V. Petite histoire de la marine templière
Pages 117 à 132
Citer cet article
- CLAVERIE, Pierre-Vincent,
- Claverie, Pierre-Vincent.
- Claverie, P.-V.
https://doi.org/10.3917/rma.bma.029.clav.0117
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- Claverie, P.-V.
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Notes
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[1]
Guillaumede Tyr,Chronique,trad.D.Régnier-Bohler,Croisadeset pèlerinages, Paris, 1997, p. 557 ; M.-L. Favreau-Lilie, The Military Orders and the Escape of the Christian Population from the Holy Land in 1291, Journal of Medieval History, t. 19, 1993, p. 208, n. 21.
-
[2]
L. Minervini éd., Cronaca del Templare di Tiro (1243-1314), Naples, 2000, p. 124, § 129 (365) et p. 366, n. 2 ; P. Deschamps, Les châteaux des croisés en Terre sainte, t. 3, Paris, 1973, p. 70 et 363.
-
[3]
K. Pospieszny, Tortosa (Syrien) et Lucera (Apulien), Die idealen Residenz-Kastelle der Kreuzzügezeit. Eine Untersuchung nach militärischen Aspekten, Château-Gaillard. Études de castellologie médiévale, t. 19, 2000, p. 243-246 ; H. de Curzon, La règle du Temple publiée pour la Société de l'histoire de France, Paris, 1886, p. 99, § 119, p. 113, § 143, et p. 314-315, § 609-610.
-
[4]
H. de Curzon, La règle du Temple…, op. cit., p. 294-295, § 563 ; J. M. Upton-Ward, The Catalan Rule of the Templars. A critical edition and English translation from Barcelona, Archivo de la Corona de Aragón, Cartas Reales, MS 3344, Woodbridge, 2003, p. 68, § 161.
-
[5]
H. Kennedy, Crusader Castles, 2e éd., Cambridge, 1995, p. 121-124 ; A. J. Boas, Crusader Archaeology, Londres, 1999, p. 51 et 103-104 ; H. Kalayan, The Sea Castle at Sidon, Bulletin du musée de Beyrouth, t. 26, 1973, p. 81-89.
-
[6]
Guillaumede Tyr, Chronique, op. cit., p. 572-573 ; Ibn Djubayr, Voyages, trad. M. Gaudefroy-Demombynes, t. 3, Paris, 1953, p. 357 ; RRH, t. 1, p. 178-179, n° 669, p. 177, n° 665, p. 311-313, n° 1184 et p. 347-348, n° 1331.
-
[7]
K. Schottmüller, Der Untergang des Templer-Ordens, t. 2, Berlin, 1887 (réédition anastatique, New York-Vaduz, 1970), p. 205 ; RRH, n° 1413 p. 366-367 ; Ibn Abī al-Fadā'il, Histoire des sultans mamlouks, texte arabe publié et traduit en français par E. Blochet (1260-1316), dans Patrologia Orientalis, t. 20, 1929, p. 23-24 [529-530] ; Ludolphe de Sudheim, Liber de itinere Terrae Sanctae, éd. F. Deycks, Stuttgart, 1851, p. 39.
-
[8]
D. Jacoby, Les communes italiennes et les ordres militaires à Acre : aspects juridiques, territoriaux et militaires (1104-1187, 1191-1291), État et colonisation au Moyen Âge et à la Renaissance, éd. M. Balard, Lyon, 1989, p. 193-214.
-
[9]
A. J. Boas, Crusader Archaeology, op. cit., p. 36-37 ; J. Richard, Colonies marchandes privilégiées et marché seigneurial. La fonde d'Acre et ses « droitures », Le Moyen Âge, t. 59, 1953, p. 325-340 ; H. de Curzon, La règle du Temple…, op. cit., p. 317-319, § 616-617.
-
[10]
Paris, Bibliothèque nationale de France, NAL 2226, n°1 ; R. B. C. Huygens, Lettres de Jacques de Vitry, Leyde, 1960, p. 112-122, n° V ; J.-Fr. Michaud, Bibliothèque des croisades, t. 2, Paris, 1829, p. 591 (Gesta obsidionis Damiatae).
-
[11]
R. Röhricht, Quinti Belli Sacri scriptores minores, Genève, 1879, p. 145, 72 et 80-81;OlivierleScolastique,Historia Damiatina,dans Die Schriften des kölner Domscholasters, späteren Bischofs von Paderborn und Kardinal-bischofs von S. Sabina, Oliverus, éd. O. Hoogeweg, Tübingen, 1894, p. 194-195 ; L'Estoire de Eracles empereur et la conqueste de la terre d'Outremer, dans Recueil des historiens des croisades. Historiens occidentaux, t. 2, Paris, 1859, p. 337-338.
-
[12]
R. Röhricht, Quinti Belli…, op. cit., p. 46, 172-173 et 177-178 ; Olivier le Scolastique, Historia Damiatina, op. cit., p. 205 ; R. Röhricht, Testimonia minora de Quinto Bello Sacro e chronicis occidentalibus, Genève, 1882, p. 295 ; Ernoul, Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier, éd. L. de Mas-Latrie, Paris, 1871, p. 418-419 ; L'Estoire de Eracles…, op. cit., p. 346.
-
[13]
RRH, p. 251, n° 946 ; Olivierle Scolastique, Historia Damiatina, op. cit., p. 271-273 ; H. de Curzon, La règle du Temple…, op. cit., p. 116-117, § 149-150, p. 207, § 368 et p. 317-318, § 616 ; J. M. Upton-Ward, The Catalan Rule of the Templars, op. cit., p. 20, § 189 ; J.-Fr. Michaud, Bibliothèque des croisades, op. cit., t. 2, p. 591, 595-596 et 603.
-
[14]
Jeande Joinville, Vie de saint Louis, éd. et trad. J. Monfrin, Paris, 1995, p. 188, § 383-385, p. 77 et 79, §158-159 ; E. Blochet éd., Histoire d'Égypte de Makrizi, dans ROL, t. 11, 1905-1908, p. 207.
