VI. Le statut des templiers pris au combat
Pages 133 à 147
Citer cet article
- CLAVERIE, Pierre-Vincent,
- Claverie, Pierre-Vincent.
- Claverie, P.-V.
https://doi.org/10.3917/rma.bma.029.clav.0133
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- Claverie, P.-V.
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Notes
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[1]
Cette anecdote authentique est attestée par un récit contemporain de la bataille de Hattīn (voir Itinerarium peregrinorum et gesta regis Ricardi, éd. W. Stubbs, dans Chronicles and Memorials of the Reign of Richard I, t. 1, Londres, 1864, p. 16).
-
[2]
A. Lecoydela Marche, Le rire du prédicateur, Turnhout, 1992, p. 78-79.
-
[3]
J. Michelet, Le procès des Templiers, Paris, 1841-1851, t. 1, p. 144.
-
[4]
A. Demurger, Templiers et hospitaliers dans les combats de Terre sainte, Actes du XVIIIe congrès des historiens médiévistes de l'enseignement supérieur public, Montpellier, 1987 (rééd. Paris, 1995), p. 84.
-
[5]
A. J. Forey, The Military Orders and the Ransoming of Captives from Islam (Twelfth to Early Fourteenth Centuries), Studia Monastica, t. 33, 1991, p. 259-279 ; Y. Friedman, Encounter between Enemies: Captivity and Ransmon in the Latin Kingdom of Jerusalem, Leyde, 2002, p. 33-64.
-
[6]
Matthieud'Édesse,ChroniquedeMatthieud'Édesse(962-1136),éd.E.Dulaurier, Paris, 1858, p. 355-356 ; Guillaumede Tyr, Chronicon, éd. R. B. C. Huygens, t. 2, Turnhout, 1986, p. 847-849. Une majorité de frères avaient malheureusement été exécutés sur ordre de Nūr ad-Dīn au lendemain de leur capture.
-
[7]
Michelle Syrien, Chronique de Michel le Syrien, patriarche jacobite d'Antioche (1166-1199), trad. J.-B. Chabot, t. 3, Paris, 1905, p. 379.
-
[8]
Abū Šāma, Le livre des deux jardins, dans Recueil des historiens des croisades. Historiens orientaux, t. 4, Paris, 1898, p. 205-208 ; E. Blochet éd., Histoire d'Égypte de Makrizi, dans ROL, t. 8, 1900-1901, p. 532-533.
-
[9]
Abū Šāma, Le livre des deux jardins, op. cit., p. 203 et 313.
-
[10]
‘imād ad-Dīn al-Isfahānī, Conquête de la Syrie et de la Palestine par Saladin, trad. H. Massé, Paris, 1972, p. 30-31 ; F. Gabrieli, Chroniques arabes des croisades, Paris, 1977 (réed., Paris, 1996), p. 152 et 165. Deux cent trente templiers furent exécutés sur le site même de Hattīn selon le grand commandeur du Temple, Thierry.
-
[11]
Abū'l Faradj, Chronography, éd. E. A. Wallis Budge, Oxford-Londres, 1932, t. 1, p. 324-325.
-
[12]
A. Abouna, Anonymi auctoris chronicon ad a. C. 1234 pertinens, Louvain, 1974, p. 148.
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[13]
Michelle Syrien, Chronique…, op. cit., t. 3, p. 404 ; Itinerarium peregrinorum…, op. cit., p. 16-17 ; M. Salloch éd., Die lateinische Fortsetzung Wilhelms von Tyrus, Greifswald, 1934, p. 71 ; Smbat, La chronique attribuée au connétable Smbat, trad. G. Dédéyan, Paris, 1980, p. 63.
-
[14]
Le grand maître du Temple Armand de Périgord ainsi que le maréchal de l'ordre Hugues de Montlaur trouveront la mort à l'issue de ce combat.
-
[15]
Al-Makīnibnal ‘amīd, Chronique des Ayyoubides (602-658/1205-6-1259-60), trad. A.-M. Eddé et F. Micheau, Paris, 1994, p. 76-77 ; E. Blochet éd., Histoire d'Égypte de Makrizi, dans ROL, t. 10, 1903-1904, p. 360 ; Matthieu Paris, Chronica majora, t. 4, p. 337-344.
-
[16]
Matthieu Paris, Chronica majora, t. 3, 1876, p. 405.
-
[17]
E. Blochet éd., L'histoire d'Alep de Kamal-ad-Dīn, dans ROL, t. 5, 1897, p. 96 ; C. Hillenbrand, The Imprisonment of Reynald of Châtillon, Texts, Documents, and Artefacts, éd. C.F. Robinson, Leyde, 2003, p. 85.
-
[18]
Abū Šāma, Le livre des deux jardins, dans Recueil des historiens des croisades. Historiens orientaux, t. 5, Paris, 1906, p. 204 ; L. Minervini éd., Cronaca del Templare di Tiro (1243-1314), Naples, 2000, p. 84 et 86, § 69-71 (305-307).
-
[19]
U. et M. C. Lyons, Ayyubids, Mamlukes and Crusaders, Selections from the Tārīkh al-Duwal wa'l-Mulūk of Ibn al-Furāt, t. 2, Cambridge, 1971, p. 49.
