Article de revue

« Nos volets transparents »

Les potes, le couple et les sociabilités populaires au foyer

Pages 90 à 101

Citer cet article


  • Coquard, B.
(2016). « Nos volets transparents » Les potes, le couple et les sociabilités populaires au foyer. Actes de la recherche en sciences sociales, 215(5), 90-101. https://doi.org/10.3917/arss.215.0090.

  • Coquard, Benoît.
« “Nos volets transparents” : Les potes, le couple et les sociabilités populaires au foyer ». Actes de la recherche en sciences sociales, 2016/5 N° 215, 2016. p.90-101. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2016-5-page-90?lang=fr.

  • COQUARD, Benoît,
2016. « Nos volets transparents » Les potes, le couple et les sociabilités populaires au foyer. Actes de la recherche en sciences sociales, 2016/5 N° 215, p.90-101. DOI : 10.3917/arss.215.0090. URL : https://shs.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2016-5-page-90?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/arss.215.0090


Notes

  • [1]
    Cet article s’appuie sur une enquête par observation participante au sein d’un groupe d’interconnaissance d’environ 200 personnes, composé surtout de couples autour de la trentaine, habitant Fontbourg ou ses environs. Aux yeux des enquêtés principaux, hommes ou femmes, je suis un « pote d’enfance » devenu selon les cas « un intello » ou « un Parisien ». Cette posture de proximité ancienne et de distance nouvelle avec l’objet est utile à condition qu’elle soit accompagnée d’une analyse systématique des rapports sociaux d’enquête, dans une forme « d’autoanalyse horizontale » qui, selon Florence Weber, consiste à « noter tous les éléments de la recherche – pris dans les différentes sphères du monde social dans lesquelles nous sommes – qui contribuent à orienter le regard, à actualiser tel ou tel élément de son passé biographique plutôt que tel autre ». Voir Gérard Noiriel, « Journal de terrain, journal de recherche et autoanalyse. Entretien avec Florence Weber », Genèses, 2, 1990, p. 138-147 et spécialement p. 145. Cette démarche réflexive s’impose notamment dans les rapports d’enquête avec les femmes. En effet, j’ai joué de mon amitié de longue date avec certaines enquêtées (telles que Sandra par exemple) et plus largement d’une proximité en termes d’origines sociales et territoriales. Mais étant un homme, je suis avant tout censé être ami avec leur conjoint. Cette assignation genrée aura été la condition pour que je puisse faire partie de leur « bande de potes » et les fréquente dans la sociabilité privée des foyers sans passer pour un intrus et continuer d’avoir la confiance des deux membres du couple. Voir Benoît Coquard, « “Sauver l’honneur”. Appartenances et respectabilité en milieu populaire rural », thèse de sociologie, Poitiers, Université de Poitiers, 2016, notamment les chapitres 2 et 3 pour une analyse détaillée des conditions d’enquête.
  • [2]
    François Héran, « Comment les Français voisinent », Économie et statistique, 195, 1987, p. 43-59 et, « La sociabilité, une pratique culturelle », Économie et statistique, 216, 1988, p. 3-22.
  • [3]
    Patrick Champagne, « La restructuration de l’espace villageois », Actes de la recherche en sciences sociales, 3, 1975, p. 43-67.
  • [4]
    Gwenaël Larmet, « La sociabilité alimentaire s’accroît », Économie et statistique, 352-353, 2002, p. 191-211.
  • [5]
    Michel Verret, L’Espace ouvrier, Paris, Armand Colin, 1979, p. 101.
  • [6]
    Olivier Schwartz, Le Monde privé des ouvriers. Hommes et femmes du Nord, Paris, PUF, 1990, p. 522.
  • [7]
    Source INSEE, Recensements de la population 1975 et 2009.
  • [8]
    Lire sur ce thème Gérard Mauger, « Les politiques d’insertion. Une contribution paradoxale à la déstabilisation du marché du travail », Actes de la recherche en sciences sociales, 136-137, 2001, p. 5-14.
  • [9]
    Là aussi, dans cette optique de contrôle des sorties des enfants, le foyer apparaît comme un espace adéquat, car maîtrisable.
  • [10]
    Anne Lambert, « Tous propriétaires ! ». L’envers du décor pavillonnaire, Paris, Seuil, 2015.
  • [11]
    Christian Hongrois, Faire sa jeunesse en pays de bas-bocage vendéen dans le canton de La Châtaigneraie, Maulévrier, Éd. Hérault, 1988.
  • [12]
    La pose des mais est une coutume rurale annuelle. Dans la nuit du 30 avril au 1er mai, les jeunes hommes déposent un jeune arbre aux façades des maisons où résident une ou plusieurs filles célibataires. On dit d’ailleurs « faire les mais », car cela ne se limite pas à la pose des arbres. Il s’agit aussi de bousculer l’ordre du village en déplaçant des objets pour les rassembler ensuite dans un débarras chaotique sur la place de la mairie. Pour beaucoup de jeunes hommes, c’est l’occasion de « prendre sa première cuite » et de mettre à l’épreuve, tout au long de la nuit, différents attributs de la masculinité populaire autour de la prise de risque, du sens du collectif et de l’humour. L’intolérance récente des adultes à l’égard de cette coutume est révélatrice des « problèmes » reposant localement sur la jeunesse, et plus largement des rapports de domination entre classes sociales dans un quartier ou un village, comme l’a notamment montré Florence Weber : voir Florence Weber, « “Premier Mai fais ce qu’il te plaît”. Réinterprétations contemporaines d’éléments folkloriques dans une petite ville ouvrière de l’Auxois », Terrain, 11, 1988, p. 7-28.
