Article de revue

Banquiers de la Belle Époque

Les dirigeants des grands établissements de crédit en France

Pages 8 à 20

Citer cet article


  • Ronzon-Bélot, C.
(2003). Banquiers de la Belle Époque Les dirigeants des grands établissements de crédit en France. Actes de la recherche en sciences sociales, 146-147(1), 8-20. https://doi.org/10.3917/arss.146.0008.

  • Ronzon-Bélot, Chantal.
« Banquiers de la Belle Époque : Les dirigeants des grands établissements de crédit en France ». Actes de la recherche en sciences sociales, 2003/1 n° 146-147, 2003. p.8-20. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2003-1-page-8?lang=fr.

  • RONZON-BÉLOT, Chantal,
2003. Banquiers de la Belle Époque Les dirigeants des grands établissements de crédit en France. Actes de la recherche en sciences sociales, 2003/1 n° 146-147, p.8-20. DOI : 10.3917/arss.146.0008. URL : https://shs.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2003-1-page-8?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/arss.146.0008


Notes

  • [1]
    Les difficultés de la recherche, liées aux sources privées que sont les archives bancaires, ont modifié le sujet de notre thèse, préparée sous la direction d’Alain Plessis et soutenue en juillet 2000 à l’université de Paris X-Nanterre, en l’élargissant aux dirigeants des trois grands établissements de crédit au tournant du XXe siècle. Il a fallu passer d’un exemple singulier paradoxal à des biographies plurielles ; à cette grande banque par actions, se sont ajoutés le Crédit lyonnais et le Comptoir national d’escompte de Paris.
  • [2]
    Maurice Levy-Leboyer, « Le patronat de la seconde industrialisation », Le Mouvement social, 4, 1979.
  • [3]
    André Sayous, Banques de dépôts, banques de crédit et sociétés financières, Paris, 1901, p. 260.
  • [4]
    Émile Zola, L’Argent, Paris, Le Livre de Poche, 1985, p. 194.
  • [5]
    Y. Cassis, Les Banquiers de la City à l’époque édouardienne (1890- 1914), Genève-Paris, Droz, 1984, p. 146.
  • [6]
    M. Bauer, « Grands patrons, capital, État et entreprise, “les 200” révèlent », Sociologie du travail, XXX, avril 1988, Paris, Dunod, p. 573.
  • [7]
    François Pietri, Le Financier, Paris, Hachette, 1931, p. 122.
  • [8]
    Un ensemble de 203 personnes a été étudié. Un peu plus de la moitié a fait l’objet de notices biographiques détaillées. Parmi ces noms, 60 % appartiennent aux grands établissements considérés. Un second cercle, constitué de dirigeants d’autres banques, entoure ce noyau ; avec les banquiers régents de la Banque de France, ils forment l’élément de référence. Une division complémentaire s’est avérée utile aux croisements de données, selon les fonctions exercées en fin de carrière.
  • [9]
    Les 22 % repérés pour ce groupe par rapport à l’effectif total sont bien au-delà des 7 % relevés par Christophe Charle à propos des origines populaires, dans Les Élites de la République (Fayard, 1987), même si la comparaison souffre de discordances, au niveau notamment de la classification des données et de la date butoir de 1900 qu’il utilise.
  • [10]
    C. Charle, Les Élites de la République, op. cit., p. 255.
  • [11]
    Adeline Daumard, Les Bourgeois et la Bourgeoisie en France depuis 1815, Paris, Flammarion, 1991, p. 139. Voir aussi le rôle des épouses dans les relations sociales et la réussite de ces hommes, dans G. Kurgan, « Finance and Society, Social and Personal Aspects of Financial Networks », in Finance and the Making of the Modern Capitalist World, 1750-1931 (colloque de Séville, 1998, p. 75).
  • [12]
    Soit environ 2,4 MF de 1999 ou 365 000 €.
  • [13]
    P. Léon, Géographie de la fortune et Structures sociales à Lyon au XIXe siècle (1815-1914), université de Lyon-II, 1974.
  • [14]
    Soit près de 4 MF de 1999 ou 610 000 €.
  • [15]
    A. Plessis, Régents et gouverneurs de la Banque de France, Genève- Paris, Droz, 1985, p. 201.
  • [16]
    Environ 5 MF de 1999 ou 760 000 €.
  • [17]
    Environ 360 000 F de 1999 ou 55 000 €.
  • [18]
    Voir Raymond Poidevin, Finances et relations internationales, 1887-1914, Paris, Armand Colin, coll. « U2 », 1970.
  • [19]
    Selon C. Charle, Les Élites de la République, op. cit., p. 149.
  • [20]
    Alors vice-président du CNEP, Alexis Rostand, sous le pseudonyme de Testis, répond avec précision (dans « La vérité sur les propos de Lysis », série d’articles parus en 1907 dans la Revue politique et parlementaire) aux accusations portées par le journaliste Lysis (alias Eugène Letailleur) envers les grandes banques par actions, dans ses articles « Contre l’oligarchie financière », édités en 1906 par la Revue des revues.
  • [21]
    Le seul exemple connu serait l’Omnium mis en place en Russie par la SG, mais, selon René Girault (Emprunts russes et investissements français en Russie (1887-1914), Paris, Armand Colin, 1973), il ne dure pas.
  • [22]
    Voir A. Plessis, Régents et gouverneurs…, op. cit.
  • [23]
    A. Daumard, Les Bourgeois et la Bourgeoisie…, op. cit.
  • [24]
    Octave Homberg, Les Coulisses de l’Histoire, 1898-1928, Paris, Fayard, 1938, p. 109.
  • [25]
    Actes de la recherche en sciences sociales, 62-63, juin 1986, p. 69- 76.
  • [26]
    R. Girault, « Pour un portrait nouveau de l’homme d’affaires français vers 1914 », Revue d’histoire moderne et contemporaine, juillet-septembre 1969, p. 329-349.
  • [27]
    Il préside la troisième sous-commission « Pour la réforme bancaire », instituée par décret du 13 mai 1911 pour tenter de combler les lacunes du système, et qui donne naissance en 1919 aux Banques populaires.
  • [28]
    É. Cohen, avant-propos du numéro spécial « Patrons, entrepreneurs, dirigeants » de la revue Sociologie du travail, op. cit., p. 512.

1Des haillons à la présidence, l’exploit réalisé par Louis Dorizon, qui prit la tête de la Société générale au tournant du XXe siècle, suscite l’interrogation : comment, parti de rien, cet homme a-t-il pu accéder à la présidence ? La question se pose en effet de la fréquence de telles réussites dans la banque française. Est considéré comme banquier tout homme qui dirige une banque, quel qu’en soit le statut juridique ; or ce terme correspond à une réalité évolutive. À la fin du XIXe siècle, les chefs de la haute banque (Rothschild, Hottinguer, Mallet...) ne sont plus les seuls à porter ce titre, car d’autres façons d’exercer cette profession apparaissent. L’intérêt de ce travail est de mettre en évidence l’émergence, aux commandes des grandes banques par actions, d’hommes compétents que rien ou presque ne prédisposait à accéder à cette élite [1].

2C’est le temps de la « fin de siècle » et du désenchantement d’après Eugen Weber. C’est aussi le temps de la République triomphante, du nationalisme montant et des relations internationales intensifiées, de la reprise du dynamisme économique et de la « seconde industrialisation [2] », dont l’Exposition universelle de 1900 est la vitrine. Les « grands bazars de l’argent [3] » l’accompagnent. Ils sont relativement récents ; le Comptoir national d’escompte de Paris (CNEP) a été reconstitué après la crise de 1889 ; le Crédit lyonnais a été fondé en 1863 ; la Société générale a été instituée par décret impérial l’année suivante. Ils sont en plein essor.

