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Article de revue

La domination en sociologie n'est-elle qu'une fiction ?

Pages 32 à 45

Citer cet article


  • Gautier, C.
(2011). La domination en sociologie n'est-elle qu'une fiction ? Actuel Marx, 49(1), 32-45. https://doi.org/10.3917/amx.049.0032.

  • Gautier, Claude.
« La domination en sociologie n'est-elle qu'une fiction ? ». Actuel Marx, 2011/1 n° 49, 2011. p.32-45. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-actuel-marx-2011-1-page-32?lang=fr.

  • GAUTIER, Claude,
2011. La domination en sociologie n'est-elle qu'une fiction ? Actuel Marx, 2011/1 n° 49, p.32-45. DOI : 10.3917/amx.049.0032. URL : https://shs.cairn.info/revue-actuel-marx-2011-1-page-32?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/amx.049.0032


Notes

  • [1]
    W. B. Gallie, Philosophy and the Historical Understanding, New York, Schoken Books, 1968.
  • [2]
    L. Boltanski, De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation, Paris, Gallimard, « Essais », 2009, pp. 39 et suiv.
  • [3]
    Outre le texte de L. Boltanski, on fera quelques incursions dans celui de C. Lemieux, Le Devoir et la Grâce, Paris, Économica, 2009.
  • [4]
    Ce n’est pas, non plus, ce qui définit la posture du sociologue chez P. Bourdieu. Voir C. Gautier, « Critique et criticisme : de l’extériorité des points de vue chez P. Bourdieu », Raisons Pratiques, Paris, EHESS, 2011, à paraître.
  • [5]
    L. Boltanski parle du « caractère de nécessité tacite » de la réalité, De la critique, op. cit., p. 24.
  • [6]
    Ibid., p. 41.
  • [7]
    Le terme de « conflit » est le plus souvent remplacé par ceux de « dispute » et d’« épreuve » qui présentent l’avantage, pour ses promoteurs (au début des années 1990, il s’agit principalement de L. Thévenot et de L. Boltanski, qui publient De la justification. Les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991), de mettre l’accent sur la « situation » où opère la controverse, le cadre de l’interaction entre des acteurs. Le déplacement du conflit vers la dispute autorise, entre autres choses, un changement d’échelle dans l’analyse qui interdit de fait, sinon de droit, toute forme d’extension qui envelopperait, ipso facto, une requalification du statut du différend.
  • [8]
    C. Lemieux, Le Devoir et la Grâce, op. cit., p. 38.
  • [9]
    Ibid. : proposition [2], p. 23 ; proposition [7], p. 25. Propositions dans lesquelles est affirmé 1. la condition de possibilité de toute action – la « grammaire » permet aux gens de juger correctement et même, dans une certaine mesure, « Peut-on aller jusqu’à dire que rien de ce qui nous entoure et de ce que nous vivons ne nous serait devenu évident et naturel sans une grammaire ? », proposition [3] ; 2. le critère de « vérité » de la description d’une action : « Plus une description provoque en nous d’évidence, plus sa grammaire peut-être dite correspondre à ce qu’elle décrit », proposition [7].
  • [10]
    C’est-à-dire, schématiquement, la manière de désigner le rapport entre la conduite et la règle. Voir C. Lemieux, Le Devoir et la Grâce, op. cit., Scolie [1/b], p. 22 et Scolie [14/b], p. 48.
  • [11]
    Ibid., pp. 38-39.
  • [12]
    Cette critique, désormais classique, est une première fois développée par L. Boltanski dans L’Amour et la justice comme compétences. Trois essais de sociologie de l’action, Paris, Métaillié, 1990, pp. 37 et suiv., tout particulièrement la note 9 en pp. 46-47. Dans cette critique, ne sont pas seulement visés les tenants de la sociologie critique mais aussi les représentants de l’interactionnisme symbolique, à commencer par E. Goffman et, plus largement, tous ceux qui, d’une manière ou d’une autre, reconduisent la coupure entre ce que les gens disent de leurs actions et ce qui est et que seul le sociologue pourrait identifier.
  • [13]
    L. Boltanski, De la critique, op. cit., p. 42.
  • [14]
    Si l’on admet, dans la perspective d’une épistémologie bachelardienne, que l’objet de connaissance se constitue contre : « La science n’est pas le pléonasme de l’expérience », G. Bachelard, Le Rationalisme appliqué (1949), Paris, Presses Universitaires de France, 1975, p. 38.
  • [15]
    Terme que nous employons pour désigner la sociologie de P. Bourdieu. Ce dernier entend réhabiliter les formes sociales de la « rationalité pratique ». Une telle théorisation suppose de mobiliser un ensemble de concepts tels que le « schème », la « disposition » et l’« habitus » comme principes de structuration des dispositions. Sur tous ces points, et pour un aperçu synthétique, voir P. Bourdieu, Choses dites, Paris, Éditions de Minuit, 1987, « De la règle aux stratégies », pp. 75 et suiv.
  • [16]
    Au sens où M. Weber la définit dans Économie et société, Paris, Librairie Plon, 1971 (1956-1967), I.1- § 2, pp. 22-23.
