Comprendre les complexités de l’étude d’impact dans le cadre de la normalisation comptable
Pages 63 à 92
Citer cet article
- FARJAUDON, Anne-Laure,
- GOURMEL ROUGER, Corinne,
- PORTAL, Marine
- et POURTIER, Frédéric,
- Farjaudon, Anne-Laure.,
- et al.
- Farjaudon, A.-L.,
- Gourmel Rouger, C.,
- Portal, M.
- et Pourtier, F.
https://doi.org/10.3917/accra.020.0063
Citer cet article
- Farjaudon, A.-L.,
- Gourmel Rouger, C.,
- Portal, M.
- et Pourtier, F.
- Farjaudon, Anne-Laure.,
- et al.
- FARJAUDON, Anne-Laure,
- GOURMEL ROUGER, Corinne,
- PORTAL, Marine
- et POURTIER, Frédéric,
https://doi.org/10.3917/accra.020.0063
Notes
-
[1]
Les PIR sont des consultations publiques lancées par l’IASB pour obtenir des retours d’expérience sur les effets du déploiement d’une norme et les comparer aux effets anticipés.
- [2]
-
[3]
Par exemple Effect Analysis IFRS 16 Leases et IFRS 17 Insurance Contracts, https://www.ifrs.org/content/dam/ifrs/project/leases/ifrs/published-documents/ifrs16-effects-analysis.pdf .
-
[4]
Impression des auteurs dans le cas d’IFRS 11 et de la généralisation de la mise en équivalence des joint-ventures, l’IASB ayant ignoré la littérature très critique et abondante qui a précédé son Effect Analysis.
-
[5]
Loi NOTRE du 7 août 2015, article 107.
-
[6]
Source : France Stratégie, Quelles évaluations sont mobilisées avant et après le vote d’une loi ? La note d’analyse juin 2022 – n° 110.
- [7]
-
[8]
D’après l’AMF, les critères ESG (pour Environnementaux, Sociaux et de Gouvernance) permettent d’évaluer la prise en compte du développement durable et des enjeux de long terme dans la stratégie des acteurs économiques (entreprises, collectivités, etc.). (Source : https://www.amf-france.org/ )
-
[9]
La PIR du pack conso s’est conclue en 2022 soit 8 ans après le déploiement obligatoire des normes (2014) en Europe et 11 ans après leur publication (2011).
1 Depuis plusieurs années, le normalisateur comptable français (ANC, Autorité des normes comptables), à l’instar du normalisateur international (IASB, International Accounting Standards Board) a initié une démarche enrichissant la réflexion normative (De Cambourg, 2019) en ouvrant les débats aux académiques (Bricard et Boucher 2021). Or, le déploiement de certaines normes (notamment internationales, comme IFRS 16) est conséquent pour les préparateurs de comptes, pour les analystes et autres parties utilisatrices, mais aussi, indirectement, pour l’intérêt public. La question des études d’impact (EI) qui peuvent l’accompagner est alors prépondérante pour cerner leurs enjeux. Pour l’OCDE (1997), l’EI est « une méthode consistant à examiner systématiquement et de manière constante les impacts potentiels sélectionnés découlant de l’action [-] et à communiquer les informations aux décideurs ».
2 Le normalisateur français ne semble pas s’être encore doté de protocoles clairs en la matière alors qu’il est conscient des enjeux, à la fois pour étayer ses choix normatifs, mais aussi pour justifier sa position dans les échanges avec l’IASB. Or, l’ANC doit asseoir sa légitimité professionnelle (Bouquet 2014) par la dimension procédurale de l’EI dans un contexte où celle-ci apparaît comme un élément de la gouvernance de la norme (Lianos et Karliuk, 2014). Ce travail s’inscrit dans un projet de recherche financé par l’ANC sur la méthodologie des EI. L’appel à projets de l’ANC (2020) développe les objectifs suivants : « … faire état des méthodologies permettant d’évaluer les coûts de la mise en œuvre d’une nouvelle règlementation comptable et les gains associés à celle-ci, et… améliorer les modèles d’évaluation existants ».
3 Pour enrichir notre réflexion sur la normalisation comptable, cette étude se veut d’abord exploratoire et envisage différents domaines d’utilisation des EI bien établis (Picavet et Victoria 2023), en raison d’une grande variété soulignée notamment par Loomis et Dziedzic (2018) et Lianos et Fazekas (2014). Ces domaines sont les suivants : la normalisation comptable, les EI juridiques et les évaluations des politiques publiques, et le champ environnemental et social. Cette hétérogénéité est soulevée unanimement par la littérature sans que celle-ci ait dégagé de synthèse car les domaines et contextes d’application des EI sont très contingents. De plus, Stievenart et Pache (2023) considèrent que l’un des obstacles majeurs à la généralisation des pratiques d’EI tient à leur complexité. Nous posons donc la question de recherche suivante : Dans quelle mesure la compréhension de l’hétérogénéité des EI permet-elle d’appréhender leur complexité pour un usage du normalisateur comptable ?
4 Cette recherche mobilise une approche qualitative et des entretiens semi-directifs auprès des différents acteurs d’une EI. Elle s’appuie sur une trame d’analyse structurée autour de différentes dimensions (finalités, parties prenantes, chronologie, ressources, approches ex ante et ex post, méthodologie, usages et limites). Les premiers résultats sont descriptifs. Ils identifient les principaux axes de l’hétérogénéité des EI au regard du contexte dans lequel elles s’inscrivent : conception, usages et ressources. Les seconds résultats sont managériaux et font ressortir les points de vigilance à l’usage du normalisateur comptable par axe d’hétérogénéité. La discussion enfin permet de faire le lien entre les axes d’hétérogénéité et la complexité des EI pour aboutir à la formulation de deux orientations logiques pour le normalisateur comptable.
5 La première partie développe une revue de littérature structurée par domaines et contextualise ainsi les usages et limites de l’EI. La méthodologie est présentée en deuxième partie. La troisième partie est dédiée aux résultats organisés en axes analytiques et ouvre sur une discussion portant sur la complexité de l’EI en dernière partie.