3Dès l’abord, l’homogénéité du monde bancaire se révèle fictive ; les grandes banques par actions se distinguent en effet de la haute banque familiale comme de la banque privée locale ou régionale, tant par leur taille et leurs capitaux en actions que par leurs structures ou leurs opérations, malgré une spécialisation banque de dépôts/banque d’affaires encore incomplète en 1914. Quoiqu’elles mènent toutes à la fin du XIXe siècle une stratégie de conquête de marchés, afin d’acquérir de l’ampleur par l’absorption de petites maisons de banque, celle-ci ne se réalise que par paliers non concomitants et engendre une concurrence acharnée. Le fondement de la diversité de ces établissements réside essentiellement en leur histoire particulière. Des phases de leur évolution naît un « esprit maison » spécifique et l’individualité de leur « grande famille » ; chacune a ses traditions propres, exprimant des réactions liées à la personnalité de leurs dirigeants. Par leurs initiatives particulières ont été opérés des choix qui ont orienté l’adaptation de chacune de ces sociétés au développement. Leur rôle ne peut être véritablement analysé que si ces acteurs sont envisagés sous l’angle humain, culturel et social. Face à ces éléments d’hétérogénéité, se profilent toutefois des facteurs d’unification du milieu bancaire. Au cours des années précédant la Grande Guerre, le statut de ces grandes banques devient en effet le modèle dominant, sorte de trait d’union entre les différents types existants, de la même façon que le style de vie bourgeois prévaut sur le plan social. À l’expansion répond une nécessité d’extension des structures ; les équipes dirigeantes sont renforcées partout de la même manière, par la multiplication des niveaux de responsabilités. Par ailleurs, les exigences de la politique et de la diplomatie, autant que les crises périodiques comme en 1907 ou en 1914 – les attaques portant notamment sur le manque de financement de l’industrie française –, contribuent à susciter un sentiment de solidarité, que ce soit à l’intérieur de chaque établissement ou bien pour l’ensemble de ces banques face à l’extérieur. La spécialisation requise par la complexité croissante des techniques bancaires explique pour une part l’évolution de cette élite vers l’uniformité d’une professionnalisation. Enfin, la banque n’est pas que le commerce de l’argent ; ce sont aussi et d’abord des hommes, qui maintiennent les liens de confiance indispensables dans ce métier à haut risque. Qui dirige ces grands établissements de crédit ? Dans L’Argent, Zola présentait vers 1880 deux groupes : les administrateurs « muets et décoratifs [4] » et les autres. De même, pour les banquiers de la City londonienne avant 1914, Youssef Cassis distingue deux catégories : les administrateurs et les « managers [5] » ou directeurs. Qu’en est-il dans les grandes banques en France avant la Première Guerre mondiale ? L’accès d’hommes nouveaux comme Louis Dorizon pose la question du renouvellement de cette fraction de l’élite bancaire : Émile Mercet, Alexis Rostand ou Paul Boyer, devenus présidents du Comptoir national d’escompte de Paris ; Adrien Mazerat ou Émile Béthenod à la tête du Crédit lyonnais ; ceux que Michel Bauer appelle « prince du diplôme » et « dirigeant maison [6] », ayant réalisé leur parcours professionnel dans l’entreprise. Par leurs positions, ces hommes et leur état-major ont engagé la banque dans un processus inédit. Le milieu de la finance n’est pas alors aussi homogène et clos qu’il le paraît ; quand et comment se produit ce phénomène d’ouverture ?

4Ces banquiers ne sont ni des héros ni des célébrités ; dans la « collégialité diffuse des conseils d’administration [7] », ils sont au contraire difficiles à saisir. Les sources sont fractionnées, multiples et dispersées, des annuaires aux documents d’état civil et aux témoignages de descendants, des dossiers de banque parfois squelettiques aux ouvrages anciens sur les banques. Un croisement des informations s’avère nécessaire. En outre, un flou sémantique complique l’approche ; la signification de certaines expressions a changé : groupe bancaire, réseau, collaborateur… L’anachronisme guette. Il convient de situer le type de dirigeant de banque considéré. Le directeur d’agence n’est qu’un « cadre » de la « Maison » ; en revanche, un sous-directeur de l’établissement appartient alors à la sphère dirigeante. En ces quelque vingt années, les fonctions ont cependant été multipliées ; un inspecteur général tout-puissant vers 1895 n’est plus qu’un simple rouage de l’organisation à la veille de la guerre. Comme c’est le cas pour les administrateurs délégués restant à la direction d’un grand service, l’ambiguïté naît de ces transformations.

5Dès lors, sur quels critères établir un corpus des dirigeants retenus pour l’étude ? Pour en faire partie, il faut participer aux décisions importantes concernant l’établissement ; c’est pourquoi le niveau de pouvoir des sous-directeurs de l’établissement atteint entre 1894 et 1914 a paru convenir pour cette période de vingt ans. Pour objectiver les cas et tenter de restituer la vivante épaisseur du passé, le repérage comme l’inscription des lignes de force dans une perspective processuelle ont rendu indispensable le classement des informations obtenues sur un ensemble à peu près exhaustif [8] de dirigeants, comprenant les membres de l’état-major directorial, les administrateurs, et ceux qui viennent de l’un pour accéder à l’autre groupe. Ces hommes n’ont pas nécessairement des réactions identiques, mais leur appartenance à un établissement, et par-delà au monde bancaire, engendre une communauté de vues ; l’ensemble qu’ils constituent est en voie d’unification. Sans capital ni relations, grâce à leurs compétences, certains ont réussi à franchir les barrières d’un monde réputé fermé.

6Saisir le renouvellement de cette partie de l’élite, la question mérite l’intérêt. Quel processus de sélection intervient dans ce phénomène d’ascension sociale ? Quel est le degré d’intégration de ces hommes à la haute société française ? L’époque choisie a été peu étudiée ; or elle révèle un tournant décisif dans l’évolution du monde bancaire. Comprendre les raisons et le sens de ce changement paraît primordial pour appréhender son originalité. Afin d’aviver la clarté de ce qui fut, l’essentiel des résultats de l’enquête porte ici sur trois points : les origines de ces dirigeants, leur parcours professionnel, leur mode de vie.

Origines et alliances

7Les origines de ces dirigeants bancaires représententelles leur atout majeur, sont-ils principalement des héritiers ? Les Parisiens ont-ils plus de chance de réussir que les provinciaux ou les étrangers ? Leurs alliances matrimoniales forment-elles le tremplin de leur réussite ? L’analyse met en lumière de grandes tendances et le sens de l’évolution. L’existence parentale, généralement de style bourgeois, présente des variations tenant aux professions exercées par les pères ; relativement peu de haute bourgeoisie se discerne. En revanche, les petits métiers populaires sont fréquents. La moyenne bourgeoisie s’affiche numériquement comme la classe la plus importante et se subdivise par conséquent ; quant aux banquiers, ils font l’objet d’un repérage particulier. Cinq catégories apparaissent donc.

81) Pour plus de 22 % de ce qui est connu, les professions des pères se rattachent aux classes populaires et à la petite bourgeoisie. Ce sont des travailleurs de la terre (horticulteur, jardinier, cultivateur ou vigneron), des ouvriers ou artisans (peintre, serrurier, fondeur d’imprimerie, tisseur ou tailleurs, cordonniers), des petits salariés sérieux (domestique, concierge, artiste peintre, instituteurs ou employés de banque), des petits commerçants travailleurs (aubergistes, cafetiers, droguistes, épiciers, confiseurs, commis négociants, liquoristes) ; ce dernier sous-groupe est le plus nombreux. Malgré leurs moyens limités, certains ont fait suivre des études à leurs fils, pour qu’ils réussissent mieux qu’eux.

