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La science peut-elle connaître ses propres limites ?

Troisième partie. Conditions objectives d’une limitation du savoir

Pages 235 à 277

Citer ce chapitre


  • Nodé-Langlois, M.
(2014). Troisième partie. Conditions objectives d’une limitation du savoir. Questions de Philosophie : Au service de la Sagesse III (p. 235-277). Desclée De Brouwer. https://shs.cairn.info/questions-de-philosophie--9782220066318-page-235?lang=fr.

  • Nodé-Langlois, Michel.
« Troisième partie. Conditions objectives d’une limitation du savoir ». Questions de Philosophie Au service de la Sagesse III, Desclée De Brouwer, 2014. p.235-277. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/questions-de-philosophie--9782220066318-page-235?lang=fr.

  • NODÉ-LANGLOIS, Michel,
2014. Troisième partie. Conditions objectives d’une limitation du savoir. In : Questions de Philosophie Au service de la Sagesse III. Desclée De Brouwer. Hors collection, p.235-277. URL : https://shs.cairn.info/questions-de-philosophie--9782220066318-page-235?lang=fr.

Notes

  • [1]
    « L’idéalisme consiste dans l’affirmation qu’il n’y a pas d’autres êtres que les êtres pensants ; les autres choses que nous croyons percevoir dans l’intuition ne seraient que des représentations chez les êtres pensants, dont en fait rien d’extérieur ne correspondrait à ces objets qui se présentent. Je dis au contraire : des choses nous sont données comme des objets extérieurs offerts à nos sens, mais dont nous ne savons rien de ce qu’elles sont en soi ; nous ne pouvons au contraire connaître que leur phénomène, à savoir les représentations qui sont en nous, en tant qu’elles affectent nos sens. Je conviens donc assurément qu’il y a en dehors de nous des corps, c’est-à-dire des choses à la vérité tout à fait inconnues de nous quant à ce qu’elles peuvent être en elles-mêmes, mais que nous connaissons moyennant les représentations que nous procure leur influence que notre sensibilité, et auxquelles nous donnons le nom de corps, mot qui nous signifie par conséquent seulement le phénomène de ce qui nous est inconnu, mais n’en est pas moins pour autant un objet réel. Peut-on bien appeler cela de l’idéalisme ? C’en est tout juste le contraire » (KANT, Prolégomènes, § 13, Remarque II, Meiner p. 41-42).
  • [2]
    Voir HEGEL, Encyclopédie, § 28.
  • [3]
    Dans sa préface à la réédition de la traduction Barni de la Critique de la Raison pure (GF Paris 1987), Luc Ferry a cru bon d’intituler un paragraphe : « La revalorisation et l’autonomisation de la sensibilité » (p. IX). Loin de donner une véritable intelligence du criticisme, cette formule en constitue plutôt un travestissement.
  • [4]
    KANT, Critique de la Raison pure, Préface B, Meiner p. 17, à propos de Torricelli. C’est évidemment cette conception de la connaissance qui interdit de reconnaître une quelconque objectivité à un fait dont le caractère miraculeux saute aux yeux, au motif qu’il n’est pas conforme aux lois de la nature. Comme Jean Cachia ne manque pas de le souligner pertinemment (voir notamment : ‘‘Les Lumières et l’athéisme’’, dans : L’aventure chrétienne, une petite histoire du christianisme, 2 t., sous la direction de Claude MARTINAUD, éditions l’Oasis à Olonzac, 2013), le siècle des Lumières offre le spectacle d’une étrange conjonction entre la dénégation empiriste d’une connaissance rationnelle de la divinité, et la dénégation rationaliste des miracles. Pareille oscillation n’est pas le meilleur gage de rationalité, et sans doute faut-il penser la même chose de la tentative de kant pour concilier en un système le rationalisme et l’empirisme de ses prédécesseurs immédiats.
  • [5]
    HEGEL, Encyclopédie, § 44 R.
  • [6]
    Ibid.
  • [7]
    Id., Phénoménologie de l’esprit, Introduction, dernier §.
  • [8]
    Sous-titre de l’œuvre.
  • [9]
    Op. cit., DD.
  • [10]
    « L’absolu seul est vrai, le vrai seul est absolu » (HEGEL, Phénoménologie de l’esprit, Introduction, Meiner p. 65).
  • [11]
    On ne saurait trop recommander ici le livre de Roger Verneaux sur Les sources cartésiennes et kantiennes de l’idéalisme français, Beauchesne Paris 1936.
  • [12]
    L. BRUNSCHVICG, L’idéalisme contemporain.
  • [13]
    E. LE ROY, La pensée intuitive.
  • [14]
    JACOBI, loc. cit.
  • [15]
    C’est ce que fait Mario BUNGE en exposant, dans sa Philosophie de la physique (tr. fr. Seuil Paris 1975), son « réalisme critique » : « a. il existe des choses en soi, c’est-à-dire qu’il y a des objets dont l’existence ne dépend en rien de l’esprit humain […] ; b. il est possible d’accéder à la connaissance de ces choses en soi, bien que cette connaissance ne soit jamais exhaustive mais seulement fragmentaire, et bien qu’elle soit acquise par approximations successives » (p. 112). On notera le croisement assez remarquable de cette position avec celles de métaphysiciens réalistes tels que Roger Verneaux ou Étienne Gilson (Le réalisme méthodique, Téqui Paris 1935 – rééd. 2007).
  • [16]
    J’ai traité de l’erreur de façon approfondie dans mes Disputes philosophiques (Artège, Perpignan, 2011).
  • [17]
