, il y a une recrudescence de ce conflit d’amour et de haine à l’égard de la mère et de son propre corps. À cela vient s’ajouter l’expérience du plaisir sexuel grâce à l’utilisation de la main, plaisir inconsciemment vécu comme réalisation du désir de recevoir passivement des gratifications de la mère, ce qui est source d’angoisses.
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[3]
Au moment de ce rêve ma patiente avait encore une allure de garçon-manqué très marquée et donc très éloignée de son image dans le rêve.
En décembre 1999 je reçus à mon cabinet privé, une adolescente de seize ans et demi très agitée, en larmes, complètement hallucinée et délirante. Ce délire, contemporain du début de sa puberté, existait depuis déjà deux ou trois ans ; il était très bien construit et n’était jamais critiqué par la jeune patiente. Elle était convaincue qu’au cours d’une bagarre, soldée pour elle par une défaite, ses adversaires lui avaient implanté une verrue dans la main pour la punir et l’affaiblir. Elle avait le souvenir d’avoir été auparavant une enfant puissante, mais depuis cet événement elle pensait avoir tout perdu. La réalité venait malheureusement confirmer en partie ses convictions, puisqu’en l’espace de trois ans, son dysfonctionnement l’avait contrainte à interrompre sa scolarité. Son entourage social s’était désagrégé et elle vivait alors sous la menace de perdre le poney que ses parents lui avaient acheté car elle alternait entre négligences et mauvais traitements à son égard. Son comportement et son discours étaient désorganisés et violents ; elle se plaignait de sensations étranges et de bruits bizarres dans son corps, elle voyait apparaître des choses effrayantes et était envahie par des voix. Elle pensait détenir des pouvoirs télépathiques, contrôler les rêves des autres ou encore détruire autrui avec son sourire. Elle souffrait, ce qui la rendait suicidaire, et la gravité de son état lui valut de passer presque six mois à l’hôpital psychiatrique durant l’année qui suivit notre rencontre.
C’était la première fois que je recevais une patiente aussi perturbée. Dans la foulée de mes premières interrogations, je me surpris à énumérer mentalement la liste de tout ce que j’allais mettre en place pour la suivre. C’est ainsi que durant les quinze jours qui suivirent notre rencontre, je convoquai ses parents et évoquai avec eux l’éventualité d’une hospitalisation, ainsi que le risque suicidaire de leur fille. Je l’adressai à un médecin psychiatre qui lui prescrivit des neuroleptiques et lui trouvai un hôpital de jour qui puisse l’accueillir. Par ailleurs, le suivi psychothérapique avec moi démarra avec, en parallèle, une supervision hebdomadaire.
Je poursuivrai ici avec quelques extraits des premières séances. Avant cela, il me faut préciser que, durant cette période, je ne pus jamais retranscrire intégralement nos rencontres car, la plupart du temps, elles n’avaient pour moi « ni queue ni tête ». Et quand il y avait quelques propos dont je me souvenais de façon cohérente, je ne pouvais jamais retrouver comment ils étaient apparus au cours de la séance. Je me souviens ainsi des conversations téléphoniques avec son psychiatre : nous nous racontions qu’elle avait traversé une pièce, crié « maman », renversé une poubelle, posé un crayon sur la chaise... comme une succession d’événements impossibles à interpréter ou à relier les uns aux autres. Les bribes de séances qui suivent sont des petits moments de grâce durant lesquels elle s’apaisait. Le reste du temps, elle s’agitait, quittait mon bureau ou hurlait.