92) Près de 30 % des origines professionnelles s’apparentent à la catégorie des hommes d’affaires et à la bourgeoisie possédante. Parmi elle, il s’agit pour la moitié de négociants en soieries à Lyon, ou de gros marchands : de cuir, de vins, de bijoux ou de nouveautés ; certains pratiquent l’escompte, ce qui en fait de véritables banquiers. L’autre moitié de cette catégorie est partagée en deux parties. La plus importante concerne quelques rentiers vraisemblablement commerçants retirés, ainsi que des propriétaires plus ou moins riches, qui font le plus souvent exploiter des domaines ruraux de famille et sont parfois maires de leur commune ou conseillers généraux, administrateurs de sociétés. La seconde partie a trait aux fabricants, entrepreneur, armateur, industriel ou maître de forges. Tous présentent pour le moins les caractéristiques d’une bonne bourgeoisie.

103) Vient ensuite la catégorie sociale des membres de professions intellectuelles, juridiques ou libérales (18 % de l’effectif connu). L’activité liée à l’enseignement ou à la religion concerne : professeurs, directeur d’établissement d’enseignement, régents de collège, libraire ou pasteur. Les avocats, avoués, notaires, huissiers y figurent à part égale avec les fonctionnaires, contrôleurs des douanes, percepteurs, inspecteurs des impôts, lieutenants de vaisseau, capitaines de l’armée, ingénieurs civils, qui sont assimilés à cette classe en raison de leur formation. Leur manière de vivre correspond à celle d’une petite ou moyenne voire bonne bourgeoisie.

114) Le groupe des hauts fonctionnaires (15 %) comprend : un préfet, un diplomate, un receveur municipal de Marseille, des inspecteurs des Finances, des magistrats, des procureurs, des ingénieurs prestigieux sortis des Ponts et Chaussées. À leurs côtés figurent des hommes politiques : députés, ministres ou sénateurs. Contrairement aux précédents, les hommes de cette catégorie mènent le plus souvent une existence de grands bourgeois.

125) Ceux qui sont présentés comme des financiers (15 %) dans les sources sont considérés à part ; les banquiers sont presque aussi nombreux que les négociants et gros marchands. Cette catégorie est numériquement presque aussi considérable que celle des hauts fonctionnaires. Ils sont dirigeants de maisons de banque locales, ou bien de la haute banque familiale, dans le cas notamment des régents du groupe de référence. S’ajoutent à eux : un receveur, un trésorier payeur, un trésorier payeur général. Il serait possible de les incorporer à une catégorie d’hommes d’affaires, s’ils ne présentaient des caractéristiques sociales aussi disparates.

13La bourgeoisie possédante et d’affaires (2) est ainsi la plus sollicitée. L’évolution dynamise cette répartition. Dans un premier temps, émergent des hommes issus des classes sociales dites populaires et de petite bourgeoisie [9] ainsi que des catégories exerçant des professions intellectuelles, juridiques ou libérales (3) ; celles-ci laissent progressivement la place à des hauts fonctionnaires (4 pour la Société générale vers 1914). Le type de recrutement est équilibré au Comptoir, entre les trois premières catégories ; des deux premières viennent les deux tiers des dirigeants du Crédit lyonnais. Les administrateurs proviennent surtout des catégories 2 et 4. Quant au peu de pères banquiers, cela incite à penser que pour la plupart, contrairement à ce qui se passe à la Banque de France, les dirigeants des grandes sociétés de crédit au tournant du XXe siècle ne reproduisent pas un modèle de trajectoire paternelle.

14Une origine parisienne ne favorise pas obligatoirement l’accès aux postes de commande dans ces grandes banques. Leurs dirigeants sont aussi originaires de province ; des régions viviers y prédominent. L’étranger n’est pas non plus absent du recrutement. Un tiers de l’ensemble vient de Paris et du département de la Seine. Certains sont installés dans la capitale depuis plusieurs générations. Plus de la moitié des dirigeants du CNEP en viennent, ainsi que 31 % de ceux de la Société générale. Contrairement aux autres banques, les dirigeants parisiens des trois grands établissements de crédit sont issus des catégories 1 et 2, c’est-à-dire de classes moins proches de l’Administration et des Finances que le milieu bancaire parisien traditionnel. L’évolution va dans le sens d’une croissante provincialisation pour les plus jeunes.

15Les autres régions viviers sont voisines des grandes villes de province. Le département du Rhône et Lyon prédominent. Le Crédit lyonnais puise là près de la moitié de son haut encadrement. Il met aussi à contribution les départements proches : Loire, Ardèche, Isère, Saône-et-Loire, Drôme, Jura. La Société générale recrute également en province une part importante de son personnel dirigeant (64 %) : ancienne Seine-et-Oise, Nord, Gironde ; certains sont enracinés dans un terroir dont ils sont les héritiers. D’autres ont vu le jour au hasard des mutations professionnelles de leur père. Si l’on en juge par les fonctions présidentielles atteintes par Louis Dorizon (né à Blois), Émile Béthenod (originaire de Saint-Étienne) ou Alexis Rostand (Marseillais), une origine provinciale n’empêche pas de réussir alors dans la banque.

16Certains sont nés à l’étranger, souvent dans une famille de banquiers. Ils sont plutôt jeunes (moins de 45 ans en moyenne en 1894, sauf l’Écossais E. Blount, président et membre fondateur de la Société générale, qui a alors 85 ans). Le pourcentage le plus fort de tels dirigeants se trouve au CNEP (20 %), ce qui correspond à son ouverture vers les colonies, quoique certains soient aussi d’origine allemande, suisse ou anglaise ; ils ont effectué toute leur carrière dans cette banque. Il en est de même au Crédit lyonnais, où seuls le sujet britannique James Rosselli et les Suisses de Bondeli et Matthey-Jonais appartiennent au corpus de dirigeants en poste entre 1894 et 1914. À la Société générale, l’administrateur Arthur Spitzer est de souche hongroise. Les étrangers sont toutefois loin d’être les plus nombreux.

17Les administrateurs d’origine extérieure à la banque sont souvent parisiens, mais les plus nombreux sont provinciaux ; il en va de même pour les administrateurs issus du personnel supérieur. Les grands établissements de crédit, au tournant du XXe siècle, ont permis largement à des hommes jeunes, nés hors de la capitale, d’exercer à leur tête des fonctions dirigeantes.

18De beaux mariages aident à franchir aisément les barrières sociales ; sont-ils fréquents pour ces banquiers ? Pour ce qui est connu, le niveau de fortune atteint à ce moment de leur vie est considéré ; l’évolution de leur situation est le plus souvent possible entrevue par le biais des descendants.

Carte des départements d’origine des dirigeants des grands établissements de crédit au tournant du xxe siècle

Description de l'image par IA : Carte des départements français avec hachures indiquant le nombre de dirigeants des grands établissements de crédit au début du XXe siècle.