    On n’oubliera pas que ce fut là le point de départ de DESCARTES, dans ses Méditations métaphysiques : « J’ai quelquefois éprouvé que [les] sens étaient trompeurs » (1ère Méditation, § 3). On peut se demander comment il est possible de faire cet aveu sans déjà connaître la vérité que les sens ont fait manquer. Descartes n’en a pas moins été le père de l’idéalisme moderne en tirant de là un « doute méthodique » – qu’il finira par déclarer « hyperbolique et ridicule » (6ème Méditation, avant-dernier §) –, en affirmant que seule y échappe d’abord la certitude de la conscience de soi exprimée par le cogito, et en requérant une science qui déduise toute connaissance valide de cette certitude initiale.
  • [18]
    Voir DESCARTES, Discours de la méthode, 5ème partie.
  • [19]
    Voir KANT, Critique de la Raison pure, Préface B.
  • [20]
    HEGEL, Phénoménologie de l’esprit, Introduction, § 3, Meiner p. 65.
  • [21]
    On dénierait avec autant de raison toute scientificité à la physique, au motif qu’elle ne peut procéder comme les mathématiques, ou vice versa. Comme le remarque Roger Verneaux, « il y a une chose certaine et prévisible d’emblée, c’est que si l’on prend une science déterminée comme base de référence, on n’y trouvera pas les conditions de possibilité d’une autre science, et l’on sera nécessairement conduit à conclure que celle-ci est impossible » (Kant. Critique de la critique de la raison pure, Aubier Montaigne Paris 1972, p. 13 - rééd. Presses universitaires de l’IPC, Paris 2014). Kant semble avoir eu conscience de cette difficulté puisque, ne pouvant décidément ramener la physique à la mathématique, il a fait l’inverse en donnant pour matière à cette dernière « l’intuition pure » (l’espace et le temps), quand la physique a pour matière « l’intuition empirique » (les phénomènes). Cette conception plutôt régressive des mathématiques devait être ultérieurement battue en brèche, notamment par l’invention des géométries non-euclidiennes. Elle s’imposait néanmoins à Kant pour sauver sa théorie de la connaissance : référer la scientificité des mathématiques à la forme de l’intuition sensible était le seul moyen de ne pas y voir une attestation de cette intuition intellectuelle que Kant déniait à l’homme, faute de quoi il eût dû reconnaître à celui-ci la capacité d’une connaissance métaphysique théorique.
  • [22]
    Jean LACOSTE, La philosophie au XXème siècle, Hatier 1988, p. 40.
  • [23]
    Le verbe anglais to falsify signifie réfuter et non pas falsifier.
  • [24]
    Ch.9, 200a 15 s. On voit qu’il vaut mieux se garder de dénoncer trop hâtivement l’archaïsme de la physique aristotélicienne.
  • [25]
    SIMPLICIUS, Commentaire à la Physique d’Aristote, 200a.
  • [26]
    PASCAL, Lettre au Père Noël du 29 octobre 1647, Œuvres complètes, Seuil Paris 1963, p. 202.
  • [27]
    Le long dénigrement de la syllogistique aristotélicienne se heurte ici à la preuve évidente de sa « modernité », et plus exactement de sa pertinence transhistorique. Lukasiewicz y a vu la première théorie scientifique axiomatisée de l’histoire. Elle peut faire l’objet d’une preuve de sa consistance, laquelle n’est déjà plus possible avec la mathématique élémentaire. Développée en calcul des propositions et calcul des prédicats, elle reste, comme Robert Blanché ne manquait pas de le souligner, l’organon de toutes les sciences.
  • [28]
    CARNAP, Le dépassement de la métaphysique par l’analyse logique du langage, § 2.
  • [29]
    Il est remarquable que la récente remise en question de la loi de Heisenberg par Robert Boyd et son équipe canadienne (www.bulletins-electroniques.com/actualites/72572.html – 15 mars 2013) repose sur une minimisation expérimentale de l’incertitude, et nullement sur l’élimination du fait que, au niveau quantique, il est impossible d’empêcher que la mesure n’affecte l’objet à mesurer. L’incertitude est rendue négligeable, et permet cette pratique de l’approximation que les mathématiciens ne manquent pas de reprocher aux physiciens.
  • [30]
    On n’oubliera pas que le déterminisme ne consiste pas à reconnaître l’existence d’une détermination causale, soit d’une relation déterminée entre certaines causes et certains effets, relation qui permet l’explication scientifique de ces derniers, mais à absolutiser l’idée d’une telle détermination en l’étendant par principe à tout ce qui se produit dans le monde phénoménal, de telle sorte que tout y soit supposé résulter nécessairement de causes antécédentes.
  • [31]
    Cette définition, couramment attribuée à Cournot, remonte au moins à la Somme contre les Gentils de THOMAS D’AQUIN (II, 44 et 83), et en fait, quoique plus implicitement, au Livre II de la Physique d’Aristote.
  • [32]
    Aristote distinguait ce qui se produit par nature et ce qui arrive par hasard, sans nier qu’il se produise des événements fortuits dans la nature. Kant énonce comme un principe de la science que « In mundo non datur casus » (Critique de la Raison pure, Analytique des principes, GF p. 254).
  • [33]
    Edgar MORIN, La méthode II, La vie de la vie, Seuil Paris 1980, p. 427.
  • [34]
    ARISTOTE, Métaphysique, Livre VI, ch.1, 1026a 24.
  • [35]
    Titre d’un ouvrage de Jean Ladrière (1957 – rééd. Jacques Gabay Paris 2003).
  • [36]