  • [17]
    P. Bourdieu, Le Sens pratique, Paris, Éditions de Minuit, 1980. C’est le titre du chapitre V, « La logique de la pratique », pp. 135 et suiv.
  • [18]
    L. Boltanski, De la critique, op. cit., pp. 24-27. On ne retiendra qu’une formulation parmi d’autres : « Cette sortie imaginaire de la viscosité du réel suppose, dans un premier temps, de dépouiller la réalité de son caractère de nécessité tacite et de faire comme si elle était arbitraire (comme si elle pouvait être autre qu’elle n’est ou même ne pas être) » (ibid., pp. 24-25, nous soulignons).
  • [19]
    Ibid., p. 25.
  • [20]
    Sur ce plan, d’ailleurs, il n’y a pas lieu de faire de distinction entre la sociologie de la critique et l’individualisme méthodologique. Ce dernier, au motif que le social n’est que l’agrégation des parties composantes, n’admet pas le principe d’une différenciation des conditions sociales d’existence, et encore moins celui d’une limitation possible des formes de rationalité par l’acquisition de dispositions spécifiques. Une telle supposition viendrait contredire la portée des hypothèses de rationalité, de liberté et d’autonomie des acteurs individuels.
  • [21]
    Se reporter, sur tous ces points, à L. Boltanski et L. Thévenot, De la justification, op. cit., « L’impératif de justification », pp. 39 et suiv.
  • [22]
    L. Boltanski, È. Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999, p. 411. L’épreuve peut se comprendre comme une confrontation dont les principes sont ordonnés par des types de langage auxquels il faut avoir recours pour rendre audible sa contestation. Ce rapport aux « langages » est souvent désigné par le terme de « grammaire », métaphore qui indique toute l’importance de règles qu’il convient de suivre pour se faire entendre dans une dispute. L. Boltanski et L. Thévenot ont stylisé certaines de ces grammaires dont la description systématique relève de « visions du monde » qu’ils désignent par le terme de « cités ». De la justification, op. cit., deuxième partie : « Les cités », p. 85 et suiv.
  • [23]
    L. Boltanski, L. Thévenot, De la justification, op. cit., pp. 417.
  • [24]
    Ibid., pp. 40-44.
  • [25]
    Ibid., p. 418.
  • [26]
    Ibid., pp. 419-420.
  • [27]
    Ibid., p. 420.
  • [28]
    B. Lahire, L’Homme pluriel. Les ressorts de l’action, Paris, Nathan, « Essais et Recherches », 1998, p. 54.
  • [29]
    Cette tension entre « description » et « dénonciation » traverse toute la présentation que propose L. Boltanski de ce qu’il appelle « la structure des théories critiques ». Voir De la critique, op. cit., pp. 15 et suiv. Par exemple : « Les théories critiques ont pour spécificité de contenir des jugements critiques sur l’ordre social que l’analyste assume en son nom propre, abandonnant ainsi la prétention à la neutralité » (ibid., p. 19).
  • [30]
    Voir le titre de l’ouvrage de L. Boltanski de 1990 : L’Amour et la justice comme compétence.
  • [31]
    L. Boltanski, De la critique, op. cit., p. 76.
  • [32]
    Ibid., pp. 24-25.
  • [33]
    Ibid., p. 57 : « Le parti adopté dans De la justification a consisté à construire un modèle permettant d’intégrer l’ensemble des moyens susceptibles d’être avancés par les acteurs pour faire des critiques ou donner des justifications ».
  • [34]
    Aujourd’hui, L. Boltanski parle indifféremment de sociologie pragmatique ou de sociologie de la critique. C’est en ce sens qu’il convient d’entendre ici cette désignation.
  • [35]
    L. Boltanski, De la critique, op. cit., p. 76 (nous soulignions).
  • [36]
    Id. (Nous soulignons.)
  • [37]
    Voir, par exemple, De la justification, op. cit., pp. 181-186, mais aussi De la critique, op. cit., p. 56.
  • [38]
    L. Boltanski, De la critique, op. cit., p. 56.
  • [39]
    Ibid., pp. 58-59 (souligné par L. Boltanski).
  • [40]
    On remarquera le flottement terminologique pour désigner la sociologie critique. Il parle tantôt de posture en extériorité « complexe » (ibid., pp. 23-24), tantôt de position « métacritique » (pp. 19, 61 par exemple).
  • [41]
    Sur le sens de la normalité : ibid., p. 65.
  • [42]
    Ce que dit à sa manière L. Boltanski lorsqu’il affirme, par exemple, que l’exercice d’un certain sens de la justice consiste « à comparer la condition qui est la leur à celle des autres » (ibid., p. 61).
  • [43]
    Id.
  • [44]
    Ibid., p. 64.
  • [45]
    On pourrait parler, à propos des champs, d’un structuralisme intermédiaire. Sur tous ces points, on se reportera à P. Bourdieu, Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1984 : « Quelques propriétés des champs », pp. 113 et suiv. ; Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action, Paris, Seuil, 1994 : « Le réel est relationnel », p
  • [46]
    Accès aux biens culturels par exemple, accès aux formations, etc.