Elle me confia un jour son désarroi à l’idée d’avoir « bousillé » son poney. Après plusieurs minutes passées en larmes, elle m’expliqua que depuis trois ans « tout s’était bloqué », « plus rien ne bougeait », à cause des filles avec lesquelles elle s’était battue et de la verrue dans sa main. Comme je lui demandai si elle avait l’impression qu’ainsi tout était lié, elle sourit au milieu de ses larmes et acquiesça en ajoutant que depuis elle s’était « perdue ». Elle ajouta : « Je les admirais ces filles tandis que moi je ne m’aimais pas, je n’aimais pas mon moi ! J’avais une meilleure amie, elle était comme mon double mais avec elle aussi ça a tourné au vinaigre. »
Lorsqu’un peu plus tard je l’interrogeai à propos de son sommeil, elle m’expliqua qu’elle dormait mal, que c’était à cause de la verrue et que le poney l’avait vue avec ça. Puis, réfléchissant longuement, elle ajouta qu’elle aurait peut-être dû garder cette verrue, qu’elle ne savait plus ; depuis qu’elle l’avait fait enlever, toutes ses peurs et ses sensations étranges s’étaient répandues plus profondément dans tout son corps : elle percevait des bruits, des sensations et des voix bizarres [1]. Je soulignai combien elle semblait épuisée de se battre ainsi toute seule et lui proposai une prise en charge psychothérapique qu’elle accepta avec soulagement en m’expliquant qu’elle avait parfois l’impression « d’entrer dans les gens », de pouvoir leur prendre la main mais que ce qu’elle souhaitait le plus c’était devenir elle ! Quelques jours plus tard, elle me parla à nouveau de sa main et me raconta que parfois elle apercevait sa main de petite fille et pouvait lui parler, ou bien qu’à d’autres moments elle prenait celle de sa mère et la mettait à la place de la sienne pour lui dire toute sa colère à son égard ; puis, subitement accablée, elle constatait tristement que « c’était mieux avant la verrue ». Pensant à l’article de M. E. et M. Laufer (1984) sur le conflit de la fille à utiliser sa main pour se masturber au moment de l’adolescence, je lui demandai si elle avait la nostalgie de la main de son enfance, comme si celle-ci pouvait être plus « innocente ». Elle répondit alors sur un ton d’évidence : « Ils ne pensent pas à leur main les enfants ! » [2]. Un autre jour, elle me raconta que lorsqu’elle croisait leur regard, elle sentait les gens entrer en elle, puis ressortir. Ceci me permit d’évoquer à nouveau son sentiment de s’être perdue dans les autres au moment de la puberté. Elle acquiesça et ajouta qu’elle regrettait son enfance durant laquelle elle se souvenait d’avoir été un garçon manqué, forte, bonne à l’école ; ensuite elle avait tout perdu. J’évoquai la psychothérapie comme un travail qui lui permettrait de se retrouver, ce qui l’amena à me demander : « Est-ce que je vais retrouver mon moi ? Et après est-ce que j’aurai de nouveau des copines ? »
Avant de poursuivre cet exposé, je dois retransmettre quelques données anamnestiques récoltées durant les premiers entretiens et en particulier la description faite par les parents d’une petite fille ordonnée et sage, intelligente et même brillante à l’école. Elle avait un caractère sauvage et fier et souhaitait toujours tout faire toute seule. Peu câline, elle ne cherchait jamais les bras de ses parents. Son père pensait d’ailleurs que la seule fois où sa fille lui était tombée dans les bras en larmes correspondait au moment de son adolescence et de l’émergence de ses difficultés. C’est aussi à cette période que son souci de l’ordre et de la propreté prit une tournure catastrophique. Elle vidait toutes les armoires, nettoyait, rangeait, exigeait de jeter le mobilier qu’elle ne voulait plus voir dans la maison, etc. J’appris également qu’elle faisait de l’équitation depuis l’âge de quatre ou cinq ans et que, durant l’été 1999, ses parents lui offrirent un poney, espérant ainsi l’aider à surmonter ses difficultés. L’acquisition s’était révélée dramatique car, très vite, l’animal devint une monnaie d’échange entre ses parents et elle. Ils la menaçaient de lui enlever son poney si elle n’était pas plus polie, si elle perdait sa place d’apprentissage ou encore si elle continuait ses crises... Le Manège proférait également des menaces car elle avait un comportement inadéquat avec son animal qu’elle brutalisait ou négligeait. Elle vivait dans la terreur qu’on le lui enlève et mettait ce qui lui restait d’énergie à essayer de s’en occuper, mais en vain. Elle-même se disait persécutée par cet animal qu’elle ne différenciait pas d’elle. Il lui parlait, la regardait, bougeait de telle manière qu’elle y voyait des signes effrayants. Durant ces premiers entretiens, j’appris également que depuis sa décompensation, elle consommait quotidiennement plusieurs joints de haschisch et qu’en soirée elle y ajoutait d’importantes consommations d’alcool, de cocaïne et d’ecstasy. Elle apaisait ainsi son anxiété, se tenant à l’écart de ses pairs et du monde. Cette automédication s’interrompit heureusement rapidement avec les débuts de la prise en charge à l’hôpital psychiatrique durant laquelle elle se sentit écoutée et contenue, ce qui lui permit de reprendre espoir. Nous n’avons plus eu de séances durant ces longs mois d’hospitalisation mais les soignants qui s’occupaient d’elle assurèrent malgré tout un lien entre nous, ce qui nous permit de nous retrouver, neuf mois après notre première rencontre, et de débuter une psychothérapie à trois séances par semaine, en face à face.
