Héritiers et outsiders : sur la noblesse d'État norvégienne
- Par Johs. Hjellbrekke
- et Olav Korsnes
Pages 86 à 105
Citer cet article
- HJELLBREKKE, Johs.
- et KORSNES, Olav,
- Hjellbrekke, Johs..
- et al.
- Hjellbrekke, J.
- et Korsnes, O.
https://doi.org/10.3917/arss.200.0086
Citer cet article
- Hjellbrekke, J.
- et Korsnes, O.
- Hjellbrekke, Johs..
- et al.
- HJELLBREKKE, Johs.
- et KORSNES, Olav,
https://doi.org/10.3917/arss.200.0086
Notes
-
[1]
Cet article reprend dans une large mesure des analyses développées dans : Johs. Hjellbrekke et Olav Korsnes, « Sosial kapitalstrukturar i norske elitar », Tidsskrift for samfunnsforskning, 46(4), 2005, p. 467-502 ; Johs. Hjellbrekke, Brigitte Le Roux, Olav Korsnes, Frédéric Lebaron, Lennart Rosenlund et Henry Rouanet, “The Norwegian field of power anno 2000”, European Societies, 9(2), 2007, p. 245-273 ; Johs. Hjellbrekke et Olav Korsnes, “Quantifying the field of power in Norway”, in Karen Robson et Chris Sanders (éds), Quantifying Theory: Pierre Bourdieu, Heidelberg, Springer, 2009, p. 31-45 ; Johs. Hjellbrekke et Olav Korsnes, « At studere magtfeltet », in Ole Hammerslev, Jens Arnholtz Hansen et Ida Willig (dir.), Refleksiv sociologi i praksis. Empiriske undersøgelser inspireret af Pierre Bourdieu, Copenhague, Hans Reitzels Forlag, 2010, p. 147-170.
-
[2]
Pierre Bourdieu et Monique de Saint-Martin, « Le patronat », Actes de la recherche en sciences sociales, 20-21, mars-avril 1978, p. 3-82 ; Pierre Bourdieu, La Noblesse d’État, Paris, Minuit, coll. « Le sens commun », 1989.
-
[3]
Brigitte Le Roux et Henry Rouanet, Multiple Correspondence Analysis, Thousand Oaks, Sage Publications, 2010.
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[4]
Par exemple, Pierre Bourdieu a pu parler d’une « affinité » entre « cette méthode d’analyse mathématique [l’analyse des correspondances multiples] et la pensée en termes de champ. » (Pierre Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Paris, Raisons d’agir, coll. « Cours et travaux », 2001, p. 70).
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[5]
Par exemple dans « Le patronat » (P. Bourdieu et M. de Saint-Martin, art. cit.), La Distinction (Pierre Bourdieu, Minuit, coll. « Le sens commun », 1979), Homo academicus (Pierre Bourdieu, Minuit, coll. « Le sens commun », 1984), La Noblesse d’État (P. Bourdieu, op. cit.) ou Pierre Bourdieu, « Une révolution conservatrice dans l’édition », Actes de la recherche en sciences sociales, 126-127, mars 1999, p. 3-28.
-
[6]
Brigitte Le Roux et Henry Rouanet, Geometric Data Analysis. From Correspondence Analysis to Structured Data Analysis, Amsterdam, Kluwer Academic Publishers, 2004.
-
[7]
P. Bourdieu, La Distinction, op. cit. ; Pierre Bourdieu, Raisons pratiques. Sur la théorie de l’action, Paris, Seuil, 1994, p. 15-35.
-
[8]
P. Bourdieu et M. de Saint-Martin, art. cit.
-
[9]
P. Bourdieu, La Noblesse d’État, op. cit., p. 234-235.
-
[10]
P. Bourdieu, Raisons pratiques…, op. cit., p. 31-35.
-
[11]
Michael Hartmann, The Sociology of Elites, Londres, Routledge, 2007.
-
[12]
Comme l’écrit Loïc Wacquant, « Distinguishing the (specific) empirical findings from the (general) theoretical model contained in The State Nobility suggests an agenda for a comparative, genetic and structural sociology of national fields of power that would, for each society, catalog efficient forms of capital, specify the social and historical determinants of their degree of differentiation, distance and antagonisms, and evaluate the part played by the system of elite schools (or functionally equivalent institutions) in regulating the relations they entertain. », voir Loïc Wacquant, “Foreword”, in Pierre Bourdieu, The State Nobility. Elites Schools in the Field of Power, Stanford, Stanford University Press, 1996, p. 15.
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[13]
Voir, par exemple, Pierre Bourdieu, Language and Symbolic Power, Cambridge, Polity Press, 1991.
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[14]
Voir Marc Maurice, « Méthode comparative et analyse sociétale. Les implications théoriques des comparaisons internationales », Sociologie du travail, 21(2), 1989, p. 175-191 et Olav Korsnes, Foretak og samfunn. Framlegg til program for studiet av norsk arbeidsliv, Bergen, Universitetet i Bergen, Dr.philos-dissertation, 1996.
-
[15]
Pour une discussion approfondie, et empiriquement fondée, sur ces points, voir Tony Bennett, Mike Savage, Elizabeth Silva, Alan Warde, Modesto Gayo-Cal et David Wright, Culture, Class, Distinction, Londres, Routledge, 2009.
-
[16]
Pierre Bourdieu, Jean-Claude Chamboredon et Jean-Claude Passeron, Le Métier de sociologue, Paris, Mouton- Bordas, 1968.
-
[17]
Daniel Chernilo, “Social theory’s methodological nationalism: myth and reality”, European Journal of Social Theory, 9(1), 2006, p. 5-22.