1La « domination » peut, à bien des égards, être considérée comme un concept politique « essentiellement contesté » [1]. On signifie par là, en suivant W. B. Gallie, que ce type de concept est porteur de conflits en raison de certaines de ses propriétés : une indétermination de la liaison entre dimensions normative et descriptive dans ses usages ; une forme de complexité qui démultiplie les registres de signification et autorise des arrangements discursifs différenciés. Force est de constater que, dans le champ de la sociologie française de ces dernières décennies, la domination comme concept détient un véritable pouvoir de discrimination, que L. Boltanski, dès le début des années 1990, a schématisé en opposant, selon ses propres termes, « sociologie critique » et « sociologie de la critique » [2]. La domination implique plus radicalement – mais est-ce si surprenant ? – une autre propriété des discours au sein desquels elle prend place : la critique relève-t-elle de droit d’une visée scientifique qui fait du monde social son objet ? Si l’appellation de « sociologie critique » n’a jamais été revendiquée par ceux qui la pratiquent – on ne trouve, par exemple, aucune occurrence de ce genre dans les œuvres de P. Bourdieu –, elle présente l’avantage de focaliser l’attention sur l’un des principaux foyers de conflictualité dans les usages savants de la « domination » : la définition de la sociologie comme science du social, son type d’objet et ses méthodes. Les raisons de l’éviction du concept de domination dans les sociologies dites « de la critique » ou dans les sociologies relevant du paradigme de « l’individualisme méthodologique » engagent donc, plus en profondeur, une manière de représenter le monde social qu’il s’agit de décrire. Ce n’est pas là un geste anodin qui se soutiendrait seulement de raisons théoriques ; il réoriente tout le travail du sociologue et le conduit à rendre illisible un certain type de problème que, précisément, la domination comme catégorie du discours critique permettait de circonscrire : les formes de l’inégalité dans les rapports sociaux (le monde économique du travail, le monde de l’éducation, etc.). On dira que c’est tout un pan de l’expérience ordinaire des relations sociales qui se trouve ignoré par le fait de cette éviction. Ne serait-ce que pour cette raison, et à supposer que la domination ne soit pas une grandeur objectivable, cette dernière permet cependant d’élargir le domaine des expériences ordinaires redevables de la description sociologique.
On cherchera, tout d’abord, à faire un inventaire de quelques-unes des raisons données au rejet de la catégorie de domination dans la sociologie de la critique [3]. Cet inventaire sera l’occasion de comprendre que ce n’est pas seulement la définition du concept qui se trouve discutée, mais aussi, et plus profondément, celle de la sociologie dans son rapport à la critique. On s’efforcera de montrer, enfin, quels types d’effets produit une telle éviction : à vouloir faire de la critique une activité ordinaire relevant de la compétence des acteurs, et non pas un privilège de l’observateur [4], on constitue en problème théorique difficilement soluble le passage de la description à celui de la critique et l’on renoue avec une conception scientiste de la sociologie qui prétend se limiter, dans son ambition, à ne faire que des comptes rendus de situations et d’interactions. Ce faisant, objectivement cette fois, on contribue à consolider des représentations conservatrices des états de choses [5] pris pour objet.

La domination, un concept « trop puissant » et « trop vague » [6]

2L’une des raisons invoquées par l’un des initiateurs de la sociologie de la « dispute » [7] pour abandonner le concept de domination est que celui-ci fait l’objet d’un usage bien trop « extensif » et qu’il privilégie, à propos de la nature des relations sociales, un point de vue exclusivement « vertical », ignorant l’importance des relations horizontales qui ne relèvent pas, principalement, des formes hiérarchisées. Or, on ne peut fonder sur un principe exclusif d’inégalité la description de ces relations horizontales sans mettre sur le même plan, par exemple, l’étude des relations « explicitement hiérarchiques » et celle des « relations personnelles ». Cette confusion des sphères, par un effet de généralisation, rend invisible tout un ensemble de rapports qui, lorsqu’on est attentif à « ce dont les gens sont capables », est pourtant essentiel à la compréhension sociologique du monde social. L’excès de puissance explicative attribué au concept de domination a donc pour effet d’indifférencier les espaces de la vie sociale et d’uniformiser sous un seul schème explicatif le tout des rapports sociaux. À ce titre, il en devient vague puisqu’il explique tout, c’est-à-dire rien.

3Cette critique est souvent assortie d’une autre objection qui, pour être un peu différente, vise le même type d’adversaire et produit le même type d’effet, à savoir la disqualification du concept de domination. L’argument porte sur le statut de la réflexivité des acteurs à propos de leurs conduites. On le trouve, par exemple, sous la plume de C. Lemieux, qui reprend à son compte l’affirmation de Leibniz (Monadologie, § 28) selon laquelle « nous ne sommes qu’empiriques dans les trois quarts de nos actions » [8]. Ce qui veut dire que, pour au moins un quart d’entre elles, la rationalité de l’action est une postulation nécessaire. Mais, plus encore, que cette rationalité se réfracte avec une certaine clarté dans les comptes rendus d’expériences en raison d’une sorte d’« évidence ressentie » [9] par l’acteur. La « grammaire » [10] qui oriente, tout à la fois, le sens de l’action ainsi que la manière d’en rendre compte, ne doit pas être comprise comme ce qui vient s’imposer de l’extérieur comme l’effet d’une pure contrainte, mais, au contraire, comme ce qui émerge et se constitue dans et par l’action, cette dernière étant, en quelque sorte, une actualisation de la règle.