La mise en place des séances se fit très simplement, comme allant de soi tant pour elle que pour sa famille et moi-même. D’emblée, je lui expliquai le cadre et le travail que nous allions faire. Je lui parlai des règles qui allaient nous donner un cadre, des séances fixes, de notre engagement à y être présentes, de la confidentialité, de ses efforts pour faire part de ses pensées, ses émotions ou tout ce qui lui viendrait en séance, du récit de ses rêves et des liens que nous chercherions à établir entre tous ces éléments. Elle comprit que nous pouvions construire ensemble une histoire de ce qui lui était arrivé à la puberté, puis dans son enfance, et elle semblait enthousiaste.
2J’aurais pu logiquement choisir un matériel de séances qui aurait repris et développé cette monumentale cassure qu’elle avait présentée au début de son adolescence. J’aurais pu raconter sa rencontre manquée avec son corps d’adolescente devenu un « corps-verrue monstrueux ». J’aurais pu parler de la sexualisation des liens objectaux liée à ces changements pubertaires et donc à la nécessaire mais impossible prise de distance par rapport aux objets œdipiens. Ou encore, j’aurais pu montrer l’ébranlement de ses assises narcissiques et de son sentiment d’identité face à tous ces remaniements et de cette recherche d’un double narcissique dans sa meilleure amie qui, au lieu de l’aider à se constituer une identité de jeune fille, la faisait se perdre complètement. Bref, j’aurais pu aller chercher dans le matériel clinique tout ce qui avait trait à la problématique adolescente et ceci pour au moins deux raisons. La première est que je suis thérapeute d’adolescents et qu’à longueur de journée, de mois et d’année, j’entends ces récits de cassures brutales et y suis sensible. La seconde est que le matériel des séances s’organisait autour de cette cassure puisque, lorsqu’elle me parlait de son enfance, elle la situait systématiquement « avant la verrue » alors que son adolescence se situait « après la verrue ». Pourtant, je fis un choix différent et peut-être davantage en lien avec le délire de cette adolescente ; un choix lié à ma rencontre avec quelqu’un de « démantelé », de morcelé, puis qui cessait de l’être, d’abord de façon épisodique en séance, puis de manière plus « installée » au fur et à mesure de sa psychothérapie.
Au mois de septembre 2000, elle avait dix-sept ans et demi. Elle me raconta qu’elle avait fait une crise durant son séjour, alors que sa mère lui avait apporté un livre qu’elle avait posé à l’envers sur la commode. Cette manière de faire l’avait prodigieusement énervée et elle avait voulu la frapper. Elle s’était ensuite sentie toute faible, décomposée en « petits morceaux partout dans son duvet ». Puis elle avait eu la visite de sa sœur et, dans ses yeux, elle s’était vue et rassemblée. Elle m’expliqua qu’à cet instant elle avait à nouveau senti son visage et, devant moi, elle porta ses mains à ses joues. J’imaginai que ses propos s’adressaient aussi à moi. Elle était étonnamment calme dans mon bureau et très en contact avec moi. Je pensai qu’en me retrouvant, en retrouvant mon regard, elle se sentait aussi « rassemblée ». Elle poursuivit en me rapportant certaines de ses hallucinations. Elle me montra l’intérieur de sa main et m’expliqua qu’elle y voyait des lignes : celle de la vie, celle du cœur, qui venaient s’y superposer et vibrer. Elle voyait également des fils qui partaient de ses mains et s’éloignaient d’elle. Ses propos m’amenèrent à lui parler de notre lien qui avait subsisté à ses explosions de colère en séances mais aussi à ces longs mois d’hospitalisation. J’évoquai également notre effort pour faire des liens durant les séances. C’est également à cette période qu’elle s’était sentie suffisamment en confiance pour me parler de la voix qui la terrorisait et qui lui disait « T’es bi ! » (cf. « Tu es bisexuelle ! »), cela signifiait pour elle qu’elle était peut-être lesbienne, ou alors un garçon. Longtemps, ce sujet resta menaçant et difficilement abordable tant elle avait le sentiment qu’il mettait en péril sa fragile identité. Quelques jours plus tard, elle me raconta qu’elle avait fait un cauchemar dans lequel un corbeau noir, immense, entrait dans sa chambre. Sa sœur lui avait donné un coup de couteau et il s’était envolé plein de sang et de vomi. Elle avait alors fait un second cauchemar dans lequel une copine avait reçu par son copain, plein de coups de couteau dans le vagin. Elle s’interrompit brusquement, dans un état de tension extrême, comme si une menace planait et qu’elle craignait de se morceler ou de disparaître. Je la sentis qui s’affolait au fur et à mesure de son récit et je m’affolai en retour devant la perspective de ne pouvoir l’apaiser et d’affronter une nouvelle fois sa violence, ses hurlements, son désespoir. L’inévitable se produisit : elle se mit à pleurer, trépigner, hurler dans mon bureau. Je cherchai à lui dire quelque chose d’apaisant à propos des rêves mais, comme si souvent à l’époque, restai paralysée, impuissante face à son désespoir. Qui était qui dans son rêve ? Étais-je le corbeau, sa sœur, la copine, le copain ? Était-elle le corbeau, le sang, le vomi ? Je me sentais perdue, ne sachant par quel bout prendre son récit. C’est alors qu’au milieu de ses pleurs, elle me cria qu’elle en avait marre, qu’elle voulait savoir si je prenais des notes de ce qu’elle me rapportait et si je travaillais entre les séances. Je lui dis que je ne savais pas vraiment quel sens pouvaient avoir ses rêves mais que je percevais la détresse dans laquelle ils l’avaient plongée ; elle voulait probablement que je l’aide à se sentir moins terrorisée et souhaitait savoir si je me préoccupais d’elle, et la prenais au sérieux. Je lui confirmai que je me préoccupais d’elle avec le plus grand sérieux, y compris entre les séances. Elle se calma et sembla se rassembler d’un coup, comme si elle se « lestait ». Je connaissais bien chez elle cet apaisement subit, qui à chaque fois m’évoquait des atomes ou de la matière se rassemblant. Elle restait longuement silencieuse et tranquille. Je vis qu’elle réunissait ses deux mains devant elle, posées sur ses cuisses et qu’elle examinait, comparait, jouait avec ses pouces. J’avais sous les yeux une toute petite fille qui explorait en toute tranquillité ses mains, tellement absorbée que je me demandais si elle avait encore conscience de ma présence. Une émotion me submergea et mes yeux se remplirent de larmes. Je suppose que la transition brutale entre la tension du début de la séance et le calme dans lequel elle se trouvait alors, joua un rôle sur la force avec laquelle cette émotion me déborda.
4En la regardant, d’anciennes lectures sont revenues en mémoire. Un article de G. Haag (1985) qui traitait de l’autisme et d’une caractéristique de ces bébés à rester « éclaffés », tels des bébés « grenouilles » dans leur lit. À l’inverse, elle décrivait des bébés se développant normalement et qui, couchés dans leur lit, faisaient se joindre leurs deux mains, permettant ainsi à leurs deux « hémicorps » de se rassembler autour d’un axe, d’une colonne vertébrale. Ses observations d’enfants âgés de quatre à dix mois l’avaient conduite à considérer l’une des mains, le plus fréquemment la droite ou le côté droit du corps, comme témoignant d’une sorte d’identification aux fonctions maternelles tandis que le côté gauche était identifié à l’enfant lui-même. Ainsi ce rapprochement des mains pouvait représenter une mère interne, ou plus exactement une union intériorisée, « bien soudée au milieu », des composants « mère » et des composants « bébé », cette « soudure » annonçant les prémices d’une bisexualité psychique. Une vignette clinique