1. L’étude d’impact : définitions, champs d’application et revue de littérature
6 Les EI ont été diffusées et standardisées sur la scène internationale par l’OCDE (1997). L’OCDE (2002a) définit les impacts comme « les effets à long terme, positifs et négatifs, primaires et secondaires, induits par une action de développement, directement ou non, intentionnellement ou non » ; l’effet étant, toujours selon l’OCDE (2002b), « un changement escompté ou non, attribuable directement ou indirectement à une action ». Présentées comme des protocoles d’analyse, basées sur des approches rigoureuses et scientifiques ou s’en inspirant, les EI visent à comprendre les incidences d’une décision sur un système (économique, sociologique, écologique, psychologique, etc.). Elles devraient logiquement couvrir la courbe de vie d’une décision et de ses incidences en proposant une représentation fine et aboutie du système affecté par la décision. Les EI présentent donc un contenu vaste traitant des incidences environnementales, économiques et sociales. Elles doivent justifier leur stratégie de consultation et les résultats obtenus (Morel-A-L’huissier et Petit 2018) auprès des parties prenantes concernées.
7 Les EI s’intéressent essentiellement à l’estimation des impacts ex ante (par simulation, consultation) puis aux conséquences ex post (par mesures, enquêtes, etc.). Une EI ex ante vise alors à « éclairer la prise de décision, permet un arbitrage entre les différentes options et fournit des données probantes sur les effets anticipés des décisions possibles » (Marchand et Brunet 2019). Les EI ex post permettent plutôt la mesure de l’efficacité et l’analyse des changements. Démarches prévisionnelles ou confirmatoires, ces études doivent aussi s’inscrire dans un processus d’amélioration critique. Elles permettent ainsi de mettre en évidence les éventuelles faiblesses de la connaissance scientifique du système concerné (écologique, économique et social, inclus dans le périmètre de l’EI). Elles portent enfin sur un objet de recherche qu’il convient de définir, délimiter et contextualiser. Pour cette revue de littérature préalable, le choix a été fait de privilégier les EI issues du domaine normatif comptable, du champ juridique (études nécessaires à l’adoption d’une loi), du management public (les évaluations de politiques publiques majoritairement) et enfin, issues du domaine environnemental et social.
8 Dans le domaine comptable, ce qui se rapproche le plus de l’EI est le due process de l’IASB. Ses étapes sont parties intégrantes du processus normatif par leur caractère consultatif, itératif et par les amendements qui en découlent. Il repose sur un cadre très détaillé (IFRS Foundation 2020) et dispose d’un organe de contrôle, le DPOC (Due Process Oversight Committee). Il mobilise des protocoles de consultation ciblant différents groupes d’acteurs (préparateurs de comptes, analystes, autorité des marchés financiers, utilisateurs divers, associations comptables, etc.). Il couvre des étapes bien identifiées : Discussion Paper, Exposure Draft, Standard implementation puis Post Implementation Review [1] (PIR). Par exemple, la PIR IFRS 10, 11, 12 [2] constitue une EI ex post en sondant les effets du déploiement de l’application de trois normes sur les utilisateurs des états financiers, les préparateurs de comptes et les auditeurs. L’étude s’appuie sur l’analyse de multiples documents publiés après la publication des normes, sur des appels à commentaires, différentes réunions de consultation, ainsi que l’analyse de la recherche académique sur le sujet. En amont, une Effect Analysis [3] (étude statistique et technique) décrit les effets attendus des nouveaux textes sur les comptes et l’information. Elle expose des données économiques soulignant l’importance du contexte de la norme. Par exemple, l’Effect Analysis IFRS 16 précise sur 104 pages les effets mesurés de la norme sur les locations dans les comptes de l’échantillon testé. Dans le cas d’IFRS 11, l’Effect Analysis présente l’évolution de l’économie des joint-ventures pour justifier l’utilité et le faible impact de la norme. Le normalisateur intègre éventuellement des études académiques pour cautionner leur argumentaire bien que les impacts normatifs (au sens strict) soient peu traités dans la littérature. Celle-ci présente trois axes. Le premier anticipe les effets mécaniques sur les comptes liés à l’avènement d’une norme, comme Mohr (1988), Alexander et al. (2012), Demerens et al. (2014). Le deuxième repose sur des approches « value-relevance », telles Lantin et al. (2018) ou Pourtier et al. (2023), et aborde une partie des impacts sur les marchés financiers. Le troisième est constitué d’études plus sociologiques axées sur l’analyse de la légitimité (Masatsugu 2020) et notamment sur le rôle et la qualité du due process (Le Manh 2012). L’IASB intègre désormais systématiquement les travaux académiques dans ses étapes de consultation, bien que la représentativité des articles mobilisés puisse paraître discutable dans certains cas [4].
9 Dans le domaine juridique, l’EI permet une évaluation préalable des textes pour en mesurer les conséquences en vertu de critères prédéterminés (Hutier 2015 ; Du Marais et Mennery 2020). Introduite dans les années 1970 en France, exclusivement dans le domaine environnemental (Bétaille 2010 ; Naim-Gesbert 2015 ; Cabrespine 2019), l’EI s’est ensuite élargie à d’autres domaines. Depuis la loi organique de 2009, elle est une étape obligatoire pour tout projet de loi : on parle alors d’EI de loi (Combrade 2018). Si on élargit sa contextualisation au champ du management public, l’EI est appliquée au processus d’élaboration et au contenu des politiques publiques. Il s’agit alors d’évaluer celles-ci en cherchant à intégrer de façon cohérente les multiples impacts d’une intervention gouvernementale. Par exemple, les EI peuvent porter sur les investissements des collectivités territoriales et leur impact sur les dépenses de fonctionnement [5], ou encore sur l’impact des différentes lois (Loi de Finances 2008 « Crédit d’impôt en faveur de la recherche », Loi du 17 août 2015 relative à la transition énergétique pour la croissance verte…) [6].