-
[20]
L. Minervini éd., Cronaca del Templare di Tiro, op. cit., p. 108 et 110, § 110-111 (346-347) ; U. et M. C. Lyons, Ayyubids, Mamlukes and Crusaders, op. cit., t. 2, p. 95. Ce massacre aurait eu lieu selon certaines sources occidentales (moins fiables) le 22 juillet.
-
[21]
U. et M. C. Lyons, Ayyubids, Mamlukes and Crusaders, op. cit., t. 2, p. 112 et 143. Sāfīthā portait alors le nom de Château-Blanc.
-
[22]
L. Minervini éd., Cronaca del Templare di Tiro, op. cit., p. 196 et 198, § 239-241 (475-477) ; P.-V. Claverie, « La cristiandat en mayor peril » ou la perception de la question d'Orient dans la Catalogne de la fin du xiiie siècle, Les templiers en Pays catalan, Caneten-Roussillon, 1998, p. 113, qui rectifie les lectures de Lluís Nicolau d'Olwer (1926) et d'Ángeles Masiá de Ros (1951).
-
[23]
D. P. Little, The Fall of ‘Akka in 690/1291: the Muslim Version, Studies in Islamic History and Civilization in Honour of Prof. David yalon, éd. M. Sharon, Jérusalem-Leyde, 1986, p. 159-181 ; L. Minervini éd., Cronaca del Templare di Tiro, op. cit., p. 224-226 § 269-272 (505-508) (à la date divergente du 28 mai).
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[24]
P.-V. Claverie, « La cristiandat en mayor peril »…, art. cit., p. 110-111 (la date de la prise de Rouad y est débattue).
-
[25]
H. de Curzon, La règle du Temple, Paris, 1886 (d'après les manuscrits français de Paris, Rome et Dijon) ; J. Delaville Le Roulx, Un nouveau manuscrit de la règle du Temple, Annuaire-Bulletin de la Société de l'histoire de France, t. 26, 1889, p. 185-214 (voir pour une édition intégrale J. M. Upton-Ward, The Catalan Rule of the Templars. A critical edition and English translation from Barcelona, Archivo de la Corona de Aragón, Cartas Reales, MS 3344, Woodbridge, 2003).
-
[26]
J. Delaville Le Roulx, Un nouveau manuscrit…, art. cit., p. 197, § XIII.
-
[27]
La règle du Temple distinguait six autres pénalités (impliquant plusieurs jours de jeûne hebdomadaire) et deux dispositions favorables au coupable, la suspension de sentence ou mise en répit, et l'acquittement (voir H. de Curzon, La règle du Temple, op. cit., p. 227-284, § 416-543).
-
[28]
Ibid., p. 75, § 77, p. 86-87, § 99, p. 94, § 110, p. 100, § 120 et p. 102, §125. Ce dernier était cependant très souvent un chrétien oriental arabophone.
-
[29]
J. Michelet, Le procès des Templiers, op. cit., t. 1, p. 645 et t. 2, p. 209.
-
[30]
Florio Bustron, Chronique de l''île de Chypre, éd. R. de Mas-Latrie, Paris, 1886, p. 119 ; Fr. Amadi et D. Strambaldi, Chroniques d'Amadi et de Strambaldi, éd. R. de Mas-Latrie, Paris, t. 1, 1891, p. 1, p. 220. Ce dernier passage manque dans Les gestes des Chiprois.
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[31]
L. Minervini éd., Cronaca del Templare di Tiro, op. cit., p. 194, § 238 (474) et p. 201, § 245 (481).
-
[32]
Al-Maqrīzī, Histoire des sultans mamelouks de l'Égypte, trad. E. Quatremère, t. 2, part. 2, Paris, 1845, p. 93-95 et 97.
-
[33]
M.-L. Bulst-Thiele, Sacrae Domus Militiae Templi Hierosolymitani magistri. Untersuchungen zur Geschichte des Templerordens 1118/19-1314, Göttingen, 1974, p. 66.
-
[34]
Matthieu Paris, Chronica majora, t. 3, p. 406 ; Calendar of the Patent Rolls Preserved in the Public Record Office, Henry III. A.D. 1232-1247, Londres, 1906, p. 207.
-
[35]
Les registres pontificaux comptabilisent l'envoi de dix épîtres, adressées respectivement au roi de Chypre, au prince d'Antioche, au bayle du royaume de Jérusalem, ainsi qu'à l'ensemble des barons cypriotes et hiérosolymitains, sans oublier le patriarche d'Antioche, les prélats de Syrie, l'Hôpital de Saint-Jean, les templiers et le patriarche de Jérusalem assisté de l'évêque de Lydda.
-
[36]
L. Auvray, Les registres de Grégoire IX (1227-1241), t. 2, Paris, 1907, col. 833-834, n° 3991.
-
[37]
Le cas le plus célèbre reste celui du comte d'Édesse Joscelin II, confessé au moment de sa mort en 1159 par le métropolite d'Alep, Ignace (voir Michel le Syrien, Chronique, op. cit., t. 3, p. 295).
-
[38]
C. Baronio, Annales ecclesiastici, éd. A. Theiner, t. 21, Paris, 1870, p. 166, col. 1, § 85 (an. 1237).
-
[39]
A. L. Tautu, Commissio Pontifica ad redigendum codicem juris canonici orientalem, t. III, Acta Honorii III, 1216-1227, et Gregorii IX, 1227-1241, Vatican, 1950, p. 318, n° 239.