-
[18]
O. Korsnes, Foretak og samfunn…, op. cit. et Olav Korsnes, « True as it reads but false as it is taken? Om Hans Erik Næss’ argumenter for en transnasjonal sosiologi », Sosiologisk tidsskrift, 16(4), 2008, p. 401-404.
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[19]
Charles Taylor, Modern Social Imaginaries, Durham, Duke University Press, 2004.
-
[20]
Arndt Sorge, “Labour relations, organization and qualifications”, in Joris van Ruysseveldt, Rien Huiskamp et Jacques van Hoof (éds), Comparative Industrial & Employment Relations, Londres, Sage Publications, 1995, p. 243-266.
-
[21]
Pierre Bourdieu, “What makes a social class? On the theoretical and practical existence of groups”, Berkeley Journal of Sociology, 32, 1987, p. 1-17.
-
[22]
Robert Michels, First Lectures in Political Sociology, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1948 ; Charles Wright Mills, The Power Elite, Oxford, Oxford University Press, 1956.
-
[23]
Trygve Gulbrandsen, Fredrik Engelstad, Trond B. Klausen, Hege Skjeie, Mari Teigen et Øyvind Østerud, Norske makteliter (Norwegian Power Elites), Oslo, Gyldendal Akademisk, 2002 ; Peter Munk Christiansen, Birgit Møller et Lise Togeby, Den danske elite, Copenhague, Hans Reitzels Forlag, 2001 ; Statens Offentliga Utredningar (SOU), Demokrati och makt i Sverige. Maktutredningens huvudrapport [La démocratie et le pouvoir en Suède. Rapport principal de la Commission publique suédoise sur la distribution des pouvoirs en Suède], Stockholm, Allmänna Förlaget, 44, 1990 ; Wilhelm Bürklin et Hilke Rebenstorf (éds), Eliten in Deutschland, Opladen, Leske + Budrich, 1997.
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[24]
Pour une description plus détaillée de l’échantillon, voir T. Gulbrandsen et al., op. cit.
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[25]
Voir P. Bourdieu, Raisons pratiques…, op. cit.
-
[26]
Voir B. Le Roux et H. Rouanet, Geometric Data Analysis…, op. cit., chap. 5 et 9.
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[27]
Sur les principes guidant l’interprétation des résultats de l’analyse des correspondances multiples, voir B. Le Roux et H. Rouanet, Multiple Correspondence Analysis, op. cit.
-
[28]
Jens Arup Seip, Utsikt over Norges historie, Oslo, Gyldendal Norsk Forlag, 1974 ; Rune Slagstad, De nasjonale strateger, Oslo, Pax Forlag, 1998.
-
[29]
Max Weber, „Politik als Beruf“, in Gesammelte politische Schriften, Tübingen, J.C.B. Mohr, 1988 [1919].
-
[30]
R. Slagstad, op. cit.
-
[31]
Max Weber, Wirtschaft und Gesellschaft, Tübingen, J.C.B. Mohr, 1922.
-
[32]
B. Le Roux et H. Rouanet, Multiple Correspondence Analysis, op. cit.
-
[33]
Jeffrey C. Alexander, Fin de Siècle Social Theory: Relativism, Reduction, and the Problem of Reason, Londres, Verso, 1995.
-
[34]
Tak Win Chan et John H. Goldthorpe, “Social stratification and cultural consumption: music in England”, European Sociological Review, 23(1), 2007, p. 1-29.
1Le concept de « champ du pouvoir » a une importance particulière dans la théorie de l’espace social qu’a proposée Pierre Bourdieu [1]. Il ne désigne pas seulement les régions de l’espace social où le capital se concentre le plus fortement, mais aussi un espace où s’affrontent des agents occupant des positions dominantes dans des champs et engagés simultanément dans des luttes internes à leur champ et dans des luttes entre les différents champs. L’analyse du champ du pouvoir implique de ce fait un double travail de construction : il faut objectiver à la fois les relations et les oppositions entre les espèces de capital les plus importantes dans l’espace social, et les relations et les oppositions entre ces espèces de capital à l’intérieur du champ du pouvoir.
2Cet article vise à exposer brièvement le modus operandi de la construction d’un tel champ et à discuter de la manière dont son analyse [2] peut être mise en œuvre dans une perspective comparative. Le fait que le champ du pouvoir tel que Bourdieu l’a construit en France ne corresponde pas à une configuration universelle, ne signifie pas que ce concept ne puisse pas être mobilisé pour d’autres pays. Mais une telle analyse comporte une série de difficultés et le cas scandinave qui est traité ici, celui de la Norvège, attire l’attention sur quelques-uns des multiples problèmes, théoriques, méthodologiques et statistiques, auxquels l’entreprise se heurte.
3En s’appuyant sur le Norwegian Power and Democracy’s Project « The Leadership Survey 2000 », l’analyse dévoile d’abord les oppositions en termes de capital qui structurent le champ du pouvoir norvégien, en utilisant l’analyse géométrique des données [3], une technique que Pierre Bourdieu considérait comme une forme de contrepartie statistique de son concept de « champ » [4] et qui est un élément essentiel de plusieurs de ses recherches [5]. Ensuite, l’article explorera l’espace des positions, et le nuage des individus qui lui correspond ; il étayera l’hypothèse qu’il existe en Norvège une dynastie du pouvoir politique, dont les membres circulent facilement entre les secteurs et les positions dominants de la société, et qu’il y a une ligne de démarcation entre « outsiders » et « héritiers ».