-
[15]
L. Minervini éd., Cronaca del Templare di Tiro, op. cit., p. 150, § 163-164 (399-400), p. 226 et 228, § 273-274 (509-510) ; Al-Maqrīzī, Histoire des sultans mamelouks de l'Égypte, trad. E. Quatremère, t. 2, part. 1, Paris, 1845, p. 127.
-
[16]
Jacopo Doria, Annales Januenses, dans Annali Genovesi, t. 5, éd. L.T. Belgrano et C. Imperiale di Sant'Angelo, Rome, 1929, p. 143-144 ; L. Minervini éd., Cronaca del Templare di Tiro, op. cit., p. 234, § 288-290 (524-526).
-
[17]
A. Demurger, Jacques de Molay. Le crépuscule des templiers, 3e éd., Paris, 2014, p. 184 ; N. Coureas, The Role of the Templars and the Hospitallers in the Movement of Commodities Involving Cyprus, 1291-1312, The Experience of Crusading, éd. P. Edbury et J. Phillips, t. 2, Cambridge, 2003, p. 258-259.
-
[18]
C. Schabel, Bullarium Cyprium. Papal Letters concerning Cyprus, 1196-1314, t. 2, Nicosie, 2010, p. 245-254 ; N. Coureas, The Latin Church in Cyprus, 1195-1312, Aldershot, 1997, p. 167 ; H. Finke, Acta Aragonensia, t. 3, Berlin, 1922, p. 146-147, n° 66 ; V. Polonio, Notai Genovesi in Oltremare : Atti rogati a Cipro da Lamberto di Sambuceto (3 Luglio 1300 - 3 Agosto 1301), CFSF 31, p. 493-494, n° 413.
-
[19]
L.Tostietalii,RegestumClementispapaeV(1305-1314),t.1,Rome,1885,p.190-192, n° 1034-1036 ; H. Finke, Papsttum und Untergang…, op. cit., t. 2, p. 339 ; D. Carraz, Les Lengres à Marseille au xive siècle. Les activités militaires d'une famille d'armateurs dans un port de croisade, Revue historique, n° 652, 2009/4, p. 765 ; L. de Mas-Latrie, Histoire de l'île de Chypre sous le règne des princes de la maison de Lusignan, t. 2, Paris, 1852, § 7, p. 121 et § 1 p. 119 (voir pour une édition récente J. Paviot, Projets de croisade [v. 1290 - v. 1330], Paris, 2008, p. 281-292, n° VIII).
-
[20]
J.-Fr. Michaud, Bibliothèque des croisades, op. cit., t. 3, p. 381 ; A. Luttrell, The Hospitallers State on Rhodes and its Western Provinces, 1306-1462, Ashgate, 1999, p. 178-179 , n° VIII.
-
[21]
C. Desimoni, Actes passés à Famagouste de 1299 à 1301 par devant le notaire génois Lamberto di Sambuceto, AOL, t. 2-B, p. 44-45, n° LXXVI-LXXVIII ; Id., Actes passés à Famagouste de 1299 à 1301 par devant le notaire génois Lamberto di Sambuceto, ROL, t. 1, 1893, p. 106-107, n° CCCVI ; V. Polonio, Notai Genovesi… (3 Luglio 1300 – 3 Agosto 1301), op. cit., p. 493-494, n° 413.
-
[22]
A. Demurger, Vie et mort de l'ordre du Temple, 3e éd., Paris, 1993, p. 216-217 ; D. Carraz, L'ordre du Temple dans la basse vallée du Rhône (1124-1312), Lyon, 2005, p. 241-246 et 493-506.
-
[23]
H. Finke, Papsttum und Untergang…, op. cit., t. 2, p. 335 ; E. Winkelmann, Acta imperii inedita, t. 1, Innsbruck, 1880, p. 117-118, n° 139 ; RRH, p. 273-274, n° 1046.
-
[24]
RRH, n° 1046, p. 273-274 ; P. Chaplais, Diplomatic Documents Preserved in the Public Record Office, t. 1, 1101-1272, Londres, 1964, n° 343 p. 241-242 ; Ibn Djubayr, Voyages, op. cit., t. 3, p. 364 ; L. Blancard, Documents inédits sur le commerce de Marseille au Moyen Âge, t. 1, Marseille, 1884, p. 28-29, n° 22, p. 102-103, n° 68 et p. 134-135, n° 87.
-
[25]
JeandeJoinville,ViedesaintLouis,op.cit.,§618-629p.306-313;K.Toomaspoeg, Le patrimoine des grands ordres militaires en Sicile, 1145-1492, Mélanges de l'École française de Rome. Moyen Âge, t. 113, 2001, p. 317.
-
[26]
Ramon Muntaner, Crònica, éd. M. Gustà, t. 2, 5e éd., Barcelone, 1998, p. 60-61.
-
[27]
L. Blancard, Documents inédits…, op. cit., t. 2, p. 436, n° 49 et p. 446, n° 79 ; A. Vinas et R. Vinas, La compagnie catalane en Orient, Pollestres, 2012, passim.
-
[28]
J. H. Pryor, In subsidium Terrae Sanctae: Exports of Foodstuffs and War Materials from the Kingdom of Sicily to the Kingdom of Jerusalem, 1265-1284, Asian and African Studies, t. 22, 1988, p. 128-129 et 131 ; F. Schillman, Die Formularsammlung des Marinus von Eboli, Rome, 1929, p. 263, n° 1958 ; L. de Mas-Latrie, Histoire de l'île de Chypre…, op. cit., t. 2, p. 91-92 ; E. Fleuchaus, Die Briefsammlung des Berard von Neapel. Überlieferung - Regesten, Munich, 1998, p. 396-397, n° 284.
-
[29]
J. H.Pryor,In subsidium Terrae Sanctae,art. cit., p. 134-135 et 142;M.-L.Favreau-Lilie, The Military Orders…, art. cit., p. 206, n. 10.