10 Dans le domaine environnemental et social, les EI ont pour objectif de définir et d’évaluer les risques sociaux et environnementaux d’un projet. Les EI environnementales visent notamment à mesurer les conséquences d’un projet sur les émissions de gaz à effet de serre, la biodiversité, la pollution ou encore sur l’extraction de ressources rares. Elles nécessitent de définir l’état initial du site avant la mise en œuvre d’un projet pour mettre en évidence ses impacts et les limiter (Naim-Gesbert 2015). Par exemple, l’étude de l’ADEME écrite par Aiouch et al. (2022) évalue l’impact environnemental du numérique en France [7]. De leur côté, Broche et al. (2005) définissent l’EI sociale comme « l’action qui consiste à étudier et à anticiper les conséquences sociales, économiques et culturelles potentielles négatives ou positives sur les populations, engendrées par un changement social planifié ou non, résultant d’une politique, d’un plan, d’un programme ou d’un projet ». La mesure d’impact social vise à apporter la preuve de l’utilité́ des actions mises en œuvre et à démontrer les changements provoqués, souvent pour favoriser de nouveaux financements. De plus, les EI sociales analysent les processus à l’œuvre pour améliorer les pratiques opérationnelles.
11 En synthèse, à partir d’une revue de littérature des EI sur les domaines comptable, management public et juridique et enfin le domaine environnemental et social, nous proposons dans le tableau suivant un état de l’art synthétique visant à faire ressortir les points clés des EI sur les enjeux, limites, usages, mais également les débats les plus fréquemment traités dans la littérature.
Tableau 1 : Synthèse de la littérature sur les EI
Tableau 1 : Synthèse de la littérature sur les EI
12 L’ensemble de la littérature mobilisée met en exergue de nombreux points clés récurrents qui ont trait au caractère politique des EI et aux biais qui les accompagnent : un souci de validation des projets plus que d’amélioration, une recherche de légitimité des acteurs, une partialité des conclusions ou un manque de représentativité des parties prenantes qui sont souvent concentrées sur des experts proches du cercle du commanditaire (Pelger et Sipeß 2017 ; Cabrespine 2019) ou déséquilibrées par le poids ou la nature de certains répondants (Burlaud et Colasse 2010). Les études soulignent aussi un point important : les coûts attachés aux projets sont faiblement documentés et souvent abordés de manière qualitative, voire éludés, au profit d’un discours sur les avantages ou gains du projet (notamment dans les études IASB).
13 Cependant, les EI auraient un effet éducatif à deux niveaux : elles responsabilisent les acteurs du projet en les obligeant à en analyser les mécanismes et incidences et, plus globalement, elles contribuent à un mouvement de sensibilisation sociétale qui, à long terme, éduque l’ensemble des parties. Les EI restent pour autant marquées par les difficultés inhérentes à l’appréhension de multiples dimensions et à la profusion des méthodes de mesure qui les accompagnent.
14 Enfin, si cette revue montre une collection de points clés, elle ne nous a pas permis de dégager clairement un schéma structuré permettant de comprendre la complexité des EI dans leur ensemble. Par ailleurs, les études recensées s’échelonnent sur plus de 15 ans alors que dans certains domaines (comptable notamment), la culture des EI va croissante et que le poids des points saillants relevés peut avoir changé. Nous avons donc initié une enquête de terrain par entretiens semi-directifs auprès d’un panel d’acteurs clés couvrant les champs significatifs pour actualiser les enseignements de la revue de littérature et dégager des axes forts de résultats par une analyse de contenu.
2. Méthodologie
15 Pour compléter l’analyse de la littérature des EI (articles et rapports), nous avons mis en place une démarche qualitative à partir de l’analyse d’entretiens réalisés auprès de différents acteurs impliqués dans la réalisation ou l’utilisation des EI.
16 Le guide d’entretien a été construit de manière itérative en utilisant les rubriques issues de la revue de littérature (cf. tableau 1), puis en les développant et en les complétant lors des premiers entretiens. Le guide est alors structuré autour des questions portant sur les points suivants :
Tableau 2 : Structure du guide d’entretien
| Questions du guide | Points clés relevés dans la littérature |
|---|---|
| Les définitions, la différence impact/effet, les fondements théoriques et les expériences professionnelles de l’interviewé en lien avec l’EI. |
Confusion effets vs impacts Profusion des définitions Développement d’une culture de l’impact Caractère obligatoire selon les projets |
| L’identification des acteurs en distinguant les commanditaires et les usagers. |
Non-représentativité des parties Éthique des décideurs renforcée |
| La chronologie d’une EI, l’approche ex ante versus ex post et la notion de contrôle de EI. | Temporalité longue |
|
Les méthodologies (la nature des données, les modes de collecte et de restitution). |
Formalisation forte du Due Process Déficit du volet « coût » Consultation croissante du monde académique Plus qualitatives que quantitatives |
| Les usages et la mobilisation de l’EI dans le processus décisionnaire. |
Utilisation parcellaire des retours Études plutôt confirmatoires Recherche de légitimité Effet éducatif et structurant Hétérogénéité des usages Souci de légitimation vs utilité publique Baisse de l’inflation législative Meilleure rationalisation des choix |
| Les enjeux, difficultés et limites de l’EI. |
Lobbying sous-jacent Spécificités nationales absentes Besoin d’amélioration du Due Process Volet économique et social délaissé Partialité des acteurs Manque de formation des acteurs Difficulté à modéliser Variété, biais et difficultés méthodologiques Masse des indicateurs, impossibilité de construire une mesure universelle Manque d’harmonisation et de comparabilité Coût des études Recherche d’impacts positifs et biais de sélection des échantillons Biais dans l’analyse à long terme en raison de la sensibilité et de l’évolution des critères |
Tableau 2 : Structure du guide d’entretien
17 La collecte de données a été réalisée avec des entretiens semi-directifs auprès d’acteurs spécialistes de la normalisation comptable et de champs d’application bien établis (Picavet et Victoria 2023) : les EI juridiques, les évaluations des politiques publiques et les EI issues du champ environnemental et social.