-
[40]
Continuation de Guillaume de Tyr, de 1229 à 1261, dite du manuscrit de Rothelin, dans Recueil des historiens des croisades. Historiens occidentaux, t. 2, Paris, 1859, p. 620-621 [désormais appelée Continuation de Rothelin].
-
[41]
Continuation de Rothelin, p. 625 et 601 ; U. et M. C. Lyons, Ayyubids, Mamlukes and Crusaders, op. cit., t. 2, p. 21.
-
[42]
Continuation de Rothelin, p. 630-631. La Palestine relevait auparavant de l'Égypte.
-
[43]
U. et M. C. Lyons, Ayyubids, Mamlukes and Crusaders, op. cit., t. 2, p. 117-118.
-
[44]
La ville tomba comme un fruit mûr dix jours plus tard.
-
[45]
J. Michelet, Le procès des Templiers, op. cit., t. 2, p. 153 et 222.
-
[46]
P.-V. Claverie, « La cristiandat en mayor peril »…, art. cit., p. 89-91.
-
[47]
Ibid., p. 112 ; Á. Masiáde Ros, La Corona de Aragón y los estados del Norte de África: Política de Jaime II y Alfonso IV en Egipto, Ifriquía y Tremecén, Barcelone, 1951, p. 296-299, n° 31.
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[48]
Á. Masiáde Ros, La Corona de Aragón…, op. cit., p. 299-300, n° 32;P.-V. Claverie, « La cristiandat en mayor peril »…, art. cit., p. 115-116.
-
[49]
M. Esposito, Itinerarium Symonis Semeonis ab Hybernia ad Terram Sanctam, Dublin, 1960, § 9 p. 96 (voir trad. D. Régnier-Bohler, Croisades et pèlerinages, Paris, 1997, p. 992).
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[50]
Jean XXII, Lettres communes, éd. G. Mollat et G. de Lesquen, t. 2, Paris, 1905, n° 7918 p. 230. Ces revenus devaient être assis sur les biens de l'ordre du Temple, amalgamés au patrimoine de l'Hôpital après 1312.
-
[51]
G. Moyse, Les hospitaliers de Saint-Jean de Jérusalem dans le diocèse de Besançon en 1373, Mélanges de l'École française de Rome (Moyen Âge et Temps modernes), t. 85, 1973, p. 513-514.
-
[52]
Ludolphede Sudheim, Liber de itinere Terrae Sanctae, éd. F. Deycks, Stuttgart, 1851, p. 89. Ludolphe regagna l'Europe en 1341 avec deux templiers français, qui de leur propre aveu n'avaient pas vu de chrétiens depuis quarante-neuf ans ! L'un était bourguignon ou franc-comtois et l'autre originaire de la région de Toulouse.
1 Les ordres militaires créés durant les croisades afin de protéger les Lieux saints n'ont jamais attendu de grâce spéciale de la part des musulmans en cas de capture. Le célèbre évêque d'Acre et prédicateur Jacques de Vitry († 1240) rapporte que « dans les premiers temps » de l'ordre du Temple « seuls les chevaliers séculiers avaient la vie sauve » sur les champs de bataille. Un de ses exempla resté célèbre évoque la figure d'un croisé chauve et barbu, pris à tort pour un templier et décapité sans autre forme de procès par les musulmans [1]. La détermination des templiers semble avoir marqué profondément le futur cardinal de Frascati, qui affirme avec force dans un autre exemplum que « les chevaliers de l'ordre du Temple qui meurent pour la défense de l'Église sont réputés martyrs [2] ». Un chevalier interrogé le 3 avril 1310 lors du procès de l'ordre n'hésita pas à affirmer dans ce contexte que plus de 20 000 de ses frères étaient tombés en Orient au nom de Dieu depuis le xiie siècle [3].
2 Ce chiffre invérifiable pourrait très bien avoir été exact dans la mesure où Jean de Montréal s'exprimait alors au nom d'une centaine de templiers emprisonnés à Paris. Alain Demurger, qui a étudié l'activité militaire des templiers et des hospitaliers dans le royaume de Jérusalem, n'a pas rejeté du reste cette estimation crédible [4]. De nombreuses sources tempèrent ce constat sanglant, en nous permettant d'appréhender le statut des templiers tombés aux mains des « infidèles » en Syrie. Leur confrontation avec les prescriptions infamantes imposées par les différentes règles du Temple devrait nous permettre de saisir la nature des négociations engagées entre chrétiens et musulmans en vue de la récupération de leurs prisonniers. Plusieurs aspects de la question ont d'ailleurs déjà retenu l'attention des historiens actuels [5].
1. Le sort des templiers capturés en Terre sainte
3 Nous connaissons bien grâce aux chroniques latines et arabes les effectifs engagés par les ordres militaires en Terre sainte durant les croisades. Les échanges de prisonniers semblent avoir porté dès le début du xiie siècle sur plusieurs milliers d'individus. En 1159, lors de la venue de l'empereur Manuel Comnène à Antioche, les templiers s'associèrent à une expédition dirigée par Renaud de Châtillon afin de libérer 6 000 de ces captifs, retenus prisonniers à Alep et à Damas. L'opération échoua en raison du retour précipité à Constantinople de l'empereur Manuel Ier, mais Nūr ad-Dīn libéra par crainte de représailles la plupart des chrétiens en son pouvoir. Le grand maître du Temple Bertrand de Blanchefort, qui avait été capturé en 1157 avec 87 de ses chevaliers, retrouva à cette occasion la liberté [6].