-
[30]
M. Kosi, The Age of the Crusades in the South-East of the Empire (Between the Alps and the Adriatic), The Crusades and the Military Orders, éd. Z. Hunyadi et J. Laszlovszky, Budapest, 2001, p. 137 ; M. Fernándezde Navarrete, Disertacion histórica sobre la parte que tuviéron los Españoles en las guerras de Ultramar ó de las cruzadas, Memorias de la Real Academia de la Historia, t. 5, 1817, p. 174-175, n° XVI ; J. M. Sansi Travé, Armes, queviures i bestiar d'algunes comandes del Temple a Catalunya, Aragó i València segons uns inventaris de 1289 (Primera part), Sacra Militia. Rivisita di storia degli Ordini Militari, t. 3, 2002, p. 80 et 74.
-
[31]
M. Mollat, Problèmes navals de l'histoire des croisades, Cahiers de civilisation médiévale, xe-xiie siècles, t. 10, 1967, p. 352-353 ; H. Pryor, Transportation of Horses by Sea during the Era of the Crusades: Eighth Century to 1285 A.D., The Mariner's Mirror, t. 68, 1982, p. 106.
-
[32]
L. de Mas-Latrie, Histoire de l'île de Chypre…, op. cit., t. 2, p. 91-92. Nos calculs se fondent sur une estimation de la saume générale de Sicile de 275 litres et un poids spécifique du froment de 0,77 g/ml.
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[33]
N. Housley, Charles II of Naples and the Kingdom of Jerusalem, Byzantion, t. 54, 1984, p. 533-535, n° 1 ; J. H. Pryor, In subsidium Terrae Sanctae, art. cit., p. 129.
-
[34]
A. J. Forey, The Templars in the Corona de Aragón, Londres, 1973, p. 325 et 415-419, n° XLV.
1 Il peut sembler paradoxal de vouloir retracer l'histoire maritime d'un ordre dont la vocation était de protéger initialement les routes du royaume de Jérusalem des assauts des « voleurs et des maraudeurs ». Les templiers furent amenés cependant à arpenter dès les années 1120 les ports de Palestine, fréquentés par les pèlerins occidentaux, avant de se tourner vers ceux d'Europe, rapidement pourvus de commanderies. La perte des archives centrales de l'ordre nous prive d'éléments de datation sûrs à l'égard de ces installations portuaires, éclairées par de trop rares récits. Une telle incurie ne peut être que partiellement comblée par les résultats des campagnes de fouilles entreprises en Orient depuis un siècle ou le témoignage de sources périphériques provenant de Catalogne et de Sicile. La confrontation de ces documents avec les différents textes normatifs et récits historiques devrait, néanmoins, nous permettre d'apprécier le degré d'adaptation des templiers à la navigation méditerranéenne. Nous répondrons à la problématique posée naguère par Marie-Luise Favreau-Lilie, en portant notre attention sur les infrastructures élaborées par le Temple, avant d'étudier ses flottes de guerre et de commerce, pour autant que ces concepts puissent être pertinents au Moyen Âge [1].
1. La répartition des infrastructures portuaires
2 La perte des archives centrales du Temple, enregistrée à Chypre au xvie siècle, nous cantonne à une reconstruction prudente des infrastructures portuaires aménagées par les templiers en Terre sainte. Nous savons que l'ordre se dota dès le xiie siècle d'une vingtaine de commanderies côtières, si l'on inclut dans ce total Arsur et le modeste îlot de Rouad, qui ne sont documentés que pour le siècle suivant. Rouad relevait de la seigneurie de Tortose (Antartūs), dont la moitié de l'étendue avait été concédée à l'ordre à la suite d'un raid dévastateur de Nūr ad-Dīn au mois de février 1152. Les commanderies templières suivent, en général, fidèlement le découpage épiscopal de la Terre sainte, en incluant quelques positions originales comme Gaza et Ascalon, au sud du royaume de Jérusalem, ou Port-Bonnel et Alexandrette en Arméno-Cilicie. Ces régions présentent le point commun d'avoir été inféodées au titre de marches frontalières aux ordres militaires dans les années 1153-1156, qui virent les musulmans menacer l'équilibre de la Syrie franque. Tous les sites portuaires desservis par le Temple en Petite-Arménie sont loin d'être aussi bien connus que celui de L'Ayas, où l'ordre disposait d'un débarcadère fréquenté par des marchands génois. Il en va ainsi du site de Port-Bonnel, qui correspond à la ville actuelle d'Arsūz dans le sud-est de la Turquie. Un guide maritime du milieu du xiiie siècle confirme cette localisation en plaçant Port-Bonnel à mi-distance entre Alexandrette et la pointe du Rās al-Khanzīr, qui sépare la Syrie de la Cilicie. La principauté d'Antioche dont ces possessions relevaient jusqu'en 1195 possédait d'autres ports fréquentés par les frères du Temple, comme Saint-Siméon et Lattaquié, dotée d'une commanderie dès 1154. L'ordre y conserva jusqu'en 1287 une commanderie capable de communiquer avec le reste de la Syrie par la voie de mer ou des airs en raison de l'existence d'un pigeonnier géant, en relation avec la ville de Tortose [2].
3 Les templiers disposaient depuis 1152 d'un important château à Tortose, organisé autour d'un donjon arasé consciencieusement par les mamelouks après 1291. Des fouilles récentes ont pu mettre en évidence l'originalité de cette tour normande de 20 mètres de côté, assez puissante pour repousser les assauts de Saladin en 1188. Les deux saillants épaulant en front de mer l'édifice comportaient des poternes destinées au ravitaillement maritime de la place en cas de siège. Il est probable que l'ordre disposait d'un débarcadère sur le flanc méridional du donjon, où un semblant de quai a pu être dégagé. Cette situation était partagée par la maison du Temple de Tripoli, dont la garnison facilita en 1282 un coup de main de Guy II de Gibelet contre la capitale comtale. La commanderie possédait comme celle d'Acre de vastes terrasses susceptibles d'accueillir les cargaisons imprégnées d'eau de mer, que l'on faisait sécher au soleil [3].