Carte des départements d’origine des dirigeants des grands établissements de crédit au tournant du xxe siècle

19Peut-on dire que l’alliance matrimoniale favorise l’accès aux plus hautes responsabilités dans les établissements de crédit ? Le choix de l’élue est essentiellement raisonnable. Les célibataires sont en faible proportion ; le divorce n’est pas de mise. Les remariages sont surtout le fait de quelques veufs mariés jeunes. L’examen des origines de l’épouse révèle que ces banquiers, le plus souvent entre 25 et 30 ans, se sont mariés dans leur milieu ; cette endogamie (38 %) n’est pas la règle générale, mais elle se rencontre surtout parmi les Parisiens et les Lyonnais, parmi les plus anciens attachés aux valeurs traditionnelles, et dans les familles de la bourgeoisie possédante ou d’affaires. 28 % de ces dirigeants bancaires épousent une personne de rang inférieur au leur. L’évolution, due en partie aux provinciaux, va dans le sens d’un mariage plus tardif. Il reste primordial d’assortir les situations. Cependant, à ce moment de leur vie, les dirigeants des grands établissements de crédit n’ont pas encore atteint de hautes fonctions, raison pour laquelle, quelle que soit la banque où ils travaillent, ils ne peuvent guère espérer prendre femme dans une sphère sociale beaucoup plus élevée que la leur. Si une « stratégie matrimoniale [10] » existait réellement à leur niveau, elle ne concernerait donc au plus que 34 %, parmi les plus jeunes ; si « le facteur décisif de la réussite était le mariage [11] », celui-ci néanmoins ne constituait pas toujours le tremplin de l’ascension sociale. La fortune au mariage pourrait expliquer la réussite. Quel est l’avoir de l’époux ? Son capital se présente normalement sous forme de valeurs de Bourse, de contrats d’assurance ou de revenus de propriétés ; son trousseau est mince. En moyenne, il dispose de plus de 120 000 F [12] ; c’est un avoir considérable, si l’on suit l’étude de Pierre Léon [13] pour Lyon. Cependant, d’importantes variations sont gommées par les moyennes. Le facteur de l’âge intervient en outre, avec deux corollaires : héritages et degré d’avancement dans la carrière. L’épouse est plus dotée que l’homme, qui est riche de ses « espérances », c’est-à-dire de l’espoir d’un avancement. En plus de son important trousseau, elle apporte en moyenne près de 200 000 F [14], soit près du double de l’avoir de l’époux. Le cumul de ces avoirs représente la fortune de ces banquiers à ce moment de leur existence. Les moins argentés se trouvent surtout au Crédit Lyonnais, ce qui correspond à leurs origines lyonnaises de petite bourgeoisie commerçante. Près de la moitié de cet ensemble n’atteint pourtant pas la barre des 100 000 F, les plus riches devenant administrateurs. C’est loin du seuil du million repéré par Alain Plessis [15] comme le seuil inférieur de la grande richesse. En revanche, la réussite de leurs enfants atteste l’évolution de la fortune de ces dirigeants des grands établissements de crédit. Aucun n’est doté de moins de 100 000 F. Lorsque Mercet marie ses deux filles, il leur attribue à chacune une somme de 250 000 F [16], outre un trousseau d’une valeur de 13 000 F [17] chacun, ce qui les situe au niveau du groupe supérieur de la moyenne bourgeoisie définie par Pierre Léon, et les met largement à l’abri du besoin. Au moment de leur propre mariage, les enfants sont plus riches que leurs pères, ce qui traduit l’enrichissement de ces derniers. Par ailleurs, ces hommes n’ont pas créé de véritable dynastie, à part Henri Germain et ses gendres au Crédit lyonnais. Ils pratiquent un certain malthusianisme car ils ont à cœur de faire emprunter à leur progéniture les meilleures filières ; pour ce qui est connu, un tiers des fils a fait de plus longues études que leur père et la moitié d’entre eux entrent dans la banque. Or les études coûtent cher. Il convient en conséquence de n’avoir que peu d’enfants à établir (deux ou trois), dans la mesure où l’influence de la religion ne s’y oppose pas. Cette reproduction dans l’ensemble limitée a pour but de pérenniser la réussite.

20L’alliance est le plus souvent contractée dans un milieu similaire, pour des raisons qui ne sont pas d’abord professionnelles ; la réussite n’en est pas le mobile principal. La fortune au mariage est en moyenne déjà assez considérable, même si elle ne correspond pas alors à une grande richesse. En revanche, l’enrichissement par la suite ne fait pas de doute.

21Ces banquiers ne sont pas en majorité des héritiers ; progressivement, des fils de la bourgeoisie d’affaires et de hauts fonctionnaires parviennent aux commandes, notamment à la Société générale. Ils ne sont pas seulement originaires de Paris ; la provincialisation du recrutement touche les plus jeunes, surtout au Crédit lyonnais. Relativement peu de belles alliances se nouent, porteuses de réussite, mais les grandes banques par actions contribuent à l’enrichissement de leur état-major. Ni les origines socioprofessionnelles, ni la provenance géographique, ni un beau mariage, ne constituent véritablement des atouts déterminants pour l’ascension sociale de ces banquiers au tournant du XXe siècle. Ils sont plutôt à rechercher dans le domaine professionnel.

Parcours professionnels

22À cette époque où triomphe la méritocratie, la question se pose du niveau de la formation préconisée en banque et des filières d’études privilégiées. Le diplôme est-il un sésame ? À la veille de la guerre, les préférences sont-elles toujours les mêmes ? Deux sortes de carrières se distinguent : celle des membres de l’état-major directorial, qui deviennent parfois administrateurs, et celle des administrateurs extérieurs à la banque.

23Plus de la moitié de ces dirigeants bancaires ont suivi des études supérieures, notamment les plus jeunes ; 30 % ont un niveau d’études secondaires ; pour seulement 14 %, celui-ci reste primaire. L’âge d’entrée en banque est un indicateur du niveau scolaire. Vers 15 ans, comme Dorizon, débutent ceux qui sont seulement nantis d’un bagage primaire ; au-delà, ils ont un niveau secondaire ou plus souvent un diplôme d’enseignement supérieur. Toutefois, seuls les bons élèves des milieux défavorisés, et ceux qui suivent en cela une tradition familiale, font alors des études longues.

24À Paris, deux institutions privées ont les faveurs parentales : le petit séminaire de la rue Notre-Dame-des-Champs et le collège Stanislas. Le plus grand nombre fréquente le lycée Condorcet (9e arrdt). D’autres lieux sont également cités dans les sources : le collège Bourbon, le lycée Louis-le-Grand et le collège Rollin (5e arrdt), le lycée Saint-Louis (6e arrdt), le lycée Charlemagne (4e arrdt). Il n’existe pas alors d’école de banque à proprement parler, mais l’éventail des possibilités est relativement restreint. Quelles sortes d’études sont plus particulièrement prisées pour réussir en banque ? Les diplômes de droit, licence ou doctorat, ou bien de l’École libre des sciences politiques, prédominent. Certains de ces banquiers ont été commis de ministère, à moins qu’ils aient travaillé chez un notaire comme surnuméraires, tout en poursuivant une formation supérieure. Avant 1914, les inspecteurs des finances « pantouflent » peu au sein des trois grands établissements de crédit mais, si l’on prend en compte le CIC, ils fournissent un quart des effectifs. Quelques ingénieurs des Mines, des Ponts, de l’École centrale et surtout de Polytechnique, deviennent administrateurs, spécialisés dans les affaires industrielles.

Écoles, diplômes, concours

Description de l'image par IA : Diagram circulaire montrant la répartition des écoles, diplômes et concours.