4 Le sultan d'Égypte et de Syrie, Saladin, appliqua à partir de 1174 une politique radicale à l'égard des templiers capturés au combat. Ceux-ci furent systématiquement exécutés entre 1174 et 1193 à l'instar de leurs auxiliaires piétons ou montés, originaires de Syrie. On vit ainsi en 1179 lors de la prise du château du Gué-Jacob un grand nombre de ses défenseurs se précipiter dans le feu, le Jourdain ou sur des rochers afin d'échapper aux musulmans [7]. La prise du château le 30 août permit à Saladin de libérer plus d'une centaine de musulmans retenus prisonniers sur place, tout en capturant plus de 700 chrétiens, dont 80 chevaliers. Les turcoples et archers syriens pris dans la forteresse furent décapités le jour même, alors que les autres prisonniers furent transférés à Damas chargés de chaînes. La plupart d'entre eux furent massacrés en route selon le chroniqueur Abū Šāma par des contingents irréguliers [8]. Saladin ne souffrit d'exception qu'à l'égard des grands maîtres de l'ordre Eudes de Saint-Amand et Gérard de Ridefort, capturés en 1179 et 1187 à l'issue de deux batailles rangées, engagées à leur initiative. Le premier mourut en prison à Damas où il avait été transféré avec 160 autres prisonniers capturés le 10 juin, tandis que le second retrouva la liberté le 4 septembre 1187 après avoir livré au souverain ayyoubide les places de Gaza et de Darom (act. Deir al-Balah) [9].
5 La rançon d'un templier semble avoir atteint à la fin du xiie siècle, malgré ces pratiques sanglantes, 50 dinars si l'on se fie aux historiens arabes ‘Imād ad-Dīn et Ibn al-Athīr. Saladin aurait, selon eux, racheté à ses propres hommes deux jours après la terrible défaite de Hattīn 200 chevaliers du Temple et de l'Hôpital, qu'il désirait décapiter afin de « purifier la Terre de ces deux races impures [10] ». On doit rejeter à ce propos le témoignage du maphrian d'Orient Barhebraeus, qui évalue avec exagération à 500 dinars le montant individuel de chacune de ces rançons [11]. L'exécution systématique des prisonniers rassemblés à Hattīn fut étendue à Damas où 150 autres chevaliers avaient été conduits dès le soir du 4 juillet 1187 d'après une chronique syriaque anonyme [12]. La décollation de plus de 300 chevaliers du Temple et de l'Hôpital après la déroute de Hattīn a donné naissance en Occident comme en Orient à une légende miraculeuse selon laquelle un rayonnement céleste aurait éclairé durant trois nuits les corps des martyrs amoncelés dans la plaine de Hattīn [13].
6 Un pareil carnage ne se reproduira pas, soixante ans plus tard, lors de la bataille de La Forbie où les ordres militaires combattront jusqu'à la mort afin de permettre le repli de leurs coreligionnaires [14]. Les Khwārizmiens ne captureront en effet le 17 octobre 1244 que 800 chrétiens sur un total de 16 000 combattants engagés initialement. Trente-trois templiers seulement parviendront à échapper à cette seconde déroute chrétienne [15]. La défaite enregistrée le 24 juin 1237 par les templiers de Syrie du Nord entre Darbsāk et La Roche-Guillaume est pour l'histoire de l'ordre presque aussi lourde, puisque 100 chevaliers et 300 arbalétriers trouveront alors la mort aux côtés du commandeur d'Antioche, Guillaume de Montferrand [16]. L'historien aleppin Kamal ad-Dīn signale que « très peu de Francs parvinrent à s'échapper » du champ de bataille, où près de « 3 000 Turcs » auraient succombé à en croire Matthieu Paris. Les frères survivants furent transférés à Alep et enfermés dans les cachots de la citadelle, dont chaque cellule pouvait contenir vingt à trente prisonniers [17].
7 Une expédition organisée en 1261 par le commandeur du royaume de Jérusalem, Matthieu Sauvage, à partir d'Acre se solda par une défaite comparable où deux futurs grands maîtres de l'ordre furent capturés. Les autorités acconitaines versèrent alors 20 000 besants sarracénats afin de récupérer plusieurs chevaliers laïcs, pris en compagnie de 16 chevaliers du Temple d'où se détachent Guillaume de Beaujeu et Thibaud Gaudin [18]. Cette négociation inespérée n'aurait sans doute pas abouti aussi facilement si les adversaires des chrétiens n'avaient été un contingent de Turcomans à la recherche de profits rapides [19].
Cl. 5. Entrée fortifiée de la citadelle d'Alep (Syrie)
Cl. 5. Entrée fortifiée de la citadelle d'Alep (Syrie)
8 Le sultan d'Égypte Baybars témoigna moins de mansuétude en 1266 lorsqu'il parvint à s'emparer du château de Safed à la suite de la trahison d'un templier nommé Léon le Casalier. La garnison du château fut exécutée le 24 juillet à une demi-lieue de Safed, en dépit des promesses du sultan, sur une colline où les templiers avaient eux-mêmes l'habitude de décapiter les musulmans selon le chroniqueur Ibn al-Furāt. L'endroit devint par la suite le théâtre de phénomènes surnaturels, liés probablement comme à Hattīn à la décomposition des corps laissés en plein air. Le sultan Baybars n'épargna lors de cet épisode sanglant que Léon le Casalier, à qui il confia une iqtā', et un chevalier de l'Hôpital, chargé d'apporter à Acre la nouvelle de la prise de Safed [20]. La garnison du château de Beaufort connut un sort plus enviable le 15 avril 1268, en étant simplement réduite en esclavage – après sa reddition – au profit des soldats de l'armée égyptienne. L'intercession du fils de Baybars, al-Malik as-Sa'īd, en mars 1271, permettra aux 700 défenseurs de la forteresse de Sāfīthā de gagner sous bonne escorte la ville de Tortose au lieu d'être froidement passés par les armes [21].