venait illustrer ses propos. Elle se trouvait avec un bébé de cinq mois qui se développait très bien et elle conversait avec lui depuis quelques minutes, accroupie près de sa petite chaise-relax posée à terre. Lorsqu’elle s’était relevée, peut-être un peu vite, elle avait vu la main droite du bébé se lever et se tendre au maximum, comme suivant le mouvement d’éloignement de son corps. Elle posait alors la question suivante : « À qui est le côté droit du bébé ? » Il me semblait qu’était énoncé là un paradoxe qui faisait écho à ce que je vivais en séance avec ma patiente lorsqu’elle passait du démantèlement au « rassemblement » et au calme. G. Haag décrivait ainsi l’ébauche de premières « identifications », d’« intériorisations » et de « bisexualité » tout en posant la question « à qui est le côté droit du bébé ? ». Je comprenais par-là qu’elle sous-entendait que nous ne le savions pas, ou que ça n’était pas clair et que nous nous trouvions plutôt du côté d’une indifférenciation ou d’une symbiose et donc d’une possible confusion. Pourtant c’était exactement l’inverse qui était décrit. Il s’agissait d’une différenciation mère-bébé, chacun ayant « son côté », et d’une intériorisation de cette différenciation. Il me semblait pouvoir retrouver ce paradoxe à l’identique dans les séances avec ma jeune patiente et en particulier dans ces moments de « rassemblement » décrits plus haut. Lorsque je me demandais durant la séance si elle se souvenait de ma présence, j’avais en fait plutôt l’impression de « tapisser » tout l’espace autour d’elle, tant et si bien qu’elle n’avait plus à se soucier de ma présence ou de mon absence. J’étais comme « tout-autour-d’elle ». Autrement dit, elle semblait comme rassemblée à l’intérieur de mon corps. Pourtant, rien d’une confusion ni d’une symbiose ne pouvait être évoqué ou craint. C’était même exactement l’inverse. Tout se déroulait comme si à « l’intérieur de mon corps », elle pouvait se sentir « rassemblée » et « être » calmement et sereinement elle-même.
Quelques instants plus tard, elle leva son regard sur moi et me dit à propos de ses pouces qu’ils n’étaient pas pareils, qu’il y en avait un qui était plus grand que l’autre… à moins qu’il ne soit plus rebondi ? Elle regarda ses doigts puis me regarda à nouveau et ajouta qu’elle trouvait que les gens n’avaient pas le même regard quand elle était angoissée ou quand elle était calme ; il lui semblait parfois qu’il y avait plus de blanc dans les yeux et elle trouvait que c’était plein d’émotion et apaisant.
Réflexions actuelles
6Plus de quatre ans se sont écoulés depuis notre première rencontre, sa sortie de l’hôpital et le début de sa psychothérapie. Dans l’intervalle et en parallèle avec son traitement chez moi, elle a passé presque deux ans dans un hôpital de jour pour adolescents, encadrée au quotidien par une équipe d’infirmiers et suivie par un médecin psychiatre lors des entretiens de famille et pour la prescription de ses médicaments. Au mois de septembre 2001, elle a pu reprendre le chemin de l’école, y renouer avec ses pairs et réussir brillamment sa scolarité. Peu à peu, des interrogations concernant ce qui lui était arrivé au début de son adolescence ont remplacé son délire comme si, à un moment donné, celui-ci n’avait plus été une explication suffisante à la terrible « cassure » dont elle avait été victime au moment de sa puberté. Les voix qui l’envahissaient et la persécutaient ont également disparu, laissant la place à des moments d’angoisse et « d’inquiétante étrangeté » qu’elle a choisi de baptiser « l’ambiance des voix ». Les états de violence extrême qui l’avaient conduite à agresser un infirmier de la clinique et à se retrouver en chambre fermée, ou bien encore à démolir la porte de mon bureau à coups de pied, ont eux aussi disparu. Ils ont laissé la place à des alternances de moments