4L’objection porte donc sur le fait que la sociologie de la domination, pour être cohérente avec elle-même – c’est encore de P. Bourdieu qu’il s’agit [11] –, est obligée de postuler une coupure entre ce qui est dit de l’expérience ordinaire de la relation sociale par les indigènes et ce que le savant peut identifier, au-delà de ce qui est dit, comme un « fait » de domination [12]. L. Boltanski le formule encore plus explicitement : « Ce que le sociologue considérera, dans une optique critique, comme étant une relation de domination n’est pas nécessairement présenté, ni encore moins vécu, par les acteurs dans ce registre, et ces derniers peuvent même se montrer offensés par une telle description » [13]. Il n’y a pas de raison de considérer que les acteurs sont privés des compétences qui leur permettent de réfléchir, dans leurs propres narrations, tout le contenu de leur expérience, à commencer par celle de la domination. Si elle n’est pas ainsi restituée – « vécue » – comme telle, c’est qu’il n’y a peut-être pas lieu d’en parler. C’est la rupture entre les deux types de description qui se trouve ici discutée : celle des indigènes ou d’un certain sens commun, celle du savant. Autrement dit, ce qui valait, un temps, comme principe de rupture [14] se trouve relativisé à l’aune d’un critère qui est celui de l’accord comme critère de validité entre comptes rendus d’expériences : l’indigène et la savante. C’est la nature même de la liaison entre compréhension et explication qui se trouve déplacée à travers ce type d’objection.

5L’une des innovations majeures de la sociologie des « pratiques » [15] concerne la nature de certaines conduites dont la logique échappe au modèle classique de l’action rationnelle en finalité [16] et renvoie à ce que P. Bourdieu désigne par le terme de « rationalité pratique ». Elle suppose, pour être mise au jour, que l’on rapporte ces conduites à un plan intermédiaire qui n’est pas celui de la raison délibérative et de la volonté rationnellement orientée, pas plus qu’il n’est celui des déterminismes macrosociaux – les lois du matérialisme historique, par exemple –, mais celui des dispositions qui, dans leur mode d’opération toujours pratique, sont étayées par des habitudes, des tendances, des inclinations, etc. L’analyse de la « logique de la pratique » [17] renvoie alors à la description des modalités d’acquisition de ces capacités et à leurs usages en situation sociale d’interaction.
L’intérêt de cette problématisation est, justement, de ne pas borner les emplois du concept de domination aux seuls faits d’une force de contrainte exercée par le haut, c’est-à-dire dans l’univers des relations verticales ; il s’agit aussi de comprendre de quelles manières les conditions sociales d’acquisition des dispositions – ce que P. Bourdieu désigne encore par l’expression récurrente des « conditions sociales homogènes d’existence » –, en raison de leur grande hétérogénéité dans les sociétés hautement différenciées, reconduisent, par le bas cette fois-ci, des formes intériorisées de choix. Ainsi, l’univers des possibles pensables contient une limitation qui ne se donne pas pour telle parce qu’elle est le propre de chaque vision du monde que transmettent les conditions sociales d’existence et de socialisation. En ce cas, l’effectivité de la contrainte n’est jamais que celle d’une limite qui borne le pensable comme possible. Point n’est alors besoin de quelque explicitation ou expression d’expérience que ce soit pour indiquer l’existence d’un fait de domination. Ce n’est que par la confrontation des visions existantes du monde, c’est-à-dire des mondes pensés comme adéquats aux différentes conditions homogènes d’existence propres à un style de vie – la sorte d’« évidence ressentie » ? –, que de telles intériorisations peuvent être avérées comme existentiellement limitées. Par le bas, pour filer la métaphore, la domination n’est jamais que l’expression d’une forme de limitation qui s’adosse aux différences des conditions d’existence dont on peut objectiver les contenus par des séries statistiques ; et il n’est pas besoin, sur ce plan précis, de postuler un inconscient que l’analyste-sociologue pourrait seul isoler.
Ce sont les opérations théoriques de rapprochement, de confrontation et de comparaison des mondes sociaux qui avèrent, objectivement, les différences comme inégalités. Là aussi, et contre une lecture réductrice que propose L. Boltanski, le point de vue de la sociologie critique n’est pas naïvement en extériorité là où celui de la sociologie de la critique serait lucidement immanent. La distance vis-à-vis de l’objet, condition de toute production du rapport sujet/objet de connaissance, n’est pas coupure mais rupture. Il faut avoir une lecture bien peu charitable de la sociologie des pratiques pour affirmer qu’elle revendique, dogmatiquement, une posture d’extériorité [18]. Ces rapprochements, ces comparaisons, qui sont rendus possibles grâce « à l’existence d’un laboratoire » [19], par le moyen desquels sont explicitées des différences, sont, cependant, le fait d’une opération théorique qui est celle du savant lorsqu’il se met à distance. Faut-il en conclure que la valorisation axiologique de la différence comme inégalité, c’est-à-dire comme un arbitraire source de domination, est le fait d’une extension illégitime de la description vers la critique ? C’est en tout cas la conclusion que ne manquent pas de proposer ceux qui revendiquent la sociologie de la critique [20].

La force et la domination comme grandeurs métaphysiques ?

6À cela nous pouvons ajouter un troisième type d’objection à l’utilisation du concept de domination par la sociologie de la critique. Il tient à la redéfinition de son objet qui, selon L. Boltanski, fait de « l’épreuve de justification » son domaine d’investigation principal [21]. Si l’on admet que parler de domination c’est, entre autres choses, poser le problème de la « contrainte » sociale et de la force comme déterminations de la relation sociale, la question devient alors celle-ci : évincer la domination comme catégorie trop vague et trop puissante, c’est relativiser les problèmes de la contrainte et, par voie de conséquence, mettre de côté la force comme propriété du rapport social. L’éviction de la « force » peut se lire à plusieurs niveaux, mais elle est principalement et d’abord portée par la définition même de l’épreuve de justification, qui rabat la « force » sur la « grandeur » : « Parlant de force ou de grandeur nous ne faisons pas référence, de façon substantielle, à des entités de nature différente mais à des régimes différents d’épreuve » [22]. Ce rabattement est justifié parce qu’il serait le seul moyen d’éviter l’écueil de la confusion entre connaissance positive et métaphysique de la puissance ou de la domination. Pour comprendre l’enjeu de cette disqualification, il importe de revenir aux principes développés par L. Boltanski et L. Thévenot dans leur modèle de 1991.