9 L'acharnement de Baybars comme de ses successeurs à chasser les Francs du littoral de Syrie n'empêcha pas la capture dans la seconde moitié du xiiie siècle de nombreux templiers emmenés en captivité en Égypte, comme frère Rui de Cuero (Ruidecuer) en 1289 lors de la prise de Tripoli ou le célèbre Hug d'Empúries, issu d'un des plus hauts lignages de Catalogne. Le sultan al-Ašraf al-Khalīl emprisonnera de la même façon en janvier 1291 deux chevaliers catalans arrivés au Caire avec frère Barthélemy Pisan peu après la mort du sultan Qalāwūn [22]. Les choses se passeront moins pacifiquement lors de la prise d'Acre le 18 mai 1291. Le massacre de 400 musulmans censés relever les templiers le samedi 19 mai entraînera, après une reddition négociée, la décapitation de 2 000 combattants chrétiens, le 21 mai, à titre de représailles. Plusieurs templiers, horrifiés par l'exécution du maréchal Pierre de Sevrey, parviendront alors à s'enfermer dans une tour qui résistera pendant une semaine aux assauts des musulmans, avant de s'effondrer le 28 ou 29 mai [23]. La chute de l'îlot de Rouad le 26 septembre 1302 s'accompagnera de massacres similaires, les 500 archers et sergents syriens appuyant les templiers étant exécutés sur place. Malgré la promesse des mamelouks de les acheminer vers un port chrétien, 120 chevaliers du Temple seront faits prisonniers ce jour-là sur la petite île située en face de la ville de Tortose [24].
2. Les dispositions discriminatoires prévues par la règle du Temple
10 Le sort réservé par les musulmans aux templiers capturés dans les combats de Terre sainte trouve une résonance étrange au sein des différentes règles de l'ordre. Il est aujourd'hui établi que les provinces combattantes, comme l'Orient ou la péninsule Ibérique, disposaient de manuscrits détaillant certaines pénalités peu susceptibles de survenir en Occident [25].
11 La règle catalane du Temple conservée de nos jours à Barcelone témoigne de la défiance affichée par les templiers à l'égard des membres de leur ordre capturés sur un champ de bataille [26]. Ces derniers ne doivent pas conserver leur habit durant leur captivité par respect pour la croix qui figure sur leurs manteaux, capes ou jupons d'armer, c'est-à-dire surcots. Tout séjour en prison, que ce soit dans des geôles chrétiennes ou infidèles, reste en effet pour les templiers source d'infamie. La règle de Barcelone se veut très pointilleuse sur ce sujet puisqu'un commandeur délivré, ne serait-ce qu'après une ou deux journées de captivité, ne peut rentrer dans ses fonctions sans être une nouvelle fois investi de sa charge. Le maître et l'ensemble des frères, qui l'avaient nommé à ce poste conventuel, doivent alors lui renouveler leur confiance. On imagine aisément la difficulté posée par cet article lorsque cette baillie résulte d'un pouvoir délégué. Cette disposition semble toutefois n'avoir jamais concerné le grand maître de l'ordre.
12 Un statut discriminatoire est prévu dans la règle de Barcelone pour les templiers libérés des mains des « Sarrasins », sans être morts au combat comme l'idéal du Temple le voudrait. Ils doivent en premier lieu s'adresser à leur supérieur hiérarchique, maître ou lieutenant, qui a pour obligation de leur fournir des robes en fonction de leurs classes respectives (chevalier, sergent ou chapelain). L'usage de leur habit est en effet restreint aux heures de repas et d'office, qui requièrent une certaine solennité, ainsi qu'aux entretiens avec leur supérieur hiérarchique. Cette perte d'habit partielle s'inscrit dans la règle du Temple en troisième position au sein des pénalités prescrites en cas de fautes graves. La perte de l'habit pour une durée d'un an et d'un jour précède dans cette échelle de valeur le renvoi définitif de l'ordre [27]. La règle de Barcelone souligne que le statut particulier réservé aux captifs repris aux musulmans relève uniquement de la discipline interne de l'ordre. Un frère envoyé en Occident après sa libération est dans cet esprit autorisé à porter son habit aussi longtemps qu'il y séjournera. Son statut discriminatoire n'est en effet valable que sur la « Terre des Sarrasins », c'est-à-dire le front. Cette dernière prescription fait montre de beaucoup de tact, en préservant au regard des fidèles l'image de l'ordre comme l'intégrité de ses membres.