Champ du pouvoir et espace social
4Il n’est pas utile de revenir longuement sur la stratégie qui a permis à Pierre Bourdieu de construire l’espace social en France. Le capital économique et le capital culturel constituant deux principes fondamentaux de différenciation sociale, trois grandes dimensions sont objectivées au moyen de l’analyse des correspondances multiples [6] : le volume global de capital qui sépare les groupes les mieux dotés de ceux qui le sont le moins, la structure du capital qui renvoie à l’importance relative du capital économique et du capital culturel, et l’ancienneté du capital qui correspond aux variations du volume et de la composition de capital au fil du temps [7]. La construction du champ du pouvoir en France reposait sur un travail prosopographique très systématique et très long qui s’avère difficile à reproduire. Les deux publications les plus célèbres qui sont issues de cet impressionnant travail sont l’article sur « le patronat » et La Noblesse d’État.
5Dans le premier [8], Pierre Bourdieu et Monique de Saint-Martin traitent du patronat français et font apparaître deux grandes oppositions, l’une entre les dirigeants des entreprises publiques et les dirigeants du secteur privé, l’autre entre nouveaux venus et héritiers. Dans La Noblesse d’État (1989), l’analyse est élargie au champ des grandes écoles. L’analyse des correspondances multiples montre que deux grands principes de différenciation le traversent. D’une part, la « grande porte », c’est-à-dire les grandes écoles les plus prestigieuses à l’échelle nationale, s’oppose à la « petite porte », représentée par des écoles moins renommées, par exemple à dimension plus régionale. D’autre part, les institutions se distinguent selon leur degré d’autonomie, très élevé pour les unes, faible pour les autres. Ces principes de division s’enracinent dans des structures et des oppositions plus générales. Quant aux oppositions observées dans l’ensemble du champ des institutions d’enseignement supérieur, elles ne se retrouvent pas seulement dans le sous-espace des écoles les plus prestigieuses, mais se présentent aussi avec de fortes similarités dans le champ du pouvoir. Ainsi, une homologie structurale entre le champ des grandes écoles et le champ du pouvoir est-elle mise à jour. Les étudiants héritant d’un fort volume de capital et dont les parents occupent des positions dans le champ du pouvoir n’ont pas seulement tendance à se diriger vers les institutions occupant des positions homologues dans le champ des grandes écoles, mais aussi à s’orienter vers des positions professionnelles proches, dans l’espace social et dans le champ du pouvoir, de leurs positions d’origine (c’est-à-dire des positions de leurs parents). Les agents avec un fort volume de capital culturel hérité sont peu attirés par les positions proches du pôle économique dans le champ du pouvoir, et ceux qui proviennent des régions dominantes du champ du pouvoir sont relativement peu sensibles aux « tentations » intellectuelles et culturelles [9].
6Mais il serait naïf, dans l’analyse de données norvégiennes, danoises ou suédoises, de procéder à la simple réplication de la stratégie de Pierre Bourdieu avec l’espoir de retrouver exactement les mêmes oppositions qu’en France. D’abord, la Norvège et les autres pays scandinaves n’ont pas ce système des grandes écoles propre à la France ; les structures historico-institutionnelles présentent, dans ce domaine et dans le domaine économique, des différences notables selon les pays. Ensuite, et corrélativement, on ne peut présupposer que le capital économique et le capital culturel représenteront nécessairement des pôles opposés dans le champ du pouvoir norvégien, danois ou suédois. Cette hypothèse impliquerait une forme de préconstruction contre laquelle Pierre Bourdieu n’a pas cessé de mettre en garde. Il est fondamental de distinguer la question de la généralisation théorique et celle de la généralisation empirique. Pierre Bourdieu lui-même envisageait d’ailleurs la possibilité que d’autres types de capitaux, comme le capital politique, puissent, dans certains contextes, constituer un principe de différenciation puissant, s’opposant par exemple au capital culturel [10]. On sait, de même, que le degré de mobilité et de circulation entre les secteurs diffère sensiblement entre les États européens [11].
7S’il n’en reste pas moins vrai que Pierre Bourdieu propose un programme de recherche systématique qui est pertinent pour l’analyse du champ du pouvoir dans toute configuration nationale [12], des problèmes méthodologiques se posent, dont il faut tenir compte dans la construction même du champ.
Considérations de méthode
8Pierre Bourdieu met l’accent sur les relations à l’intérieur des champs, mais aussi entre les différents champs [13]. Les positions des individus dans le champ du pouvoir doivent en fait être référées à trois hiérarchies différentes et multidimensionnelles. D’abord, elles se situent dans les régions de l’espace social où le capital se concentre le plus fortement. Ensuite, les agents engagés dans le champ du pouvoir prennent des positions sur la base des positions dominantes qu’ils occupent dans leurs champs respectifs (par exemple, les champs politique, universitaire, religieux, etc.) ; ils appartiennent donc aussi aux groupes les mieux dotés dans ces derniers espaces. Enfin, il y a une hiérarchie interne au champ du pouvoir, entre les formes de capital et les positions dominantes.
9Les luttes dans le champ du pouvoir peuvent aussi porter sur les relations entre les différents champs. Les milieux universitaires, par exemple, décident-ils eux-mêmes de leurs priorités professionnelles, de leurs propres principes de gouvernement et de leurs formes d’organisation, ou se les voient-ils, au contraire, imposer par d’autres acteurs œuvrant dans la sphère politique et/ou économique ? Enfin, les mécanismes de sélection et de stratification varient très fortement : certains champs et certaines régions du champ du pouvoir seront plus ouverts à la mobilité sociale que d’autres. L’analyse doit aussi chercher à mettre au jour ce degré de fluctuation, les oppositions et les obstacles. La construction de tout champ a nécessairement une dimension historique.
