Article de revue

Vingt ans après

Pages 80 à 81

Citer cet article


  • Brian, É.
(2002). Vingt ans après. Actes de la recherche en sciences sociales, 141-142(1), 80-81. https://doi.org/10.3917/arss.141.0080.

  • Brian, Éric.
« Vingt ans après ». Actes de la recherche en sciences sociales, 2002/1 n° 141-142, 2002. p.80-81. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2002-1-page-80?lang=fr.

  • BRIAN, Éric,
2002. Vingt ans après. Actes de la recherche en sciences sociales, 2002/1 n° 141-142, p.80-81. DOI : 10.3917/arss.141.0080. URL : https://shs.cairn.info/revue-actes-de-la-recherche-en-sciences-sociales-2002-1-page-80?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/arss.141.0080


Notes

  • [1]
    En Angleterre les whigs furent, entre la fin du xviie et le début du xixe siècle, des libéraux au sens où ils entendaient limiter le pouvoir monarchique au moyen du Parlement. Les whigs américains, au xviiie siècle, voulaient l’indépendance. À partir de 1834, toujours aux États-Unis, le mot a désigné le parti créé contre celui des démocrates, et qui fut remplacé en 1854 par le Parti républicain. Depuis plusieurs décennies, en histoire des sciences, on qualifie de whiggish l’historiographie qui accorde la raison du progrès des sciences à ceux qui ont gagné dans les luttes scientifiques.
  • [2]
    Pour l’arrière-plan de cette critique, voir Pierre Bourdieu, Science de la science et réflexivité, Paris, Raisons d’agir, octobre 2001, p. 15-66.
  • [3]
    Sur la question du rapport de l’abstraction au temps, et son lien avec le critère de l’autonomie relative des activités scientifiques, voir Éric Brian, « Citoyens américains, encore un effort pour être républicains ! », Actes de la recherche en sciences sociales, 138, juin 2001, p. 47-55.
  • [4]
    Sur cet effet de radicalité, voir Yves Gingras, « Pourquoi le “programme fort” est-il incompris ? », Cahiers internationaux de sociologie, 109, 2000, p. 235-255.
  • [5]
    Maurice Halbwachs, La Mémoire collective, Paris, Albin Michel, 1997.
  • [6]
    Sur ce dernier point, voir les travaux d’Ernest Coumet, Revue de synthèse, 2-3-4, avril-décembre 2001.
  • [7]
    Michael Pollak, Éric Brian, Marie Jaisson et Bénédicte Vallet, La Mobilité des personnels de recherche. Éléments pour l’évaluation d’une politique, Paris, Association ADRESSE, juillet 1984. Un chapitre de ce rapport, révisé, deviendra l’article d’Éric Brian et Marie Jaisson, « Unités et identités. Notes sur l’accumulation scientifique », Actes de la recherche en sciences sociales, 74, septembre 1988, p. 66-75.
  • [8]
    Sur la prévisibilité des responsables et le contrôle social du temps, voir Luc Boltanski, Les Cadres. La formation d’un groupe social, Paris, Minuit, 1982, et Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel Esprit du capitalisme, Paris, Gallimard, 1999.

1Le ver du nihilisme, dans l’étude sociale des sciences, se nourrit du mépris à l’égard de l’autonomie relative des savoirs, sans laquelle les savants ne seraient rien, qu’il s’agisse de mathématique, de physique, de biologie ou de sciences sociales. La manifestation la plus banale de ce mépris est la circulation incontrôlée dans les textes d’études des sciences d’analogies entre science et politique, qui à proprement parler escamotent l’une et l’autre. Ainsi l’adjectif politique whiggish [1] – par opposition à progressive – stigmatise-t-il à peu de frais les travaux qui présupposent la perspective longue d’une histoire des progrès dans les sciences, il est vrai souvent perméables à une téléologie simpliste. L’historiographie progressiste serait alors caractérisée par des études de cas circonscrites dans des temps courts qui laisseraient en suspens l’issue des luttes savantes par le jeu d’un principe de symétrie de traitement des différents protagonistes de ces luttes. Cela serait bel et bon, si au passage on ne construisait pas un double artefact : d’une part la mise en équilibre hypothétique des forces en présence au cours de ces luttes, qui symétrise abusivement les structures sociales en jeu [2], et d’autre part la forclusion du temps long de l’action scientifique [3]. Autre exemple : le recours à la sociologie et aux sciences sociales est intuitivement perçu, à la fin du xxe siècle, comme un geste progressiste ou à la mode, alors que le souci philosophique serait conservateur ou ringard [4]. Le schème « droite-gauche » et l’analogie frauduleuse offrent à l’impétrant deux éléments de confort : ils permettent de passer sous silence des siècles de réflexions sur les sciences que la philosophie transmet ; ils traitent par le moyen liquidateur du meurtre symbolique de masse les relations avec les générations précédentes et les cohortes des spécialités connexes. Le même présupposé révèle sa faiblesse dès qu’on pointe ce qu’il occulte : contre le simplisme pseudo-sociologique, il faut rappeler que l’étude des sciences ne préserve ni de l’élaboration critique des concepts des sciences sociales, ni de la prise en considération des dispositifs conceptuels dans les sciences prises pour objet ; contre les amnésies de confort, il faut constater que les traditions philosophiques sont précisément la mémoire collective des savants anciens et modernes où ils puisent matière à la réflexion, à la normalisation et à la renormalisation de leurs actions [5], dès qu’il s’agit par exemple de la formation du sujet savant, des rapports entre raison et civilité ou encore de la genèse mêlée des langues, de l’écriture et des sciences [6].