  • [13]
    O. Schwartz, op. cit., p. 20.
  • [14]
    Source INSEE, Recensement de la population 2012.
  • [15]
    Michel Bozon, Vie quotidienne et rapports sociaux dans une petite ville de province. La mise en scène des différences, Lyon, PUL, 1984, p. 77-78.
  • [16]
    O. Schwartz, op. cit., p. 357.
  • [17]
    Nicolas Renahy, Les Gars du coin. Enquête sur une jeunesse rurale, Paris, La Découverte, 2005 ; Nicolas Renahy, « Football et représentation territoriale : un club amateur dans un village ouvrier », Ethnologie française, 31(4), 2001, p. 707-715.
  • [18]
    À Fontbourg, le chômage est passé de 12 à 15 % entre 2007 et 2012. En 2009, par exemple, 38 % des femmes de 15 à 24 ans étaient sans emploi et 56,5 % travaillaient à temps partiel.
  • [19]
    Jean-Noël Retière, « Autour de l’autochtonie. Réflexions sur la notion de capital social populaire », Politix, 63, 2003, p. 121-143.
  • [20]
    Sandra a quitté l’école à 16 ans sans diplôme et tous les membres de sa famille proche appartiennent aux fractions précaires ou stables des classes populaires locales. Sa famille est à Fontbourg ou dans les environs depuis quatre générations, mais aucun membre n’est parvenu à accéder à des positions de pouvoir dans l’espace local.
  • [21]
    Marie-Hélène Lechien, Véronique Jouillat et Loïse Mournetas, « L’isolement des jeunes femmes appartenant aux classes populaires rurales. L’exemple d’une animatrice de loisirs », Agone, 51, 2013, p. 131-151 ; Isabelle Clair, « La découverte de l’ennui conjugal. Les manifestations contrariées de l’idéal conjugal et de l’ethos égalitaire dans la vie quotidienne de jeunes de milieux populaires », Sociétés contemporaines, 83, 2011, p. 59-81.
  • [22]
    Lire à ce sujet le chapitre « Les espaces “privés” masculins », in O. Schwartz, op. cit., p. 325-339.
  • [23]
    Parce qu’elle était auparavant en couple avec une femme et qu’elle avait un style vestimentaire entre le punk et le baba cool, appelé ici « wawache ».
  • [24]
    Cette maîtrise doit aussi s’imposer comme allant de soi et ne pas s’incarner publiquement par une violence verbale ou physique. Dans les groupes d’amis observés, il était exceptionnel qu’un homme « gueule » ou pire lève la main sur sa compagne. Dans ces cas, le conjoint agressif aura été systématiquement « calmé » par la parole, voire pris à parti physiquement par le jeune homme hôte suivi des autres.
  • [25]
    Françoise Zonabend, La Mémoire longue. Temps et histoires au village, Paris, PUF, 1982, p. 204.
  • [26]
    Beverley Skeggs note à ce titre que « les classes populaires ne sont jamais libérées du jugement d’autrui, réel ou imaginaire ». Voir Beverley Skeggs, Des femmes respectables. Classe et genre en milieu populaire, Marseille, Agone, 2015, p. 371.
  • [27]
    La bouteille est souvent en format « magnum » achetée au Luxembourg en même temps que les pots de tabacs et le cannabis. Le faible coût de cette boisson dans le « rapport dose d’alcool/prix » est mis en avant par les enquêtés.
  • [28]
    N. Renahy, op. cit., p. 201.
  • [29]
    Muriel Darmon, La Socialisation, Paris, Armand Colin, 2010, p. 92-94.
  • [30]
    Sibylle Gollac, « La pierre de discorde. Stratégies immobilières familiales dans la France contemporaine », thèse de doctorat en sociologie, ENS-EHESS, 2011. Voir en particulier les passages sur les différenciations genrées de l’héritage d’un logement, p. 396 et p. 450-453, et aussi p. 428-440, sur le fait d’habiter « loin » de sa famille selon que l’on est un homme ou une femme en couple.
  • [31]
    À cette position de « pièces rapportées » s’ajoutent de fait les inégalités entre hommes et femmes inhérentes aux couples hétérosexuels, marqués notamment par une inégalité dans la répartition des tâches et aussi dans les obligations amoureuses. Voir Michel Bozon, Pratique de l’amour. Le plaisir et l’inquiétude, Paris, Payot, 2016.
  • [32]
    Lire à ce sujet M.-H. Lechien, V. Jouillat et L. Mournetas, art. cit. Et pour une comparaison avec un couple de classe moyenne en situation de rurbanisation, voir Sibylle Gollac, « Gardiennes et bâtisseurs. Genres et maisons de famille », in Solène Billaud, Sibylle Gollac, Alexandra Oeser et Julie Pagis (dir.), Histoires de famille. Les récits du passé dans la parenté contemporaine, Paris, Rue d’Ulm, 2015, p. 27-48.
  • [33]
    Leur taux de chômage est en effet le double de celui des jeunes hommes. À Fontbourg, en 2009, 38 % des femmes de 15 à 24 ans étaient sans emploi, et 56,5 % travaillaient à temps partiel, tandis que dans certains bourgs proches, ce taux de chômage des jeunes femmes dépasse les 60 % (INSEE, Recensement de la population 2009).
  • [34]
    Lors d’une soirée où j’ai questionné un groupe de trois femmes chez Alain et Tiphaine, elles se sont justifiées mutuellement d’avoir à cœur de « ne pas faire n’importe quoi » une fois « posées » (en couple). Une enquêtée alors sans emploi valorisait sa situation conjugale stable, bien que contrainte, par opposition à « quand elle était jeune » (elle n’a alors que 23 ans) : « Dans ce temps-là, je faisais nimp’, j’avais plein de potes mecs, je buvais et je sortais tout le temps », dit-elle.
  • [35]
    J.-N. Retière, art. cit.
Description de l'image par IA : Salle à manger avec table, chaises, buffet, livres, et porte ouverte sur jardin.
© Hortense Soichet, « Des habitants, la Haute-Garonne », canton de Saint-Gaudens, 2012.