18 Cette collecte de données (15 entretiens) permet également de prendre en compte les différentes parties prenantes identifiées dans la littérature comme étant les acteurs clés des EI (cf. annexe A) :
- les utilisateurs ;
- les réalisateurs ;
- les experts ;
- les commanditaires.
20 L’analyse des données est réalisée par un traitement qualitatif via des grilles catégorielles visant à faire ressortir les éléments homogènes et les particularités de chaque contexte et/ou des parties prenantes. L’analyse de contenu au sens de Miles et Huberman (2003) et plus spécifiquement l’analyse thématique (Negura 2006) permettent une reformulation du contenu sous forme condensée et formelle en repérant les idées significatives et en les catégorisant.
21 Les données collectées ont ensuite été triangulées et mises en perspective avec les données issues de la littérature et des rapports d’EI. Enfin, pour donner du sens et dégager des axes de résultats, une analyse des retranscriptions a été mise en place en se concentrant sur trois champs :
- une analyse par domaine ;
- une analyse sur les acteurs ;
- et enfin une analyse par rubriques/thèmes abordés lors de l’entretien.
23 L’analyse a été travaillée par binômes sur ces trois champs pour identifier d’une part, les points saillants ressortant des entretiens et d’autre part, les regrouper par thèmes. Les résultats ont ensuite été organisés pour faire ressortir l’hétérogénéité des EI autour de trois axes : la conception, les usages et les ressources. Ils sont présentés dans la section suivante.
3. Résultats : mise en évidence de l’hétérogénéité des études d’impact
24 Les résultats issus des entretiens tous champs confondus font émerger trois axes qui sont chacun synthétisés puis transposés au cas du normalisateur sous forme de conseils (cf. les encadrés). Ces trois axes, la conception, les usages et les ressources de l’EI, permettent d’analyser le caractère hétérogène des EI relevé par la littérature en l’illustrant avec les champs d’application sélectionnés.
3.1. La conception des études d’impact
25 Les entretiens confirment une hétérogénéité certaine dans la conception des EI aussi bien dans leurs définitions que dans leurs restitutions et temps de réalisation (ex ante ou ex post). S’agissant de la définition de l’EI, elle dépend « du phénomène étudié » et « des services » qui ont en charge cette EI (Usager A), ou encore « du contexte, du périmètre et de l’objectif » (Usager C). L’EI peut être reliée à une « approche coût-bénéfice » (Usager B), à une « analyse d’écart » (Expert D), ou encore à un « acte préparatoire dans le cadre de l’adoption d’un acte juridique » (Usager E). La diversité des définitions de l’EI est liée à l’existence de différents points de vue sémantiques : « Je pense que le sens qu’on y met derrière n’est pas forcément la même chose » (Expert C), « parce que la notion d’impact n’est pas partagée. Je peux citer au moins trois définitions », « l’étude d’impact est… en tout cas, un mot qui est fort utilisé, mais de sens différent, soit pour parler d’évaluation d’impact, soit pour parler d’étude préalable d’impact » (Réalisateur D).
26 Toutefois, un point clé ressort des entretiens : la distinction entre « effet » et « impact », qui n’en demeure pas moins, dans sa formulation, d’une « complexité très forte » (Réalisateur D). L’impact serait plus global, les effets plus ciblés : « L’impact arrive en bout de chaîne. L’effet est plutôt réservé à l’analyse d’un process, d’une activité, un bout de système » (Utilisateur C) ; « L’étude d’impact va plus loin que l’étude d’effets » (Expert A). Ainsi, l’impact serait une série d’effets. L’approche juridique est tout à fait spécifique avec une définition mécanique et systématique de la notion d’effet conduisant à l’impact. L’étude d’effet (simulations) représente alors un préalable nécessaire et correspond plus à l’approche ex ante. L’impact, quant à lui, est assimilé aux modifications du comportement des acteurs, des process : l’impact « modifie les heuristiques des individus » (Réalisateur B) et « à partir du moment où il y a modification d’un comportement, on peut estimer qu’il y a un impact » (Expert A).
27 La notion d’impact est plus complexe à considérer et les acteurs préfèrent souvent se limiter aux effets : il est « plus aisé de mesurer les effets (sur états financiers) que les impacts réels en raison de la difficulté d’accès aux données car beaucoup de paramètres sont à prendre en compte » (Expert B). L’intérêt d’étudier les effets plutôt que directement l’impact est d’ailleurs largement repris dans les entretiens : « L’étude d’effets, elle est rédigée dans un style pas trop technique, c’est plutôt de la vulgarisation et là, d’une très grande utilité, je pense, pour les gens qui vont avoir les informations » (Expert A), « Quant à l’impact, j’y mettrais toujours quelque chose de négatif, donc c’est pour ça que je pense prioritairement aux risques encourus, alors que les effets n’ont pas ce sens négatif en fait. C’est plus large » (Expert C).
28 S’agissant de la mise en œuvre des EI, on observe que dans le secteur comptable, il s’agit d’étudier surtout les effets mécaniques de la mise en place d’une nouvelle norme sur les comptes. En revanche, pour la mise en œuvre de politiques publiques, les consultants ou opérateurs s’intéresseront aux effets aussi bien techniques que sociétaux, potentiels et/ou observés. La démarche du secteur associatif rejoint parfois celle du secteur public sur la question de l’utilité́ sociale.
29 La mise en œuvre se caractérise également par le mode de restitution qui, lui, dépend du commanditaire public ou non. Une partie des interviewés plaident pour que les rapports complets et simplifiés soient publics, mais la majorité des répondants expliquent que la restitution du rapport se fait uniquement auprès du commanditaire et du comité de pilotage.
30 Enfin, la temporalité de la réalisation des EI est liée aux processus à analyser. Les répondants distinguent deux temps. Un temps en amont qui permet de tester l’impact (ex ante) et un temps ex post qui permet d’avoir un retour d’expérience. Là encore, les termes employés diffèrent d’un répondant à un autre. Il est ainsi mentionné « études prévisionnelles » (Réalisateur C), « évaluation prospective » (Expert C), « études a priori (pour justifier) et a posteriori (pour valider ou non qu’on a bien fait) » (Usager D) ou encore « estimation d’impact, ex post et non ex ante » (Réalisateurs D et F).