10La question de savoir quelles espèces de capital sont pertinentes pour la construction de ce champ, et quels indicateurs doivent être choisis, ravive le problème, parfois laissé à l’état implicite, de la manière dont une telle comparaison internationale peut être menée à bien. En un sens, on pourrait dire que la mise en œuvre du programme théorique de Pierre Bourdieu met dans la situation de « comparer l’incomparable » [14] ; les phénomènes étudiés peuvent se situer à différents niveaux analytiques, à différentes échelles, etc. Même si l’existence d’élites est un phénomène universel, certaines positions, comme « hauts fonctionnaires », « membres du Parlement », « haute magistrature », ne renvoient pas nécessairement à des choses identiques d’un pays à l’autre. Leurs relations, comme la distance qu’elles entretiennent avec d’autres positions dominantes, peuvent varier, tout comme les trajectoires typiques qui y mènent, les habitus spécifiques et la valeur des capitaux (ou des combinaisons de capitaux) qui y sont associés.
11Pour le dire rapidement, le fait que les élites et les champs puissent être un phénomène universel, et que le programme de recherche de Pierre Bourdieu puisse avoir une validité générale, n’implique pas que le champ du pouvoir doive avoir partout la même structure, qu’il recouvre le même ensemble de positions, qu’il puisse être construit sur la base des mêmes types de capitaux et des mêmes indicateurs, ou que les relations entre les types de capitaux soient les mêmes [15]. Prétendre l’inverse conduirait à décontextualiser et à déshistoriciser l’objet de la recherche, à préconstruire celui-ci d’une manière dont Pierre Bourdieu a énoncé les dangers et que la « rupture épistémologique » [16] visait à contrecarrer.
12Dans les travaux comparatifs mettant en jeu le concept d’espace, la confusion entre l’espace géographique et l’espace qu’il s’agit d’étudier représente un risque particulier. Des concepts et des termes aujourd’hui très utilisés, mais flous et mal spécifiés, comme « espace transnational » et « nationalisme méthodologique », en sont une bonne illustration. Ils reposent tous deux sur l’idée que l’État-nation serait une entité trop étroite, et géographiquement trop limitée, dans l’analyse de nos sociétés modernes et mondialisées. Mais il y a là le risque de reconduire une conception nationaliste de l’État-nation [17] et de confondre la nation comme cadre explicatif avec la nation comme facteur explicatif. Les configurations nationales ne représentent pas un facteur explicatif alternatif, mais constituent au contraire, dans une perspective explicative, un outil analytique concurrent des explications par l’universel et la convergence [18]. L’État-nation n’a pas une pertinence analytique parce qu’il constitue une aire spatiale délimitée, ou parce qu’il peut être perçu comme une base de communautés imaginaires [19], mais parce qu’il représente un cadre approprié pour étudier les interrelations entre les facteurs universels et les facteurs spécifiques à une société donnée, facteurs au principe des différences et des similarités entre les objets analysés [20].
13Le risque de confondre le concept d’espace comme entité analytique avec le concept d’espace comme entité géographique – ou, d’ailleurs, comme unité statistique –, existe en d’autres occasions, par exemple dans la comparaison entre deux villes ou deux régions. D’un point de vue purement technique et analytique, il pourrait être de bonne stratégie de construire deux cas différents, pour les comparer. Mais d’un point de vue épistémologique et analytique, il faut voir que, souvent, on ne compare pas deux espaces ou deux champs différents, mais plutôt les variations régionales (et statistiques) d’un même espace ou champ.
14Enfin, et cela est sans doute lié à ce qui vient d’être dit, on ne peut inférer que les principes de division et d’opposition qui se font jour dans un espace statistique sont des lignes réelles de division et d’oppositions. Comme Pierre Bourdieu l’a souvent dit, il y a une différence importante entre les classes théoriques, ou classes sur le papier, et les classes réelles [21]. La remarque vaut certainement aussi pour l’étude des élites. Ainsi que l’ont souligné à la fois Robert Michels et Wright Mills [22], les « cercles dirigeants » peuvent être bien intégrés, mais aussi se recouvrir partiellement, être profondément séparés, se diviser en plusieurs groupes, etc. Des positions proches dans le champ du pouvoir doivent donc être regardées comme la base de regroupements probables qui, dans certaines situations, se penseront plus facilement comme unis, et pourront donc plus facilement se mobiliser et être mobilisés, par-delà leurs divisions internes.
Disponibilité des données et construction du champ
15Trois perspectives ont dominé dans l’analyse des élites. Les partisans de la méthode positionnelle retiennent les occupants des positions les plus élevées dans une sélection de secteurs. C’est le fait qu’une personne occupe, ou non, une position dans les structures de pouvoir formelles qui conduit à l’inclure dans l’élite, ou à l’en exclure. Cette façon de faire a été mise en œuvre dans des travaux récents en Norvège, au Danemark, en Suède et en Allemagne [23]. Dans la méthode réputationnelle, le critère d’inclusion ou d’exclusion est l’opinion des autres et l’on demande à un échantillon de répondants s’ils pensent appartenir à l’élite. La méthode décisionnelle identifie l’élite en sélectionnant d’abord un ensemble d’enjeux, et en cherchant ensuite les individus qui ont un pouvoir de décision ou d’influence par rapport à ces enjeux.