1« Quand je veux qu’on soit que tous les deux, je ferme les volets… Mais vas-y qu’ils te toquent quand même après ! […] Tu dirais que nos volets, ils sont transparents ! » Ces mots sont ceux de Sandra, une mère au foyer de 25 ans. Avec cette métaphore des « volets transparents », elle ironise sur la venue régulière à son domicile d’autres jeunes du coin principalement amis d’Émilien, son conjoint, un ouvrier qualifié de 32 ans. Le jeune couple loue une petite maison au centre de Fontbourg, un village de Haute-Marne qui compte environ 1 500 habitants. Les fenêtres de leur pièce à vivre donnent directement sur le trottoir de la rue principale, si bien qu’en passant, « les potes » peuvent d’un coup d’œil vérifier qu’Émilien est chez lui quand sa voiture est garée devant et s’annoncer en frappant contre les volets que Sandra aura parfois fermés pour, comme elle le répète, « bien montrer à tout le monde que c’est pas la fête ». Souvent sans attendre sa permission, ils poussent ensuite la porte d’entrée et s’installent sur le canapé afin de prendre l’apéritif avec Émilien et d’autres hommes du coin, presque toujours les mêmes, normalement accompagnés de leurs conjointes qui arrivent et repartent en même temps qu’eux.

2En résidant dans ce village pendant deux ans et demi pour y mener une enquête ethnographique, j’ai été amené à participer à ces apéritifs réguliers entre jeunes appartenant plutôt aux fractions stables des classes populaires [1]. J’ai ainsi pu intégrer les petits groupes d’amis que les enquêtés appellent des « bandes de potes » ou des « clans », ce qui m’a permis d’observer les rapports sociaux de sexe dans la sphère privée tout en restant assigné à un rôle masculin. En effet ces groupes d’amis sont mixtes, mais leur activité tourne autour des jeunes hommes. Avec « les apéros chez les uns les autres », il s’agit avant tout d’une délocalisation tendancielle vers le foyer de sociabilités masculines qui étaient, il y a encore une trentaine d’années ici, plutôt situées au-dehors, surtout dans les cafés [2]. La présence croissante des groupes d’hommes dans les foyers conjugaux prolongerait ainsi un mouvement, déjà observé il y a plus de quarante ans par Patrick Champagne, selon lequel « la division des populations selon les sexes avec ses lieux distincts (cafés, lavoirs) pour les hommes et les femmes […] tend à disparaître au profit d’un repliement sur le groupe familial restreint » [3]. L’enquête montre également que désormais, sauf à considérer les amis qui « squattent le canapé » plusieurs soirs par semaine comme des membres de la famille, ce n’est plus seulement le « groupe familial restreint » qui se « replie » sur le foyer. Aussi le lexique du « repli » pourrait faire oublier qu’il s’agit là d’une sociabilité collective, valorisée par ceux qui y participent, avec des enjeux de reconnaissance allant du foyer jusqu’à l’interconnaissance locale. Plus largement, ces sociabilités dans le « chez nous » renvoient aux caractéristiques contemporaines des classes populaires en France, en milieu rural notamment, qui utilisent davantage leur domicile comme lieu de réception des sociabilités amicales, tandis que les classes supérieures sont de moins en moins casanières [4]. Plus localement, à Fontbourg, ce phénomène n’est pas sans lien avec la disparition de structures d’encadrement de la sociabilité populaire comme l’usine, les cafés et les associations du canton. Dans ce contexte, correspondant au bourg à une période de montée du chômage et d’arrivée des drogues telles que l’héroïne dans les années 1990-2000, les jeunes du coin, surtout ceux sans emploi, sont devenus « ceux qui traînent dans les rues » et ont expérimenté une stigmatisation progressive de leurs sociabilités au « dehors ». Les enquêtés dont il va être question trouvent ainsi qu’ils s’en sont relativement « bien sortis » par rapport à d’autres de leur génération qui ont « mal tourné ». Autour de la trentaine pour la plupart, les enquêtés se retrouvent le plus souvent engagés dans leur vie de couple et ont, selon eux, « des vrais potes » sur lesquels « ils peuvent compter ». En revanche, leurs conditions d’emploi et leurs réputations locales restent souvent fragiles. Dès lors, c’est par opposition au « dehors » de l’interconnaissance subie que « la maison » est utilisée comme un espace de « desserrement du contrôle social » [5] et de « recul de la vie répressive » [6]. « À la maison, on peut dire tout ce qu’on veut » entre personnes « de confiance », explique Sandra, qui sait, pour en avoir souffert durant son adolescence, que « dans le village » peuvent circuler « des ragots qui te donnent une sale réputation », d’autant plus lorsqu’il s’agit d’une jeune femme. Même si les rapports de genre profondément inégalitaires qui structurent le foyer se rejouent à l’occasion de ces sociabilités, celles-ci ont aussi une fonction protectrice. Matériellement, pour ces jeunes souvent ouvriers et employés dans les petites entreprises du bâtiment, l’industrie métallurgique ou le secteur de l’aide à la personne, mais aussi chômeurs (surtout les jeunes femmes), la « bande de potes » permet de mettre en place des solidarités et des alliances restreintes, en réponse à une mise en concurrence accrue sur un marché du travail devenu tendu et aux conflits interpersonnels qui en résultent. L’enquête au sein des groupes d’amis permet ainsi d’infléchir les thèses médiatiques sur « le repli » ou la montée de « l’individualisme », notamment parmi les classes populaires, sans pour autant être aveugle aux divisions internes à ces classes. L’analyse des rapports sociaux propres aux « bandes des potes » dévoile comment ce qui peut s’apparenter à un « repli » sur le foyer et les proches est vécu paradoxalement comme une appartenance à un collectif intégrateur et valorisant, car sélectif et solidaire dans des oppositions communes.

3À partir du constat de la centralité de ces groupes d’appartenance restreints dans la vie quotidienne, l’article questionne aussi les rapports de pouvoir qui traversent les « bandes de potes », en particulier sous l’angle des rapports sociaux de sexe. Si Sandra et d’autres jeunes femmes enquêtées valorisent le fait de recevoir à domicile tout en étant en couple avec « un mec de la bande », pour elles, la présence des hommes dans le foyer ne va pas complètement de soi. En occupant la maison « entre potes », et en s’alcoolisant ouvertement, souvent contre l’avis de celle qu’ils appellent ironiquement « la patronne » ou « la petite mère », les hommes ont tendance à s’imposer là où la conjointe est censée avoir un peu de pouvoir. La sociabilité amicale dans les foyers reproduit en ce sens une domination masculine qui fait écho aux rapports de pouvoir au sein des couples, ainsi qu’aux inégalités structurelles entre hommes et femmes sur le marché du travail dans ce type de territoire rural et industriel. Elle prolonge aussi l’exclusion des femmes de sociabilités valorisées publiquement à travers les loisirs et diverses activités que partagent les hommes – comme le football, la chasse ou le motocross.

4Pour comprendre les formes ambivalentes que prend la valorisation du « chez soi » dans le milieu populaire rural, il convient donc de replacer ces sociabilités dans le contexte local du bourg et des environs, entre mutations de l’emploi, fermeture des bistrots, précarisation des conditions de vie (notamment féminines) et souci pour la réputation.

Quand le travail disparaît

5« Traîner (à pied) dans les rues » étant une conduite caractéristique des habitants précaires et stigmatisés de Fontbourg, Sandra et Émilien ne sortent presque plus « dans le village », ou alors uniquement en voiture. Mais grâce aux réceptions deux à trois fois par semaine de leur « petit clan » chez eux, le couple continue d’être intégré au groupe des jeunes les plus respectables. Ils sont « au courant de ce qui se passe » et on parle d’eux en dehors du domicile. À leur image, l’écrasante majorité des enquêtés restent « cloîtrés tous les soirs à la cabane », comme le déplorent leurs parents qui, en particulier dans leur jeunesse, n’ont jamais été casaniers. Cet usage collectif du foyer par les hommes n’est pas complètement nouveau, puisque les pères de ces jeunes racontent avec nostalgie les nuits blanches passées dans les cuisines à « jouer au tarot en buvant aussi plutôt qu’autant la goutte ». En revanche, « les darons » (pères), comme « les anciens » (grands-pères) avant eux, se retrouvaient aussi au bistrot ou au travail, et leurs réunions à la maison se déroulaient surtout chez les célibataires. Aujourd’hui, « les potes » se réunissent dans les foyers conjugaux, à l’initiative du conjoint qui, mieux doté et plus valorisé au travail comme dans la scène des loisirs que la femme, décide des fréquentations.

