Chapitre d’ouvrage

5. La prospection du risque : les néo-aventuriers

Pages 130 à 161

Citer ce chapitre


  • Le Breton, D.
(2000). 5. La prospection du risque : les néo-aventuriers. Passions du risque (p. 130-161). Éditions Métailié. https://shs.cairn.info/passions-du-risque--9791022603430-page-130?lang=fr.

  • Le Breton, David.
« 5. La prospection du risque : les néo-aventuriers ». Passions du risque, Éditions Métailié, 2000. p.130-161. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/passions-du-risque--9791022603430-page-130?lang=fr.

  • LE BRETON, David,
2000. 5. La prospection du risque : les néo-aventuriers. In : Passions du risque. Paris : Éditions Métailié. Suites Sciences Humaines, p.130-161. URL : https://shs.cairn.info/passions-du-risque--9791022603430-page-130?lang=fr.

Notes

  • [1]
    Nous avons publié une autre version de ce chapitre : « Les nouveaux aventuriers au risque de l'anthropologie », in Les Temps modernes, n° 538, mai 1991.
  • [2]
    Pascal Bruckner et Alain Finkelkraut, Au coin de la rue l'aventure, Seuil, 1979 ; Une première approche du thème abordé ici a été faite par Christian Pociello, « Un nouvel esprit d'aventure : de l'écologie douce à l'écologie dure », Le nouvel âge du sport, in Esprit, avril 1987.
  • [3]
    Vladimir Jankélévitch, L'Aventure, l'Ennui, le Sérieux, Aubier, 1963, p. 9.
  • [4]
    Les phrases citées sans références dans la suite du texte sont empruntées aux premiers numéros de la revue Les Nouveaux Aventuriers, créée en 1988.
  • [5]
    Roger Stéphane, Portrait de l'aventurier, 10-18, 1965 (préface de Jean-Paul Sartre).
  • [6]
    Nous les empruntons aux sommaires des premiers numéros de la revue Les Nouveaux Aventuriers, et au Monde : dossiers et documents, n° 135, 1986 : L'aventure aujourd'hui. Les exemples pourraient être différents dans leurs détails, mais la Gestalt, en quelque sorte, est là.
  • [7]
    Sur le modèle du cinéma et du théâtre. C'est dire combien la nouvelle aventure s'assimile au spectacle, devient une institution officielle, avec ses festivals, ses récompenses, ses congrès, ses salons, son marché, ses magazines, ses collections, ses bourses d'encouragement, etc.
  • [8]
    Les héros de Jules Verne sont proches de ce modèle. On y trouve aussi bien les aventuriers « écologiques » (Cyrus Smith, les enfants du capitaine Grant, etc.) que les aventuriers « ingénieurs » (Robur, Némo, etc.). Une autre extension de la nouvelle aventure, qui ne nous éloigne guère de Jules Verne et dessine l'une des grandes figures de l'héroïsme dans la modernité, englobe les journalistes et également les médecins opérant dans le tiers-monde.
  • [9]
    Nicolas Hulot, Les Chemins de traverse, Lattès, 1990, p. 252.
  • [10]
    Alain Ehrenberg a beaucoup écrit sur cet héroïsme aujourd'hui valorisé qui se trouve « au croisement de l'éthique sportive et du vieux modèle entrepreneurial », qui « désigne une espèce humaine particulière, les athlètes de la gagne, les hygiénistes de la réussite sociale ». Valeur exemplaire d'un héroïsme moderne, loué par les médias et qui veut témoigner d'une nouvelle figure de l'égalité, où chacun peut, s'il le veut et sait être à la hauteur de ses ambitions, bâtir sa fortune, se faire un nom. « Il s'agit pour n'importe qui de faire la preuve qu'il est capable de se produire lui-même. » Nous laissons ces points bien analysés par Alain Ehrenberg, car c'est plutôt le jeu avec la mort qui nous retient ici. Cf. Alain Ehrenberg, Le Culte de la performance, Calmann-Lévy, 1991.
  • [11]
    La nouvelle aventure relève en effet plutôt d'un travail d'un autre type que de l'aventure au sens classique de ce terme.
  • [12]
    Georg Simmel, « L'aventure », in Philosophie de la modernité, Payot, 1989, p. 314 (trad. franç.). La nouvelle aventure traduit également l'avancée de l'idéologie de la jeunesse. Simmel avait perçu, dans un autre contexte bien sûr, l'opposition radicale de l'aventure et de la vieillesse. L'épreuve de la mort, la mise en jeu dans l'excès des ressources physiques est d'autant plus spectaculaire que l'acteur est jeune. Le risque a plus de valeur symbolique quand il met en jeu la vitalité de la jeunesse. « J'ai vingt-sept ans, je suis en pleine forme physique, envoyez-moi là où il y a des risques », répète Philippe de Dieuleveult, à la recherche de reportages journalistiques. Parce que l'écart entre la jeunesse et la mort est intolérable, le rendement mythologique de l'aventure est fort.
  • [13]
    Roger Stéphane, op. cit., p. 50.
  • [14]
    « L'aventure, c'est d'abord sa propre découverte, et je me découvre, au fil des situations, des faiblesses et une volonté. » Nicolas Hulot, op. cit., p. 146. « On promène son ego », disait en souriant Jean-Claude Étienne, lors d'une émission télévisée.
  • [15]
    Il faudrait ajouter la guerre, la catastrophe, la famine ou l'épidémie, puisque les journalistes ou les médecins, les secouristes de l'urgence, se parent de plus en plus de l'auréole des aventuriers. Aux Victors de l'aventure de 1988, l'une des concurrentes « nominées » avait été « infirmière et pilote d'hélicoptère » en Afghanistan. Un récent numéro des Nouveaux Aventuriers donne tous les conseils à ceux qui veulent « concilier l'utile à l'agréable » et associer un motif humanitaire à leur entreprise. « Ce qui ne manquera pas d'attirer les sponsors », souffle judicieusement la revue.
  • [16]
    Patrick Vallençant, op. cit., p. 175 sq.
  • [17]
    Jean-Marc Boivin, L'Abominable Homme des glaces, Flammarion, 1983, p. 116.
  • [18]
    Philippe de Dieuleveult, J'ai du ciel bleu dans mon passeport, Livre de Poche, 1984 ; Nicolas Hulot, op. cit.
  • [19]
    Vladimir Jankélévitch, op. cit., p. 18-19.
  • [20]
    Le Grand Bleu, de Luc Besson, s'achève sur un défi de cet ordre, strictement intime, mais que spectacularise le cinéma. L'une des clés du succès de ce film, outre sa fascination permanente pour l'ordalie, tient à ce qu'il est un hymne à la nouvelle aventure.
  • [21]
    Voir l'article de Jean-Philippe Domecq, « Quel héroïsme aujourd'hui : le cas Lauda », in Le Débat, n° 34, 1985. Nous empruntons à cet article les propos de Niki Lauda et les événements retracés ici.
  • [22]
    A Thierry Sabine, Les Nouveaux Aventuriers rend un hommage appuyé (n° 5, 1988) : « à la fois au créateur du Dakar et à l'homme qui avait eu la préscience de ce grand phénomène de société qu'allait devenir l'aventure ». On apprend dans cet article que Thierry Sabine avait eu le projet lui aussi de fonder un magazine traitant des « nouveaux aventuriers ». Le mythe a déjà un ancêtre majeur. En quelques années seulement, la nouvelle aventure peut déjà célébrer un culte des ancêtres.
  • [23]
    L'indifférence aux sociétés traversées, à leur culture, est là poussée à son comble. Jacques Meunier, dans Le Monde (12-13 janvier 1985), souligne bien ce formidable collage qui réunit de la façon la plus singulière le rallye et les lieux qu'il traverse : « On fait une course contre la montre dans un espace où le temps n'a pas de sens. On fuit le monde moderne dans la plus moderne des machines. On fait des dépenses excessives pour un acte gratuit. PDG, garagiste ou notaire, on va s'encanailler dans les terrains vagues de l'Afrique. »
  • [24]
    Parallèlement, il faut souligner que les candidats sont bien assurés (obligatoirement à l'inscription) par des compagnies peu « aventureuses » : assurances responsabilité civile prises par l'organisateur qui couvrent tous les dommages causés au tiers ; assurance rapatriement sanitaire ; celle couvrant les frais de recherche en zone désertique ; assurances facultatives pour la destruction du véhicule ; assurance individuelle accident pour les participants. On joue métaphoriquement avec la mort, mais non sans précautions. Le risque est circonscrit. Il ne doit pas envahir par contagion l'ensemble de l'existence.

