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Note sur quelques lectures du concept de champ

Pages 38 à 43

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  • Champagne, P.
(2013). Note sur quelques lectures du concept de champ. Actes de la recherche en sciences sociales, 200(5), 38-43. https://doi.org/10.3917/arss.200.0038.

  • Champagne, Patrick.
« Note sur quelques lectures du concept de champ ». Actes de la recherche en sciences sociales, 2013/5 N° 200, 2013. p.38-43. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2013-5-page-38?lang=fr.

  • CHAMPAGNE, Patrick,
2013. Note sur quelques lectures du concept de champ. Actes de la recherche en sciences sociales, 2013/5 N° 200, p.38-43. DOI : 10.3917/arss.200.0038. URL : https://shs.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2013-5-page-38?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/arss.200.0038


Notes

  • [1]
    Pierre Bourdieu, Sur la télévision, suivi de L’emprise du journalisme, Paris, Raisons d’agir, 1996.
  • [2]
    Laurent Joffrin, Libération du 12 juin 1998.
  • [3]
    Laurent Joffrin, Le Nouvel Observateur, semaine du 6 mai 1999.
  • [4]
    Pierre Bourdieu, Méditations pascaliennes, Paris, Seuil, Points essais, [1997] 2003, p. 91.
  • [5]
    Republié en 2012 dans un hors-série de la revue Sciences Humaines, 15, p. 72-75.
  • [6]
    P. Bourdieu, Sur la télévision, op. cit.
  • [7]
    Howard S. Becker et Alain Pessin, « Dialogue sur les notions de Monde et de Champ », Sociologie de l’Art, 1 (OPuS 8), 2006, p. 164-180 (www.cairn.info/revue-sociologie-de-l-art-2006-1-page-163.htm).
  • [8]
    P. Bourdieu, Méditations pascaliennes, op. cit., p. 91.

1Socrate s’inquiétait déjà dans le Phèdre [275d-e] du sort que les sophistes – ces intellectuels avant la lettre – réservaient aux textes des penseurs qui commençaient à mettre leur enseignement oral par écrit. Il notait que la discussion entre auteurs physiquement présents permettait de dialoguer et de corriger instantanément les erreurs d’interprétation de la pensée exprimée par chacun et interdisait, ou rendait en tout cas plus difficile, les affirmations mal informées, voire parfois mal intentionnées sur les travaux des concurrents, prononcées de préférence hors de la présence de ceux-ci. Bourdieu, de son côté, remarquait que nombre de commentateurs de son œuvre, très « critiques » par écrit ou devant leurs étudiants, devenaient soudainement muets en sa présence ou, en tout cas, beaucoup moins assurés dans leurs critiques à son égard... Bref, pour le dire à sa manière, la présence de l’auteur tend à exercer un effet de « censure » sur ce que les individus s’autorisent à dire. Dans le cas de l’écrit, Socrate faisait remarquer que les textes sont de la pensée figée, fixée et donc que, lorsqu’on les interroge, ils répondent inévitablement toujours la même chose et ne peuvent protester ou s’expliquer. Le texte encourage le commentaire de textes et les luttes d’interprétations car, « une fois écrit », explique encore Socrate, « le discours roule partout et passe indifféremment dans les mains des connaisseurs et dans celles des profanes. » Bref, « le texte », ajoutait-il dans un style très imagé, –« a toujours besoin du secours de son père car il n’est pas capable de repousser une attaque et de se défendre lui-même. » [Phèdre, 275e].

2S’agissant de textes écrits, on peut distinguer deux types de lecture légitimes possibles. Un premier type consiste à se servir des textes des auteurs – qu’ils soient encore vivants ou non – comme d’une boîte à idées pour reprendre une expression de Foucault. Ce type de lecture pourrait être illustré par la formule suivante qui, dès lors qu’elle est posée d’emblée, est parfaitement acceptable : « – ce que j’ai compris de ce que j’ai lu, je ne prétends pas que c’est ce que l’auteur a voulu dire mais c’est ce qui nourrit ma propre réflexion, c’est ce qui me donne à penser. » Il y a un second type de lecture, tout aussi légitime, qui consiste en un examen précis du texte afin d’examiner et de commenter de manière critique la pensée de son auteur. Une morale élémentaire du milieu scientifique veut que ce type de lecture restitue le plus fidèlement et le plus exactement possible la pensée de l’auteur ainsi soumise à discussion. Le problème commence quand ces deux types de lectures ne sont pas clairement distingués, c’est-à-dire quand on fait dire à un auteur ce qu’il ne dit pas, et même l’inverse de ce qu’il dit, en prétendant que c’est ce qu’il dit ou quand le lecteur s’attribue une idée qui est en fait prise telle quelle à un auteur, quitte à réinventer un système conceptuel à peine démarqué dont la fonction principale est de masquer l’emprunt. Cette pratique peut se résumer dans la formule suivante : copier a maxima un auteur que l’on cite a minima. L’œuvre de Bourdieu aura largement connu ces deux types de confusion à savoir la pratique des emprunts non cités, des idées empruntées sans retenue et la pratique des lectures biaisées voire fantaisistes, l’essentiel, dans les deux cas, étant de ponctionner un peu de capital symbolique en se positionnant et en se faisant connaître comme commentateur, critique de préférence, d’un auteur connu et reconnu, et donc d’espérer bénéficier de sa notoriété.