Pl. 3. Le réseau défensif de l'île de Rouad (d'après R. Burns, The Monuments of Syria, Londres, 2009)
Pl. 3. Le réseau défensif de l'île de Rouad (d'après R. Burns, The Monuments of Syria, Londres, 2009)
4 Cette anecdote révèle la richesse de la documentation disponible pour le royaume de Jérusalem, qui s'étendait du Nahr al-Kalb aux sables du Sinaï sur la frontière égyptienne. Son havre le plus septentrional était le port de Beyrouth, où fut détournée dans la seconde moitié du xiie siècle la succession d'un chapelain du Temple, décédé lors d'un transfert entre Tripoli et Acre. Ce cas de jurisprudence témoigne de la supériorité de la via maris sur un itinéraire terrestre soumis à la pression grandissante des Ayyoubides [4]. Le Temple possédait, à quelques encablures de là, un manoir de belle taille à Sidon, avant d'acquérir en 1260 le château de Mer édifié en 1227-1228 par des pèlerins anglais. Sidon présente fort peu de vestiges de son occupation par le Temple en raison de l'arasement de ses 800 mètres de remparts relevés par l'ordre avant 1283. Le Temple n'apporta que peu de modifications à l'enceinte extérieure du château de Mer, appareillée depuis le séjour de saint Louis en bossages lisses de 5 mètres d'épaisseur, parsemés de colonnes en boutisse. L'archéologue H. Kalayan a soutenu un point de vue contraire en 1973, en attribuant à l'ordre la quatrième phase de construction de cette forteresse maritime, cantonnée de quatre tours d'angle. C'est faire peu de cas de l'empreinte capétienne laissée à l'édifice à travers le percement d'archères à étrier rectangulaire, différentes de celles de Château-Pèlerin [5].
5 Le seul port en eau profonde de la région était celui de Tyr, qui nécessitait dans son approche des pilotes expérimentés à cause de la dangerosité de ses récifs. Un isthme barré par une triple muraille faisait de la ville une citadelle, dont le port était défendu comme à Acre par une chaîne tendue entre deux tours. Cette situation exceptionnelle explique la résistance opiniâtre de la ville en 1187 aux assauts de Saladin sous la direction du marquis de Montferrat et du commandeur du Temple, Geoffray Morin, dont les troupes parvinrent à s'emparer, le 30 décembre, de onze galères ennemies. Les templiers disposèrent jusqu'en 1185 d'un quartier entier au sein de la cité que Raymond III de Tripoli céda à la commune de Pise dans des circonstances mal élucidées. Ce pâté de maisons enjambant la muraille de la cité comprenait une tour ainsi qu'une place courant jusqu'à la mer. La rue ainsi que la commanderie du Temple demeurèrent au siècle suivant un élément topographique important de la cité, au même titre que certains entrepôts templiers [6].
6 Le port de Tyr semble avoir été l'un des rares sites à être réoccupé au début du xive siècle par les Latins à la suite d'une offensive des Mongols en Syrie. Une déposition du procès de Chypre mentionne en effet la réception sur place, le 28 mai 1300, du sergent Jean de Saint-Georges devant plusieurs dignitaires. Cette tête de pont attestée par plusieurs contrats de change génois ne dut pas survivre à la campagne menée sur le littoral au mois de juillet par l'émir Djamāl ad-Dīn al-Afram. La suprématie navale des Latins compromit néanmoins la réoccupation du site par les mamelouks pour plusieurs dizaines d'années d'après le témoignage du pèlerin Ludolphe de Sudheim [7].
7 Acre, capitale par procuration du royaume de Jérusalem, reste de loin le port le mieux connu de Syrie du fait des fouilles entreprises par le gouvernement israélien depuis une soixantaine d'années. La maison du Temple occupait jusqu'au 28 mai 1291 l'angle sud-ouest de la cité au contact du quartier de Pise, avec lequel elle communiquait par une porte fortifiée dont deux niveaux ont été exhumés. Ce complexe incluait selon les cartes de Pietro Vesconte (1320) et Paolino Veneto (1323) quatre tours d'angle, centrées autour d'un donjon qui pourrait avoir comporté une coupole selon des esquisses anciennes de Matthieu Paris. La tour maîtresse du Temple se dressait depuis le xiie siècle le long du rivage, à l'opposé du palais magistral, dont la situation à la jonction des quartiers pisan et génois fut source d'inquiétude durant la guerre de Saint-Sabas de 1256-1258. La destruction méticuleuse de l'endroit au xviiie siècle autorise une reconstruction prudente des éléments aujourd'hui immergés par 50 centimètres de fond [8].
8 Une découverte retentissante a révélé en 1994 l'existence d'un tunnel templier de 350 mètres de long, reliant le fondouk pisan correspondant au Khan aš-Šūna actuel aux magasins du Temple. Ce passage comportait deux subdivisions débouchant sur le port, d'où des officiers du Temple rapatriaient les marchandises exemptes de droit de douane. Les templiers devaient entretenir, en outre, des représentants aux portes de la cité ou dans le khan de la Fonde, voisin de la porte Saint-Nicolas, où l'on taxait en 1242 d'un besant les esclaves et chevaux entrant. Un article de la règle du Temple mentionne en effet l'existence de préposés auprès des cours de la Fonde et de la Chaîne, parés d'une titulature spécifique. La partie occidentale de leur tunnel était soumise dans cette optique au contrôle d'une salle de garde aménagée dans un vaisseau gothique, entrepris, semble-t-il, après le blocus de la maison du Temple ordonné par l'empereur Frédéric II en 1229 [9].