16Chacune de ces méthodes a ses limites, et aucune ne peut être directement utilisée dans une analyse en termes de champ. La méthode réputationnelle postule que ceux qui ont réellement le pouvoir sont ceux qui ont la réputation d’en avoir, ce qui, on le sait, n’est pas toujours le cas. La méthode décisionnelle conduit à identifier les enjeux pertinents pour repérer les détenteurs du pouvoir réel, puis à déterminer qui pèse sur ces enjeux. Lorsqu’on utilise la méthode positionnelle et les critères institutionnels pour faire la sélection, il est difficile d’inclure les « éminences grises » et les « hommes de l’ombre » qui, en beaucoup de cas, ont plus de pouvoir réel que ceux qui entérinent officiellement les décisions. De plus, les personnes très bien dotées en capitaux et qui peuvent sans aucun doute exercer du pouvoir dans leurs champs respectifs, sont exclues si elles n’ont pas de fonctions officielles.
17Les données utilisées ici, qui proviennent de « The Leadership Survey 2000 » of the Norwegian Report of Power and Democracy et qui portent sur 1 710 personnes occupant officiellement en 2000-2001 des fonctions de responsabilité dans dix secteurs d’activité différents, présentent nécessairement les mêmes lacunes. Néanmoins, et en l’absence d’une meilleure source, elles constituent une base assez exceptionnelle pour construire le champ du pouvoir dans ce pays. Par exemple, tous les officiers supérieurs, les dirigeants politiques, les chefs de partis et des ONG, les directeurs généraux et les membres des conseils d’administration des entreprises publiques et privées les plus importantes, les hauts fonctionnaires, les évêques, les rédacteurs en chef des journaux, les recteurs et les doyens des universités et des collèges régionaux figurent dans l’échantillon [24].
18Idéalement, dans l’analyse de champ, il faudrait aussi inclure les artistes, les écrivains, les savants, d’anciens responsables politiques, etc., qui, même s’ils n’occupent pas de position officielle dans des partis politiques, des universités, des organisations culturelles ou des maisons d’édition, exercent encore un pouvoir dans leurs champs respectifs. Ces agents ne figurent malheureusement pas dans notre échantillon. L’enquête utilisée souffre aussi de l’absence de certaines variables. D’abord, comme nous n’avons pas eu accès à l’information à propos des endroits où les répondants avaient obtenus leurs diplômes, les oppositions entre les institutions d’enseignement supérieur ne peuvent pas être analysées. De plus, les informations sur ce que Pierre Bourdieu proposait d’appeler « le capital politique » [25] sont rares. L’enquête ne comporte pas non plus d’informations sur l’appartenance à des clubs et des associations sélectifs, ni de données relationnelles qui auraient permis une analyse des réseaux interpersonnels à l’intérieur du champ.
19Les indicateurs retenus pour construire le champ portent à la fois sur le volume de capital personnel des répondants, sur leur volume de capital hérité et sur leur trajectoire dans le champ. La sélection des variables actives a obéi aux principes posés par Brigitte Le Roux et Henry Rouanet [26] : aucun groupe de variable ne doit a priori être surreprésenté ; les variables doivent être codées de manière à ce que leur contribution à la variance totale du nuage soit équilibrée ; une modalité active doit avoir une fréquence relative d’au moins 5 %.
20L’analyse porte sur 31 variables actives qui correspondent à un total de 77 modalités et se répartissent entre cinq rubriques [voir tableau 1, p. 93] :
- capital économique : 3 variables, 10 modalités
- capital scolaire/culturel hérité et personnel : 5 variables, 20 modalités
- capital social hérité : 5 variables, 10 modalités
- capital social personnel : 8 variables, 16 modalités
- trajectoire (secteurs d’activité dans lesquels les individus ont travaillé et ont occupé des positions) : 10 variables, 20 modalités
Variables actives de l’ACM, réparties en 5 rubriques, 31 variables, 77 modalités
Variables actives de l’ACM, réparties en 5 rubriques, 31 variables, 77 modalités
21Le dernier groupe, les secteurs d’activité, est aussi, indirectement, un indicateur de formes de capital social plus générales que celles associées aux membres des conseils d’administration des organisations économiques et/ou politiques, et peut aussi être un indicateur de la trajectoire des personnes entre les différents champs. Ces variables renseignent sur les réseaux informels qui ont été constitués à travers le parcours professionnel, ainsi que sur des compétences spécifiques aux secteurs d’activité, compétences qui peuvent à leur tour être investies dans des luttes propres aux sous-champs et y avoir une valeur particulière.
22Les quatre premiers axes de l’analyse des correspondances multiples spécifiques [27] représentent 80,4 % du taux modifié. Le quatrième exprime une opposition secondaire entre deux groupes dans les données – église vs. police/justice – et a été mis de côté.
23Il y a d’abord une hiérarchie claire entre les axes [voir tableau 2, ci-contre] : l’axe 1 est incontestablement plus important que l’axe 2 (il correspond à une proportion du taux modifié deux fois plus élevée : 44 % contre 20 %), qui est lui-même clairement plus important que l’axe 3 (20 % contre 11 %). Ensuite, les différentes rubriques contribuent inégalement à la construction des différents axes. Tandis que l’axe 1 décrit surtout une opposition liée à une combinaison de capital économique et de capital social personnel, les variables qui contribuent le plus à l’axe 2 ont trait au capital culturel, personnel et hérité, et au capital social personnel. Il apparaît, dès ce stade, que l’opposition entre capital économique et capital culturel n’est pas structurante dans le champ du pouvoir en Norvège. L’interprétation de l’axe 3 est un peu moins évidente, les contributions des différentes rubriques étant assez équilibrées, même si les variables relatives aux secteurs d’activité assurent un tiers de la variance de l’axe.