Écoles, diplômes, concours

25D’autres types de formation sont également appréciés, comme celle de l’École des hautes études commerciales (HEC), mais les Lettres sont peu à l’honneur. Les langues se pratiquent de préférence au cours de voyages et de séjours à l’étranger, surtout pour les dirigeants du CNEP ; cet apprentissage correspond aux voyages initiatiques des hautes classes sociales, et constitue un tremplin pour la carrière. Les stages en banque et l’expérience sont fort prisés. Un passage par l’armée est aussi estimé. En raison de la technicité du métier de la banque, la formation professionnelle est d’autant plus longue que le niveau d’étude préalable est plus faible.

26Pour une partie de ces dirigeants bancaires d’avant 1914, la course aux diplômes ne paraît donc pas indispensable ; la compétence est toutefois primordiale. Les qualités de meneurs d’hommes, le sens de l’organisation et la faculté d’adaptation, la ténacité et la personnalité importent ; le mérite est reconnu. L’évolution se poursuit dans le sens d’une conformité au modèle méritocratique ambiant. Les plus jeunes dirigeants, notamment à la Société générale, ont tous suivi des études supérieures, comme les plus anciens et la plupart des administrateurs. Cette formation constitue donc un terreau commun. Le monde bancaire présente cependant sur ce plan des clivages internes qui tiennent aux établissements autant qu’aux fonctions exercées. Ces différences se répercutent sur le plan des carrières : celle des dirigeants salariés, qui parfois deviennent administrateurs de leur banque, et celle des administrateurs « externes ».

27Les trajectoires types de l’état-major directorial sont conditionnées par l’entrée dans la banque, qui se fait globalement de trois manières. En premier lieu, parti du bas de l’échelle, de groom à président, et durant toute sa vie de travail à la Société générale, Louis Dorizon illustre le plus magistral et exemplaire parcours rectiligne, au demeurant exceptionnel. En second lieu, la plus parfaite trajectoire transversale à l’amplitude similaire est celle d’Émile Mercet ; il débute un peu plus tard que le précédent et bifurque plusieurs fois avant de terminer sa carrière comme président du CNEP. Sans qu’elle soit aussi complexe et sans mener toujours aussi haut, une première expérience bénéficie de cette manière à d’autres dirigeants bancaires. Enfin, les diplômés de l’enseignement supérieur, en l’absence de toute autre sélection avant 1901, entrent par la voie royale de l’Inspection à la Société générale, en vue de prendre la direction d’une agence puis de devenir dirigeant, tandis que le Crédit lyonnais recrute des polytechniciens pour son service d’Études financières. Toutefois, quelle que soit la banque, les hommes de la «Maison» sont toujours préférés afin de pourvoir les plus hauts postes car ils connaissent tous les rouages de l’organisation interne. Pour une question de confiance, rien ne paraît plus dangereux en effet aux membres du conseil d’administration que d’aller chercher un dirigeant à l’extérieur.

28Les échelons sont semblables dans les trois établissements de crédit ; les appointements l’attestent. Pour franchir les différents paliers, il est nécessaire de faire ses preuves. Si l’on entre en moyenne à 19 ans en banque, on n’arrive qu’entre 27 et 31 ans dans celle où l’on exerce par la suite les plus hautes fonctions ; ce n’est que vers 42 ans, après une longue expérience bancaire, que l’on parvient au rang de dirigeant, c’est-à-dire à cette époque à une responsabilité de sousdirecteur de l’établissement pour le moins. Les exceptions confirment la règle ; ainsi Louis Dorizon n’a-t-il que 35 ans lorsqu’il prend ce titre. Vers 1914, l’importance de ce grade diminue car les structures des banques se sont étoffées et le nombre des directeurs est multiplié. Certains ne vont pas au-delà, les places se raréfiant au sommet de la pyramide. Ce sont les plus jeunes qui accèdent le plus haut. Le niveau de sous-directeur représente pour quelques-uns une nouvelle étape, après laquelle ils peuvent devenir directeur, directeur général, voire administrateur. Une hiérarchie s’établit encore entre ces derniers, puisque les administrateurs délégués du Crédit lyonnais restent à la tête de leur service. Madinier (CL) prend un fauteuil de vice-président ; Dorizon (SG), Mercet et Alexis Rostand (CNEP), puis Paul Boyer (CNEP), Mazerat et Béthenod (CL) accèdent même à la présidence. C’est la suprême récompense des services rendus.

29Outre les capacités et les diplômes, des qualités personnelles de dynamisme, de ténacité, d’intelligence et de compétence professionnelle sont les conditions de l’ascension sociale grâce à la banque. Des recommandations, des parrainages, quelques beaux mariages, la santé, la chance, favorisent la promotion. Chaque banque a en outre ses propres exigences en vue de l’avancement, qui tiennent partiellement à son histoire. Il s’y ajoute l’« esprit maison » fort d’une « grande famille ». Apparenté à la culture d’entreprise, à laquelle adhèrent ses membres, il préside à leurs relations par-delà les regroupements par affinités : Béthenod et les Lyonnais au Crédit lyonnais ; les Marseillais autour d’Alexis Rostand, son cousin Jules Rostand et Jules Charles-Roux (CNEP) ; Mercet, Carraby, Méliodon au CNEP ; Dorizon et les hommes venus comme lui du bas de la hiérarchie (SG). La banque joue un rôle de creuset ; ce milieu fait appel à ses forces internes. Sur l’ensemble du personnel supérieur dirigeant de chaque établissement, et pour la période étudiée (1894-1914), il est remarquable que la moitié au moins deviennent ainsi administrateurs. C’est la porte ouverte aux plus méritants.

30En second lieu, trois sortes d’administrateurs extérieurs à la banque se présentent, selon leur expérience antérieure. Tout d’abord, les gros actionnaires, notables, héritiers de familles provinciales, sont souvent appelés « propriétaires » ; ils ont éventuellement la dimension politique de députés. Les derniers actionnaires fondateurs disparaissent au début du siècle. Sans en avoir toujours la fortune, ces hommes influents sont proches des héritiers et de la tradition en vigueur dans la haute banque. Ensuite, les spécialistes des finances figurent évidemment en bonne place et en nombre, tels : E. Blount et A. Spitzer à la Société générale ; Robert Jameson, associé de la banque Hottinguer, et G. Bechmann de la banque Heine, au CNEP ; H. Morin-Pons au Crédit lyonnais.

Épisode d’une polémique

Page de journal avec texte en français, titres et paragraphes, date et signature en bas.

Épisode d’une polémique

Testis, article publié en septembre 1907. (A. H. C. L.). Testis, édition de 1908. (Coll. part.). Lysis, 11e édition, parue en 1914

31D’autres spécialistes sont aussi agréés, en vue d’élargir les compétences du conseil d’administration. G. Lemarquis, mandataire des ayants droit de Panama, coopère ainsi avec la Société générale. G. Chanove (CL) connaît bien les affaires russes. Enfin, d’anciens fonctionnaires aux Finances sont appréciés pour leur connaissance de l’Administration. Si on leur adjoint les inspecteurs des Finances au CIC, les hauts fonctionnaires, diplomates ou anciens ministres, forment le groupe le plus nombreux après les banquiers.