    CANTOR, Contribution à la fondation de la théorie des ensembles tranfinis, 1895, § 1.
  • [37]
    La Varah des khâgneux.
  • [38]
    BOOLE, Les lois de la pensée, III, § 13.
  • [39]
    ARISTOTE, Métaphysique, Livre III, ch.3, 998b 22-27. On voit, eu égard aux plus décisifs des acquis récents de la science contemporaine, que la métaphysique d’Aristote était encore moins méprisable que sa physique.
  • [40]
    Voir sur ces points les leçons ultérieures sur l’organisme et sur la technique.
  • [41]
    On sait quels efforts et quelles élégantes prudences de style Bergson a dû déployer pour redonner crédit à la métaphysique dans le contexte de son époque, dominée par le scientisme positiviste et le matérialisme qui s’adossait à ce dernier.
  • [42]
    Voir sur ce point : Michel NODÉ-LANGLOIS, Petite introduction à la question de l’être : l’invention aristotélicienne de la métaphysique, Téqui 2008.
  • [43]
    Voir notamment les livres de Frédéric NEF : Qu’est-ce que la métaphysique ? (Gallimard 2004), Métaphysique contemporaine (Vrin 2007), et Traité d’ontologie pour les non-philosophes (et les philosophes) (Gallimard 2009).
  • [44]
    Edgar MORIN, La méthode, t.I, Seuil Paris 1977, p. 43-44. Notons que, quelques pages plus haut, Morin reprend à son compte la question qui avait conduit les métaphysiciens, depuis Anaxagore, à mettre une intelligence primordiale au principe de la réalité : « pourquoi y a-t-il de l’ordre et de l’organisation dans l’univers ? » (p. 37). C’est ce que Claude Tresmontant, dans son livre Comment se pose aujourd’hui le problème de l’existence de Dieu ? (Seuil Paris 1966), appelait « le problème de […] l’origine de l’information » (p. 340).
  • [45]
    KANT, Critique de la Raison pure, Découverte et éclaircissement de l’apparence dialectique, Meiner p. 584 (Puf p. 438). Pour une étude plus approfondie de ce point, voir Michel NODÉ-LANGLOIS, Au service de la Sagesse, ch.5, ‘‘La critique kantienne des preuves de l’existence de Dieu’’ (Tempora, Perpignan 2009).
  • [46]
    GRÉGOIRE DE NAZIANZE, Hymne à Dieu, PG 37, 507.
  • [47]
    Voir sur ce point la leçon ‘‘Peut-on penser l’inconnaissable ?’’ dans : Michel NODÉ-LANGLOIS, Disputes philosophiques (Artège 2011).
  • [48]
    1ère lettre de Jean 3, 2.
  • [49]
    Paul, 1ère lettre aux Corinthiens 13, 12.
  • [50]
    C’est pourquoi de nombreux chrétiens moururent martyrs pour avoir refusé d’encenser l’empereur, à l’instar de Sidrac, Misac et Abdénago, que Nabuchodonosor avait fait jeter dans sa fournaise (voir Daniel 3).
  • [51]
    C’est pourquoi il faut soustraire un jour de repos hebdomadaire à toute activité de production ou d’échange des richesses, afin de se prémunir, autant par la méditation et le culte que par l’inactivité, contre le péché principal.
  • [52]
    Edgar MORIN, ibid., p. 44.
  • [53]
    Voir 6ème Ennéade, 9ème traité.
  • [54]
    THOMAS D’AQUIN, Somme contre les Gentils, I, ch.14.
  • [55]
    Titre d’un célèbre traité de Nicolas Krebs, dit de Cues, ou de Cusa (1401-1464).
  • [56]
    Apophasis signifie en grec : négation.
  • [57]
    Voir sa démonstration euclidienne, citée en appendice.
  • [58]
    Voir en appendice sa démonstration pascalienne, reprise d’Aristote.
  • [59]
    Cela explique sans doute pourquoi un sensualiste comme le chevalier de Méré, grand libertin de son siècle, ou l’empiriste Hume, n’ont jamais pu accéder à des vérités pourtant si solides. Méré était l’un des interlocuteurs de Pascal, et sans doute la cible non nommée de l’opuscule sur L’esprit de la géométrie. Quant à Hume, il avoue sa cécité mathématique dans son Traité de la nature humaine, 2ème partie, Section II.
  • [60]
    Sur ce point aussi, on peut trouver remarquable qu’à d’innombrables reprises la Critique de la Raison pure présente les assertions sur les attributs divins comme des propositions que la raison ne peut pas écarter, et qu’elle a même « intérêt » à rappeler sans cesse, pour parer à la menace intellectuelle et morale que constituent aux yeux de Kant l’athéisme, le matérialisme et le scepticisme empiriste : voir notamment la préface à la 2ème édition de la Critique de la Raison pure, éd. Meiner p. 30, et les deux derniers §§ de la 7ème section du chapitre III du Livre II de la Dialectique transcendantale. La parade kantienne ne peut paraître que bien fragile, eu égard notamment à l’histoire ultérieure, et elle eût été assurément bien plus solide sans les ruineuses contradictions de la philosophie critique.
  • [61]
    Edgar MORIN, Le paradigme perdu : la nature humaine, 3ème partie, ch.2, Seuil Paris 1973, p. 134, note 2.
  • [62]
    THOMAS D’AQUIN, Somme contre les Gentils I, ch.14, 3.
  • [63]
    Ibid., 30, 4.
  • [64]
    Voir Michel NODÉ-LANGLOIS, Le vocabulaire de saint Thomas d’Aquin (Ellipses Paris, rééd. 2009), et pour une étude beaucoup plus approfondie et complète : Bernard MONTAGNES, La doctrine de l’analogie de l’être d’après saint Thomas d’Aquin (Cerf Paris, rééd. 2008).
  • [65]
    ARISTOTE, Métaphysique, Livre IV, ch.2, 1003a 33 pour l’être, 1004a 22 pour l’un.
  • [66]
    Voir Michel NODÉ-LANGLOIS, Petite introduction à la question de l’être : l’invention aristotélicienne de la métaphysique, Téqui 2008, ch.3.