2. La marine de guerre templière
9 L'histoire de la marine de guerre templière ne peut guère être esquissée avant la cinquième croisade, qui vit le delta du Nil servir de base d'opérations à une multitude d'escadres. La marine franque ne paraît en effet jamais avoir dépassé un stade embryonnaire au xiie siècle, ce qui contraignit les rois de Jérusalem à rechercher constamment des alliances extérieures. La seule charte imposant l'affrètement d'une galère tripolitaine à titre féodal a, de plus, de fortes chances d'être apocryphe à en juger par sa facture moderne. La situation se modifia considérablement après l'arrivée à Saint-Jean-d'Acre en 1217 d'une escadre frisonne, conduite par l'écolâtre Olivier de Cologne. Un certain nombre des coques la composant furent confiées aux ordres militaires au moment de l'invasion du Delta en 1218. Quatre coques et deux nefs équipées par l'Hôpital et le Temple parvinrent, le 24 août 1218, à s'emparer d'une tour défendant l'accès de Damiette après des combats acharnés. Cette victoire frappa tellement les esprits qu'une chronique italienne l'attribue à l'intervention d'une milice céleste, plus que terrestre, en invoquant le témoignage des défenseurs musulmans éberlués. Le siège de la ville rebondit en novembre 1218 avec le sacrifice d'une coque templière, précipitée contre les murailles de Damiette [10].
10 La totalité des sources souligne le sabordage du navire décrété par les templiers après son abordage par une centaine de fedayins, que l'Estoire d'Eracles porte à plus de deux milliers ! Le naufrage du navire entraîna, quoi qu'il en soit, dans les profondeurs du fleuve plus de combattants que les glaives des templiers n'auraient pu en tuer selon le témoignage des chroniqueurs latins, pétris de références bibliques. Un récit moins favorable signale qu'un groupe de templiers félons serait parvenu à traverser le fleuve à bord d'une barque et d'une galère arrachées aux Sarrasins, avant de convaincre le sultan de couler sa flotte et de fortifier la rive par toutes sortes de lices et de mangonneaux [11]. Le Temple assurait pourtant à cette date un rôle primordial dans le déroulement des opérations, après avoir édifié un pont de bateaux entre la tour, récemment conquise, et la rive ouest du fleuve. Sa polyvalence lui permettait de reconvertir certains de ses équipages privés de navire en servants d'artillerie, comme cela advint au mois d'avril 1219. La pierrière, qui bénéficia de ce surcroît de main-d'œuvre, fit preuve de tant de précision que les assiégés lui conférèrent le surnom évocateur de culbuteur ou al-mūfrita [12].
Cl. 4. Attaque de la tour de Damiette d'après une enluminure de Matthieu Paris (Cambridge, Corpus Christi College, Ms. 16, Roll 178)
Cl. 4. Attaque de la tour de Damiette d'après une enluminure de Matthieu Paris (Cambridge, Corpus Christi College, Ms. 16, Roll 178)
11 La progression de l'ost de la croisade se heurta en août 1219 à un cruel manque de vent, qui empêchait les galères chrétiennes de ravitailler convenablement l'armée. Le Temple eut l'intelligence de recourir à des navires d'un plus faible tirant d'eau afin de s'adapter à la navigation estivale dans le Delta. La capture d'une de ses galiotes chargée de 50 balistes préfigura, deux ans plus tard, l'humiliante capitulation de Barāmūn, imposée par la tournure des événements. Les exploits navals des templiers, qui panachaient leurs équi-pages de croisés occidentaux, ne manquèrent pas de générer une abondante littérature dominée par la figure d'un énigmatique Liber Templariorum [13]. Il fallut cependant attendre la septième croisade pour que le Temple se dotât d'un vaisseau amiral, que Jean de Joinville visita au moment du paiement de la rançon de saint Louis en mai 1250. Cette mestre galie présentait les traits d'une banque flottante, abritant dans sa cale les dépôts réguliers des participants de la croisade. Ce navire devait ressembler à l'impressionnante galère de Jean de Jaffa, qui avait frappé les esprits des croisés, un peu plus tôt, par la peinture intégrale de sa coque et le renforcement de ses flancs à l'aide de trois cents targes. Celles du Temple devaient arborer le gonfanon baussant de l'ordre et employer un nombre incalculable de prisonniers de guerre. Peutêtre comportaient-elles un pont blindé et ignifugé comme certains navires de transport de troupes [14] ?
12 Nous savons grâce à la chronique du « templier de Tyr » que le grand maître Guillaume de Beaujeu n'hésita pas à armer, en 1279, treize de ces galées afin de porter la guerre dans le comté de Tripoli lors d'une querelle féodale. Le corps expéditionnaire qu'il transborda se risqua à gravir les contreforts du Liban pour défaire l'armée comtale à plus de 1 000 mètres d'altitude dans le casal d'ad-Dūmā. La flotte templière opéra par la suite une démonstration de force devant Tripoli, avant de perdre cinq navires dans un coup de grain. Les équipages des galères reçurent l'aide impromptue de leur allié Guy de Gibelet, qui était venu mettre le siège devant le château de Néphin (act. Enfé) avec un contingent templier. L'échec de cette entreprise amena Guillaume de Beaujeu à regagner Acre sans tarder, tandis que Bohémond VII d'Antioche razziait l'île d'al-Hlālīyé, au large de Sidon, avec le soutien d'une quinzaine de galères. Il est peu probable que son escadre réussît à prendre le contrôle du château de Mer, situé plus au sud, qui ne fut abandonné par les templiers que le 14 juillet 1291 sous la pression des mamelouks. La flotte templière prit soin à cette occasion d'évacuer la population de la ville, réfugiée sur l'îlot d'al-Hlālīyé. Ces péripéties mettent en évidence l'extrême mobilité du Temple, au même titre que l'instabilité politique de la Syrie franque à la veille de sa chute [15].