Valeurs propres, taux modifiés, taux modifiés cumulés, axes 1-3
Valeurs propres, taux modifiés, taux modifiés cumulés, axes 1-3
24Les contributions des modalités permettent de se faire une idée plus précise des oppositions en jeu. Comme le montre la figure 1 [voir figure 1, p. 102] qui représente les 20 modalités dotées de la plus forte contribution à l’axe 1, celui-ci est manifestement lié au capital économique. D’abord, les indicateurs d’un capital économique élevé (à droite sur la figure) s’opposent systématiquement aux indicateurs d’un capital économique relativement faible (à gauche sur la figure). Ensuite, les indicateurs de capital social, à la fois personnel et hérité, sont principalement liés au champ économique : les modalités relatives à une expérience dans le monde de l’entreprise, qu’elle soit le fait des répondants eux-mêmes ou de leurs parents, se concentrent à droite de l’axe.
Plan 1-2. Interprétation de l’axe 1 : les 20 catégories contribuant le plus à l’axe
Plan 1-2. Interprétation de l’axe 1 : les 20 catégories contribuant le plus à l’axe
Abréviations : PM= Père/Mère, CA=membre du Conseil d’administration. Les tailles des symboles sont proportionnelles aux effectifs des catégories.25L’axe 2 apparaît, par comparaison, plus complexe [voir figure 2, avec les 26 modalités et les contributions les plus importantes, p. 102]. Les modalités correspondant à un fort volume de capital culturel, personnel ou hérité, et tous les indicateurs d’un capital social hérité et d’une ancienneté dans le champ, se situent à droite sur la figure 2. À gauche, on trouve les indicateurs d’un faible volume de capital culturel personnel ou hérité et aussi en partie d’un faible capital social hérité. L’axe 2 peut alors aussi être interprété comme un axe de mobilité, où s’opposent « établis » et « outsiders » au regard de l’ancienneté dans le champ. Le système politique apparaît comme plus favorable à la mobilité sociale. Tandis que la modalité indiquant une activité à temps plein en politique se trouve à gauche de l’axe, la modalité correspondant à l’ancienneté en politique occupe une position opposée. Si le secteur de la politique semble donc plus ouvert aux nouveaux venus, l’opposition entre « établis » et « outsiders » est aussi à l’œuvre dans ce sous-champ. Le fait qu’il n’existe pas d’opposition nette au sujet des indicateurs de capital social pourrait aussi suggérer un principe plus général de différenciation : un haut volume de capital social hérité semble lié à des trajectoires dans le champ demandant aussi une accumulation importante de capital scolaire. Le capital social n’est donc pas seulement transmissible d’une génération à la suivante, il peut aussi se convertir, d’une génération à l’autre, en capital scolaire et culturel.
Plan 2-3. Interprétation de l’axe 2 : les 26 catégories contribuant le plus à l’axe 2
Plan 2-3. Interprétation de l’axe 2 : les 26 catégories contribuant le plus à l’axe 2
PM= Père/Mère, CA=membre du Conseil d’administration ; les niveaux de diplôme sont reliés par des traits.26Cela peut aussi être interprété comme une manifestation du fameux effet Matthieu. Dans les débats qui ont eu lieu en Norvège ces dix dernières années sur le recrutement des élites, il a souvent été question de l’hégémonie et de la reproduction d’une dynastie politique, en particulier au sein du Parti socialiste. L’establishment politique ne se caractérise pas seulement par un haut niveau de capital scolaire, culturel, et de capital social personnel et hérité, mais aussi par une circulation intra-générationnelle entre les positions dans divers champs. Si cette hypothèse est juste, ce qui est désigné en France sous le terme de « pantouflage », et qui est étroitement lié au système des grandes écoles et des grands corps de la fonction publique, tiendrait en Norvège à une combinaison particulière de politique et de capital social hérité.
27Sur l’axe 3 [voir figure 3, p. 103], tous les indicateurs sur le capital social personnel et hérité sont, une nouvelle fois, situés à proximité les uns des autres, et dans le même quadrant (inférieur droit) du plan factoriel. Du même côté de l’axe 3, mais sur le côté opposé de l’axe 2 (quadrant inférieur gauche), se trouvent les modalités relatives aux plus bas niveaux d’éducation, ainsi qu’aux revenus et aux fortunes les moins élevés. Dans les mêmes zones, figurent les indicateurs de trajectoires correspondant à des expériences dans la politique, les ONG, les médias ainsi que les organisations culturelles. Il ne serait donc pas surprenant que la circulation la plus intense prenne place dans cette région de l’espace, ni que les tendances dynastiques, et les oppositions structurales entre « héritiers » et « nouveaux venus » se retrouvent dans d’autres sous-champs que l’espace politique. Les tendances dynastiques, pour autant qu’elles puissent être mises en évidence, constituent probablement un phénomène assez général dans le champ du pouvoir en Norvège.
Plan 2-3. Interprétation de l’axe 3 : les 26 catégories contribuant le plus à l’axe
Plan 2-3. Interprétation de l’axe 3 : les 26 catégories contribuant le plus à l’axe
Les niveaux de diplôme de la personne sont reliés par des traits.28Le fait que la modalité associée à une expérience dans le secteur judiciaire se situe de l’autre côté de l’axe 3, souligne le fait qu’une « même » position peut renvoyer à des réalités empiriques différentes. Tandis qu’aux États-Unis les carrières politiques et judiciaires ont été, et restent, les deux faces d’une même médaille, ce n’est pas le cas en Norvège aujourd’hui. Au contraire, l’époque du « Professeur-politicien » [28] semble révolue ; les carrières politiques et judiciaires sont devenues plus ou moins exclusives l’une de l’autre.
