Chapitre d’ouvrage

3. La prudence

Pages 41 à 51

Citer ce chapitre


  • Comte-Sponville, A.
(1999). 3. La prudence. Petit traité des grandes vertus (5e éd., p. 41-51). Presses Universitaires de France. https://shs.cairn.info/petit-traite-des-grandes-vertus--9782130466710-page-41?lang=fr.

  • Comte-Sponville, André.
« 3. La prudence ». Petit traité des grandes vertus, Presses Universitaires de France, 1999. p.41-51. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/petit-traite-des-grandes-vertus--9782130466710-page-41?lang=fr.

  • COMTE-SPONVILLE, André,
1999. 3. La prudence. In : Petit traité des grandes vertus. Paris cedex 14 : Presses Universitaires de France. Perspectives critiques, p.41-51. URL : https://shs.cairn.info/petit-traite-des-grandes-vertus--9782130466710-page-41?lang=fr.

Notes

  • [1]
    Avec le courage (ou force d’âme), la tempérance et la justice. Cette classification (où la prudence, en français, est parfois appelée sagesse) semble remonter au VIe siècle avant J.-C. On la trouve à peu près chez Platon (voir par ex. Rép., IV, 427 e et Lois, I, 631 c), et elle deviendra classique dans le stoïcisme (voir par ex. Diogène Laërce, VII, 126), puis plus tard (transmise surtout par Cicéron) dans la pensée chrétienne, spécialement chez saint Ambroise, saint Augustin et saint Thomas d’Aquin. Voir à ce propos P. Aubenque, La prudence chez Aristote, puf, 1963, p. 3536 ; G. Rodis-Lewis, La morale stoïcienne, puf, 1970, p. 72 à 86 ; et saint Thomas, Somme théologique, I a II ae, quest. 61 (p. 371 et s. du tome 2 de l’éd. du Cerf, 1984, réimpr. 1993). Voir aussi Alain, Propos du 19 janvier 1935 (« Les quatre vertus », Bibl. de la Pléiade, Propos, I, p. 1245-1247), ainsi que la belle définition de la vertu (Définitions, dans Les arts et les dieux, Bibl. de la Pléiade, p. 1098).
  • [2]
    Voir par ex. Fondements de la métaphysique des mœurs, II, p. 87 de la trad. Delbos-Philonenko (Vrin, 1980), Critique de la raison pratique, I, I, chap. 1, scolie 2, p. 37 de la trad. Picavet (puf, 1971), La religion dans les limites de la simple raison, II, p. 8283 de la trad. Gibelin (Vrin, 1972), et Doctrine de la vertu, p. 101 et 132 de la trad. Philonenko (Vrin, 1968). Voir aussi P. Aubenque, La prudence chez Kant, Revue de métaphysique et de morale, 1975, p. 156-182.
  • [3]
    Kant, Sur un prétendu droit de mentir par humanité, p. 67-73 de la trad. Guillermit (Vrin, 1980).
  • [4]
    Voir Max Weber, Le savant et te politique, trad. franç., rééd. « 10-18 », 1963, p. 172 et s.
  • [5]
    Aristote, Ethique à Nicomaque, VI, 5, 1140 a-b. Voir aussi l’étude magistrale de Pierre Aubenque, La prudence chez Aristote, Paris, puf, 1963.
  • [6]
    Saint Thomas d’Aquin, Somme théologique, la I a II ae, quest. 57, art. 5, et quest. 61, art. 2. Voir aussi II a II ae, quest. 47 à 56 (spécialement quest. 47, art. 5 à 8). Voir aussi E. Gilson, Saint Thomas moraliste, Vrin, 1974, p. 266 et s.
  • [7]
    C’est en effet sur les moyens, non sur les fins, que nous délibérons : Ethique à Nicomaque, III, 5, 1112 b, 11-19. Voir aussi saint Thomas, Somme théologique, I a II ae, quest. 57, art. 5 : « Pour bien agir, il faut non seulement faire quelque chose, mais encore le faire comme il faut, c’est-à-dire qu’il faut agir d’après un choix bien réglé et non seulement par impulsion ou passion. Mais, comme le choix porte sur des moyens en vue d’une fin, sa rectitude exige deux choses : la fin qui est due, et des moyens adaptés à cette fin. (…) C’est pourquoi il est nécessaire qu’il y ait dans la raison une vertu intellectuelle qui lui donne assez de perfection pour bien se comporter à l’égard des moyens à prendre. Cette vertu est la prudence » (p. 352 du tome 2 de l’éd. du Cerf).
  • [8]
    Aristote, op. cit., VI, 13, 1144 a 6-9 : « La vertu morale assure la rectitude du but que nous poursuivons, et la prudence celle des moyens pour parvenir à ce but » (trad. Tricot, Vrin, 1979, p. 308). Voir aussi X, 8, 1178 a 18 (p. 516) : « La rectitude des vertus morales dépend de la prudence ».
  • [9]
    Voir par ex. le témoignage de Stobée, Ecl., II, 59, 4, dans les Stoicorum veterum fragmenta, III, 262 (cité par P. Aubenque, op. cit., p. 33 et n. 1). Voir aussi la communication de P. Aubenque sur La « phronèsis » chez les stoïciens, Actes du VIIe Congrès de l’Association Guillaume Budé, Paris, Les Belles Lettres, 1964, p. 291-292.
  • [10]
    Ethique à Nicomaque, VI, 5 (spécialement p. 285 de la trad. Tricot). Quand nos sciences modernes s’attaquent au hasard, par exemple sous la forme du calcul des probabilités, c’est pour y chercher du nécessaire. Or cela (qui donne encore raison à Aristote) ne vaut qu’au niveau des grands nombres, quand tout choix et toute action doivent s’affronter au singulier.
  • [11]
    Voir P. Aubenque, op. cit., p. 78.
  • [12]
    Epicure, Lettre à Ménécée, 130 (trad. M. Conche).
  • [13]
    Ibid., 132. Voir aussi les Maximes capitales V à X, ainsi que la Sentence vaticane 71.
  • [14]
    Lettre à Ménécée, 129.
  • [15]
    Des lois, XXIII (p. 149 de la trad. Appuhn, rééd. G.-F., 1965).
  • [16]
    Voir Cicéron, République, VI, 1, De la nature des dieux, II, 22, 58, et Des lois, I, 23. Voir aussi P. Aubenque, op. cit., p. 95.
  • [17]
    P. Aubenque, op. cit., p. 137.
  • [18]
    Critique de la raison pratique, Analytique, chap. I, p. 37 de la trad. Picavet.
  • [19]
    Ethique à Nicomaque, VI, 13, 1144 b 31 (trad. Tricot, p. 313).
  • [20]
    Cité par J.-L. Bruguès OP, Dictionnaire de morale catholique, éd. cld, Chambray-lès-Tours, 1991, art. « Prudence » (p. 346). L’auteur n’indique pas la référence. Il peut s’agir d’une traduction approximative du De moribus catholicae Ecclesiae, II, 1, § XV-25 : « Prudentia, amor ea quibus adjuvatur ab eis quibus impeditur, sagaciter seligens » (« la prudence est l’amour qui sépare avec sagacité ce qui lui est utile de ce qui lui est nuisible », trad. B. Roland-Gosselin, Desclée, 1936, p. 62-63).
  • [21]
    Voir Hans Jonas, Le principe responsabilité, trad. franç., Editions du Cerf, 1990. Voir aussi J.-M. Besnier, L’humanisme déchiré, Descartes & Cie, 1993, p. 111 à 121. Remarquons en passant que J.-M. Besnier a évidemment tort (p. 111) de m’opposer, sur ce point, à Hans Jonas. Qu’il n’y ait d’éthique que présente, cela n’empêche pas que toute éthique doive, comme l’exige la prudence, se préoccuper de l’avenir — y compris (surtout aujourd’hui, en raison de la puissance sans précédents de nos techniques) de celui des générations futures. Seuls les vivants peuvent avoir des devoirs ; mais ils en ont aussi, c’est ce que montre le livre de Jonas, vis-à-vis de ceux qui ne vivent pas encore : vis-à-vis de l’humanité à venir, dont nous ne saurions sans culpabilité compromettre l’existence. Pour ce qui me concerne, je n’ai bien sûr jamais pensé que nous devions, ni même que nous pouvions, nous dispenser de tout rapport à l’avenir. J’ai même écrit bien souvent et bien clairement le contraire (voir par ex. Le mythe d’Icare, p. 149-150 ; Vivre, p. 214-224 ; Une éducation philosophique, p. 350-352 ; L’amour la solitude, p. 26 ; Valeur et vérité, p. 145-146 et 158-160…). Ce que j’ai voulu montrer, contre les séductions de l’espérance et les dangers de l’utopie, c’est simplement que le rapport à l’avenir ne pouvait être politiquement et moralement responsable que dans la mesure où il concernait l’avenir en tant qu’il dépend de nous : que dans la mesure, donc, où il était un rapport non d’espérance mais de volonté. Telle est la prudence : volonté actuelle (comme toute volonté) de préparer ou de préserver l’avenir — le sien, autant qu’on peut, et celui des autres, autant qu’on doit.
  • [22]
    Telle était la devise inscrite sur son cachet.