6Par opposition aux « campagnes » les plus attractives où la population augmente et où se maintiennent commerces et cafés, ce bourg, comme d’autres en Haute-Marne et dans les anciens territoires industriels, connaît un déclin économique et démographique avancé. La lente agonie de l’usine du bourg, depuis son rachat par une multinationale au début des années 1990 jusqu’à sa délocalisation dans les années 2010, a clairement coïncidé avec la fermeture des bars : entre 1979 et 2015, on passe d’une trentaine d’établissements dans le canton à seulement trois, tandis que la population totale n’a que peu diminué (5 % de baisse sur ces 36 années) [7]. La disparition des cafés est un sujet de conversation récurrent entre les jeunes hommes, nostalgiques d’une époque qu’ils n’ont pas connue, où le travail et les loisirs étaient abondants, et les gendarmes plus tolérants à l’égard des délits tels que l’alcool au volant. Au-delà de ces propos attendus sur le « bon vieux temps », les récits des pères renvoient à des formes de maîtrise de l’espace et d’intégration à la sociabilité locale, dont témoigne aussi le fait qu’ils étaient, beaucoup plus que leurs fils à leur âge, joueurs de football, pompiers volontaires, ou encore membres du conseil municipal. Dans les années 2010, la plupart des hommes d’une trentaine d’années n’ont jamais mis un pied dans un bistrot du coin, sauf le temps d’acheter un paquet de cigarettes ou de jouer au Rapido. En journée, les rues de Fontbourg sont quasiment désertes, et seules certaines personnes âgées et quelques-uns des habitants les plus précaires du centre-ville s’y déplacent régulièrement à pied. Le soir, alors que les cafés sont fermés, on croise des habitants précaires stigmatisés, car vivant des minimas sociaux [8], parfois devant le restaurant kebab ou autour de tables installées dans la rue où ils habitent. La pauvreté du centre-ville fait fonction de repoussoir pour les couples stables, qui restent chez eux par opposition à ceux qui « prennent l’apéro dans la rue ». Puisque le centre-ville est un espace dévalorisé, les foyers respectables ainsi que leurs enfants se doivent de l’éviter [9]. Pour les jeunes couples enquêtés qui parviennent à avoir une situation stable en restant vivre ici, la norme d’accession à la propriété pavillonnaire, souvent en périphérie du bourg, s’est donc imposée sans hésitation [10] : elle permet non seulement de s’éloigner de ce centre-ville disqualifié, mais aussi, avec l’aide des amis, d’accéder à un statut résidentiel plus valorisé en construisant en partie soi-même sa maison. Par cette stratégie d’accession à la propriété, le ménage s’endette et « passe du temps sur la maison », qui devient le lieu où il investit sa respectabilité. Dès lors, comme le déclare un couple de retraités de l’usine de Fontbourg, « on ne connaît plus les jeunes ». L’invisibilisation et l’anonymisation sont d’autant plus marquées que depuis quelques années certains « rites de jeunesse » [11] sont tombés en désuétude ou ont été interdits par décret municipal. C’est le cas de la pose des « mais », après qu’une voiture a été incendiée sur la place du village et que plusieurs plaintes ont été déposées contre « les jeunes » par les habitants [12]. On a alors qualifié de « vols » les déplacements coutumiers d’objets sur la place du village. La concentration des sociabilités des jeunes sur le foyer peut donc, sous cet angle, s’interpréter comme une forme de « privatisme d’enfermement et de repli » [13]. En effet, comme j’ai pu l’observer en fréquentant des enquêtés hommes et femmes sans emploi, ceux-ci sont souvent « catalogués » comme « fainéants » par les plus âgés ou les jeunes plus stables lorsqu’ils les croisent dans les rues du bourg. Les parents, surtout ceux qui sont à la retraite et n’ont pas été victimes des fermetures de sites, peinent à « comprendre » les périodes récurrentes de chômage des jeunes. Pour eux, qui auraient « toujours trouvé du boulot » lorsqu’ils en ont cherché, « celui qui ne travaille pas ne vaut rien ». Alain, 30 ans, ouvrier devenu autoentrepreneur, s’était ainsi résolu à émigrer en Suisse pour chercher du travail à force d’être « traité de branleur » par des gens de son village lorsqu’il était au chômage ou en conflit avec un patron du coin. De jeunes chômeurs comme lui sont tellement stigmatisés que, bien qu’ayant toujours vécu ici en conformité avec les styles de vie populaires locaux, ils ne parviennent pas à trouver du travail au noir parce qu’on ne leur fait « pas confiance ». En réponse, la sociabilité au foyer en « petits clans » permet « d’éviter les ragots » et de mettre en place des formes de solidarités et des combines qui, selon les enquêtés, ne pourraient pas fonctionner pour un groupe plus grand dans le contexte actuel. La concentration des sociabilités sur les groupes d’amis au foyer peut de cette façon être interprétée comme une adaptation des classes populaires à la domination matérielle et symbolique qu’elles subissent localement, et ceci malgré leur supériorité numérique forte. En Haute-Marne et dans le canton de Fontbourg, les catégories « ouvriers » et « employés » représentent plus de 60 % de la population active [14]. En observant ce genre de configuration à Villefranche-sur-Saône entre la fin des années 1970 et le début des années 1980, Michel Bozon notait que « tout se passe comme si l’existence d’une couche sociale nettement dominante en nombre (les ouvriers) permettait à celle-ci de renforcer les traits de son style de vie propre, au point d’imposer comme légitime un usage “populaire” du café » [15]. Mais à Fontbourg désormais, c’est bien le fait de se retrouver « chez les uns les autres » qui est devenu légitime pour des classes populaires qui sont loin de dominer les lieux publics. Les cafés ouvriers, et notamment leur agencement, rebutent d’ailleurs les jeunes. Leur caractère « calfeutré », la relégation du comptoir au fond de la salle et l’impossibilité de s’asseoir s’opposent en tous points aux pratiques à domicile. Les rares jeunes qui vont parfois au bistrot doivent s’en justifier et se différencier de la clientèle des quelques « vieux » artisans et ouvriers retraités. Durant quelques mois, Jonathan, 32 ans, ouvrier dans le bâtiment, a « traîné » au bistrot L’accordéon où son père, ancien ouvrier de l’usine de Fontbourg, se rendait régulièrement depuis une quarantaine d’années : « Je suis pas comme les anciens au Porto dès le matin ! Moi quand j’y vais, c’est que pour les jeux » se justifie Jonathan. Un soir où nous faisions un footing dans les rues du bourg lors d’un entraînement du club de football, Dylan, ouvrier plombier âgé de 25 ans, aperçoit Jonathan à L’accordéon et lance sur le ton de la blague : « Ça y’est, on le reverra plus, il est passé du côté obscur ! ». Pour les jeunes comme Jonathan, ancrés localement et qui n’envisagent pas ou plus d’émigrer, la fréquentation des bars représente une « sociabilité dangereuse » [16], surtout quand elle ne s’accompagne pas d’une honorabilité par le travail. En réponse, le foyer permet concrètement de « boire et fumer (du cannabis notamment) comme on veut » et, là encore, de « faire le tri » entre « les vrais potes » et « les autres », alors qu’à l’inverse : « T’es bien obligée de croiser tout le monde dans le village. Même ceux que tu peux pas voir… », comme le déplore Sandra. Plus largement, à Fontbourg et dans les environs, le déclin de l’activité locale a contribué à la disparition, l’obsolescence, ou la crise de recrutement des associations qui faisaient sortir les gens de chez eux et les réunissaient, que ce soit le comité des fêtes (avec les bals), les sapeurs-pompiers, le club de football du côté des hommes, ou encore les majorettes et le club de gymnastique du côté des femmes. « Plus t’en fais, plus t’es critiqué », disent les anciens bénévoles du comité des fêtes. « Personne ne veut plus se faire chier avec ça », déclarent encore les membres de l’ancienne équipe de pompiers volontaires. Quant au club de football de Fontbourg, les effectifs de jeunes ont été divisés par cinq en quinze ans. Le déclin symbolique du bourg est ainsi très visible à l’échelle de ce club qui a maintenant plutôt « mauvaise réputation » : lors des matches, il nous arrivait d’être accueillis – surtout dans les petits villages et bourgs proches – par des insultes du type « voilà les cacailles (racailles) de Fontbourg ! ». Visiblement, le club ne joue plus autant son rôle de valorisation d’une appartenance à la fois à une localité et à un groupe d’hommes cimenté par un même ethos masculin [17]. Sans doute la moindre désirabilité des lieux d’encadrement des sociabilités populaires locales est-elle également liée au fait que près de six actifs sur dix sont désormais employés dans une autre commune que Fontbourg. Faute d’une quantité suffisante de travail dans les environs, en particulier depuis la délocalisation de l’usine qui assurait notamment des emplois féminins [18], certains jeunes (surtout des hommes) font cent kilomètres ou plus par jour pour se rendre au travail – ce qui laisse évidemment moins de temps et d’énergie pour s’investir dans une activité associative bénévole. Contraints de travailler loin, les ouvriers et employés peinent à se faire reconnaître localement par un travail accompli aux yeux de « tout le village ». Si l’on valorise l’apprenti qui conduit fièrement « le camion de la boîte » du coin dans les rues du bourg, ou la jeune vendeuse en boulangerie qui « se lève tous les jours à cinq heures du matin », en revanche, « on ne sait pas grand-chose » de ceux qui sont ouvriers dans une usine de retraitement des déchets à quarante kilomètres et que l’on voit « juste garer leur voiture en rentrant le soir ». Une grande partie de ces jeunes actifs déclarent rester vivre à Fontbourg « pour la maison », lorsqu’ils en ont hérité ou qu’ils se sont fortement endettés, ainsi que pour « la famille » et « les potes ». En somme, plus précarisé, individualisé et délocalisé, le travail tend à moins réunir les classes populaires locales. Autre aspect marquant de la disparition du travail dans la structuration de la sociabilité, il arrive que les « potes » ne sachent pas en quoi consiste concrètement le travail d’un ami et son poste alors qu’ils le fréquentent plusieurs jours par semaine « à l’apéro ». Cette ignorance s’accentue lorsqu’il s’agit des jeunes femmes. Si elle s’explique en partie par le fait que l’apéritif a lieu après le travail, dans un moment de détente où l’on plaisante et où l’on ne ressasse pas sa journée, une telle méconnaissance est d’autant plus frappante que les amis connaissent dans le détail leurs loisirs et goûts respectifs souvent communs, ainsi que leurs problèmes de couple.