13 La règle française du Temple publiée au xixe siècle par Henri de Curzon définit les limites à ne pas franchir pour les templiers dans leurs relations avec les musulmans. Un frère qui par colère menace de passer à l'ennemi, peut selon la volonté de son couvent perdre son habit. Celui qui exécute ses menaces perd automatiquement la maison. Ces principes généraux ont été complétés au xiiie siècle par deux articles censés régler certains cas litigieux. Le premier mentionne le cas d'un certain Roger Lalleman qui, capturé à Gaza, renia le Christ avant de « lever le doigt » et de prononcer la šahāda. Ce dernier ne tarda pas à confesser à ses compagnons de cellule son erreur, en prétendant avoir agi par ignorance. Ses compagnons se déclarèrent alors avec beaucoup d'indulgence incompétents pour juger la chose. Roger Lalleman confessa à nouveau son erreur (cria merci) après sa libération lors d'un chapitre général tenu en présence du grand maître. La sincérité de son repentir n'empêcha cependant pas son exclusion du Temple. Un templier de Safed affecté à la forge du château commit un soir un acte aussi grave, en abandonnant sa commanderie pour passer la nuit avec un groupe de « Sarrasins » installés sur une propriété de l'ordre teutonique. Il revint, le matin suivant, confesser sa faute publiquement à Acre et perdit son habit, au lieu de la maison, pour la simple raison que le commandeur du casal où il avait dormi était un chrétien…
14 La ligne directrice tracée par la règle du Temple n'a jamais interdit aux templiers tout contact avec les musulmans, les grands officiers du Temple disposant tous d'un escrivain sarrazinois ou traducteur officiel [28]. Nous savons grâce à un sergent du Temple interrogé en 1310 que le grand maître du Temple, Guillaume de Beaujeu, aimait à s'entourer de mercenaires musulmans qu'il jugeait particulièrement sûrs. L'ancien grand commandeur, Matthieu Sauvage, qui les fréquentait assidûment, aurait même échangé son sang avec le sultan Baybars lors d'un traité [29]. La sympathie éprouvée par Guillaume de Beaujeu pour le sultan Qalāwūn est confirmée par une lettre de son fils Malik al-Ašraf, adressée en février 1291 au grand maître du Temple pour lui annoncer sa venue prochaine sous les murs d'Acre [30]. Il est établi que le maître de la milice du Temple possédait alors à la cour du sultan un informateur de premier plan en la personne de l'émir Salāh Badr ad-Dīn Baktāš al-Fakhrī [31]. Ces contacts souvent dénoncés en
15 Occident au moment du procès de l'ordre permirent durant de nombreuses années aux templiers de mener à bien leurs missions diplomatiques. Ces relations pouvaient provoquer la chute des émirs qui se faisaient prendre la main dans le sac en train d'informer les chrétiens ou de leur vendre des armes [32]. Les rachats et échanges de prisonniers complétaient l'arsenal diplomatique déployé par les templiers afin de supporter le poids de la guerre.
3. Le déroulement des négociations en Terre sainte aux xiie et xiiie siècles
16 La violence des combats engendrés par les croisades n'a jamais exclu d'échanges de prisonniers lors des périodes de trêve au xiie comme au xiiie siècle. Le grand maître du Temple Bertrand de Blanquefort profita d'une de ces négociations en 1160 pour revoir la lumière du jour, sans que sa rançon de 10 000 dinars ne soit versée. L'atabeg d'Alep et de Damas, Nūr ad-Dīn, semble en effet l'avoir échangé à cette date contre le frère de l'émir de Shaīzar, Usāmah ibn Munkidh [33]. Les rancœurs accumulées par les deux parties rendaient très souvent ces échanges longs et difficiles, comme l'illustre la défaite enregistrée par les templiers en juin 1237 près d'Antioche. La nouvelle de cet échec eut un grand retentissement en Occident où l'esprit de croisade régnait encore. Le prieur d'Angleterre de l'Hôpital de Saint-Jean se porta au secours du Temple en grand apparat dans les mois qui suivirent, tandis que le roi Henry III offrit en janvier 1238 au grand maître Armand de Périgord 500 marcs d'argent afin de payer la rançon des templiers capturés près du château de Darbsāk [34].
17 La papauté semble avoir été informée en premier du désastre de Hadjar Šoghlān grâce à une lettre envoyée par le patriarche de Jérusalem, Géraud de Lausanne, alors légat apostolique, et l'évêque de Lydda, Raoul de Tournai. Trois bulles pontificales émises en 1237 et 1238 témoignent des efforts mis en œuvre par le pape Grégoire IX pour libérer au plus vite les templiers emprisonnés à Alep. Le souverain pontife avertit dans la première de ces lettres, en date du 22 décembre 1237, le commandeur de la Terre de Jérusalem qu'une foule innombrable se prépare à venir en aide à la Terre sainte. Il aborde ensuite le cas des templiers et des combattants, que « le zèle avait armé contre les ennemis de la loi divine et qui sont tombés aux mains des persécuteurs habituels des chrétiens ». Le souverain pontife informe ses correspondants qu'il a écrit à tous les seigneurs latins d'Orient, princes d'Église ou laïcs, afin qu'ils organisent ou cautionnent des échanges de prisonniers à partir de l'ensemble des esclaves sarrasins ou turcs détenus dans leurs prisons [35]. Le pape estime que leur intercession pourrait en effet permettre de libérer rapidement les chrétiens « entravés de fers, qui croupissent dans des geôles crasseuses » d'Alep [36].