13 Les rivalités vénéto-génoises compromirent dans les dernières années du siècle la réaction de la chrétienté en générant, en 1293, un engagement naval au large du Péloponnèse, qui coûta la vie au turcoplier Guillaume de La Tour. L'initiative revint au pape Nicolas IV d'affréter en 1292 une flotte de vingt galères, vouée à défendre l'île de Chypre et le royaume de Petite-Arménie contre une éventuelle attaque mamelouke. Les Annales génoises de Jacopo Doria révèlent que cette flotte ne partit qu'après le décès du souverain pontife à la suite d'une insubordination de Manuele Zaccaria et de Tedisio Doria, sanctionnée sévèrement par la République. Le Sacré Collège, qui gérait les affaires de la chrétienté par intérim, intervint pour que les deux amiraux fussent autorisés à armer une dizaine de navires destinés à appuyer le Temple et l'Hôpital. Le Grand Conseil consentit à les autoriser à s'engager en Orient pendant une année au « service de l'Église », après avoir levé l'amende qui les accablait [16]. Le Temple choisit cette époque pour se doter d'un arsenal inféodé à un « amiral ou capitaine » dans lequel nous pensons distinguer un chef d'escadre (preceptor navium) occasionnel, plutôt qu'un simple patron de nef comme Alain Demurger le suggère. Nicholas Coureas est allé, semble-t-il, trop loin en accordant à cet office un caractère durable sur le modèle de celui de l'Hôpital, attesté à compter de 1299. L'amiral du Temple devait cependant, à l'instar de son homologue, solliciter l'armement de sa flotte auprès du maréchal du couvent et reverser ses prises de guerre au trésor de l'ordre [17].
14 La marine templière souffrit en 1299 d'une convention signée entre la Couronne chypriote et le clergé de l'île au sujet du prélèvement d'une contribution de guerre. Le Temple et l'Hôpital renoncèrent à extrader sur leurs navires des serfs appartenant au roi, en ouvrant leurs cales à ses inspecteurs. L'affrètement de leurs bâtiments fit l'objet de plusieurs articles, révélant la concurrence représentée par les deux ordres pour les arsenaux royaux. La liberté de manœuvre reconnue aux ordres se heurta à la volonté du roi de concéder des licences d'armement, distribuées au compte-gouttes avant un revirement spectaculaire en 1307. Boniface VIII avait pourtant fait la moitié du chemin en reconnaissant au roi un droit d'embauche prioritaire sur les ressortissants de son royaume, respecté par les templiers. Le pape, après avoir condamné le principe d'une concurrence occulte des ordres, déclara en cas de prise commune comme « juste et équitable » un partage du butin effectué au pro rata du nombre de navires et de participants engagés. Ce partage devait se subordonner à une échelle de valeur favorable légitimement aux combattants. L'immunité des ordres militaires se trouva diminuée par l'obligation d'ouvrir leurs navires à des inspections réglementaires à chaque accostage ou départ, motivées par la recherche d'éléments d'accastillage fréquemment volés. Tout capitaine se dérobant à ce rituel devait faire l'objet de poursuites officielles en cas de disponibilité des baillis royaux [18].
15 Le Temple s'investit dans les années qui suivirent dans l'interception des navires tentant de commercer avec les « infidèles » contre la volonté du Saint-Siège. Le commandeur d'Auvergne Humbert Blanc parvint à convaincre Clément V, le 13 juin 1306, de confier le commandement d'un groupe de galères à l'amiral marseillais, Pierre de Lengres, qui reçut des lettres de grâce susceptibles d'être produites dans les ports où il ferait relâche. Il paraît assez ardu d'estimer la taille de l'escadre dirigée par les deux hommes, même si des rumeurs véhiculées durant le procès du Temple font état d'une vingtaine de bâtiments. Un historien méridional a estimé récemment que les deux escadres méritaient d'être distinguées, comme si le Temple avait pu armer concurremment deux flottes en 1306 et 1307. L'argument semble d'autant plus ténu que le roi de Chypre préconise dans un rapport contemporain l'armement d'une escadre pontificale de quinze à vingt galées « pour arrêter les faux chrétiens qui portent aux Sarrasins des hommes d'armes ou mamelouks, des pièces de bois, du fer, de la poix, des vivres et d'autres denrées qui leur sont nécessaires ». Quoi qu'il en fût, Pierre de Lengres reçut en 1306 « le droit de choisir un prêtre adéquat comme confesseur », afin d'absoudre ses compagnons en indélicatesse avec l'Église. Ce privilège insigne fut réservé à ceux qui s'engageraient à partir en Orient sous un mois, en amendant leurs torts sincèrement. Ces Alexandrini repentis bénéficièrent du privilège appréciable de pouvoir conserver intégralement le produit de leur course, quelle que soit la nationalité des navires interceptés [19].
16 Le lyrisme de cette bulle ne permet de cerner qu'indirectement la situation juridique des captifs pris en mer par la marine pontificale. Les Assises de la cour des Bourgeois réservaient dans les royaumes de Jérusalem et de Chypre un sort expéditif aux trafiquants de produits stratégiques, dont les pécules de plus d'un marc d'argent revenaient au seigneur du lieu. Il est probable qu'Humbert Blanc souhaitait respecter cette procédure pour les contrevenants arraisonnés dans les parages de l'île de Chypre, sans attendre des miracles de la justice royale, soumise aux pressions des républiques italiennes. Cette réorientation des activités du Temple vers la course aurait dû déboucher, dans la pratique, sur l'institutionnalisation de la charge d'amiral, opérée par l'Hôpital en 1300. Cette innovation annonçant le temps des ligues égéennes fut, peut-être, rejetée par le Temple, dont le conservatisme s'accommodait mal de la vénalité de certains de ses aspects. Aucun autre ordre ne pouvait cependant y aspirer autant que celui d'Hugues de Payns, à qui la papauté avait accordé dès 1139 le bénéfice intégral de ses prises de guerre, ou spolia [20].