En 1979, Pascal Bruckner et Alain Finkelkraut constataient la désertion de l'aventure dans l'imaginaire occidental. Le sentiment est alors unanime de vivre dans une société où nulle aventure n'est plus possible. Tout a été conquis, découvert, exploré en tous sens. Aucune terre en friche qui n'ait été mille fois parcourue et balisée. Nous sommes loin aujourd'hui de ce marasme contre lequel ces auteurs invitaient à réagir. En quelques années, une figure inédite de l'aventure s'est imposée comme un gisement fertile et significatif de la mythologie occidentale. De nouvelles pratiques s'y enracinent, touchant la publicité, le sport, les entreprises, les activités physiques et sportives, les loisirs, les médias, le spectacle, les vacances et même les stages de formation permanente. Nous nommerons ceux qui s'y engagent les néo-aventuriers (une revue à grand tirage a d'ailleurs pris ce label de « nouveaux aventuriers ») ; ils revendiquent eux-mêmes ce titre et, surtout, ils introduisent une rupture radicale avec la représentation traditionnelle de l'aventure.
Vladimir Jankélévitch distingue l'homme aventureux, qui incarne une manière de vivre, un tempérament, de l'aventurier qui se pose en professionnel de l'aventure. Ce dernier « tient bazar d'aventures et affronte des risques comme l'épicier vend sa moutarde ». Le néo-aventurier participe des deux, il obéit à un style de vie qui l'emmène d'un continent à l'autre et il tient « bazar d'aventures » à un degré tel que Jankélévitch, en 1963, pouvait difficilement le concevoir…


Date de mise en ligne : 04/09/2016

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