2Mais à ce point, le sociologue spécialisé mis en demeure de répondre à la demande d’une instance de financement, l’historien embarqué dans une entreprise de muséographie ou de commémoration, le philosophe sollicité par l’urgence d’une tendance problématique, tous diront : « Quand même ! il faut bien répondre à la demande ! » ou bien (et pas toujours poliment) quelque chose comme : « Ces sociologues généralistes nous empêchent de travailler ! et si cela nous plaît, à nous, tout simplement ? » Ainsi la philosophie spontanée et la sociologie spontanée des sciences s’imposent-elles à l’esprit de leurs commentateurs… S’il y avait, pour résoudre ces formidables tensions entre une si longue histoire du travail de la science et les mille sollicitations du monde, une panoplie de solutions permanentes et faciles à mettre en œuvre ou bien à énoncer en un corps de principes, gageons que cela aurait été fait depuis longtemps déjà… et que, dans ces routines, la science elle-même aurait disparu ! Aussi faut-il entretenir la mémoire des gestes scientifiques et en procurer des exemples pour contribuer à l’incessante reconstitution du savoir-faire savant. À l’Académie des sciences de Paris, au xviiie siècle, de Fontenelle à Condorcet, les secrétaires perpétuels donnaient aux éloges nécrologiques des académiciens une telle fonction d’édification savante. Le genre s’est épuisé au xixe siècle, alors même que la formation scientifique était dispensée à une échelle bien plus vaste que celle de la transmission artisanale du métier autour de quelques dizaines de spécialistes.

3Voici deux pièces écrites il y a vingt ans dans le feu de l’action. On est en 1981. La gauche arrive au pouvoir, on a promis et fondé des états généraux de la recherche, un Parlement de la recherche, un ministère, un nouveau statut des chercheurs. C’est la révolution politique à l’échelle du microcosme scientifique. Pour une meilleure recherche ! Mais quelle recherche ? Telle est la question tout à la fois agitée et étouffée pendant les premiers temps. Pierre Bourdieu assiste à une séance du Conseil supérieur de la recherche scientifique – le Parlement en question. Il en sort outré et écrit « Les apparatchiks de la recherche » (voir p. précédente). Quelque temps plus tard, le même Conseil lance un mot d’ordre : « mobilité des chercheurs ». Pierre Bourdieu est sollicité pour effectuer une enquête sociologique. Celui-ci propose à Michael Pollak de la conduire, qui mobilise trois familiers de son séminaire à l’EHESS, Bénédicte Vallet, Marie Jaisson, Éric Brian. Plutôt qu’un sondage auprès des chercheurs voulu par le commanditaire – et voué à l’échec –, ils mèneront une série d’études de cas ciblés. Le ministère, en parallèle, crée un « groupe de travail » formé par trois énarques et l’un des « sociologues », au départ Pollak qui devra bientôt partir à Berlin, puis Brian, un peu jeune il est vrai, mais polytechnicien, ce qui le préparait à cet exercice de hauts fonctionnaires. Une enquête quantitative auprès des services des personnels des organismes concernés est lancée. Six mois de discussions et de consultations s’ensuivent qui débouchent sur un rapport administratif gouverné par les impératifs de l’application du nouveau statut des chercheurs. Les sociologues font aussi leur rapport [7]. Son avant-propos est l’occasion d’une mise au point (voir l’encadré « À la recherche d’interlocuteurs responsables »).

4Qu’en reste-t-il vingt ans après ? Le ministère de la Recherche a conservé quelques indicateurs annuels globaux pour la mesure de la mobilité professionnelle des chercheurs. On a évité une panoplie de contrôles des carrières individuelles proposés par d’autres sociologues des sciences – tout sauf whiggish – auditionnés et prompts à aller au-devant de ce qu’ils croyaient être la demande. Les chercheurs sont à peine plus mobiles en France aujourd’hui qu’il y a vingt ans, et ce moyen d’action administratif demeure assez vain. Quant aux rapports de forces entre les scientifiques et leur administration, ils ont connu depuis d’autres argumentaires en faveur de la liquidation des formes d’autonomie relative propres à la diversité des activités scientifiques, mais d’inspiration néolibérale plutôt que syndicale. Pourtant, dira-t-on, il faut bien que la recherche soit « administrée » ou plutôt « gérée » [8] ! Certes, mais de grâce, dans le souci de la responsabilité scientifique, c’est-à-dire d’une clarification et d’une prise en compte des enjeux proprement scientifiques de la longue durée de l’action scientifique. Il arrive heureusement de rencontrer des responsables institutionnels qui ont ce souci, ce qui les met aussitôt dans la position du monarque éclairé… Quoi qu’il en puisse être, l’un des plus sûrs moyens de brader l’autonomie d’un domaine de science est la confusion entre les enjeux scientifiques spécialisés et les enjeux de la politique générale des sciences et des techniques entretenue par le jeu des analogies incontrôlées entre science et politique, jeu d’autant plus périlleux dans le cas des spécialistes du commentaire des sciences que s’en croient préservés ceux-là mêmes qui le cultivent. Et les demi-habiles, exposés aux enjeux les plus crus du métier, deviennent cyniques, puis se retrouvent seuls avec leur nihilisme.


Date de mise en ligne : 01/12/2010

https://doi.org/10.3917/arss.141.0080