17 Plusieurs actes de la pratique nous renseignent sur le statut social d'un avitailleur du Temple, en activité à Famagouste au début du xive siècle. Le Génois Pietro Alieri ou Alerio y apparaît comme témoin ou bénéficiaire d'opérations financières négociées avec des compatriotes. Le regain des activités maritimes de l'ordre après la bataille de Homs suscita une vague d'embauches, que les templiers encadrèrent à l'aide d'un système de dépôt de cautions, censé limiter les risques de mutinerie. Les marins recrutés paraissent avoir été majoritairement provençaux et catalans, en raison de l'engagement préférentiel des Famagoustains « de souche » dans la marine royale. Une quittance de 1301 souligne la brièveté de ce type de contrats passés le temps d'un voyage ou d'une expédition, arrêtée en l'occurrence à huit semaines. Le dépositaire de la fidéjussion devait attendre la présentation d'une lettre du chef de mission ou capitaine pour pouvoir restituer aux marins la somme gagée, sous peine d'une amende double. Le service du Temple était devenu à cette époque une affaire aussi lucrative que complexe sur le plan juridique [21].
3. L'organisation du subsidium Terre Sancte
18 L'absence remarquée du Temple des contrats de fret génois et marseillais témoigne de l'existence d'une véritable flotte de commerce templière dès les premières années du xiiie siècle. Malgré leur présence précoce en Biscaye et dans la Manche, les templiers concentrent à cette époque la majeure partie de leurs activités autour des principaux ports provençaux, comme plusieurs études l'ont mis en exergue. Marseille présente l'intérêt de se situer à proximité du couloir rhodanien, où officie le « commandeur du Passage », chargé d'écouler en Orient les ressources humaines et matérielles de l'ordre [22]. Les compétences des différents détenteurs de cette charge semblent avoir permis le transfert de plusieurs centaines de combattants en Orient au vu des trois cents frères acheminés à Chypre en 1297, en temps de paix. Les relations nouées par le Temple avec les municipalités provençales connurent au cours du xiiie siècle différentes péripéties, dont témoigne un sérieux différend survenu avec les autorités marseillaises en 1233 [23].
19 Une série de confiscations perpétrées dans la cité phocéenne conduisit les maîtres du Temple et de l'Hôpital à demander réparation, cette annéelà, au connétable du royaume de Jérusalem, Eudes de Montbéliard, par le biais d'une saisie compensatoire. Un terrain d'entente finit par être trouvé, le 3 octobre, en accordant aux deux congrégations le droit de décharger librement dans le Vieux-Port quatre naves par an. Si aucun frein ne fut mis au nombre de marchands embarqués sur lesdits navires, un quota de 1 500 pèlerins fut imposé aux deux ordres qui menaçaient l'équilibre du marché marseillais. Ce chiffre pourrait surprendre pour ceux qui ignorent l'existence de navires de plus d'un millier de passagers dès le xiie siècle dans l'espace méditerranéen. Les chartes de la famille Manduel révèlent la modestie des échanges réalisés par les templiers, en temps de paix, en ne mentionnant que trois de leurs nefs à l'occasion des « passages » de 1229, 1235 et 1240. Les marchands phocéens embarqués à bord de ces navires paraissent avoir été de modestes commis spéculant sur le taux de change avantageux des royaux coronats à Saint-Jean-d'Acre, ou sur le commerce du corail importé d'Afrique du Nord. Le dernier de ces contrats laisse entendre une rotation saisonnière des naves templières, dont le retour était prévu pour la mi-août suivante, à en croire une lettre de l'évêque Florent d'Acre de 1261 [24].
20 Les commandeurs de naves templières avaient acquis au milieu du siècle suffisamment d'expérience pour que saint Louis confiât sa vie à l'un d'entre eux lors de son retour de Terre sainte. Joinville nous a laissé une description vivante du frère Raymond, qui présida au naufrage de la nef royale, en avril 1254, sur un banc de sable chypriote. Frère Raymond déchira à cette occasion ses vêtements jusqu'à la ceinture, en arrachant sa barbe de dépit. À sa peur de mourir noyé s'ajouta probablement un profond sentiment de culpabilité, lié à sa passivité devant une aveuglante brume de terre. Une telle faute aurait pu lui valoir un passage en « cour martiale », assorti d'une levée d'habit selon les prescriptions de la règle. Le destin en décida autrement en désengageant la nef de son banc de sable à la stupéfaction de Louis IX. La marine templière produisit quelques figures emblématiques, comme le commandeur Vassal, qui officiait à Marseille dans les années 1270, ou son émule Roger de Flor, qui vit le jour à Brindisi où l'ordre faisait radouber ses nefs. Le Temple était alors en train de réorienter ses bases arrière en négligeant étrangement le port de Messine, comme un historien l'a mis en évidence il y a deux décennies [25].
21 Le destin exceptionnel de Roger de Flor débuta avec l'achat en 1282 par le Temple du « plus grand navire qui fût fait en ce temps-là » dans le port de Gênes. Roger reçut le commandement du bâtiment, qui s'imposa jusqu'en 1291 comme la plus grande nef acconitaine de l'ordre. Sa carrière dérapa en mai 1291 lorsqu'il évacua vers Château-Pèlerin les citoyens les plus estimés d'Acre à prix d'or [26]. Roger remit à Jacques de Molay son butin avant de faire l'objet d'un mandat d'amener en bonne et due forme après la tenue d'un chapitre disciplinaire. Des fuites lui permirent de contrecarrer ces projets en se réfugiant à Marseille, où il dégréa son navire avant de gagner Gênes avec le produit de cette vente frauduleuse. Cette volteface compromit son arrestation à Marseille, d'où la Rose du Temple continuait d'acheminer jusqu'en Orient à la fin du xiiie siècle d'humbles commis comme Raymond Massone ou Jacques Avignon. Roger de Flor devint, pour sa part, un corsaire et un mercenaire réputé, avant d'être assassiné en 1305 par les autorités byzantines [27].