18 Grégoire IX poursuivit ses efforts durant l'année 1238, en déléguant en Orient un franciscain du nom de Manassé, chargé de négocier avec le régent d'Alep, al-Mu'azzam Tūrān-Shāh. Le Saint-Père adressa aux templiers d'Alep le 7 juin 1238 deux lettres de réconfort, acheminées probablement par les prêtres jacobites qui depuis le xiie siècle confessaient fréquemment les Latins emprisonnés à Alep [37]. Le pape déclare dans la première de ces lettres rédigées à Saint-Jean de Latran que « les afflictions qui accablent les justes les purgent de tout vice, à l'instar du peuple d'Israël, qui a traversé quarante longues années d'errance dans le désert, avant de gagner la Terre promise ». Grégoire IX invite les templiers par divers autres exemples empruntés aux Saintes Écritures à endurer leur détention avec courage, en rappelant la gloire qui les attend et le fait que « les passions de ce temps sont profondément indignes ». « Malgré la très longue distance qui nous sépare, finit par avouer le souverain pontife, nous œuvrerons avec force, si Dieu le permet, en faveur de votre libération [38]. »
19 La seconde lettre expédiée par Ugolino di Segni « aux frères de la milice du Temple et aux autres chrétiens détenus par les Sarrasins à Alep » a trait à leur vie spirituelle en captivité. Le pape les autorise, en attendant l'arrivée de frère Manassé, ou de tout autre membre de l'ordre des frères mineurs, à recevoir de la main de prêtres jacobites confirmés l'absolution ou l'octroi de pénitences pouvant être nécessaires à leur salut à l'instar du sacrement eucharistique [39]. La mission de frère Manassé semble avoir porté ses fruits au début du mois de janvier 1241 où, selon Kamal ad-Dīn, « on remit en liberté les chevaliers du Temple qui étaient détenus à Alep ». Le chroniqueur aleppin ajoute avec pudeur que « l'on trouva qu'ils avaient été suffisamment punis », comme si leur libération n'avait impliqué aucune contrepartie financière…
20 Les échanges de prisonniers prirent en Terre sainte dans la seconde moitié du xiiie siècle une dimension stratégique liée au morcellement politique de la région. Les émirs mamelouks d'Égypte, qui détenaient plus de 12 000 chrétiens à l'issue de la défaite de saint Louis à La Mansourah le 8 février 1250, ne relâchèrent au mois de mai que 400 captifs à bout de forces [40]. Ils attendirent le départ du roi de Damiette pour libérer un groupe de 150 chevaliers, élargis vers le 10 août 1250 avec 600 prisonniers de plus basse extraction. Quinze chevaliers du Temple accompagnés de vingt-cinq hospitaliers et de dix chevaliers teutoniques revirent alors la lumière du jour. Il est probable que les trois dignitaires du Temple, capturés dans le delta du Nil le 20 janvier lors de l'avancée des croisés, furent à cette occasion relâchés. Nous savons grâce au chroniqueur Ibn al-Furāt qu'ils avaient été transférés dès le lendemain au Caire en compagnie de soixante-six autres prisonniers francs. Le faible nombre de templiers capturés lors des cinquième et septième croisades met en exergue de façon pénétrante leur engagement total dans ces deux campagnes malheureuses [41].
21 Les conditions politiques influèrent, dans les années qui suivirent, de plus en plus directement sur les captures de prisonniers le long du littoral syrien. Le gouverneur turc de Jérusalem captura ainsi au début de l'année 1256 une centaine de chevaliers du Temple et de l'Hôpital, accompagnés de sergents, lors d'un raid tourné vers le comté de Jaffa. Ce fidèle serviteur du sultan de Damas an-Nāsir Yūsuf entendait répliquer à une chevauchée audacieuse de Geoffroy de Sergines, qui avait capturé dans les derniers jours de l'année 1255 400 musulmans, en en tuant près du double. Le chef des troupes laissées en Terre sainte par saint Louis avait alors tiré avantage du fait que la seigneurie de Jaffa était restée en dehors de la trêve décennale conclue par les Francs avec an-Nāsir Yūsuf le 10 février 1255 [42]. On ne sait si les templiers et les hospitaliers faits prisonniers à titre de représailles sur la frontière du comté de Jaffa furent libérés. Ils durent être probablement échangés contre une partie des « esclaves » capturés par Geoffroy de Sergines. De tels échanges permirent souvent aux templiers de sauver des situations compromises sur le plan militaire. Le châtelain de Tortose et de Château-Blanc, Matthieu Sauvage, négocia ainsi en mai 1268 avec le sultan Baybars une trêve avantageuse alors que ce dernier assiégeait la ville de Tripoli avec une armée considérable [43].
Pl. 4. L'organisation défensive de la cité de Tortose au xiiie siècle (d'après P. Deschamps, Les châteaux des croisés en Terre sainte, Paris, t. 3, 1973)
Pl. 4. L'organisation défensive de la cité de Tortose au xiiie siècle (d'après P. Deschamps, Les châteaux des croisés en Terre sainte, Paris, t. 3, 1973)
22 Ifrīr Māhī Sāfāj se présenta spontanément devant le sultan avec plusieurs présents et 300 prisonniers musulmans. Baybars, touché par son geste, lui accorda une escorte armée qui garantit la sécurité de ses terres pendant que lui-même prenait la direction d'Antioche le 9 mai [44]. Ce geste, regardé par les historiens modernes comme une preuve de lâcheté, accorda près de trois années de sursis au canton de Sāfīthā et plus de vingt-trois à la ville de Tortose, évacuée seulement en 1291 par la milice du Temple. Cet accord ne diminua pas la détermination des templiers à lutter contre l'islam, car Tortose fut assiégée dans les dernières années du xiiie siècle à plusieurs reprises. C'est au cours d'un de ces combats que frère André de Ventadour fut pris, selon un de ses compagnons interrogé en 1310 [45].