La valorisation d’une sociabilité sélective

7La valorisation du sous-groupe d’appartenance qu’est la « bande de potes » par rapport au fait « d’être d’ici » ou de « connaître tout le monde », au sens d’une mise en scène de l’autochtonie [19], rend aussi possibles certaines stratégies. Selon Alain, son ancrage dans un « petit clan » lui a permis de recevoir une aide cruciale pour « monter sa boîte » (en autoentrepreneur), et ainsi sortir d’une situation précaire et d’une « mauvaise réputation » de chômeur. Sandra, à qui des mères de famille ont pu reprocher de « fumer devant son bébé » et (cette fois indirectement) de « dépenser ses allocs dans les fringues » en la voyant se promener dans le village, évoque sa préférence pour les soirées « chez les uns les autres », dans son « petit clan » composé de deux couples et de quelques hommes célibataires. Dans cet entre-soi amical, un « ami de boisson », comme dit Émilien pour désigner un de leurs « meilleurs potes », a même permis à Sandra d’entrer par la petite porte dans la vie politique locale. Mohammed, 25 ans, l’a en effet mise en contact avec un candidat aux élections municipales qui « cherchait du monde » pour compléter sa liste, et « pourquoi pas un jeune ». Mohammed connaissait la tête de liste (un notable local) parce que ce dernier est son bailleur. Il lui a donc suggéré le nom de Sandra, car selon lui, lors des sociabilités à domicile, elle « a la tchatche » et « ne se laisse pas faire », ce qui est un élément de distinction vis-à-vis des autres femmes des « bandes de potes » [20]. Bien que des amitiés entre femmes s’y développent parfois, le « clan » ou la « bande de potes », pour reprendre des termes indigènes, fonctionnent comme un système d’alliance sélectif basé sur des affinités masculines. Ces sous-groupes d’appartenance rassemblent des membres qui n’occupent pas des positions concurrentes sur le marché du travail local, mais que rapprochent des styles de vie semblables, notamment dans leur relation conjugale et une passion commune comme le football, la chasse ou le motocross, qui viennent parfois renforcer des affinités existantes. La composition des « bandes de potes » montre ainsi comment les fractions stables des classes populaires peuvent dans une certaine mesure se rapprocher de la petite bourgeoisie à capital économique. Autour d’Alain par exemple, ancien ouvrier devenu autoentrepreneur en jardinage, le clan réunit un petit patron du bâtiment, le fils d’un riche agriculteur et des ouvriers dont quelques-uns sont précaires. Cette configuration engendre parfois des tensions quand les rapports d’amitié entrent trop clairement en contradiction avec d’éventuels rapports de subordination et des inégalités économiques, ou quand un membre du groupe « se croit supérieur » aux autres, mais elle leur permet aussi de ne pas se retrouver directement en concurrence pour les postes sur le marché du travail. D’ailleurs, l’autre paysagiste de la bande – et ami d’enfance d’Alain – a quitté le groupe suite à un différend professionnel (devenu personnel) avec ce dernier. La composition de ces « clans » est ainsi marquée par des contraintes structurelles de concurrence pour les places. Dans la mesure où ils impliquent un petit nombre de personnes aux profils proches, mais tout de même distincts, les groupes d’amis permettent aux « vrais potes » de s’allier au quotidien et de se sentir appartenir à un « nous » préférentiel, exprimé souvent sous la forme d’un « déjà nous » ou d’un « que nous ».

8Dès lors ces sociabilités au foyer et en « bandes de potes » ne conviennent pas à tous les couples enquêtés. Du côté des hommes, les réfractaires sont ceux qui ont, pour ainsi dire, le moins de réputation locale (« bonne » ou « mauvaise »), souvent en raison de leur statut de « pièces rapportées », selon une expression qui sert le plus souvent à décrire la situation des conjointes venues rejoindre leur conjoint dans son village ou simplement dans sa « bande de potes ». Ces hommes allochtones pointent du doigt la fermeture du groupe d’amis sur lui-même : « Ils parlent qu’entre eux d’histoires de je ne sais pas d’où, ni de qui », dit Matthieu, ouvrier spécialisé de 30 ans, qui à cette époque est en couple avec une fille du coin, ouvrière spécialisée dans la même usine que lui.

9Certaines femmes, généralement plus diplômées et dans une meilleure situation professionnelle, déplorent le côté « passif » et « plante verte » des « filles de la bande ». L’éloignement en ville pour les études et la distance sociale et géographique ainsi générée favorisent une critique de la domination masculine qui règne dans ces groupes, et par conséquent un certain détachement de la sociabilité de « clans ». « Elles sont toutes là à attendre comme des connes. En plus, y’en a pas une qui peut se piffrer », constate amèrement Émilie, conseillère en assurance à Nancy, qui ne parvient pas y à trouver sa place [21]. Elle est ainsi amenée à rechercher la sociabilité plus mixte et plus valorisante des classes intermédiaires, formée des (anciens) étudiants, auprès desquels elle tente d’intégrer Thibault, son conjoint ouvrier, sans que celui-ci n’y consente. En revanche les jeunes femmes « du coin », peu ou pas diplômées, ne se sentent pas nécessairement « passives » dans ces sociabilités et peuvent se sentir très concernées par « les histoires » locales évoquées à l’apéritif, mais dominées au sein des rapports de pouvoir conjugaux ainsi que sur la scène locale, elles n’en restent pas moins reléguées à un rôle subordonné de surveillance des activités masculines. Si la sociabilité de « clans » atténue la concurrence sur le marché du travail, en revanche elle entérine un fonctionnement de couple marqué par des inégalités fortes. Enfin, il faut noter que les « petits clans » d’ouvriers stables, comme c’est le cas autour d’Émilien, ne se mélangent pas aux plus précaires et stigmatisés du bourg – qu’ils appellent « les cas soces » et fréquentent seulement en dehors de chez eux –, ni donc aux (post-)étudiants qui font parfois preuve d’un certain mépris de classe à l’égard de ceux restés dans ce « coin paumé », et qui, selon eux, « n’ont jamais rien connu d’autre », « sont des gros racistes », etc.