32Le plus souvent diplômés, ces administrateurs « purs », dont c’est l’activité principale, ne commencent à travailler qu’à 21 ans environ. Ils deviennent dirigeants de leur entreprise généralement vers 42 ans, tout comme les membres de l’état-major directorial en banque. Toutefois, ils ne viennent là que plus tard, vers 50 ans, à part quelques-uns volontairement recrutés plus jeunes pour leurs capacités, à la Société générale. C’est conforme à ce qui se passe à la Banque de France et dans les autres banques. Ils sont cooptés à cause de leur renom, pour leur « précieux concours », c’est-à-dire pour les services qu’ils peuvent rendre à la banque. Il arrive qu’un nom soit imposé par le ministre des Finances. Des démissions sont parfois exigées par les « Autorités », comme celle d’A. Spitzer (SG) en 1913, probablement victime du triomphe nationaliste de Poincaré sur le cosmopolitisme de Caillaux favorable aux banques ; l’éviction de Dorizon à la tête de la Société générale en 1914, celle d’Ullmann au CNEP en 1915, s’y apparentent. Cela renvoie aux délicats rapports entre banque et politique [18]. Contrairement aux dirigeants salariés, les administrateurs externes touchent des jetons de présence et des tantièmes. Quelques-uns sont certes peu présents, mais la plupart en 1914 siègent activement au comité de direction ou dans des comités spécialisés. Ils restent en place jusqu’à leur mort ou presque, ce qui explique le lent renouvellement de ce groupe. Tous les dirigeants des banques étudiées peuvent siéger au conseil d’administration d’autres sociétés, même si ces administrateurs « purs » ont, davantage que les salariés en fonctions, le temps de s’engager personnellement auprès d’un plus grand nombre de compagnies ; une « stratégie de carrière » [19] et des réseaux d’influence les unissent. Leur pouvoir et les responsabilités qu’une oligarchie financière aurait eues sur le manque de financement de l’industrie française ont fait l’objet de maintes controverses, dont celle de Lysis et Testis [20] en 1907. Cependant, la responsabilité est de plus en plus partagée au sein des équipes dirigeantes, afin d’éviter les risques de scandales. Contrairement à ce qui se passe alors en Allemagne ou en Angleterre, leur but n’est pas de participer à l’organisation ni au contrôle des entreprises [21]. Les dirigeants de ces grandes banques anonymes ont certes un rôle de représentation, mais ils se concentrent sur le secteur bancaire.

Description de l'image par IA : Couverture d'un livre intitulé "Le Rôle des Établissements de Crédit en France". Texte en français, édition de 1908.
Couverture de livre en noir et blanc. Titre : "Contre l'Oligarchie Financière en France". Éditeur : Albin Michel, Paris.

33Face à une professionnalisation croissante, les différences s’estompent. Youssef Cassis montre combien en Angleterre ces groupes forment, au tournant du XXe siècle, des mondes distincts. En France, au contraire, les études supérieures constituent une formation de base à peu près commune, étayée par l’expérience sur le terrain ; l’émergence de spécialistes utiles à la banque représente une originalité qui peu à peu contribue à l’efficacité, à l’unification de ce monde et à son ouverture. De plus, si en 1914 la puissance bancaire française est reconnue de façon générale, elle provient de l’adaptation des structures de ses institutions à l’environnement économique, autant que de l’habileté et des qualités humaines des financiers qui y procèdent.

Les signes extérieurs de la réussite

34Malgré des points communs, bien des clivages demeurent, à la veille de la Première Guerre mondiale ; ils sont perceptibles sur le plan de l’existence. Comment vivaient ces hommes, voici un siècle ? Quelques éléments de leur mode de vie sont ici examinés : résidences et séjours estivaux, activités extra-professionnelles et sociabilité ; ils invitent à se demander s’ils sont la preuve d’une réelle intégration au monde de la haute finance.

35L’adresse est un moyen de différenciation sociale. Les fréquents déménagements suivent les changements d’affectation ; ils sont liés à la recherche d’un espace de vie plus en conformité avec les nouvelles fonctions. Un déplacement des préférences s’affirme pour ces banquiers au cours des vingt ans étudiés, tant sur le plan du logement que sur celui des séjours estivaux.

36À Paris, une nouvelle géographie des lieux d’habitation se dessine. Après les travaux d’Haussmann, le centre de la capitale se désenclave, ce qui provoque un transfert vers l’ouest. Les 8e et 9e arrondissements [22], proches des sièges de banques, sont progressivement délaissés au profit des 16e et 17e, où sont encore mentionnées en 1900 des propriétés non bâties. Les 6e et 7e arrondissements gardent des adeptes, ainsi que les 1er et 2e. Les banquiers nouveaux, qui ont franchi avec succès les échelons de la hiérarchie, ne craignent pas de s’installer en banlieue, desservie par le train. Ils ne vivent pas automatiquement auprès de leur banque. Des secteurs regroupent ces hommes : rue Pierre-Charron, rue La Boétie, rue Ampère, le quartier de l’Europe ; administrateurs et héritiers apprécient des lieux plus huppés que ceux qui viennent du rang. Certains emplacements à la vue bien dégagée sont privilégiés : quais, places, boulevards, proximité du parc Monceau.

Évolution du nombre de résidences connues à Paris en 1894, 1901, 1913

Description de l'image par IA : Cartes de Paris montrant l'évolution du nombre de résidences de 1894, 1901 et 1913 avec des symboles spécifiques pour chaque année.

Évolution du nombre de résidences connues à Paris en 1894, 1901, 1913

37Les hôtels particuliers sont délaissés au profit de beaux logements loués, récents et présentant le confort moderne. La typologie du cadre de vie met en évidence qu’il est conçu pour recevoir. Les femmes tiennent salon et se chargent de l’amélioration de la résidence. Adeline Daumard [23] remarque qu’elles ont tendance à la surcharger pour compenser une moindre fortune. Les nuances individuelles se révèlent ici infinies mais, surtout au CNEP et à la Société générale, il s’agit de tenir son rang, afin de contribuer à la réussite de l’époux. Les plus riches contrats de mariage recensent le mobilier personnel de la chambre et les meubles d’appoint qu’apporte l’épousée, ainsi que le bureau et la bibliothèque de l’époux. Pour ceux qui se sont élevés de grade en grade, l’acquisition de ce qu’il est bon de posséder se réalise peu à peu.

38En ce qui concerne les séjours estivaux, il arrive que les dirigeants bancaires mentionnent leur château, où ils passent l’été, moins cependant que ne le font les banquiers régents de la Banque de France. L’expression « résidence secondaire » figure déjà souvent (40 % des mentions) dans les sources. Cela correspond à une démocratisation du mode de vie. Par référence au modèle aristocratique, le terme de château est cependant préféré, même s’il ne convient pas à l’allure du bâtiment. En réalité, il s’avère être proche du bel hôtel particulier récent ou rénové au tournant du XXe siècle, comme celui d’Alexis Rostand à Saint-Brice-sous-Forêt (anc. Seine-et-Oise), ou bien une demeure rurale, comme à Rothonod près de Belley (Ain) où se rend Béthenod, plutôt qu’un manoir, une gentilhommière XVIIIe, ou une bâtisse traditionnelle. Cela signifie que la volonté d’enracinement ne correspond pas nécessairement à l’ancienneté des familles, particulièrement en région parisienne ; il arrive qu’un tel lieu de séjour soit simplement loué à l’année ou pour la saison. Lorsqu’il est acquis, c’est sur le tard. Ainsi, Émile Mercet s’installe dans une bastide à Saint-Jean-du-Gard, quand il accède à la présidence du CNEP. Un tel lieu symbolique est un trait d’union entre les parvenus et le monde de la finance. Aisance et éclectisme, confort et espace y règnent, sans toutefois un luxe ostentatoire comparable à celui des Rothschild à Ferrières.