L’espace des positions
29La variable sur le champ dans lequel chaque répondant est engagé n’a pas été retenue comme variable active. Elle aurait en effet fortement prédéterminé la construction de l’espace et, du même coup, le résultat de l’analyse. Tout d’abord, elle comporte à elle seule 48 modalités (quand l’ensemble des 31 variables actives correspondent à 77 modalités). Ensuite, l’utiliser en variable active aurait introduit dans la construction de l’espace une opposition qui n’aurait pas été fondée sur des différences relatives à la distribution des capitaux. Pour ces deux raisons, la variable a été projetée sur l’espace construit en variable supplémentaire.
30Dans le plan factoriel 1-2, une structure tripolaire, avec une opposition entre les positions dans l’économie, dans la politique ou les ONG, et dans la recherche et la religion, se fait jour.
31L’axe 1 sépare clairement les positions dans l’économie des positions dans la politique, la recherche, la culture, la fonction publique, la police et la justice. L’opposition entre fort et faible volume de capital économique est alors, et peut-être de façon peu surprenante, aussi une opposition entre des positions dans le secteur privé et dans le secteur public. Ainsi, au regard de ses fondements, le pouvoir économique s’oppose aux autres types de pouvoir dans le champ. Simultanément, apparaît une opposition entre différentes positions économiques : entre les dirigeants de coopératives et d’entreprises publiques d’un côté, et les dirigeants d’entreprises privées et familiales de l’autre. Historiquement, les coopératives sont fortement liées aux partis et aux organisations politiques. Des analyses plus détaillées montrent également que l’axe 1 renvoie aussi à une opposition en termes de genre : alors que les hommes accèdent à tous les secteurs, il y a très peu de femmes dans les deux quadrants situés à droite sur la figure 4 [voir figure 4, p. 103].
Plan 1-2 : points moyens des sous-nuages d’individus associés aux 45 postes occupés (l’échelle graphique est le double de celle des figures précédentes)
Plan 1-2 : points moyens des sous-nuages d’individus associés aux 45 postes occupés (l’échelle graphique est le double de celle des figures précédentes)
Sept groupes sont identifiés par des symboles différents : Entreprises publiques (?), Entreprises privées (?), Culture publique (?), Culture privée (?), Parlement (?), Justice (?), Université & Recherche (?), toutes les autre positions sont écrites en petits caractères et désignées par (?).32À première vue, l’axe 2 n’exprime pas d’oppositions aussi nettes. Examiné de plus près, il semble cependant s’interpréter comme un axe relatif à la composition du capital, le capital politique se distinguant du capital culturel et social. L’opposition entre, d’un côté, les positions dans la politique et dans les segments du monde des affaires les plus liés à la politique (les coopératives) et, d’un autre côté, les positions dans les universités ou les responsabilités religieuses, est nette. L’axe sépare « Wissenschaft als Beruf » et « Politik als Beruf », soit un pouvoir fondé sur le capital culturel et le capital social hérité et un pouvoir fondé sur le capital politique [29]. Dans le contexte norvégien, c’est probablement l’expression d’une opposition structurale qui renvoie à un anti-intellectualisme de longue date des dirigeants politiques [30].
33Enfin, l’axe 3 sépare les positions judiciaires et militaires et les positions dans la politique, les organisations politiques et les ONG. Il est tentant, encore une fois, de se référer à Max Weber [31] pour distinguer un pouvoir à fondement charismatique et un pouvoir fondé sur une autorité légale. Jusqu’ici, nos hypothèses ont été vérifiées : contrairement à ce qui s’observe aux États-Unis, les carrières politiques et juridiques s’excluent mutuellement en Norvège.
34Même s’il n’a pas encore été question de l’homogénéité ou de l’hétérogénéité des différents groupes, la dispersion le long de l’axe 1 des différents types de dirigeants économiques et, le long de l’axe 2, des différentes positions religieuses, comme la distance entre les parlementaires et les secrétaires d’État sur l’axe 3, pourraient être les signes d’un haut degré de différenciation interne. Une analyse de la distribution des capitaux dans le champ du pouvoir ne peut pas faire l’impasse sur le degré d’homogénéité des différents sous-groupes. Les positions correspondant à un même sous-groupe sont-elles très concentrées, ou assez dispersées, dans l’espace ? Observe-t-on des zones d’intersection ? Dans le cadre d’une ACM ou d’une ACM spécifique [32], ces questions peuvent être étudiées en examinant dans le détail le nuage des individus. Jusqu’ici, nous nous sommes attachés au nuage des modalités. À présent, nous allons prendre en considération la position des individus dans l’espace, et étudier leur dispersion autour des points moyens des modalités.
Nuage des 1 710 individus dans le plan 1-2
Nuage des 1 710 individus dans le plan 1-2
Nuage des 1 710 individus dans le plan 2-3
Nuage des 1 710 individus dans le plan 2-3
Nuage des individus et ellipses de concentration
35Pour décrire statistiquement les variations, nous allons aussi utiliser des ellipses de concentration. Elles sont dessinées, dans le nuage des individus, autour d’un point-modalité qui est projeté sur ce dernier dans un plan factoriel. Elles ont pour centre ce point-modalité et leurs axes sont calculés de manière à ce que 86,47 % des individus se rattachant à la modalité se situent à l’intérieur de l’ellipse. La forme de l’ellipse, son aire, et son angle renseignent sur la dispersion dans le plan du sous-groupe étudié. Une ellipse « étroite » indique une forte concentration des individus autour du point moyen de la modalité, et donc un haut degré d’homogénéité interne. Une ellipse large est le signe d’une forte dispersion et d’un fort degré d’hétérogénéité. La dispersion des ellipses dans la direction de l’axe 2, qui renvoie à l’opposition entre « établis » et « outsiders », est un point particulièrement intéressant à examiner.