Le foyer des hommes

10Les sociabilités au foyer transforment d’abord les intérieurs, et ceci en fonction avant tout des attentes masculines. Le domicile est vu par le conjoint comme un espace de réception des amis, tout en comprenant si possible un espace « atelier » plus privatif [22]. Les hommes parlent beaucoup entre eux de cet espace au sein de la « maison idéale » qu’ils auront ou ont eux-mêmes déjà construite et aménagée. Dès l’entrée, le foyer selon les hommes se doit d’être ouvert sur l’extérieur, tandis que pour les femmes, c’est avant tout un lieu qu’il faut « bien tenir », un peu, comme l’ont dit deux d’entre elles, de la même façon qu’il faut « tenir son couple » ou « tenir son homme » vis-à-vis des tentations diverses. Lors d’un apéritif plus ou moins improvisé, « le stress » de Sandra et d’autres jeunes femmes hôtesses était parfois de ne pas avoir assez bien nettoyé le salon pour recevoir les convives, allant jusqu’à faire le ménage alors que « les potes » étaient déjà là. Sandra, qui décrivait cette sensation d’avoir « des volets transparents » dans son ancien logement, a désormais déménagé dans une ruelle peu passante où l’on ne peut pas repérer depuis la route si Émilien est là ou non. Mais c’est clairement lui qui a orienté le choix de la décoration. En faisant des heures supplémentaires et du « black » avec des amis de son « bon petit clan », il a gagné durant trois mois entre 1 500 et 2 000 euros : Émilien dit ainsi avoir payé à Sandra « sa nouvelle déco ». L’ancien intérieur que Sandra appelle sa « déco africaine », datant de sa période « lesbienne wawache » comme elle le répète pour montrer qu’elle a « changé » [23], a été remplacée par un intérieur « black and white qui claque », rappelant l’ambiance d’un salon VIP de discothèque. Leurs deux canapés sont en simili cuir blanc, les meubles en plastique brillant noir et blanc. La cuisine, dans un renfoncement au fond du salon, n’est presque pas équipée. Sandra et Émilien mangent surtout des conserves ou du fast-food et prennent chaque repas devant la télé, sur leur grande table basse en verre. La réorientation du foyer vers l’accueil des amis a donc clairement à voir avec la situation conjugale. Jeremy (ouvrier mécanicien, fils d’ouvriers) et Karen (assistante dentaire, diplômée d’un BTS et fille d’agriculteurs) étaient avant leur séparation des amis proches de Sandra et Émilien, mais seul Jeremy continue de les fréquenter. Chez eux, on entrait par une cuisine flambant neuve.

Description de l'image par IA : Salon avec canapé, télévision, étagères et rideaux.
© Hortense Soichet, « Paysage domestique », département de la Creuse (23), 2014.
Description de l'image par IA : Table et chaises en plastique sous un arbre avec une cabane en arrière-plan.
© Hortense Soichet, « Des habitants, la Haute-Garonne », canton du Fousseret, 2012.

11Une fois passée cette pièce cloisonnée, le salon apparaissait décoré de nombreux bibelots aux tons roses, de photos de chevaux et de chats – les passions de Karen. Il fallait mettre des patins pour se rendre au salon et utiliser des sous-bocks pour boire un verre sur la table basse du même modèle que chez Émilien et Sandra. Une télévision était également positionnée au centre de la pièce, de sorte que Karen continuait de regarder « ses séries » pendant les visites d’amis de Jeremy. « Avec elle, t’avais pas intérêt à faire un pet de travers », se rappelle Thibault, l’un des amis de Jeremy, qui n’aimait pas passer boire l’apéro chez lui et Karen, mais se rend souvent chez Émilien et Sandra. « C’est elle qui commande », « il est cocu », « il ne sait pas la tenir », ajoutaient parfois les amis de Jeremy pour signaler la configuration peu banale de ce couple où la femme gagnait un salaire mensuel net de 1 800 euros, alors que l’homme n’était parfois pas payé par son patron pendant deux mois et gagnait « le SMIC quand tout va bien », déplorait Jeremy. Comme le montre en creux le cas de Jérémy et Karen, la domination de l’homme sur le foyer conjugal est bien un critère de valorisation au sein de cette sociabilité « entre potes » [24]. Le décor de l’appartement d’Alain et Tiphaine est, lui, diamétralement opposé à celui de Jeremy et Karen. On y entre directement par le salon. De là, deux canapés se font face avec une grande table basse en bois dont la partie supérieure a été carrelée par Alain. La télé est un peu à l’écart, mais fonctionne en permanence. Lors des apéritifs, on y prête peu attention tout en choisissant les programmes de bêtisiers pour éventuellement commenter les scènes drôles ou « choc ». Alain invite parfois les jeunes hommes à s’installer autour d’un vieux billard qui trône au milieu du salon. Surtout, il est très fier de servir à boire derrière « son bar » en bois massif qu’il a fabriqué lui-même. Tout le décor d’un bar est ainsi reconstitué dans cette pièce principale du foyer résolument dévolue aux amusements masculins : si les femmes sont présentes, elles sont situées autour des hommes qu’elles regardent jouer au billard ou s’accouder au bar. Une grille est également posée sur la cheminée pour « faire griller » à toute heure des morceaux de gibiers chassés ou des merguez achetées à la supérette du village. Sur le même mode, Émilien et Sandra disposent chez eux d’un placard rempli de gâteaux apéritifs pour « manger en même temps », c’est-à-dire retarder jusqu’à l’annuler le moment de passer à table. « Manger vraiment » signifierait la fin de l’apéritif improvisé et le temps pour tout le monde de rentrer manger chez soi, en couple. Tiphaine, la compagne d’Alain, qui est alors sans emploi depuis deux ans, n’a guère son mot à dire pour interrompre l’apéritif chez elle : « Je n’ose pas faire la chiante comme certaines », répète-t-elle. Elle déplace même toutes ses affaires personnelles ainsi que son chat dans une autre pièce pour ne pas « gêner » les invités, tandis que le chien d’Alain reste la petite mascotte du groupe, avec le droit de s’asseoir sur le canapé.

12Les trajectoires sociales et professionnelles se répercutent ainsi sur les usages des intérieurs, dont la maîtrise par l’homme conditionne la valorisation par le groupe de pairs. La situation contraire, peu banale comme chez Karen et Jeremy où « c’est elle qui commande », est vue comme un manque de solidarité et d’implication dans le groupe d’amis. Lorsque ce couple s’est séparé, en grande partie sous la pression du groupe, Karen a été amenée à déménager et à changer de canton et de groupe d’amis. Le fait que Jeremy reste un membre à part entière de la « bande de potes » vient, parallèlement, renforcer la domination des hommes sur ce groupe d’appartenance.