7Lorsque les sciences sociales qualifient les rapports sociaux à partir de la force et de la domination, elles se trouvent confrontées, selon ces auteurs, à la difficulté suivante : la force, comme telle, n’est pas une grandeur mesurable. Il faut donc l’objectiver [23]. Ce faisant, les sociologues fabriquent des arrière-mondes parce que l’effectivité de la force et de la domination ne se livrerait jamais pour ce qu’elle est. Dès lors, toute sociologie de la domination est aussi une sociologie du dévoilement [24]. Et c’est ce dualisme qui a pour effet majeur de disqualifier ce que les gens ordinaires disent de leurs pratiques lorsqu’ils s’engagent dans des actions, et de n’en faire que des « savoirs indigènes illusoires » [25]. On retrouve ici, sous une autre forme, la seconde objection adressée à la sociologie critique.

8L’alternative est donc la suivante. D’un côté, il y aurait une sociologie de la domination et de la force qui, pour dénoncer leurs manifestations, se trouverait contrainte d’inventer des coupures – les « apparences » et le « réel », le « conscient » et « l’inconscient », la « scène » et l’« arrière-scène », etc. – et qui serait obligée de minorer tout ce qui est perçu par les acteurs en lui conférant, au mieux, le statut de représentations. De telles sociologies fraient dangereusement avec la métaphysique. De l’autre côté, il y aurait une sociologie de l’action qui prendrait au sérieux ce qui est exprimé à travers les impératifs de justification et qui refuserait d’y voir les formes d’une illusion toujours entretenue. Cette prise en compte rendrait inutile le recours à quelque postulation métaphysique que ce soit. La conclusion des auteurs est claire : « L’explication générale par les ‘rapports de force’, expression éminemment ambiguë puisqu’elle associe le recours à la violence et la référence à un principe d’équivalence nécessaire pour mettre en ‘rapport’, ne fait plus place aux justifications que les personnes donnent de leurs actions » [26].

9La mise à l’écart de la violence, de la domination et de leurs effets comme « grandeurs » non mesurables serait donc, d’une certaine manière, le prix à payer pour établir enfin les bases d’une sociologie authentique des régimes d’action qui prenne positivement en considération, et non pas de manière positiviste, ce que sont les personnes à travers ce qu’elles disent, à travers les énoncés qu’elles fabriquent et les êtres et les objets qu’elles qualifient. Bien sûr, les auteurs ne contestent pas l’importance des « passages à la violence » [27]. Seulement, ce n’est pas leur objet et ce qu’il est possible d’en dire ne peut relever, tout au plus, que d’une identification précise des moments de bascule, c’est-à-dire des moments d’invalidation des grammaires et des langages dans lesquels les acteurs « justifient » leurs positions ou leurs actions.

10L’énoncé de cette aporie, qui fixe ainsi les rapports entre « justification », « force », « domination » et/ou « violence », relève, cependant, d’une pétition de principe. Faut-il, au nom de l’impossible quantification de la force et de la domination comme grandeurs, s’interdire d’en étudier les effets ? De tels effets ne se rapportent pas à une quelconque réalité cachée et tenue pour vraie. Ces effets sont le réel qu’il faut comprendre, sont la marque d’un travail continué de contestation, de mouvements de légitimation problématique portant sur ce qui est posé comme toujours déjà reconnu et légitime par Boltanski et Thévenot.

11Là où ces derniers décrivent les actions comme des formes de mobilisation de ressources isolables et légitimes, les sociologies critiques s’attachent à comprendre de quelles manières ces ressources ont pu être isolées et constituées comme autant de ressources « légitimes ». L’histoire, en tant qu’elle est aussi ce qui privilégie le point de vue des légitimations, est donc au cœur de la prise en charge théorique des effets de la domination comme détermination du monde social qu’il s’agit d’expliquer.
Dès lors, la description de ces effets n’est pas, loin s’en faut, équivalente à l’élaboration d’une théorie substantielle et métaphysique de la domination. Elle permet de garder à l’esprit que toute forme d’accord entre acteurs ou entre acteurs et institutions n’est pas sans rapport avec des confrontations qui débordent largement la traduction d’énoncés et le passage d’un langage ou d’une grammaire à l’autre.
Au fond, le symptôme est toujours là pour rappeler que l’égalité n’est que postulée, et qu’en vertu de sa réalisation problématique, sinon illusoire, les conditions réelles de production de l’accord, de règlement du litige, de résolution de la dissonance, sont toujours sujettes à des confrontations inégales et reposent, le plus souvent, sur un plan de rapports dissymétriques. On dira assez volontiers de cette sociologie de la justification ce que dit B. Lahire des sociologies de l’acteur sans passé : ces sociologies « restent assez formelles et vides du point de vue de l’analyse des acteurs et elles s’intéressent, au fond, moins à l’acteur agissant qu’à l’action per se (ses contextes, son cours, ses modalités, sa grammaire) » [28].