heureux, liés à un intense sentiment d’existence, ou à des moments de perte de repères et de retour à la violence mais sur un mode moins destructeur et gérable à l’intérieur du cadre de la thérapie. Très engagée dans son traitement, elle n’a jamais manqué une séance, a pris scrupuleusement son traitement médicamenteux et a cessé de consommer des drogues et de l’alcool. Durant l’année 2002, son entraîneur l’a encouragée à troquer son poney contre un cheval, lui donnant ainsi accès aux compétitions. Elle me sollicita pour que je me prononce quant à cet éventuel changement et il a été longuement question de ce que cela signifiait de se séparer de son poney et d’acquérir un cheval. Au fil des semaines, nous avons évoqué un « poney-enfant » versus un « cheval-adulte » et ce qu’elle pensait devoir perdre ou quitter pour grandir. Lorsque le premier cheval qui lui fut proposé s’avéra être une jument, nous parlâmes d’un « poney-enfant-garçon-manqué » versus un « cheval-adulte-femme ». La problématique tournait également autour de sa conviction que, pour son narcissisme, il lui fallait un poney ou un cheval comme une partie d’elle-même qui la complétait et lui donnait un peu de valeur. Cette conviction se heurtait de plus en plus clairement au désir de consacrer moins de temps à l’équitation. Avait-elle encore vraiment envie de s’occuper d’un cheval tous les jours ? N’avait-elle pas d’autres centres d’intérêt à ce moment de sa vie ? Nous parlions de son appétence relationnelle et en particulier de son souhait d’avoir un amoureux, désir somme toute bien plus fort que celui d’avoir un cheval. Elle opta finalement pour un cheval, tenant ainsi ses autres souhaits à distance. Plusieurs fois, lorsque j’ai eu l’occasion de discuter avec des collègues de son évolution, la question m’a été posée de savoir si elle était encore psychotique. Il a alors été possible d’évoquer avec plaisir et optimisme combien la relation si symbiotique avec sa mère s’était transformée au fil du temps ; ma patiente s’était enfin constituée une enveloppe corporelle et psychique à elle ; son identité féminine s’affirmait tous les jours davantage ; le tiers existait et comptait pour elle ; du même coup, la rivalité existait également et lui posait des problèmes ; elle n’était plus débordée en permanence par un monde de pensées trop crues puisqu’elle possédait désormais un préconscient qui avait gagné en épaisseur.
7Pourtant, en sourdine, j’entendais parfois gronder son délire. J’ai même eu le sentiment que plus son identité féminine se manifestait et son univers se triangulait, plus elle était sur le point de décompenser à nouveau. Chaque pas en avant vers une organisation névrotique semblait s’accompagner d’une inexorable régression vers la psychose. Cela m’a amenée à penser en termes de psychose et névrose plutôt qu’en termes de psychose ou névrose. Par ailleurs, dans le quotidien des séances avec elle, je me suis aperçu que je me posais moins la question de son organisation psychique (névrose/psychose) que celle de son identité sexuelle féminine – même si ces deux questions ne peuvent être qu’artificiellement dissociées l’une de l’autre. Je me suis demandé comment allaient pouvoir se passer sa rencontre avec un homme et ses premières relations sexuelles. Comment allait-elle faire face à son excitation, à ses désirs tellement capables de la désorganiser ? Allait-elle troquer sa perception d’une sexualité effrayante contre une sexualité de plaisir ? Allait-elle se permettre de se séparer pleinement de sa mère pour faire une telle rencontre? Comment gèrerait-elle la rivalité ? Comment vivrait-elle une grossesse, la maternité ? En un mot, tout ce qui concernait l’accès à sa féminité en lien avec son évolution psychique occupait mes pensées. La séance suivante, qui date du mois de novembre 2002, illustre ces différents points.