La maîtrise masculine de l’espace et du temps domestique

13Isolées les unes des autres, les femmes tendent à occuper des rôles d’hôtesses, certes indispensables, mais de second plan, tandis que les hommes cherchent à asseoir leur maîtrise de l’espace et du temps conjugal. Émilien me reproche ainsi de ne pas passer le voir sans prévenir « à l’heure de l’apéro » : « C’est pas comme si que tu savais pas où qu’est la maison », me dit-il, tandis que Sandra le tempère en me demandant d’envoyer un texto « cinq minutes avant » pour les prévenir. Il faut noter que ces invitations, apparemment permanentes, mais aux heures habituelles de « l’apéro », sont assez typiques des jeunes parents avec des contraintes pour se déplacer. Jonathan, ce jeune qui à une époque fréquentait « comme un vieux » les bistrots de Fontbourg, a retrouvé un emploi d’ouvrier du bâtiment et s’est mis en couple avec une jeune femme employée, mère d’un enfant. Il justifie de cette façon sa nouvelle situation vis-à-vis des sorties : « Je débarque plus chez les gens à droite à gauche […]. C’est terminé les expéditions où tu pars boire l’apéro et où tu rentres le lendemain midi […]. Maintenant, si tu veux me voir, tu passes ici. Mais t’inquiète pas […] tu vas repartir avec une valise (ivre) », précise-t-il pour signifier qu’il peut « au moins » décider de recevoir et de s’enivrer chez lui, tout en composant avec sa compagne. Ces « expéditions » chez d’autres « potes » évoquées par Jonathan se font dans la configuration recherchée d’un entre-soi masculin prétendument transgressif et sont ensuite racontées en groupe. Françoise Zonabend en a observé une variante dans les années 1970 : « L’embuscade », écrit-elle, « peut rassembler presque tous les hommes mariés du village, comme aussi des célibataires endurcis. Commençant au café, l’embuscade passe ensuite de maison en maison, forçant cette clôture des foyers, cette vie familiale toute fermée sur elle-même […]. En cette unique occasion, la maison s’ouvre vers le groupe villageois qui, de la sorte, s’arroge le droit de surveiller la vie privée des couples, de juger et punir des comportements individuels asociaux : le pillage de la maison sera d’autant plus grand que le maître de maison est réputé pingre, le chahut de l’épouse d’autant plus fort qu’elle passe pour avoir mauvais caractère. En fait, à travers “l’embuscade”, la communauté exerce son contrôle social » [25]. Si le foyer observé aujourd’hui n’est plus « clôturé » puisqu’il accueille les amis de façon banale, en revanche, le contrôle social exercé par ceux qui passent est toujours ressenti, surtout par les conjointes : « Après (l’apéritif), tout le monde peut aller répéter ce qui se passe chez nous », dit Sandra à une période où sa « petite bande de potes » est marquée par des conflits suite à la rupture entre Jeremy et Karen, tout en ajoutant qu’elle n’en a « rien à faire » et « attend celles qu’ont un problème avec ça ». La jeune femme pointe ainsi une fragilité potentielle de ces sociabilités : on affirme le pouvoir de « dire ce qu’on veut » entre « personnes de confiance » tout en craignant que « ça sorte » du foyer quand les alliances se délitent [26]. On notera aussi qu’à la différence de ce qu’a vu Françoise Zonabend à l’époque, ce sont désormais les invités qui parlent de « tomber dans une embuscade » (suite à une « expédition »), lorsque « passés boire le pastis » chez l’un de leurs amis en couple, ils en repartent ivres plusieurs heures plus tard ou parfois même le lendemain et se font « dézinguer par la patronne » (leur conjointe) en rentrant chez eux. L’hôte n’est donc plus celui qui est « pris au piège » de la visite. Il cherche au contraire à retenir chez lui les convives, et les seules éventuellement contrariées par cette situation sont certaines des femmes. Il est d’ailleurs remarquable que la boisson utilisée à cet effet soit une bouteille de pastis, associée souvent à du whisky [27], qui vient délimiter le groupe de ceux qui en boivent, c’est-à-dire seulement les hommes (le joint tourne quant à lui parfois entre hommes et femmes) [28]. À l’inverse de la canette de bière qui fournit à chacun sa dose individuelle, mais dans la limite du pack de bières disponible, la bouteille permet de prolonger l’apéritif à loisir, surtout dans un bourg où il n’y a pas de commerce d’alcool ouvert après 18 h 30. Dès lors, si la bouteille de pastis laisse planer l’éventualité du prolongement de l’apéritif, la bière à l’inverse peut permettre à Sandra de garder le contrôle en mettant, une fois le pack terminé, tout le monde dehors. Le service d’un verre de pastis lourdement dosé est en réponse une provocation envers la dénommée « patronne » – tandis que le jeune homme est appelé par ses amis « le loulou », « le titi », « le gamin ». En revanche, quand Émilien propose « la petite dernière » – car le service se fait toujours sous forme de tournées – et enfin « la déchirante », Sandra « gueule » : c’est en tous cas dans ces termes qu’Émilien décrit sa tentative pour réaffirmer un certain contrôle de l’espace domestique. Si elle a dans certains cas gain de cause, un ami d’Émilien peut dans d’autres se saisir de la bouteille pour servir un dernier verre surchargé. Le verre de pastis « bien crémeux », même si l’on admet le dégoût du breuvage, est alors un gage d’hospitalité et de générosité, ainsi qu’une mise à l’épreuve entre hommes. L’hôte qui verse une forte dose d’alcool dans le verre d’un ami se doit en retour de se servir une « vraie dose ». Cette mise à l’épreuve virile perpétue en un sens la mise à l’écart des femmes, mais dominées dans cette sociabilité domestique, les femmes peuvent aussi être amenées à participer à cette mise à l’épreuve et forcer l’ivresse de celui qui pourrait potentiellement « baver » sur les autres convives à partir de ce qu’il a entendu, en passant d’un foyer et donc d’un « clan » à un autre. Une autre division au sein de cette sociabilité se dessine ainsi, entre « vrais » amis et « simples connaissances ». Comme le dit à sa façon Jeremy, les « vrais potes » (membres du « clan »), à qui on peut « tout dire », s’opposent aux « langues de pute » (ceux qui trahissent la confiance). « S’il balance des trucs, nous aussi on a des dossiers sur lui », dit Sandra à propos d’un homme qui fréquente « son nouveau petit clan ».