3On peut brièvement illustrer cela à propos du concept de champ en prenant deux exemples extrêmes, l’un étant la réception par certains journalistes occupant des positions de pouvoir de son analyse du champ journalistique, l’autre la « discussion théorique » par des sociologues, du concept de champ. En 1996, Bourdieu publie un petit livre regroupant deux conférences sur le fonctionnement du champ journalistique [1]. Très critiqué par les responsables éditoriaux, le livre donnera lieu, de la part d’un éditorialiste et dirigeant connu, à la critique de la théorie des champs suivante : « [Selon la théorie de Bourdieu] les journalistes se développent dans un “champ” […] et, un peu comme les pommes de terre [allusion sans doute à une phrase de Marx sur les paysans], ils sont les produits passifs et inconscients de ce “champ” » [2]. Toujours selon le même directeur de rédaction, le « champ » journalistique serait, pour Bourdieu, « dominé par les forces de l’argent qui contrôlent la plupart des médias [et aurait] dégénéré en pure activité de marché, productrice d’une vision de la réalité politique et sociale biaisée et mise au service du libéralisme pro-américain [3]. »

Description de l'image par IA : Deux diagrammes en arbre avec des annotations textuelles complexes.
PIERRE BOURDIEU et Monique de Saint-Martin, « Le patronat », Actes de la recherche en sciences sociales, 20-21, mars-avril 1978, p. 3-82.

4Cet exemple donne une idée du décalage important entre ce qu’écrit un auteur et ce qui est lu ou compris par un journaliste, décalage probablement rendu possible par le fait qu’il ne lit guère les auteurs sans pour autant s’interdire d’en parler. On pourrait penser qu’il n’en est pas de même s’agissant des professionnels de la sociologie. En fait, la lecture universitaire peut être, elle aussi, socialement parasitée par des enjeux de pouvoir, par des luttes symboliques, par le souci de conserver les positions occupées dans l’espace académique, bref par des effets de champ. Bourdieu évoque, dans ses Méditations pascaliennes, ces « prétendants pressés » qui font une lecture simpliste de la théorie d’un auteur prestigieux pour s’inscrire dans une confrontation avec lui en espérant ainsi être mis rapidement sur l’orbite de la notoriété disciplinaire voire intellectuelle avec, bien souvent, l’illusion de dépasser ce qui, en réalité, les dépasse [4].

5On peut citer, par exemple, tel sociologue des médias (aux deux sens que peut avoir l’expression) qui, dans le numéro d’hommage (drôle d’hommage en vérité) que la revue Sciences Humaines a consacré en février 2002 à Pierre Bourdieu à l’occasion de son décès [5], écrivait, entre autres : « Les analyses de Pierre Bourdieu postulent, par exemple en matière de communication, que les journalistes, les hommes de presse, sont contraints par le fonctionnement économique. Or, on ne peut réduire les journalistes ni même les patrons d’entreprise de presse à des acteurs entièrement dominés par des intérêts économiques ». Il suffit de rapprocher de ces affirmations ce qu’est censé dire et écrire Bourdieu sur ce point pour voir l’étendue du contresens qui ne peut être attribué uniquement à une banale erreur de lecture mais renvoie aux lectures socialement biaisées engendrées par les luttes internes au champ intellectuel. Bourdieu, en effet, écrivait exactement le contraire de ce que ce sociologue lui fait dire : « On ne peut se contenter de dire que ce qui se passe à la télévision est déterminé par les gens qui la possèdent, par les annonceurs qui payent la publicité, par l’État qui donne des subventions, et si on ne savait, sur une chaîne de télévision, que le nom du propriétaire, la part des différents annonceurs dans le budget et le montant des subventions, on ne comprendrait pas grand-chose. Reste qu’il est important de le rappeler [6]. »