22 La Couronne angevine concédait à cette époque au Temple des licences d'exportation de pondéreux à l'initiative de la papauté, qui avait commencé par solliciter l'exonération de naves brindisiennes au milieu du siècle. Ces privilèges permettaient au Temple d'économiser l'équivalent de 280 à 420 besants sarracénats de frais de douane pour un peu plus d'une vingtaine de tonnes de blé et une trentaine d'orge, ce qui, les années fastes, pouvait représenter un pactole de 10 500 à 15 750 besants, comme en 1295 dans un contexte de sévère pénurie. L'approvisionnement de la Terre sainte pouvait également être le fait de marchands péninsulaires, astreints à présenter à leur retour des certificats de livraison ou littere responsales, scellés par les chancelleries du Temple et de l'Hôpital, voire par le patriarche de Jérusalem en personne. Ce collège instauré par Grégoire X fut élargi à partir de 1277 au bayle officiel du roi de Sicile en Orient, Ruggero Sanseverino, à qui succéda en 1282 le Français Eudes Poilechien [28].
23 Les registres napolitains de Charles Ier d'Anjou ne mentionnent que deux navires templiers affrétés durant la huitième croisade, l'Allégresse et la Nave Angélique. À ce navire exonéré en novembre 1270 vint s'ajouter une nave anonyme en janvier 1271, relayée par une escadre indéterminée, trois ans plus tard. Le bénéficiaire de ces largesses fut le chapelain Arnoul de Wezemaal, qui, après un premier envoi de « victuailles », parvint à exporter en 1274 2 000 saumes de céréales, à raison de 211 tonnes de froment et de 165 d'orge. Peut-être recourut-il au service de la Sainte-Marie, en activité en 1278, sans que l'on puisse présager de sa date de mise en service ? Cette abondance de noms tranche avec le seul navire teutonique mentionné dans les Pouilles en 1267 par les archives angevines. Le Temple ne semble pourtant pas avoir cantonné ses activités dans la botte italienne, où il n'obtint en une vingtaine d'années que 7 licences d'exportation contre 17 pour l'Hôpital [29].
24 Il possédait en effet depuis les années 1240 le port de Šibenik sur le littoral dalmate, qui communiquait avec ceux de Zablaće et de Zadar. La Dalmatie était loin de présenter la figure d'un eldorado céréalier dans la mesure où la commanderie de Šibenik importait davantage de grains qu'elle n'en exportait… La Couronne d'Aragon offrait à travers son riche patrimoine des potentialités plus variées, dont l'ordre profitait largement en échappant comme le Saint-Sépulcre aux prélèvements du clergé séculier. Un privilège d'Alphonse III accordé au commandeur provincial, Berenguer de Santjust, le 14 avril 1290, révèle l'ampleur de ces transferts avoisinant les 18 tonnes de froment pour une demi-douzaine d'orge et d'avoine. La Catalogne, et en particulier la plaine empordanaise, permettait de joindre à ces envois de l'huile d'olive, des animaux de bât et des armes aux côtés de plusieurs dizaines de chevaux. Un inventaire réalisé en 1289 à l'échelle de la province révèle la spécialisation de certaines commanderies, qui assignent comme Cantavella « au seigneur maître et à la sainte terre d'outre-mer neuf cent soixante cafissos de froment, dix car-casses de porc salées et trois cents fromages », tandis qu'Ambel exporte 150 metres de vin et 100 cafissos de seigle [30].
25 Le poids des défaites contraignait l'ordre à importer un nombre croissant de destriers arabes, moins onéreux que les Turcomans de Terre sainte. Le Temple utilisait, pour ce faire, de larges nefs, dotées de portes arrière ou latérales, qui finirent par leur donner le surnom d'« huissiers ». Ces navires pouvaient accueillir jusqu'à une centaine de chevaux dans des boxes de 73 centimètres de large et 2,59 mètres de profondeur, aménagés au-dessous de la deuxième couverte. On les y suspendait par des sangles afin d'assurer leur stabilité au cours du voyage et de leur épargner au maximum le mal de mer. De temps à autre, on les fouettait pour leur dégourdir les jambes. Il semble que ces conditions de transport aient permis des convoyages convenables, malgré des ravitaillements en fourrage nécessaires à Messine. La quantité d'eau embarquée pour chaque cheval avoisinait lors d'une traversée les 900 litres d'après un contrat marseillais du xiiie siècle [31].
26 Les derniers temps du royaume de Jérusalem virent les exportations se multiplier en direction de la Terre sainte, dont la frange littorale souffrait de sécheresses répétées. Le Temple s'occupa de venir en aide, après la chute d'Acre, aux 100 000 réfugiés de Syrie, qui reçurent au printemps 1295 près de 991 tonnes de fret [32]. Charles le Boiteux (1285-1309) avait participé à cet effort dès le mois de février, en octroyant au Temple une rente annuelle de 1 000 saumes de froment à écouler parmi ses partisans repliés à Chypre. Ces prescriptions n'étaient pas pour déplaire au Temple, qui se plaisait à choisir ses « pauvres » parmi l'aristocratie franque, sans utiliser toutefois de listes nominatives comme l'administration angevine. Charles II accorda à l'ordre, contre le respect de cette clause, le droit d'exporter librement pour les deux années à venir jusqu'à 8 000 saumes de Pouille, soit près de 1 694 tonnes de blé, à partir de ses États [33].
27 Les commanderies catalanes privilégiaient à la même époque l'envoi de salaisons en Orient dans la perspective de sièges prolongés, auxquelles s'ajoutaient des revenus en numéraire pouvant atteindre 1 000 marcs d'argent. Un marchand de Barcelone s'engagea, en 1304, à transférer le montant de ces responsiones à Limassol, après avoir soldé sur place la cargaison de son navire, moyennant des intérêts de 14,5 % redevables à son retour. Ces revenus étaient le plus souvent associés, comme en 1307, à des expéditions de blé, vitales pour le royaume de Chypre. Le système fonctionnait d'autant mieux que les comptes étaient, à la veille de la chute de l'ordre, inspectés par le trésorier conventuel, Pere de Castelló. Le procès du Temple porta un coup fatal à cette organisation logistique en même temps qu'à l'image de l'ordre, qui n'avait pas économisé ses moyens afin de défendre la Syrie franque. Malgré cette détermination, un nombre important de frères semble avoir connu les affres de la captivité au cours des deux siècles d'existence de l'ordre [34].