La politesse est l’origine des vertus ; la fidélité, leur principe ; la prudence, leur condition. Est-elle elle-même une vertu ? La tradition répond que oui, et c’est ce qu’il faut d’abord expliquer.
La prudence est l’une des quatre vertus cardinales de l’Antiquité et du Moyen Age. C’est la plus oubliée peut-être. Elle relève moins de la morale, pour les modernes, que de la psychologie, moins du devoir que du calcul. Kant déjà n’y voyait plus une vertu : ce n’est qu’amour de soi éclairé ou habile, expliquait-il, certes non condamnable, mais sans valeur morale et sans autres prescriptions qu’hypothétiques. Il est prudent de veiller à sa santé ; mais qui y verrait un mérite ? La prudence est trop avantageuse pour être morale ; le devoir, trop absolu pour être prudent. Il n’est pas sûr pourtant que Kant soit ici le plus moderne, ni le plus juste. Car le même en concluait que la véracité est un devoir absolu, en toutes circonstances (même, c’est l’exemple qu’il prenait, quand des assassins vous demandent si votre ami qu’ils poursuivent n’est pas réfugié dans votre maison) et quelles que soient ses conséquences : mieux vaut manquer à la prudence qu’à son devoir, fût-ce pour sauver un innocent ou pour se sauver soi ! C’est ce que nous ne pouvons plus accepter, me semble-t-il, faute de croire assez à cet absolu pour lui sacrifier notre vie, nos amis ou nos semblables. Cette éthique de la conviction, comme dira Max Weber, nous effraierait plutôt : que vaut l’absoluité des principes, si c’est au détriment de la simple humanité, du bon sens, de la douceur, de la compassion …


Date de mise en ligne : 01/07/2014

Ce chapitre est en accès conditionnel

Acheter cet ouvrage

18,99 €

392 pages, format électronique (HTML et feuilletage, par chapitre)

Acheter ce chapitre

4,00 €

11 pages format électronique (HTML, PDF et feuilletage)
Membre d'une institution cliente ?