31 Selon les champs, on constate une hétérogénéité entre l’approche ex ante et l’approche ex post (même si cette dernière semble être l’approche privilégiée). L’approche ex ante permet d’étudier la faisabilité du projet en lien avec les effets et d’observer et d’analyser les ressources, les besoins. Elle est donc utile à la structuration de l’objet de l’EI, mais peut être « … complexe dans sa formulation » (Usager E). L’approche ex post pour être efficace et appréhender le maximum d’impacts doit être à la fois menée rapidement puis sur le très long terme. Elle pourra alors elle aussi engendrer des modifications et amendements de l’objet de l’EI.
32 Les temporalités ciblées sont parfois très différentes entre les acteurs d’une même EI : « les commanditaires veulent du court terme alors que par définition une EI a des impacts à long terme » (Réalisateur C), « les PIR n’ont de sens que si elles sont très vite mises en œuvre sinon c’est trop tard pour faire du correctif et trop coûteux » (Utilisateur D). On note ainsi un « décalage entre le temps de l’évaluation d’impact et son utilité pour la prise de décision politique » (Réalisateur D), et « Parfois la décision est déjà prise en amont, parfois le financier peut réellement influencer l’élu » (Réalisateur F). Ces différents décalages temporels rendent « …compliqué de faire les évaluations d’impact » et « …c’est presque même complexe plus que compliqué » (Réalisateur D).
33 Il ressort donc des différents entretiens qu’il n’existe pas une définition partagée de l’EI. Cette hétérogénéité est également observée dans les temporalités choisies (étude ex ante, ex post…) ainsi que dans les modes de restitution avec notamment le choix plus ou moins restreint des destinataires de l’EI.
3.2. Les usages des études d’impact
34 Trois usages sont relevés par les parties interrogées : la validation de la conformité de l’objet de l’EI, la modification ex post de l’objet de l’EI, et enfin la dimension pédagogique de l’EI. La vérification de la conformité peut se faire soit en amont du projet dans un but de le valider ou non, soit en aval. Dans le premier cas, l’EI ou « étude préalable d’impact », sert véritablement d’outil de prise de décision pour démarrer ou non le projet mais se heurte toutefois à des difficultés d’exécution (illustrées ci-après dans chacun des domaines de notre étude).
35 Dans le domaine du droit public, l’EI est principalement un préalable à l’adoption ou l’autorisation de mise en œuvre d’un projet. Elle peut servir de base à la modification du projet afin de le rendre plus compatible aux objectifs environnementaux ou de conformité, par exemple en matière de santé publique. Il s’agit donc de s’assurer qu’il n’y a pas atteinte à « l’économie générale de l’acte » (Utilisateur E) et le cas échéant, cela permet au commanditaire de « déterminer comment il peut compenser cette atteinte » (Utilisateur E).
36 La principale difficulté consiste à définir l’état initial de l’environnement pour mesurer les changements induits. En cas d’opposition au projet, cet outil permet de demander une éventuelle invalidation du projet en mettant en avant ses effets excessifs en matière d’environnement, de santé, sur les riverains, etc. Il appartient alors au juge de mettre en œuvre un contrôle du bilan coût-avantage. Pour cela, l’autorité environnementale va s’appuyer sur l’EI pour rendre sa décision.
37 Dans le domaine comptable, on trouve également des difficultés d’exécution des EI. En effet, ces dernières sont supposées être réalisées en amont pour anticiper les effets d’un projet normatif mais ces projections sont considérées comme trop complexes — il y aurait une « … complexité de la mesure… un coût sur la mise en place d’une nouvelle norme » (Usager B), voire impossibles dans le cas particulier d’un changement de norme comptable. En effet, la mesure de l’impact d’une nouvelle norme sur des données théoriques peut être trop déconnectée de son impact réel. C’est pourquoi, avant le lancement d’une nouvelle norme comptable, plutôt qu’une réelle EI, les normalisateurs vont principalement mettre en œuvre une étude d’effets sur les comptes des entreprises qui l’appliqueront et leurs conséquences pour les différentes parties prenantes.
38 Le second usage de l’EI intervient après la mise en place d’un projet. L’étude va permettre de définir les éventuels ajustements à effectuer en fonction des résultats obtenus. On observe cet usage aussi bien dans le cadre du management public, avec « l’évaluation d’impact ex post » (Réalisateur D), que dans le contexte de la normalisation comptable où des PIR sont réalisées après l’implantation d’une nouvelle norme pour d’éventuelles modifications. Ainsi « en norme IFRS, on a le même schéma, on publie la norme, puis on a des études d’impact, on regarde tout ce qui est Post Implémentation pour voir s’il y a des choses à corriger » (Expert D). Si les retours de la PIR ne portent que sur des points jugés mineurs, ils ne seront pas nécessairement intégrés. En revanche, si des points majeurs non prévus émergent, la question de la révision de la norme se pose. Le cas s’est notamment produit pour la norme IFRS 9 concernant les instruments financiers et la mise en place d’un test SPPI (Solely Payment of Principal Interest) relatif aux flux de trésorerie. Lors de la publication de la norme IFRS 9 en 2014, celle-ci ne considérait pas les critères ESG [8] puisque ceux-ci n’existaient pas. Or, ces nouveaux critères peuvent pourtant entraîner des conséquences significatives sur les instruments financiers : « Ça n’existait pas en 2014 ces choses-là [les critères ESG]. Comment est-ce que c’est pris en compte avec IFRS 9 ? Est-ce que le test SPPI marche toujours bien pour ces choses-là ? Ce n’est pas évident. » (Expert A). Pour l’utilisateur B, les PIR permettent de s’assurer de la bonne interprétation et mise en application de la norme par les utilisateurs : « Ils [les préparateurs de l’IASB] veulent juste vérifier que la norme […] telle qu’elle a été publiée, est appliquée de façon comparable par tout le monde et qu’il n’y a pas des sujets sur lesquels les gens ne comprennent pas la même chose, ce qui est aussi un point important… ».