Une socialisation conjugale

14Si Sandra est globalement heureuse de recevoir le groupe de copains à domicile, c’est qu’elle a de la ressource (« la tchatche ») pour s’imposer dans les échanges et a pu en tirer certains bénéfices dans le jeu politique local. C’est aussi pour elle une occasion de se divertir, alors qu’elle dit s’ennuyer la journée. Sandra peut également montrer qu’elle s’est stabilisée sur le marché matrimonial, alors qu’elle avait auparavant « mauvaise réputation ». Mais dans le même temps, elle fait part de sa frustration de ne pas parvenir à contrôler son conjoint dans cet espace : « Quand vous êtes là, c’est râpé, je peux plus rien en faire », déclare-t-elle à propos d’Émilien entouré de ses amis. La socialisation conjugale [29] l’a néanmoins amenée à « s’habituer », comme Tiphaine d’ailleurs, aux visites des membres du groupe : « C’est vrai que quand on voit personne pendant deux jours, ben on tourne en rond dans la cabane », constate-t-elle. Le contrôle social évoqué plus haut ainsi que les diverses « embrouilles entre mecs » lors des « apéros » empêchent toutefois qu’elle vive cette sociabilité de manière paisible : « Il peut toujours y’arriver une couille », dit-elle en référence aux disputes ici provoquées par les hommes. Malgré tout, pour gérer les « problèmes » liés aux excès masculins, les jeunes femmes préfèrent le foyer, car c’est un espace plus contrôlable, où les conséquences des « embrouilles » sont moindres. Celles-ci peuvent « rester entre nous », sans être judiciarisées, à la différence des bagarres lors des bals par exemple, qui occasionnent des plaintes. Les ressources de Sandra expliquent aussi que, ailleurs, la jeune femme hôte soit moins à même de s’opposer et de « se faire respecter ». Par exemple, « chez Alain », l’affrontement et la division entre « les mecs », Tiphaine et « les filles » sont plus palpables. Dans une mise en scène typique, « les mecs » s’assoient « entre eux », le plus près possible les uns des autres. Les jeunes hommes n’engagent presque jamais la conversation avec les femmes présentes. Certaines d’entre elles, lorsqu’elles se connaissent bien, font la conversation, mais tout en observant les hommes qui parlent plus fort qu’elles. Au fur et à mesure que la scène d’apéritif se prolonge et se mue en « soirée », les femmes se retrouvent de plus en plus « entre elles », assises sur les canapés tandis que les hommes se déplacent à leur guise. Là aussi, tandis que Tiphaine s’occupe de nettoyer et de servir à boire, les autres femmes de ce « petit clan » marqué par des conflits récurrents entre les hommes appréhendent, certaines en se rongeant les ongles, que « leur homme » ne contrôle plus assez ce qu’il dit après quelques verres, dévoile leur vie intime ou se dispute avec un autre. Pour comprendre cette division des groupes de genre dans l’espace formellement mixte du foyer, il est également nécessaire de rappeler que les femmes sont nombreuses à avoir rejoint un homme à Fontbourg. Si elles sont plus souvent « les pièces rapportées », c’est en partie que l’homme a plus souvent hérité d’une maison [30], obtenu un travail – souvent par le réseau local – et intégré très tôt « sa bande de potes » issue du voisinage, du travail ou des loisirs [31]. Seules les jeunes femmes originaires du bourg comme Sandra – surtout lorsqu’elles ont eu un enfant – ont la possibilité de fréquenter au quotidien leur mère ou les autres jeunes femmes de leur famille. De plus, le fait que le logement conjugal appartienne à la famille de Sandra lui donne une ressource rare pour une femme. Cela lui sert dans la négociation de l’usage du foyer, même si, comme elle le rappelle elle-même, « c’est lui (Émilien) qui paye le loyer » et donc décide de recevoir « ses potes à la maison ». Par ailleurs, on peut remarquer que même les jeunes femmes autochtones ne voient plus beaucoup leurs amies d’enfance, parce que ces dernières sont souvent les « ex » petites-amies de leurs conjoints, ou simplement parce que, par le biais de leur conjoint toujours, les femmes ont « changé de bande de potes ». Plus largement, pour les femmes et les hommes, les logiques d’alliances et d’oppositions empêchent les formes de solidarité à l’extérieur des clans. « Suffit que t’en aies deux qui peuvent pas se voir, eh ben personne vient », observe l’ancien responsable d’un bar d’un village proche de Fontbourg qui avait cherché à attirer les jeunes, avant de fermer, car, selon lui : « Y’a pas moyen de réunir tout le monde ». Ce jeune barman redevenu ouvrier évoque, tout comme ses anciens clients, la difficulté à se fréquenter dans le lieu ouvert qu’est le café. « Parce qu’ils ne savaient pas qui y’aurait », déplore-t-il, les jeunes contactaient leurs amis déjà sur place afin qu’ils les informent de la présence éventuelle d’une personne ou d’un groupe qu’ils ne voulaient pas croiser pour un conflit récent ou ancien, public ou privé. Dans le cas de Sandra, qui reste très proche de sa mère et de sa cousine (dont le conjoint est un ami d’Émilien), ses seuls liens avec ses copines d’adolescence se font ainsi par l’intermédiaire de « ragots » et sont en cela peu propices à la reconstitution éventuelle des amitiés. Par ailleurs, le sentiment de se percevoir comme « des pièces rapportées » domine chez les femmes qui ne sont pas originaires du bourg [32]. Dans les cas de rupture, cet argument sert à justifier la séparation. « À la base, c’est pas mes potes ici. Moi je repars comme je suis venue, basta », dit une jeune aide-soignante, tout en regrettant de se retrouver esseulée vis-à-vis de « toute la petite bande » dont elle ne faisait selon elle partie que par l’intermédiaire de son « ex », qui, lui, continue de fréquenter ses copains du football et d’appartenir à un collectif de travail intégrateur dans son entreprise.

15La moindre intégration et la moindre valorisation des femmes dans les groupes d’appartenance restreints sont ainsi renforcées par les maigres opportunités d’emploi et par les conditions de travail précaires de ces jeunes femmes. Lorsqu’elles ne sont pas « au foyer » [33], les femmes enquêtées ont tendance à occuper des emplois solitaires, à temps partiel, par exemple dans l’aide aux personnes âgées. Dans les cas rares où elles font partie d’un collectif de travail, elles parviennent parfois à orienter la sociabilité conjugale vers leur famille ou leur propre groupe d’amis (c’est le cas d’une infirmière en couple avec un ouvrier), mais à condition que le conjoint soit lui-même peu intégré à un « clan » – à l’image de Matthieu évoqué plus haut. Les hommes diront dans ces cas (rares) que la jeune femme a « mis la laisse » à son compagnon. Quant à elles, les femmes qui n’ont pas un travail à la fois jugé valorisant et lié à un réseau local (à la différence des hommes ouvriers de l’artisanat par exemple) ont tendance à « couper les ponts » avec leur « vie d’avant » [34] et à mettre leur carrière au second plan pour suivre leur conjoint, tandis que les jeunes hommes continuent de fréquenter leurs amis après la mise en couple et l’arrivée des enfants. De cette manière, le « clan » tend à éloigner les femmes de leurs sociabilités précédentes, alors que les hommes maintiennent des liens autochtones qui donnent accès à certaines ressources locales [35]. L’engagement des femmes dans le groupe d’amis, à l’initiative de leur conjoint avant tout, est donc vécu comme un gage de la stabilité du couple. Mais parce qu’elles restent structurées par des rôles fortement genrés, ces sociabilités mixtes contribuent à maintenir un contrôle des hommes sur la vie conjugale. Être entouré d’amis chez soi est certes une condition, chez les hommes et les femmes, pour être respectable dans un milieu populaire rural où les ressources de l’autochtonie se raréfient, mais les plus fortes rétributions symboliques et matérielles de cette respectabilité, notamment à l’extérieur du foyer, reviennent aux hommes.


Date de mise en ligne : 16/01/2017

https://doi.org/10.3917/arss.215.0090