39Une carte des lieux de villégiature dupliquerait à peu près la localisation des origines. L’été permet de retrouver la famille élargie, notamment pour les Lyonnais. Les héritiers de patrimoine foncier y séjournent régulièrement. Les alentours de la capitale et des grandes villes restent les plus occupés, en particulier l’ancienne Seine-et-Oise ; ces dirigeants de banque ne désirent pas trop s’éloigner l’été de leurs affaires. La période de détente est courte, davantage que la « saison » ; c’est pourquoi la proximité des côtes est appréciée : sud-est méditerranéenne pour les Lyonnais, bretonne également (Concarneau, La Baule), normande surtout (Houlgate, Trouville, pays de Caux). Louis Dorizon se rend l’été à Vaucottes-sur-Mer, près d’Yport (76). Le bord de la mer séduit ; la vogue date du Second Empire et les réclames vantent à la Belle Époque les bienfaits de l’air marin. La multiplication des lignes de chemin de fer facilite les trajets. Certains banquiers vont en cure : à Divonne, à Évian, au Mont-Dore, à Enghien, à Vichy comme Mercet, à Bagnolesde- l’Orne, station thermale qui attire une fréquentation prestigieuse, où se déroule une vie sportive et brillante. On descend à l’hôtel ; des villas neuves se construisent. Les voyages de tourisme ne sont pas à la mode, sauf les pèlerinages à caractère religieux. Cela n’empêche pas de conclure parfois des affaires en pratiquant l’alpinisme. Aller à l’étranger se réalise dans un contexte professionnel, essentiellement dans des pays d’Europe. Quoique la tradition du notable qui se rend l’été sur ses terres persiste, des séjours innovants indiquent un type nouveau de sociabilité ; deux styles de vie coexistent, parfois chez un même individu.

40L’existence des dirigeants des grands établissements de crédit suit généralement un modèle bourgeois aisé mais, pour ce qui est constaté, sans rapport avec la très grande richesse. Des éléments nouveaux incitent les plus jeunes à résider dans des quartiers récents périphériques, peu liés traditionnellement à la banque. Curieux du monde environnant, ces banquiers découvrent, à la fin de la période étudiée, d’autres formes de villégiature.

41À quoi s’intéressent donc ces banquiers nouveaux ? Leur ouverture les prédispose à perfectionner leur culture au cours de leurs loisirs, à s’adonner à l’action ou au sport, à entretenir des relations, particulièrement sur le plan de la religion, de la politique, ou au sein de cercles. Leurs rapports avec les anciennes élites sont difficiles à cerner ; nous nous efforcerons toutefois de saisir le degré d’intégration de ces hommes au monde de la finance.

42La peinture est la distraction favorite de Mazerat et de Madinier (CL). Pour Alexis Rostand, la musique est une seconde vie ; il compose et donne des soirées musicales dans son hôtel particulier. Béthenod et Cabaud (CL) s’adonnent à la poésie. Quelques-uns écrivent ; ils n’ont guère laissé de Mémoires mais plutôt des ouvrages ayant trait à des préoccupations locales. Jules Charles-Roux s’occupe des félibres provençaux. Henri Germain est admis à l’Académie des sciences morales et politiques. Les hommes qui n’ont pas fait leurs « humanités » éprouvent le besoin de les acquérir, comme Louis Dorizon, qui apprit sur le tard le latin et le grec [24]. Plus que la lecture, ils aiment le théâtre et l’opéra. Il est bon d’avoir pourtant une belle bibliothèque ; certains sont amateurs de livres anciens. Des collections sont patiemment rassemblées, révélant un amateurisme éclairé, par l’appropriation plus que par la pratique d’un art.

43Ce sont des hommes d’action ; les sports en plein développement ne les laissent pas indifférents. Mazerat s’est initié au vélocipède. Le tennis attire. On pratique la natation, l’escrime et l’équitation, ces deux dernières occupations restant le fait d’aristocrates ; pour ceux qui sont officiers de réserve, l’exercice est un devoir. À la Société générale, le journal Sport-Banque donne des nouvelles des challenges sportifs internes ; à la veille de la guerre, le club athlétique (CASG) comporte une section de tir. Récente et chère au début du siècle, l’automobile a de plus en plus d’adeptes. Paul Boyer (CNEP) et Henri Poirier (SG) font partie de l’Aéro-club. À la pratique personnelle se substitue l’intérêt que l’on porte à des questions ayant trait à l’action. Les Parisiens sont peut-être les plus attachés à ces sports à la mode. Les administrateurs de banque qui sont propriétaires mènent en province une vie de hobereaux ; L. de Sinçay (CNEP) chasse à courre à Vielsam, mais Chaudruc de Crazannes (SG) s’intéresse à ses vendanges, et Turrettini (Banque de Paris et des Pays-Bas) à ses pommes de terre. Ces occupations n’ont rien à voir avec les grands bals et les fêtes qu’organisent les barons Rodolphe Hottinguer ou Alphonse de Rothschild ; il s’agit de deux niveaux sociaux différents.

44La sociabilité s’exerce en particulier dans le domaine de la religion, par le biais de parrains de baptême et témoins de mariage, d’œuvres de bienfaisance ou de rencontres informelles. Appartenir à une confession ne signifie pas pratiquer un culte, sauf peut-être à Lyon où se fait sentir l’influence du catholicisme libéral. Il se peut que ceux qui n’affichent pas de religion soient athées, mais l’athéisme n’est pas prôné. À cette époque de tensions religieuses, l’« éclectisme » prévaut en banque. Environ 70 % des religions sont connus pour l’ensemble des dirigeants des grandes banques par actions et de la Banque de France. Le catholicisme est majoritaire, notamment parmi les « purs » administrateurs, surtout à la Société générale où n’apparaît aucun israélite ; un seul se trouve au Crédit lyonnais (Rosselli) et un seul au CNEP (Ullmann). Au contraire, à la Banque de France, la moitié des indications du groupe de référence porte sur des protestants ; c’est là une différence fondamentale.

45Les œuvres de bienfaisance sont liées à des activités paroissiales et caritatives qui absorbent les Lyonnais convaincus ; à Paris, l’église Saint-François-de-Sales (17e arrdt) y incite. La mutualité retient aussi de nombreux dirigeants bancaires, le plus souvent ayant débuté au bas de l’échelle. Ainsi sont constituées : la Société de secours mutuel du CNEP (1896), la Caisse de retraite et de prévoyance de la Société générale (1897), la Société des amis du Crédit lyonnais (1898). L’action bénévole a contribué au processus de sélection de meneurs d’hommes et de dirigeants altruistes. Les administrateurs d’origine externe se préoccupent de manière plus paternaliste de santé publique ou d’effort éducatif, mais rien n’est véritablement mis en place pour apprendre les techniques bancaires. Davantage que les loisirs individuels, une vie de relations est ainsi privilégiée par ces banquiers.

46La politique pourrait être plus déterminante que la religion dans le choix de ces dirigeants ; qu’en est-il réellement à l’époque étudiée ? 80 % du corpus ne font pas de politique. Les dirigeants directement impliqués dans la marche de leur établissement bancaire n’ont guère de temps à lui consacrer. Pour les autres, plusieurs mandats sont parfois cumulés. Le plus fréquent est celui de député, exercé surtout par des administrateurs « purs » ; le manque de cloisonnement entre les affaires et la politique est d’ailleurs dénoncé à l’époque même, à l’encontre d’Henri Germain ou de René Brice (CL). Émile Mercet puis Jules Charles-Roux soutiennent la puissante association de l’Union coloniale. La tolérance caractérise la position des banquiers ; bonapartistes, orléanistes, républicains s’accordent autour de la table du conseil d’administration (la « Table »). Les convictions personnelles n’interviennent pas dans la pratique du métier et la paix paraît dans tous les cas préférable. Il arrive néanmoins, lorsque la diplomatie l’exige, que la politique s’impose aux banquiers.