La domination : de la description à la critique

12Sous des formes à peine modifiées, les trois raisons que nous avons recensées se retrouvent chez tous les tenants de la sociologie de la critique qui entendent réhabiliter les narrations d’expériences des gens ordinaires et qui récusent le privilège qui serait celui du savant, le seul à pouvoir se mettre à distance pour dire le réel. L’excès de généralité du concept, d’une part, le déni de rationalité, d’autre part, et, pour finir, l’impossible objectivation statistique et scientifique de la catégorie, sont des raisons suffisantes pour abandonner toute forme de raisonnement sociologique en termes de force et de domination. Par voie de conséquence, cet abandon est le prix à payer pour conserver les exigences de scientificité auxquelles doit se soumettre toute prétention sociologique sérieuse en matière de description du monde social [29].

13L’équation théorique et pratique devient alors celle-ci : un certain réalisme sociologique, qui serait aussi celui d’une plus grande objectivité scientifique, doit reconnaître aux acteurs une véritable capacité d’agir, en un mot des « compétences » [30]. Ce qui suppose une modification de la hauteur du point de vue à partir duquel le monde social se décrit : plus d’attention aux « capacités critiques », moins de « surplomb » ; plus d’attention aux situations données et moins de déconstructions génétiques [31], etc. Non pas que la description revendiquée par la sociologie de la critique soit tout immanente à son objet ; elle aussi est affectée par une certaine extériorité. Mais, dit encore L. Boltanski, celle-ci est « simple » parce qu’elle renonce au principe de totalisation, celui que mobilise la sociologie critique lorsqu’elle passe de la description des « sociétés », toujours partielles d’un point de vue empirique, à la définition de l’« ordre social » [32] comme ensemble totalisé et comme étalon à l’aune duquel les « faits » du monde social se trouvent requalifiés comme « arbitraires », comme « faits » de domination, etc.

14Ce qui différencie principalement les deux points de vue réside dans les manières de « totaliser », c’est-à-dire dans les opérations théoriques de rapprochement et de comparaison qui, ainsi qu’on l’a suggéré plus haut, font apparaître la relativité – et donc le caractère arbitraire – des conditions d’existence propres à une société ou à un contexte donnés. Or, conformément à ses postulats, la sociologie de la critique ne permet pas vraiment de totaliser. La totalisation, qui n’est que l’autre nom de la critique, doit partir, si elle est possible, de ce que les acteurs sont capables de faire et de dire. La critique ne peut pas être énoncée depuis l’extérieur ; son efficacité supposée se soutient de la reconnaissance d’une critique ordinaire qui est celle des acteurs et dont il faut sociologiquement rendre compte.

15Le passage de la sociologie critique à la sociologie de la critique peut encore se comprendre comme ceci : le passage dont il est question est celui d’une critique savante à une critique ordinaire, laquelle manifesterait les compétences réelles des acteurs. À ce titre, renoncer au concept de domination, c’est également se rendre attentif aux formes diffuses, variées et communes de la critique et ce n’est que depuis celles-ci qu’il serait possible de reconstruire la liaison légitime entre description et critique.

16Mais si l’ambition de la sociologie de la critique [33] est de réarticuler la dimension critique du discours sociologique à la description en tentant d’éviter les apories précédemment identifiées, il semble, malgré tout, qu’une telle entreprise se heurte à nombre de difficultés : « Pourquoi, étant donné leur peu d’attention aux capacités critiques des acteurs, les sociologies critiques surplombantes semblent-elles, malgré tout, dégager une force critique supérieure à celle des sociologies pragmatiques [34] de la critique qui, à l’inverse, reconnaissent pleinement ces capacités ? » [35] L. Boltanski en donne, quelques paragraphes plus loin, l’une des raisons : « La sociologie pragmatique, précisément parce qu’elle s’enracine dans la proximité et qu’elle entend partir de la réalité telle qu’elle se présente à la fois aux acteurs et à l’observateur, tend à produire un effet de clôture de la réalité sur elle-même » [36].

17Autrement dit, si l’acteur gagne en capacité d’action et de description, en « compétences », il semble qu’il perde en hauteur de vue et que le registre de la critique ordinaire ne lui permette pas d’aller au-delà d’une certaine remise en cause des éléments de contexte à l’intérieur desquels son action se situe - « l’enracinement dans la proximité ». En effet, le registre de la critique, du point de vue des acteurs et de leurs compétences, est essentiellement envisagé à partir de ce que L. Boltanski et L. Thévenot ont identifié comme étant un certain « sens moral » qui est principalement un « sens ordinaire de la justice [37] sur lequel il devient possible, pour l’acteur, de prendre appui pour « rendre manifeste le décalage entre le monde social tel qu’il est et ce qu’il devrait être pour satisfaire aux attentes morales des personnes » [38].

18Cependant, là encore, il semble que l’on se heurte à une difficulté de taille : « Les acteurs sociaux dont le sociologue observe les disputes sont réalistes. Ils ne demandent pas l’impossible. Leur sens de la réalité est soutenu par la façon dont ils se saisissent de leur environnement social ». Et, un peu plus loin : « Les personnes ordinaires mettent rarement en question, au moins dans le cours habituel de la vie sociale, le cadre général dans lequel s’inscrivent les situations qui suscitent de leur part indignations et protestations » [39]. La connaissance ordinaire, du moins celle que permet de constituer un « sens ordinaire de la justice », n’aurait d’effet que dans la proximité et, d’une certaine façon, contribuerait à renforcer ce caractère de « clôture » de la réalité et cette atomisation des « situations » sur elles-mêmes. Une telle posture ne parviendrait alors qu’à rendre compte d’un seul type de critique qui admet, plus ou moins implicitement, la légitimité du cadre à l’intérieur duquel se situe le contexte d’action, l’épreuve de justification ou la dispute. La remontée en généralité est limitée et elle ne remet pas en cause « l’ordre » en son ensemble.