39 L’EI sert donc principalement à vérifier a posteriori la pertinence et la cohérence de la mise en œuvre de la norme telle qu’elle a été définie. L’utilisateur D estime cependant que réaliser « des EI a posteriori est un peu illusoire car ça donne bonne conscience, mais on peut difficilement corriger car trop compliqué et trop coûteux à mettre en œuvre ». De plus, d’après l’expert A (expert IASB), il existe environ 18 mois, voire deux ans entre la date de publication d’une norme et sa date d’effet. A ce délai, il faut ajouter environ une année avant d’observer les impacts réels dans les comptes publiés par les entreprises. Au total, entre la publication d’une norme et les premiers effets, il peut ainsi y avoir près de trois années passées.
40 Le troisième usage qui émerge est plus discret dans les discours : un usage pédagogique visant à faire évoluer l’objet de l’EI au fil du temps dans une logique d’amélioration continue et une approche plus itérative. Dans le cas d’évaluation de politiques publiques : « les apports les plus importants de l’évaluation, ce n’est pas au moment du rapport et de la restitution finale, c’est le chemin qui amène le plus les gens à apprendre à changer de point de vue, à prendre du recul, à comprendre que d’autres ne pensent peut-être pas ou ne reçoivent peut-être pas les choses de la même façon. Et finalement, beaucoup de choses se passent en termes d’utilité des travaux, plutôt tout au long qu’après, une fois qu’on a restitué le rapport. » (Réalisateur D).
41 L’intérêt de réaliser une EI tient donc autant dans la réalisation de l’étude que dans son processus nécessitant de nombreux échanges formels ou informels et des réunions intermédiaires entre les acteurs.
42 Les usages d’une EI sont donc variés, ils dépendent du contexte dans lequel celle-ci est réalisée, de sa temporalité (ex ante ou ex post), ainsi que des acteurs prenant part au projet. Utilisée de façon ex ante, l’EI peut servir d’outil de prise de décision. La réalisation d’EI ex post permet plutôt la réalisation d’ajustements ou la révision du projet. Enfin, une EI peut également être utilisée comme socle d’appropriation par les acteurs (côté pédagogique) et outil d’amélioration continue si elle est mise en œuvre de façon concomitante au projet.
3.3. Les ressources des études d’impact
43 Par ressources, on entend les moyens nécessaires, utilisés et identifiés par les acteurs interviewés ainsi que les parties prenantes en elles-mêmes. Les acteurs et les méthodologies sont ainsi considérés comme les deux ressources majeures de l’EI. Elles couvrent chacune plusieurs dimensions importantes et exposent l’EI à des critiques.
44 Les parties prenantes constituent le socle de la légitimité des EI : « Si on arrive à avoir un panel de parties prenantes important et qu’on n’a pas de captation du système par certains, je pense qu’on pourra parvenir à quelque chose de pertinent » (Expert B). Les données récoltées en évoquant les commanditaires et les usagers conduisent à une liste d’acteurs standards :
- Les commanditaires et financeurs constituent une ressource économique.
- Les usagers ou bénéficiaires directs et indirects constituent pour une partie les cibles des impacts et en tant que telles, doivent être accessibles pour la fidélité des mesures déployées : c’est une ressource statistique et sociétale fondamentale, la matière première à exploiter.
- Les contrôleurs externes habilités à intervenir sur les projets au vu de l’EI sont les modérateurs et constituent une ressource réglementaire garante de l’intérêt des parties.
- Les réalisateurs externes (cabinet d’experts) et/ou internes (comité de pilotage) conditionnent la rigueur scientifique des études.
46 Ces catégories génériques suggèrent que le périmètre des parties intégrées puisse être variable et leur identification plus ou moins aisée : « il y a des parties prenantes qui ont des positions différentes, qui sont opérateurs, ou qui sont bénéficiaires » (Réalisateur C). Par ailleurs, leur mobilisation régulière sur toutes les étapes du protocole d’EI est coûteuse. Par exemple, dans le cas normatif, « c’est un coût élevé. Et je ne sais pas si même l’IASB arrive à faire beaucoup de “files studies” (études de laboratoire avec un échantillon jury) […], parce qu’il faut trouver des entreprises volontaires pour faire ça, et ce n’est quand même pas évident » (Expert B).
47 La question de la parité des experts face aux autres parties prenantes se pose également : « …sortir de l’entre-soi est quelque chose de difficile. Et donc les acteurs, déjà quand ils sont internalisés, ce n’est déjà pas simple » (Utilisateur A). Dans ce sens, la distinction entre réalisateurs externes et réalisateurs internes est importante et soulève un enjeu de taille, celui de l’interdépendance possible entre le commanditaire et le contrôleur. En effet, dans certains domaines d’application de l’EI comme les politiques publiques, le commanditaire peut être le même acteur que l’utilisateur et le contrôleur de l’IE (une collectivité territoriale par exemple). Ce cumul des rôles peut se révéler néfaste pour la qualité de l’EI.
48 Par ailleurs, la compétence des parties prenantes — et notamment leur capacité à produire une démarche de recherche, de collecte de données, d’exploitation — est primordiale. Dans le cas normatif, l’analyse est claire : « L’IASB, ce ne sont pas des économistes, des sociologues, ce sont des comptables » (Expert A). « On fait souvent appel à des consultants quand même, parce qu’on est souvent sur des sujets très spécifiques, très spécialisés… on ne pourra pas faire ça seul, c’est complexe, il faut connaître la réglementation locale, etc. » (Expert D).
49 Enfin, les entretiens soulignent la question de la disponibilité́ et de la participation des parties prenantes : « …notre difficulté est la mobilisation [.] Quand elle est vertueuse, elle permet d’acculturer, de faire que les acteurs s’approprient l’ensemble de la démarche et y compris les conclusions et les recommandations. Donc il y a un vrai enjeu de mobilisation, d’implication » (Utilisateur C). Par-delà l’enjeu de mobilisation des parties prenantes, les interviewés évoquent également celui de la transparence et de la cohérence entre le discours des parties et leurs actes.