47Les dirigeants des trois grandes banques suivent-ils le mouvement de désaffection constaté vers 1914 envers les cercles et les clubs ? Le constat est vrai seulement pour les plus parisiens, les plus anciens et les plus sélectifs : Cercle de l’union, Cercle de la rue Royale, Cercle des chemins de fer, Jockey Club, Cercle agricole. Lieux de rencontres, ils représentent toujours une consécration de la réussite, un signe de reconnaissance, mais ils ne sont plus en aucun cas un passage obligatoire pour la réussite de la carrière. Les hommes les plus jeunes, les plus provinciaux et ceux dont l’origine est la plus proche des classes populaires y restent certes attachés, par mimétisme de rites et par respect d’une tradition à laquelle ils accèdent. Les administrateurs « externes » des banques sont facilement inscrits dans plusieurs clubs.

48Une nette prédilection se dessine à Paris pour les cercles sportifs : le Cercle du bois de Boulogne, la Société des sports de l’île de Puteaux, la Société hippique, le Golf de Paris, l’Automobile Club. Des regroupements de personnes apparaissent. Le Cercle de l’Union artistique est fréquenté par des membres de la Société générale, qui y côtoient des hommes du CNEP ; ceux-ci préfèrent pourtant se retrouver au Cercle artistique et littéraire. Les banquiers nouveaux sont volontiers trésoriers. Leurs origines et leurs centres d’intérêt personnels expliquent un glissement vers des associations plus ouvertes, lorsque disparaissent les derniers fondateurs de banque. Les clivages repérés entre les types de dirigeants bancaires se perçoivent également en ce domaine de la sociabilité, mais ils ont tendance à se résorber. Grâce à la professionnalisation des grands établissements de crédit, une relative intégration au milieu social de la haute finance se réalise ; elle reste toutefois limitée avant la guerre.

49Une constatation s’impose : ces dirigeants des grandes banques par actions n’ont pas les moyens des grands banquiers de la haute banque familiale. L’influence des niveaux de formation et des fonctions exercées se fait sentir, de même que les origines et les lieux de résidence interagissent ; il est difficile de généraliser. À des degrés divers, le modèle bourgeois reste cependant dominant. Si certains réussissent à pénétrer le milieu de la finance réputé si fermé, c’est essentiellement à leur ténacité et à leurs compétences professionnelles qu’ils le doivent.

Un creuset

50Les résultats de cette étude apportent une contribution à l’histoire de la banque en France au tournant du XXe siècle ; ils mettent en scène une représentation idéale du banquier nouveau, qui tient aux sources consultées, à leurs limites et à leur perception. L’historien est frustré par les lacunes de la base documentaire, les miettes de cas, les discontinuités. L’exactitude n’est que relative. Origines et alliances, parcours professionnels, mode de vie des dirigeants des grands établissements de crédit indiquent néanmoins que l’ascenseur social n’était pas en panne pour eux au tournant du XXe siècle, quoique les belles réussites d’un Dorizon ou d’un Mercet restent exceptionnelles. Pierre Bourdieu parle de « l’illusion biographique [25] » ; le genre est difficile. Aborder un groupe d’hommes par une étude prosopographique permet pourtant de retrouver des motivations et des initiatives qui ont infléchi les orientations des banques.

51Cette fraction du monde bancaire joue le rôle d’un creuset plus que d’un cocon ; une nouvelle élite s’y constitue. René Girault [26] en parle pour les hommes d’affaires vers 1914. Le portrait du nouveau banquier de la Belle Époque souligne sa compétence, son intelligence, son dynamisme, son tempérament et sa ténacité, son sens du risque mesuré ; c’est un spécialiste des questions financières, doublé d’un animateur de ses troupes. Le renouvellement des dirigeants tient à l’histoire de chaque établissement ; c’est pourquoi il ne se produit pas partout au même moment. Au Crédit lyonnais, l’évolution s’amorce dès 1888, ouvrant le conseil d’administration aux gradés internes les plus compétents, avec la nomination d’administrateurs délégués. Au CNEP, un effet de masse est créé après la crise de 1889. En revanche, à la Société générale, la longévité des anciens explique un appel plus tardif à des spécialistes. La répartition de l’ensemble de ces dirigeants bancaires n’est pas partout identique et varie dans le temps.

52Leur point commun consiste en une croissante professionnalisation ; la spécialisation d’un métier à haut risque exige des compétences reconnues. Il est frappant de constater dans ces grandes banques la même vague de fond, à partir de 1894, qui pousse sur le devant de la scène des hommes que rien ou presque à leurs débuts ne prédisposait à assurer d’aussi hautes fonctions. En une période de reprise économique, lorsqu’il est nécessaire de faire face à un accroissement de la demande, au développement du réseau bancaire et au renforcement des structures d’encadrement, des niveaux intermédiaires de responsabilités sont créés, qui aspirent les capacités et propulsent les meilleurs au plus haut. L. Dorizon, É. Mercet, A. Rostand, É. Béthenod s’entourent d’hommes qui, comme eux, ont fait leurs preuves. Le modèle de réussites et d’ascensions sociales plus ou moins spectaculaires justifie l’expression de « Belle Époque », conférée a posteriori à ces vingt années au tournant du siècle.

53Une volonté unificatrice préside alors au recrutement de ces banquiers. Tant par leurs origines et par leur formation supérieure, que par l’« esprit maison » développé au sein de chaque établissement et par un commun mode de vie bourgeois, les clivages internes toujours existants sont gommés. Les forces divergentes sont rassemblées. Surtout pour les plus visionnaires comme A. Rostand [27], et malgré une concurrence acharnée, la conscience d’appartenir au même monde bancaire est renforcée en temps de crise. Il faut bien reconnaître pourtant que l’union entre les établissements ne se réalise qu’épisodiquement, en groupements ou « syndicats », sur des opérations ponctuelles et pour des montages financiers à brève échéance. La cohésion de ce milieu n’est encore qu’en gestation à la veille de la guerre. Le Crédit lyonnais réagit davantage en vase clos que les deux autres établissements ; le CNEP garde une vocation coloniale ; la Société générale fait appel plutôt à des juristes et à des hommes formés dans l’Administration. Malgré tout, cette fraction de l’élite bancaire est dans l’ensemble motivée par son métier ; la technicité de la profession et la spécialisation induisent des comportements, des relations, des objectifs communs qui dépassent les anciennes tensions.

54L’ouverture du monde bancaire dans le sens d’une démocratisation offre, au tournant du XXe siècle, l’image d’une dilatation éphémère mais importante ; une possibilité de promotion s’est offerte, même si cette méritocratie par l’expérience ou le diplôme ne dure pas. Ce renouvellement dans le sens d’une professionnalisation, d’une provincialisation et d’une relative intégration au milieu de la haute finance remet en question l’« inaptitude des élites françaises à susciter en leur sein des vocations entrepreneuriales [28] », dénoncée en 1988 par Élie Cohen. À cette époque où la montée du syndicalisme fragilise les entreprises, malgré une reprise de la croissance, les dirigeants des grands établissements de crédit sont des hommes énergiques et experts, issus de la base et pionniers de la protection sociale ; ce type de recrutement existe d’ailleurs toujours. Même si les banques procèdent après 1909 à une régularisation du flux et si la guerre marque un coup d’arrêt en décimant les viviers prometteurs, cette exception française, tout comme celle de la République dans une Europe encore monarchiste, compense peut-être par son originalité le retard pris dans le domaine économique.


Date de mise en ligne : 01/12/2010

https://doi.org/10.3917/arss.146.0008