Kant paraît avoir tenté une synthèse en définitive impossible : celle d’un réalisme métaphysique et d’un idéalisme épistémologique.
On peut bien parler ici de réalisme métaphysique dans la mesure où Kant juge sa conception du phénomène intenable si l’on n’admet pas que sa connaissance nous met en rapport avec un existant indépendant de notre conscience : l’affirmation de la chose en soi supposée au phénomène est ce qu’il reste chez Kant du réalisme que professait la métaphysique précritique, surtout dans les doctrines selon lesquelles l’intelligence humaine, loin d’avoir à tirer d’elle-même ses objets, les reçoit, moyennant la sensation. Ce réalisme fut notamment celui d’Aristote, et plus encore de son disciple Thomas d’Aquin.
Hegel n’a pas hésité à juger cette métaphysique supérieure en cela à la philosophie critique, car elle ne comportait pas l’inconséquence qu’il y avait de la part de cette dernière à professer que la connaissance ne peut exister que comme un rapport à des choses, mais à des choses réputées inconnaissables.
Or l’idéalisme (transcendantal), dans lequel Kant voit la solution aux impasses qu’il croit déceler dans la métaphysique précritique, n’est pas moins inconséquent que son réalisme, puisqu’il revient à affirmer que l’objet n’est connaissable que dans la mesure où il est construit par le sujet, bien que celui-ci ne puisse construire quoi que ce soit si rien ne lui est donné.
Il est clair que sa part de réalisme est ce qui dans la philosophie critique sert à justifier le recours à l’expérience dans la connaissance scientifique…


Date de mise en ligne : 04/03/2026

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