19Est-ce si surprenant ? La limite imposée à l’objet de connaissance sociologique se trouve ici jouer en défaveur de la critique et de la dénonciation de la réalité comme monde de dominations et d’injustices. C’est précisément le relais entre critique ordinaire et critique savante qui est rendu problématique, voire impossible, c’est-à-dire le passage de la réalité de la critique ordinaire à la critique de la réalité qui devient impensable, sinon improbable. Il semble que ce soit ici que se repose avec force la question de la domination.

20D’une certaine manière, L. Boltanski se trouve contraint, à ce stade du raisonnement, de reposer la question du lien entre la « critique ordinaire » et ce qu’il désigne, également, par le terme de « position métacritique » [40] qu’incarne inévitablement le point de vue du sociologue - quelle que soit la hauteur de ce point de vue. Le passage de l’un à l’autre permettrait de comprendre de quelles manières s’effectue le passage d’une critique interne, qui suppose légitimes ou donnés les éléments institutionnels fixant le cadre des interactions, vers une critique externe, qui dénonce une telle légitimité et qui révoque le donné pour en manifester l’arbitraire, l’historicité. La critique ordinaire, en temps normal [41], n’a jamais qu’une visée réformatrice ou adaptative et, sans appuis extérieurs, elle ne peut pas advenir comme une critique de la réalité. Cette dernière suppose des rapprochements, des comparaisons, qui pourraient renforcer le sentiment d’inégalité ou d’injustice éprouvé par les acteurs dans leurs conditions de vie, de travail, etc. [42]

21Tout le problème est alors de comprendre quel type d’acteur spécifique serait susceptible de favoriser ou de rendre plus aisées de telles articulations. La réponse qu’élabore, assez confusément, faut-il le dire, L. Boltanski, fait état d’une concurrence entre producteurs de « sens de la totalité » ou de « théorisation(s) de la société » [43]. Parmi lesquels, bien sûr, les « sociologues », mais aussi, et peut-être surtout, les fabricants de « collectifs » et autres constructeurs de « référence(s) à des communautés » [44].
Le sociologue, et la construction de l’ordre social qu’il est susceptible de proposer, se trouve donc relativisé et, à un niveau supérieur, il est ramené, sur le plan de l’efficience, à la position que détiennent d’autres concurrents : des institutions, des associations, des partis, etc. En son principe, le passage de la critique ordinaire à la critique de la réalité n’offre pas plus de garantie, puisque ce nouveau statut se trouve, en quelque sorte, déflaté par le fait que d’autres prétendants construisent d’autres représentations de l’ordre et que se pose à nouveau la question de savoir ce qui les distingue. Rien ne permet donc de penser, a priori, que le point de vue « savant » puisse revendiquer avec légitimité une prééminence dans la construction théorique d’un ordre social qui pourrait servir d’appui à la manifestation des formes ordinaires de domination dans les relations sociales ordinaires entre acteurs. Il n’est pas sûr qu’un tel dispositif puisse contribuer à réduire le sentiment d’injustice ou à rendre plus mobilisatrice la conscience renforcée, par le jeu des comparaisons, de l’inégalité des conditions d’existence ou des inégalités d’accès à certains biens.
La posture de la sociologie de la critique se trouve donc doublement incapable de construire une représentation du monde social qui prenne en compte, dans les formes ordinaires de relations, la possibilité d’inégalités fondées sur le caractère arbitraire des différences empiriquement objectivables. Par construction méthodologique, le primat concédé à une attention exclusive à la proximité interdit de considérer le caractère historique des règles, des grammaires et des langages dans lesquels se disent et, éventuellement, se règlent les épreuves et les disputes qui informent les interactions entre acteurs. Et l’on ne voit pas comment, sur le plan pratique, le caractère limité de ce sens ordinaire de la critique pourrait donner lieu à une généralisation ou à une totalisation critiques. À supposer que cela soit le cas, rien ne permet de trancher entre des offres concurrentes en matière de représentations alternatives d’un autre ordre social. La neutralisation, cette fois-ci, par la logique de marché, d’une forme d’efficience possible de la description sociologique du monde social comme monde d’arbitraires et de dominations ne permet pas d’entrevoir de liaison performative entre connaissance et action, entre description et critique.
Le moins qu’on puisse dire, c’est que l’éviction du concept de domination, corrélative de la redéfinition anthropologique d’un acteur doué de compétences, parmi lesquelles « exercer un sens ordinaire de la critique », a aussi pour effet de réduire le champ scientifiquement légitime des descriptions d’expérience ; surtout, elle rend contingente la possible articulation d’une connaissance critique et d’une mobilisation politique dans l’action. Si les gens sont plus capables, ils ont aussi moins de raisons de faire usage de leurs capacités !