6Autre exemple plus surprenant car il s’agit d’un sociologue américain de réputation internationale, Howard S. Becker, qui semble vouloir engager une discussion sérieuse entre sa théorie et celle de Bourdieu. Dans un dialogue récent avec Alain Pessin où il était invité à comparer sa notion de « Monde » avec celle de « Champ » chez Bourdieu [7], il prête à ce dernier une conception qu’on aura de la peine à trouver dans ses écrits. Les champs de Bourdieu, selon Becker, seraient en effet des espaces clos agités de forces mystérieuses dans lesquels les gens agiraient de manière automatique, et dont le seul enjeu serait la lutte pour la domination, les « gens importants » d’un champ contrôlant tout dans cet espace. Cette caricature n’est, en fait, selon une logique académique des plus classiques, qu’une sorte de « négatif » fabriqué pour l’occasion qui permet à Becker de faire valoir, en « positif », sa propre théorie concurrente des « mondes » qui (contrairement aux « champs » de Bourdieu) ne seraient pas des unités closes, seraient observables empiriquement et seraient composés « de gens qui collaborent entre eux ». Et l’entretien se conclut par l’inévitable couple épistémologique opposant le clos à l’ouvert, le statique au dynamique, le théorique à l’empirique, etc. : « L’une (son approche à lui, Becker) ouvre aux possibilités multiples, découvertes au cours de l’immersion dans la vie sociale ; l’autre (l’approche de Bourdieu) s’attache à démontrer, sur la base de considérations a priori, la vérité d’une position philosophique abstraite déjà établie ».

7Ces quelques exemples constituent en fait, sans le vouloir, et même, sans doute, sans le savoir, ce qui n’est pas l’un des moindres paradoxes, une illustration de la (véritable) théorie des champs de Bourdieu. Ces prises de position s’expliquent en grande partie parce que l’univers intellectuel est moins une « communauté » qu’un champ de lutte spécifique dans lequel les agents participant à cet espace de jeu cherchent à imposer leurs travaux, voire leurs constructions théoriques, comme « plus scientifiques » ou « plus fondées » que celles de leurs concurrents. C’est pourquoi les erreurs de lecture, en sociologie au moins, trouvent rarement leur principe dans la difficulté intrinsèque des textes mais dans les intérêts sociaux à l’œuvre chez les lecteurs qui, parce qu’ils sont aussi des collègues et des concurrents, voire des adversaires, sont comme habités par le souci de la critique à tout prix. Et, dans le champ des sciences sociales, si tous les coups ne sont pas permis (la critique doit garder l’apparence de la critique scientifique), il existe cependant une marge.

8Bien que ces exemples ne soient pas exceptionnels, il reste que la sociologie comme discipline fait partie intégrante du champ scientifique et tend à fonctionner globalement selon une logique, celle de la critique réglée, qui contribue à faire progresser la discipline, même lorsque la critique est suscitée par le souci de tuer symboliquement le concurrent dès lors que la lecture des auteurs obéit au principe de générosité. Bourdieu n’écrivait-il pas, dans ses Méditations pascaliennes[8], que « les critiques les plus rudes, lorsqu’elles se fondent sur une connaissance et une compréhension vraies, sont sans aucun doute les plus fécondes » et qu’elles l’ont aidé à découvrir et à dépasser les limites de sa recherche. Il y a là un autre « effet de champ », positif celui-là.

Description de l'image par IA : Tableau avec graphiques et texte, publié en 1990.
PIERRE BOURDIEU avec la collaboration de Salah Bouhedja, Rosine Christin, Claire Givry, « Un placement de père de famille. La maison individuelle : spécificité du produit et logique du champ de production », Actes de la recherche en sciences sociales, 81-82, mars 1990, p. 6-33.
Description de l'image par IA : Plan complexe avec des cercles et des flèches, probablement un diagramme de réseau ou d'organisation.
PIERRE BOURDIEU et Rosine Christin, « La construction du marché. Le champ administratif et la production de la “politique du logement” », Actes de la recherche en sciences sociales, 81-82, mars 1990, p. 65-85.

Date de mise en ligne : 12/02/2014

https://doi.org/10.3917/arss.200.0038