36La comparaison des ellipses relatives aux positions dans le monde des affaires et dans le monde de la culture [voir les deux premiers graphiques de la figure 6, p. 98] fait apparaître que les positions dans le secteur public de la culture sont clairement les plus dispersées le long de l’axe 2. Les axes de l’ellipse sont presque parallèles aux axes du plan factoriel et l’ellipse est sensiblement moins étirée dans le sens horizontal de l’axe 1 que dans le sens vertical de l’axe 2. C’est le phénomène inverse qui se produit pour les positions dans le secteur privé dans le domaine de la culture. Les choses sont différentes pour les deux sous-groupes du monde des affaires. Les ellipses sont alors inclinées ou, si l’on veut, tirées vers la zone inférieure gauche du graphique où se trouvent les positions politiques. Ceci pourrait indiquer que l’opposition entre le capital économique et le capital politique est plus importante dans ce sous-espace que dans les autres. Les ellipses associées aux autres sous-groupes apportent des éléments complémentaires sur un point important [voir les trois autres graphiques sur la figure 5, p. 96] : aux parlementaires, au groupe de la justice et à celui de la recherche et de l’enseignement supérieur sont associées des ellipses qui, plus étirées le long de l’axe 2 que le long de l’axe 1, présentent la même caractéristique que les positions culturelles du secteur public. Le point commun de ces groupes est de relever du secteur public. L’opposition entre « établis » et « nouveaux venus » pourrait donc être plus importante dans le secteur public que dans le secteur privé, et y constituer un principe de différenciation interne. Une dernière précision est apportée par le tracé des ellipses dans le plan 2-3 [voir figure 7, p. 99]. Il apparaît en effet que les positions des parlementaires, les positions dans la justice, et les positions dans l’université et la recherche, sont plus étirées dans la direction de l’axe 2 que de l’axe 3. L’intersection entre l’ellipse des parlementaires et les deux autres ellipses est cependant très réduite. Dans ces zones du champ du pouvoir, l’opposition entre le capital politique et le capital scolaire et culturel hérité résiste donc à un examen détaillé du nuage des individus.
Plan 2-3 : points moyens des sous-nuages d’individus associés aux 45 postes occupés (l’échelle graphique est le double de celle des figures précédentes)
Plan 2-3 : points moyens des sous-nuages d’individus associés aux 45 postes occupés (l’échelle graphique est le double de celle des figures précédentes)
Sept groupes sont identifiés par des symboles différents : Entreprises publiques (?), Entreprises privées (?), Culture publique (?), Culture privée (?), Parlement (?), Justice (?), Université & Recherche (?), toutes les autre positions sont écrites en petits caractères et désignées par (?).Ellipses de concentration des sous-groupes d’intérêt dans le plan 1-2. (Les ellipses des entreprises publiques et de la culture publique sont en pointillés)
Ellipses de concentration des sous-groupes d’intérêt dans le plan 1-2. (Les ellipses des entreprises publiques et de la culture publique sont en pointillés)
Ellipses de concentration des sous-groupes d’intérêt dans le plan 2-3
Ellipses de concentration des sous-groupes d’intérêt dans le plan 2-3
La noblesse d’État en Norvège ?
37Dans son analyse, Pierre Bourdieu se concentrait sur la lutte entre les institutions d’enseignement supérieur d’élite, et le pouvoir sur l’État et ses institutions et ses corps respectifs. Notre objectif était partiellement différent, et débouche sur des résultats qui le sont aussi légèrement. Dans le contexte norvégien, la « lutte » pour le pouvoir sur l’État et pour des positions d’État est davantage dominée par une opposition entre un groupe d’« héritiers », sous le double rapport du capital culturel et du capital social hérité, et un groupe de « nouveaux venus » peu dotés en capital hérité. Même si certains secteurs sont plus ouverts que d’autres aux « nouveaux venus », tous sont traversés par cette opposition.
38Les oppositions dans le monde des affaires et dans le secteur privé sont généralement structurées un peu différemment. L’opposition centrale s’y établit entre le capital économique et le capital politique. On peut donc dire que la « noblesse d’État » norvégienne doit se défendre « en interne » contre les nouveaux venus, qui prétendent au trône, tout en prenant part aux luttes qui font que le champ se perpétue comme un champ. En ce sens, la lutte de la « noblesse d’État » norvégienne pour les positions dans l’État est dans le même temps une lutte pour l’État.
39Ce résultat rappelle, une fois encore, l’importance d’une analyse comparative de ces phénomènes. Tandis que les structures de capital sont en un sens des principes de structuration universels, elles se combinent selon des logiques qui connaissent des variations nationales, au regard des structures de champ, des trajectoires dans le champ, des habitus des individus qui occupent des positions et évoluent des champs, similaires mais pas identiques. Mettre au jour ces variations nécessite une approche comparative qui tienne activement compte de la différence entre les facteurs universels et sociétaux, et entre le statut épistémologique et ontologique de l’objet de la recherche. À ignorer ces distinctions, le risque est grand de commettre les mêmes erreurs que nombre de critiques de Bourdieu qui considèrent, à l’exemple de Jeffrey Alexander que l’analyse de Pierre Bourdieu ne peut rendre compte des sociétés scandinaves [33], ou, à l’image de Tak Win Chan et John Goldthorpe [34], que son travail – dont ils font une lecture empiriste – n’a pas de pertinence en dehors de la France.
40Traduit de l’anglais par Julien Duval