50 Les méthodologies utilisées pour les EI sont très variables selon les capacités de financement du projet, le périmètre retenu, l’accessibilité des données, ou encore l’accès aux simulations. Ainsi, par défaut, l’EI se cantonne aux études d’effets : « Les comptes ont été présentés de telle façon, maintenant, ils le sont de telle façon et voilà les écarts de présentation » (Expert A). Certains protocoles de recherche s’approchent cependant partiellement des EI (sans qu’on les nomme EI). Par exemple, les études ex ante sur les effets biomédicaux d’un nouveau médicament sont nourries par des études bibliographiques avancées mais aussi par des enquêtes : « l’entretien individuel, l’entretien collectif, l’enquête, l’étude de cas, l’observation de terrain. En gros, ça tourne autour de ça » (Réalisateur C).
51 Enfin, l’approche coûts-avantages mise en avant par la littérature n’est pas systématiquement citée par les interviewés qui préfèrent parler de la nécessité de mixer des données qualitatives et quantitatives. Certains outils spécifiques de l’EI sont mis en avant comme le diagramme logique d’impact : « orienté sur de l’analyse de processus, sur des mécanismes de relation de causalité » (Utilisateur C). Dans le cas normatif, cette approche n’est pas pleinement déployée : « sa place (étude coûts-avantages) devrait être de valider qu’il faut bien faire le changement initial (normatif) et après, lors des études d’impact — a posteriori — ce serait de savoir : doit-on modifier le texte […] ? Mais il semble que le normalisateur fasse l’économie soit intellectuelle soit matérielle des études : ils n’ont pas étudié correctement pour savoir si ça avait un vrai impact ou pas […] ça donne une idée du manque de rigueur qu’il va y avoir dans des études d’impact coût-bénéfice » (Utilisateur B).
52 Pour résumer, il ressort de nos entretiens une grande hétérogénéité aussi bien dans le choix du périmètre des parties prenantes que dans la nature des méthodologies appliquées. Cela génère une complexité dans l’appréhension de ce qu’est l’EI : « … parfois il y a toujours cette image d’une évaluation d’impact qui est complexe, qui va être une usine à gaz » (Réalisateur A).
53 L’analyse des ressources de l’EI fait ainsi ressortir deux points structurants : la bonne compréhension du périmètre des parties prenantes et le choix d’une méthodologie plus ou moins normée.
4. Discussion et conclusion autour de la complexité de l’étude d’impact
54 Notre étude exploratoire confirme une partie des éléments issus de la revue de littérature sur les divergences de définitions, de périmètres, de mesures sociétales, de temporalité et panels d’acteurs. Elle souligne la grande hétérogénéité de conception, d’usages et de ressources tout en mettant en exergue deux choses importantes : elles sont de manière intrinsèque soumises à la variété des contextes, ressources mobilisables, postures et arbitrages des acteurs. Ces éléments contingents expliquent que les EI soient comprises et utilisées de manière très différente par l’ensemble des parties prenantes. De manière inhérente, l’hétérogénéité des EI est donc une source de complexité que les administrateurs des EI doivent appréhender puis manager. Ce terme de complexité renvoie aux travaux du sociologue Edgar Morin. Ce dernier préconise la prise en compte des phénomènes étudiés de façon multidimensionnelle tout en intégrant le système dans lesquels ils s’insèrent. Pour définir la complexité, Morin (1990) précise : « à première vue, c’est un phénomène quantitatif, l’extrême quantité d’interactions et d’interférences entre un très grand nombre d’unités ». En tant qu’objet d’étude complexe, l’analyse des EI nécessite donc d’intégrer les multiples dimensions et les nombreuses interactions entre ces dimensions.
55 En prenant le cas de l’évaluation de l’impact social au sein des entreprises sociales, Stievenart et Pache (2014) soulèvent l’importance de prendre en compte la complexité caractérisée selon quatre dimensions :
- Computationnelle : elle provient du nombre et de la variété des éléments à intégrer dans l’analyse d’impact.
- Systémique : elle renvoie à l’interaction des différents facteurs, sans pouvoir toujours isoler de façon linéaire les liens de causalité entre une action et un effet. La complexité consiste alors en la modélisation et l’appréhension des chaînes d’impact.
- Épistémique : elle est liée aux limites de nos connaissances et incite à réfléchir sur les effets d’une action dans sa globalité et en lien avec les interprétations des différentes parties prenantes.
- Axiologique : elle a trait aux différences de valeurs (sociologiques ou morales) ou de vision de la société entre les parties prenantes. Elle peut conduire à des désaccords sur ce qui constitue un impact positif ou négatif, un même impact étant analysé de manière différente d’un acteur à un autre.
57 Dans notre étude, la complexité observée est d’abord systémique en raison des relations entre différents paramètres de l’EI tels que les relations entre effet et impact (l’impact étant un ensemble d’effets) ou encore entre les temps de réalisation possibles (ex ante et ex post voire ex post-post comme développé dans les résultats). De cette complexité découle une grande partie de la complexité computationnelle. En effet, cette dernière comme la complexité systémique est due à la présence de nombreuses parties prenantes dont les rôles peuvent être cumulables (un réalisateur pouvant être un commanditaire ou encore un usager d’une EI comme dans le cas de l’évaluation des politiques publiques) et aux différentes méthodologies mobilisables (quantitatives ou qualitatives).
58 La complexité computationnelle de l’EI se traduisant ainsi par un grand nombre de paramètres et de dimensions à prendre en compte, cela explique que la définition que l’on peut donner aux EI soit protéiforme en raison de la diversité des champs d’application possibles : la validation de la loi pour les EI juridiques ou le calcul des effets arithmétiques pour les comptes pour les EI comptables.
59 La complexité est ensuite épistémique en raison des biais cognitifs propres à chaque individu qui affectent leurs perceptions de l’objet des EI. Ainsi, si certains acteurs ne voient que des effets financiers au déploiement normatif, d’autres ont une capacité à envisager des effets plus larges comme sociétaux ou environnementaux.
