Michaël LÖWY et Robert SAYRE, Esprits de feu. Figures du romantisme anti-capitaliste, Paris, Éditions du Sandre, 2010, 290 pages
Pages 185p à 211p
Citer cet article
- LACHAUD, Jean-Marc,
- Lachaud, Jean-Marc.
- Lachaud, J.-M.
https://doi.org/10.3917/amx.053.0185p
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- Lachaud, J.-M.
- Lachaud, Jean-Marc.
- LACHAUD, Jean-Marc,
https://doi.org/10.3917/amx.053.0185p
1 Les travaux de Michaël Löwy et de Robert Sayre – rappelons qu’ils ont notamment publié Révolte et mélancolie. Le romantisme à contre-courant de la modernité (1994) et dirigé plus récemment un numéro de la revue Europe sur le « romantisme révolutionnaire » (n° 900, avril 2004) – renouvellent incontestablement notre compréhension du romantisme. L’approche socio-historique qu’ils proposent montre en effet la complexité de ce qu’ils considèrent être une « vision du monde » se déclinant selon différentes dimensions (selon la typologie qu’ils esquissent, le romantisme peut être « restitutionniste », « conservateur », « fasciste », « résigné », « réformiste » ou « révolutionnaire et/ou utopiste »).
2 Les textes rassemblés ici prolongent donc leur réflexion et évoquent avec passion et rigueur quelques figures significatives appartenant au courant « révolutionnaire ou utopique » du romantisme. Pour les auteurs, si le romantisme critique caractérise certains mouvements et œuvres littéraires, du XIXe siècle à aujourd’hui – les pages consacrées à Joris-Karl Huysmans et à Oscar Wilde, à William Faulkner et à Christa Wolf (cette dernière, selon les auteurs, donne « une expression puissante à l’affinité élective entre le romantisme et le féminisme ») démontrent sa puissance contestataire face à l’ordre établi (le projet de ré-enchantement du monde porté par le Surréalisme, affirment-ils, appelle une authentique « expérience émancipatrice ») –, celui-ci se manifeste aussi au cœur des soubresauts de l’Histoire. Leur stimulante démonstration s’appuie par exemple sur la présentation du parcours intellectuel et politique du journaliste américain Philip Freneau (1752-1832), dont les positions, affirment-ils, mêlent non sans tensions la perspective romantique et la référence aux Lumières, sur l’analyse de l’« imagination politique » des utopistes romantiques, si souvent oubliés par les historiens de la Révolution française, et sur le lien qui doit être noué entre la singularité de l’« insurrection républicaine de juin 1832 » et l’importance du romantisme anti-bourgeois tel qu’il s’exprime alors au niveau culturel.
3 De même, M. Löwy et R. Sayre interrogent la fertilité du romantisme sur le terrain de la philosophie conçue comme théorie critique de la société. Leurs textes sur la lecture que fait Georg Lukács des œuvres de Georges Sorel, sur l’utopie romantique de Walter Benjamin (qui tire le signal d’alarme alors que s’annonce le temps des catastrophes) et sur les désaccords qui opposent Theodor W. Adorno et Ernst Bloch à propos de la dialectique entre « romantisme (comme Weltanschauung) et Aufklärung » montrent que la perspective « romantique/révolutionnaire » a nourri la réflexion de ceux qui, au nom du « courant chaud » du marxisme, rejetèrent toute orthodoxie et, plus généralement, la « doctrine évolutionniste, positiviste et matérialiste vulgaire des IIe et IIIe Internationales ». D’autres contributions, saisissant « un noyau irréductiblement romantique » au cœur de l’œuvre « hérétique » du philosophe et militant révolutionnaire péruvien José Carlos Mariategui et cernant dans les textes d’Edward P. Thompson et de Raymond Williams une « vision romantique dans sa forme révolutionnaire », complètent ce riche panorama traçant les contours éclatés d’un romantisme qui, de mille manières, s’insurge contre la « cécité des idéologies du progrès » et dénonce « le facies hyppocratica de la civilisation » moderne-capitaliste.
4 L’intérêt de cet ensemble est par ailleurs de contribuer offensivement aux débats sur ce que signifie être anticapitaliste au XXIe siècle ; assurément, écrivent-ils en ce sens, « l’anti-capitalisme romantique, quelles que soient ses limites, ses contradictions et parfois ses aveuglements […] apporte une dimension inattendue, singulièrement subversive, à la culture protestataire actuelle ».
5 Jean-Marc LACHAUD