Lorsque je suis allée la chercher à la salle d’attente elle me sourit et je sentis qu’elle était pressée de me parler au point d’entamer la séance au milieu du couloir. Je débutai en lui transmettant mes dates de vacances de Noël mais elle n’y prêta aucune attention tant il semblait urgent pour elle de me raconter son rêve ainsi que ce qui venait de lui arriver sur le chemin de la séance et une fois arrivée en salle d’attente. Elle avait rêvé qu’A. (une amie avec qui elle sortait quelques fois) lui téléphonait pour lui demander de sortir avec elle en soirée. Elle acceptait la proposition mais finalement elle se retrouvait dehors toute seule, sans son amie. Elle voyait alors arriver S. (l’amie qui avait été son double au début de son adolescence). Dans son rêve, ma patiente tenait dans la main un téléphone portable qui se mit à s’allonger et à grandir jusqu’à ce que l’écran devint un miroir dans lequel elle se voyait. Elle avait de très longs cheveux blonds, elle était très féminine et elle appelait S. afin de lui montrer son image [3]. Dans la suite du rêve, elle se retrouvait à table pour un repas de famille et se voyait, toute petite, entrer dans la pièce où elle se trouvait déjà. Cette petite fille âgée de quatre ou cinq ans avait de très longs cheveux blonds, des fossettes autour de la bouche et était tellement jolie, féminine et intelligente, que tout le monde la regardait et l’écoutait fasciné. Elle saisit immédiatement que cette petite fille était elle, tandis qu’elle comprenait aussi qu’elle avait dix-neuf ans et se trouvait assise avec d’autres convives à la deuxième table. Elle voulait poser mille questions à cette petite mais elle n’osait pas car elle était très impressionnée. Elle choisit alors la question la plus importante pour elle, qui était de lui demander ce qu’elle voulait faire plus tard. Elle voulait être certaine qu’elle avait bien l’intention de devenir psychologue (projet dont elle parlait très souvent en séance depuis qu’elle avait repris l’école). Elle fut étonnée d’entendre qu’elle répondait « violoniste ». Elle s’était alors réveillée et avait pensé à sa mère qui lui disait, lorsqu’elle était enfant, qu’elle ferait bien d’apprendre à jouer d’un instrument de musique car c’était un « plus » dans la vie. Poursuivant sur sa lancée et dans un état d’excitation assez grand, elle voulut me raconter ce qui lui était arrivé en chemin. Elle avait croisé un copain du Cycle d’Orientation (le Cycle d’Orientation correspond au moment de sa décompensation). « Ce gars, il me fait un effet, mais alors un effet ! » m’expliqua-t-elle. À l’époque, elle lui demandait sans cesse quand est-ce qu’ils allaient se marier. Là, dans la rue, ils avaient parlé un moment, avaient évoqué les copains de l’époque dont la plupart étaient restés accrochés à la drogue. Puis elle lui avait demandé s’il avait une copine et il lui avait répondu que c’était le cas depuis trois semaines. Elle souhaitait savoir s’il était heureux avec elle et il avait acquiescé en expliquant que c’était parce qu’il ne la voyait guère. Ravie de cette réponse, elle s’était alors inquiétée de savoir ce qu’était devenue sa copine précédente et il l’avait rassurée en disant qu’avec elle tout était fini depuis longtemps. Elle lui avait alors fait remarquer qu’elle ne le demandait plus en mariage ce qui l’avait fait rire et ajouter qu’elle était enfin devenue sérieuse. Son récit terminé, elle me dit encore une fois qu’elle trouvait incroyable l’effet que ce garçon lui faisait ; il la mettait dans tous ses états. Ensuite, elle s’était mise en route pour sa séance de psychothérapie et une fois arrivée dans la salle d’attente elle avait regardé sa main et, là où il y avait eu la verrue, elle avait vu avec horreur une énorme cicatrice. Elle avait alors senti que quelque chose voulait sortir de sa main. Elle interrompit brutalement son récit et me regarda avec angoisse, attendant que je la rassure. Je me sentis également ébranlée car, après avoir écouté avec délice le récit de son rêve puis celui de la rencontre avec ce garçon, je réalisai que les vieux démons de ses hallucinations semblaient l’avoir rattrapée. J’étais consternée ! J’asseyai néanmoins de réfléchir et de rassembler ses propos. Je pensai au téléphone portable qui s’allongeait, au violon qui était un « plus », à ce quelque chose qui devait sortir de sa main et lui demandai si elle pensait qu’elle avait eu, avait ou aurait un jour un pénis ? Elle me répondit qu’elle avait toujours été convaincue que sa grand-mère maternelle en avait un. Elle rassembla ensuite ses deux mains sur ses genoux, tout comme elle l’avait fait deux ans auparavant. Elle observa ses pouces et sembla consternée. Dans une sorte de bafouillement, elle me fit part de son sentiment que sa main gauche ne serait jamais comme l’autre. Je réalisai alors pour la première fois que la main dans laquelle elle avait eu la verrue était la main gauche, celle décrite par G. Haag comme la « main-bébé » par opposition à la main droite qui serait la « main-maman ». Je lui demandai si en me parlant de sa main elle était aussi en train de me parler de son corps ou plus exactement de son corps de fille et si elle craignait qu’il ne soit irrémédiablement abîmé. Je lui demandai également si cette crainte pouvait avoir un lien avec celle, si souvent évoquée en cours de séances, de ne pouvoir se protéger de la pénétration, qu’elle soit celle d’un regard ou d’un pénis, en particulier dès qu’elle projetait une soirée en compagnie de son amie A. Elle acquiesça et me parla une fois encore de son impression, lorsqu’elle sortait en soirée, d’être exposée à tous les dangers, aux drogués, aux violeurs, aux pédophiles, aux alcooliques, etc. Elle réalisa alors, au moment où elle me parlait, que lorsqu’elle sortait avec ses parents elle avait un peu moins peur, mais pas beaucoup parce que, précisa-t-elle : « Je sais bien qu’il va me falloir les quitter un jour ! » Il me semble que cette séance témoigne des mouvements progressifs vers une identité sexuelle féminine mais aussi des angoisses éveillées par l’excitation : crainte de découvrir un corps sexué mais monstrueux, crainte d’affronter des sentiments douloureux de séparation et de perte. Ces mouvements progressifs paraissent donc indissociables des mouvements régressifs à l’œuvre au moment de sa décompensation psychotique.