60 Enfin, la complexité de l’EI peut être axiologique puisqu’en fonction des parties prenantes, de leurs comportements et de leurs postures (découlant de leur système de valeurs), les usages de l’EI sont très variés : pédagogique pour certains ou uniquement légitimant pour d’autres. Cette complexité axiologique se traduit également par des modes de restitution différents, plus ou moins complets et plus ou moins diffusés en lien avec la valeur accordée à l’EI. Les EI des politiques publiques sont par exemple diffusées uniquement aux commanditaires ou diffusées très largement à l’ensemble des parties prenantes.
61 Finalement, le cumul des rôles et la multiplicité des parties prenantes induisent des représentations différentes de l’outil et génèrent une complexité dans le bon usage et la bonne appropriation des EI.
62 Le tableau ci-après synthétise les éléments de complexité significatifs pour l’EI.
Tableau 3 : Les quatre dimensions de la complexité de l’étude d’impact
| Complexité systémique | Complexité computationnelle | Complexité épistémique | Complexité Axiologique |
|---|---|---|---|
| Articulation effet – impact | Hétérogénéité des définitions | Biais cognitifs des parties prenantes | Mode de restitution complet ou simplifié |
| Parties prenantes multiples avec des rôles cumulables | |||
| Deux temps pour appréhender le système : ex ante ou ex post | Nombre et variété des parties prenantes | Représentation de la société |
3 usages selon les parties prenantes : Validation & Légitimation/ Modification/Pédagogique |
| Pluralitédes méthodologies |
Tableau 3 : Les quatre dimensions de la complexité de l’étude d’impact
63 Ce tableau, en détaillant les quatre dimensions de la complexité, met en évidence le besoin de la réduire. Pour cela, le normalisateur doit s’interroger sur la quête des impacts au-delà des effets (complexité systémique). Le normalisateur doit ensuite mesurer la faisabilité méthodologique (complexité computationnelle). Il doit de plus saisir la subtilité des interactions et des biais cognitifs entre les parties prenantes multiples (complexité épistémique). Enfin, pour réduire la complexité axiologique, le normalisateur doit s’assurer que les parties prenantes s’accordent sur le ou les usage(s) de l’EI (validation et usage pédagogique par exemple).
64 Finalement, nos résultats soulignent la diversité et la complexité des EI. Pour que les EI soient un outil maîtrisé, le normalisateur doit alors appréhender et réduire cette complexité. Pour cela, il semble pertinent de privilégier une approche ex ante. En effet, la longueur des études ex post et leur calendrier rendent difficiles les actions correctives, comme cela a été souligné, donnant aux EI ex post un rôle principalement confirmatoire ou légitimant [9]. D’autant que l’ANC, en tant que normalisateur public, a moins besoin d’asseoir sa légitimité qu’un normalisateur privé. Pour l’application d’une approche ex ante, deux axes fondamentaux sont possibles : soit réduire la complexité en ramenant l’EI à une étude préalable des effets purement mécaniques et comptables, soit prendre en compte l’appréciation des changements de comportements probables. Cette option permet également de développer le rôle pédagogique de l’EI comme mentionné dans les résultats. Ce rôle pourrait avoir deux dimensions : enrichir au sein de l’ANC les échanges consultatifs préalables et renforcer la position de l’ANC dans les échanges normatifs internationaux. L’EI jouerait alors pleinement son rôle de management de la complexité.
65 Guide de l’évaluation de l’OCDE sur les actions de développement. Paris.
66 Glossaire des principaux termes relatifs à l’évaluation et la gestion axée sur les résultats. Paris.
Annexe A : Détails des 15 entretiens réalisés par acteurs et domaines
| FONCTION | CHAMP | CATÉGORIE & LETTRE | DURÉE | DATE | |
|---|---|---|---|---|---|
| 1 | Président commission d’évaluation des Politiques Publiques en Région | Management Public | Commanditaires A | 68 minutes | 21/09/21 |
| 2 | Professionnel comptable, responsable de la consolidation et normalisation comptable | Comptabilité | Utilisateur B | 53 minutes | 12/10/21 |
| 3 | Responsable Finances et Marchés Publics en Collectivité Territoriale | Management public | Utilisateur C | 45 minutes | 30/06/22 |
| 4 | Direction de la Recherche, Autorité des normes comptables | Comptabilité | Commanditaire D | 51 minutes | 17/02/22 |
| 5 | Avocat en Droit Public, Droit de l’Urbanisme et de l’Environnement | Domaine Juridique | Utilisateur E | 63 minutes | 05/07/22 |
| 6 | Co-fondatrice d’un cabinet en évaluation de l’impact social | Domaine social | Réalisateur A | 52 minutes | 07/04/22 |
| 7 | Consultant | Domaine de la RSE | Réalisateur B | 87 minutes | 08/11/21 |
| 8 | Consultant et fondateur d’un cabinet de conseil spécialisé dans les évaluations publiques | Management Public | Réalisateur C | 50 minutes | 10/01/22 |
| 9 |
Consultante et fondatrice d’un cabinet de conseil spécialisé dans les évaluations publiques | Management Public | Réalisateur D | 60 minutes | 26/11/21 |
| 10 | Consultant finances locales | Management public | Réalisateur E | 15 minutes | 15/02/22 |
| 11 | Inspecteur général des services adjoint, Responsable unité évaluation des politiques publiques en Région | Management public | Réalisateur F | 65 minutes | 10/06/21 |
| 12 | Membre de l’IASB | Comptabilité | Expert A | 45 minutes | 22/03/22 |
| 13 | Professeur des Universités | Comptabilité | Expert B | 57 minutes | 30/04/22 |
| 14 | Ingénieur de Recherche | Management public | Expert C | 45 minutes | 29/06/21 |
| 15 | Professeur et expert-comptable | Comptabilité | Expert D | 55 minutes | 01/03/22 |
Annexe A : Détails des 15 entretiens réalisés par acteurs et domaines
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Mots-clés éditeurs : complexité, étude d’impact, hétérogénéité, normalisation comptable, usage
Date de mise en ligne : 31/05/2024
https://doi.org/10.3917/accra.020.0063