23 La chute de la Terre sainte en 1291 modifia en profondeur les conditions de négociations au Levant. Le roi Jacques de Sicile, qui avait passé un traité avec l'Égypte le 25 avril 1290, œuvra en faveur de la libération de ses sujets capturés en Orient sous l'uniforme du Temple. Une lettre envoyée par le roi au grand maître du Temple, Guillaume de Beaujeu, durant l'année 1290 témoigne de cette inclination de sa politique : Jacques d'Aragon compatit au malheur de frère Hug d'Empúries, fait prisonnier lors de la prise de Tripoli en avril 1289, en affirmant tout faire pour obtenir sa libération de la main du sultan. Fra Hug d'Empúries étant templier, tarda manifestement à être libéré. Devenu roi d'Aragon en 1291, Jacques II ne se désintéressa pas de son cas, puisque l'on dispose d'une lettre du 19 juin 1294 où le roi demande une fois de plus au « sultan du Caire, de Damas et d'Alep » sa grâce. Fra Hugues précise dans une lettre de remerciements sans millésime, écrite à Barcelone un 10 août peu après son élargissement, qu'il croupirait encore dans les geôles égyptiennes sans l'intervention décisive du roi Jacques II [46].
24 Les registres du roi Jacques II d'Aragon conservent les noms de nombreux templiers catalans faits prisonniers lors de la prise de l'îlot de Rouad en 1302. Le marchand Eimeric d'Usall fut chargé le 1er juin 1303 de s'enquérir de leur santé, avant de conduire, deux ans plus tard, une seconde ambassade auprès du sultan an-Nāsir Muhammad. Le rapport de fin de mission adressé par Eimeric d'Usall au chancelier Pere de Monells à l'automne 1306 nous livre les noms de deux chevaliers catalans de l'Hôpital et du Temple, libérés des geôles du sultan après quinze ans de détention. Frères Lope de Linares et Guillem de Villalba ont revu la lumière du jour avec dix écuyers et servants de diverses nationalités, capturés par les mamelouks en 1291. Eimeric d'Usall avoue qu'il a échoué à obtenir la libération du templier Dalmau de Rocabertí en dépit du versement d'une forte rançon. Un chroniqueur mamelouk impute la suspension des négocations à la trahison d'un compagnon de captivité de Dalmau de Rocabertí, qui aurait obtenu en échange un aménagement de sa peine [47].
25 Malgré l'échec de la mission confiée à Eimeric d'Usall, les autorités mameloukes autorisèrent à la fin du mois de septembre 1306 les templiers d'Égypte à adresser une supplique au roi d'Aragon. Un Génois, Matteo Zaccaria, libéré après une longue détention, fut chargé d'apporter au roi cette demande rédigée le mardi 20 septembre 1306. Deux marchands génois avertirent Jacques II de sa libération le 27 août suivant par une lettre qui nous apprend que trois de ces chevaliers sont de proches parents du comte de Barcelone. L'échec d'une nouvelle ambassade aragonaise en juin 1309 compromit malheureusement pendant six ans encore les négociations menées par Jacques II. Le chevalier Dalmau de Rocabertí ne fut ainsi libéré qu'après la suppression de l'ordre du Temple avec une demi-douzaine de frères capturés lors de la chute de Tripoli. Une nef catalane alla prendre livraison des prisonniers avec l'aval du pape Clément V, qui savait que le fils du vicomte de Rocabertí avait passé près de treize ans en captivité sans renier sa foi [48].
26 D'autres templiers, moins scrupuleux que lui, semblent avoir embrassé l'islam afin de retrouver la liberté, à l'instar d'un certain chevalier Pierre, passé au service du sultan en 1323 en tant qu'interprète. Le pèlerin irlandais Simon Fitzsimon signale qu'il continuait de témoigner de l'amitié aux chrétiens fréquentant la cour du Caire malgré sa conversion à l'islam et son mariage avec une « Sarrasine » [49]. Un tel exemple ne saurait être érigé en modèle, car l'abnégation de la plupart des templiers capturés en Terre sainte est soulignée par les chroniqueurs du temps et les frères apostats qui conservèrent des contacts avec l'Occident. La papauté ne s'y trompa pas en demandant à l'évêque de Clermont d'accorder une rente convenable en 1318 au chevalier Gérard de Lapeyrouse, qui venait d'échapper à une longue période de détention en Égypte [50]. Ces largesses furent étendues sous le pontificat de Benoît XII au Franc-Comtois Gérard de Châtillon, qui avait enduré trente-sept ans de captivité dans les geôles mameloukes [51]. Le pèlerin allemand Ludolphe de Sudheim parvint, pour sa part, à libérer en 1340 un groupe de frères retenus prisonniers à l'ouest de la mer Morte. Malgré leur statut de captifs, le sultan an-Nāsir Muhammad leur avait permis de prendre femme et d'engendrer une descendance. Il fallut quelques mois à Ludolphe de Sudheim pour négocier leur libération avec leurs familles. Si ces templiers étaient d'origine française, l'ordre compta dès le xiie siècle un nombre important de combattants natifs de la péninsule Ibérique [52].