9Pour conclure cette réflexion, et toujours à propos de la constitution de son identité féminine, je souhaite retransmettre un mouvement évolutif qui atteste à mon sens de la sortie d’une relation symbiotique avec sa mère, de la triangulation de son univers relationnel et de l’affirmation de son identité. Peu de temps après le début de la psychothérapie et à l’occasion des premières vacances de Noël, elle entendit parler à la télévision de la fête de Hanoukka. Elle en discuta à l’hôpital de jour et un infirmier lui apprit que j’étais Juive. Cette révélation fit l’effet d’une bombe dans le lien qu’elle avait établi avec moi. C’était une catastrophe, pire une abomination, et cette horreur ne semblait pas psychique mais bien physique : nous étions différentes ! Elle me parla sans fin de ses origines italiennes et m’expliqua que, dans sa famille, tout le monde était Italien ; ils restaient entre Italiens et elle-même ne pouvait envisager de se marier qu’avec un Italien. Je lui parlai de cette différence entre nous et des sentiments d’horreur qu’elle lui procurait. Un an et un Hanoukka plus tard, elle était toujours choquée mais la curiosité commençait doucement à l’emporter sur l’horreur. Elle s’était renseignée et faisait des théories sur les Juifs mais aussi sur les Chinois…et les Italiens qui restaient la référence incontournable ! À ses yeux, les Juifs étaient intelligents et depuis qu’elle avait pu reprendre sa scolarité, l’intelligence était devenue une préoccupation et une revendication centrale. C’est pourquoi ma « différence » l’intéressait tous les jours un peu plus.
10Plus tard, elle caressa le projet de se convertir au judaïsme au grand dam de ses parents. Puis ce projet, qui m’avait préoccupée, se modifia encore lorsqu’une année plus tard, à l’occasion d’une rentrée des classes, elle fit la connaissance d’une élève qui portait le même prénom qu’elle (prénom peu courant), et qu’elle découvrit que non seulement cette élève mais aussi leur prénom étaient d’origine juive. Quelques mois passèrent et, tandis que son projet de conversion avait été abandonné, elle m’expliqua ravie que finalement elle se trouvait plus riche que d’autres puisqu’elle avait cette chance d’être Italienne et de porter un prénom juif. Il me semble que quelque chose venait ici d’aboutir ; cette différence de nos origines vécue auparavant comme une attaque, un danger d’être anéantie, était devenue une différence enrichissante, une reconnaissance du tiers puisqu’elle n’était plus seulement l’enfant de sa mère mais mon enfant et celui de ses parents ; autrement dit, l’enfant de son père et de sa mère. Elle était née !
11À propos du tiers je repensais à ces Chinois, curieusement apparus quelques mois auparavant au beau milieu des Juifs et des Italiens. Et je pensais qu’ils devaient se trouver à la porte et n’allaient sans doute pas tarder à toquer…
Bibliographie
- laufer m., laufer m. e. (1984). La masturbation féminine à l’adolescence et le développement de la relation au corps. In : Adolescence et rupture du développement. Une perspective psychanalytique. Paris : PUF, 1989, pp. 69-83.
- haag g. (1985). De l’autisme à la schizophrénie chez l’enfant. Topique, 35/36 : 58-65.
Mots-clés éditeurs : cassure du développement, délire, psychose, puberté