Voir la domination et faire voir la domination

22Si l’on revient à la sociologie des pratiques de P. Bourdieu, une partie des objections jusque-là retenues doit être relativisée. L. Boltanski semble mettre au second plan l’exigence théorique d’un double point de vue de lecture pour rendre compte des pratiques effectives des agents. En effet, la définition sociologique de la pratique suppose que l’on adopte simultanément le point de vue des interactions en situation et le point de vue génétique de l’acquisition des schèmes et des dispositions qui permettent aux agents de se mouvoir dans un espace social donné (supra). Le plan d’analyse est alors celui du « champ » ou du « jeu » qui se décrit comme un ensemble de positions occupées par des agents et de règles plus ou moins objectivées. Les agents, à partir de compétences acquises et de dispositions constituées, vont participer, avec plus ou moins d’efficacité, de rentabilité, au jeu, etc. Le niveau pertinent du jeu ou du champ est alors une manière de donner au contexte toute sa portée sans épuiser le point de vue dans la minutie de type monographique ou dans le vide des approches formelles. Il est, en même temps, l’occasion de repérer, d’un jeu à l’autre, d’un champ à l’autre, des types d’invariants qui permettent, à un niveau mésosociologique, de rendre compte, par l’explication, de certains fonctionnements [45]. Mais parce que le plan d’analyse est aussi celui des acquisitions de schèmes et de dispositions, c’est-à-dire celui des socialisations, il permet, également, de rendre compte des formes différenciées de ressources mises à la disposition des agents. Sur ces deux plans, enfin, l’analyse n’est pas seulement descriptive mais historique. L’articulation de ces deux points de vue de lecture – celui des acquisitions qui décrit comment sont constituées sous une forme potentiellement active les différences portées par et dans les styles de vie, celui des positions qui rend compte des confrontations individualisées à l’état objectif du jeu ou du champ dans lequel se trouvent les agents – est ce qui permet de décrire sociologiquement ce que P. Bourdieu désigne par les « pratiques » des agents.

23On l’aura compris, c’est la dimension historique et génétique des dispositions et des structures du champ qui permet d’avérer leur caractère arbitraire et producteur de différences orientées entre les agents. L’histoire n’est donc pas seulement rapprochement ou comparaison entre des conditions différentes, elle est manifestation des causes. C’est dans ce cadre que la domination y trouve sa place.
Cette démarche ne dévalorise en rien l’expression des expériences subjectives, vécues et narrées, pas plus qu’elle n’ignore l’importance des sentiments d’injustice, d’inégalité, bien au contraire. Le double point de vue permet, d’une part, d’en expliquer la genèse et, d’autre part, de montrer comment ces différences, dans l’espace des interactions, peuvent se traduire par des inégalités [46]. C’est dans cette configuration que la catégorie de domination est d’un usage pertinent, lorsqu’il s’agit de rendre compte, par la description, de la pérennité et/ou de la transformation de ces inégalités. En ce sens, la critique comme élément de description ne provient pas seulement de la comparaison et de la mise en rapport, elle se soutient également, sinon principalement, de la lecture historique. Et l’on ne voit pas comment ni pourquoi il faudrait supposer qu’un tel cadre d’analyse prive les agents de compétences ou d’aptitudes à la réflexivité. En revanche, il est clair que la dimension historique et comparative articule avec plus de force le plan de la compréhension et celui de l’explication. Sur ce plan de la connaissance – celui d’une sociologie des pratiques –, la critique est donc radicalement portée par le point de vue de connaissance, et toute la question, mais aussi la difficulté, est de passer du « voir » qu’autorise le point de vue critique au « faire voir » que suppose le point de vue pratique et politique.

En guise de conclusion…

24Pour la sociologie de la critique, le point de départ doit être celui d’une description « réaliste » des expériences des acteurs parce qu’ils sont toujours capables d’en restituer les contenus. Le problème se pose alors de passer de la critique ordinaire, effective mais confinée dans l’espace clos des mondes particuliers, à la critique de la réalité qui suppose une distance, une hauteur et la confrontation entre ces divers mondes particuliers. Ce passage ne paraît pas envisageable depuis la critique ordinaire. Dès lors, si le sens ordinaire de la justice permet de constater certaines inégalités, celles-ci sont toujours tributaires du particularisme des situations à l’intérieur desquelles elles opèrent. Le sociologue, qui doit renoncer au point de vue en extériorité, est incapable de fournir la médiation qui pourrait éventuellement permettre de donner prise à cette généralisation par la critique. Dans ce cas, la domination, exclue pour des raisons épistémologiques et méthodologiques, se trouve plus radicalement congédiée de l’horizon des descriptions du monde social puisque sa pertinence, tributaire d’une forme de généralisation théorique, est ici sans fondement. Si les gens sont capables, ils n’ont pas de raison de vouloir le changement. La sociologie de la critique est donc une sociologie conservatrice.

25Pour la sociologie critique, si la domination apparaît bien comme un concept indispensable pour rendre compte de ce qui émerge de la confrontation des expériences particulières enveloppées dans des relations inégales, il reste qu’il ne trouve son efficience descriptive que dans la mise en rapport, la comparaison et la confrontation des mondes sociaux. La question est alors symétrique et consiste dans le passage de la forme savante de la critique qui décrit certaines des conditions de la domination dans l’espace des représentations théoriques à une forme mobilisable sur le plan politique et pratique. Mais ce passage, c’était en tout cas l’opinion de P. Bourdieu, n’est pas moins problématique en raison des formes de captation et d’instrumentalisation des représentations savantes du monde social par les institutions, en raison des conditions, toujours difficiles à réaliser, à partir desquelles passer du « voir » la domination, qui relève de la « condition » sociale du savant, au « faire voir » la domination, qui suppose un transfert de ce savoir et des formes politiques de son appropriation. On ne sera pas étonné que P. Bourdieu ait pu dire à propos des mobilisations sociales de 1995 qu’elles relevaient du « miracle ».


Date de mise en ligne : 19/05/2011

https://doi.org/10.3917/amx.049.0032