Chapitre d’ouvrage

Introduction

La famille comme pacte culturel

Pages 15 à 19

Citer ce chapitre


  • Pigozzi, L.
(2018). Introduction La famille comme pacte culturel. Mon enfant m'adore : Enfants otages et parents modèles (p. 15-19). érès. https://shs.cairn.info/mon-enfant-m-adore--9782749258430-page-15?lang=fr.

  • Pigozzi, Laura.
« Introduction : La famille comme pacte culturel ». Mon enfant m'adore Enfants otages et parents modèles, érès, 2018. p.15-19. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/mon-enfant-m-adore--9782749258430-page-15?lang=fr.

  • PIGOZZI, Laura,
2018. Introduction La famille comme pacte culturel. In : Mon enfant m'adore Enfants otages et parents modèles. Toulouse : érès. Enfance & parentalité, p.15-19. URL : https://shs.cairn.info/mon-enfant-m-adore--9782749258430-page-15?lang=fr.

Notes

  • [1]
    J. Lacan, Le Séminaire, Livre IV (1956-1957), La relation d’objet, Paris, Le Seuil, 1994, p. 204. « Ce n’est pas ce qui entre dans la bouche qui rend l’homme impur ; mais ce qui sort de la bouche, voilà ce qui rend l’homme impur », Évangile selon saint Matthieu
  • [2]
    La théorie de l’alliance est développée par Claude Lévi-Strauss, dans Les structures élémentaires de la parenté, Paris, Puf, 1949.
  • [3]
    « Les cris sont immédiatement organisés virtuellement en un système symbolique […] Il suffit de voir le besoin essentiel que l’enfant a de recevoir ces cris modelés et articulés que l’on appelle paroles et l’intérêt qu’il prend au système du langage en tant que tel », J. Lacan, La relation d’objet, op. cit., p. 204.
  • [4]
    Pour un approfondissement sur les effets structurants de la voix de la mère et du père, je renvoie au chapitre « Voix familières », dans L. Pigozzi, A nuda voce. Vocalità, inconscio, sessualità, en voie de réédition.
  • [5]
    « La famille humaine est une institution qui a connu des changements tout au long de l’histoire, une structure de relations symboliques qui ne se superposent ni ne coïncident toujours avec celles de la famille biologique. Et quand elles le font, ces relations qui régissent la parenté et la descendance, elles modifient de façon si radicale la supposée unité naturelle de la famille, que nous pouvons dire que la structure symbolique l’a déjà totalement dénaturée. Il n’y a de fait rien qui soit naturel dans la famille […] La famille est une structure symbolique qui, même si elle s’appuie sur des liens biologiques, se distingue de ceux-ci et impose ses propres lois », M. Bassols, « Famiglia », dans Scilicet del Nome-del-Padre, textes préparatoires au Congrès de Rome 2006 de l’amp (Associazione Mondiale di Psychanalyse), consultables sur : http://www.gianfrancobertagni.it/materiali/psiche/scilicet.pdf.
  • [6]
    C. Saraceno, Coppie e famiglia. Non è questione di natura, Milan, Feltrinelli, 2012, p. 20.
  • [7]
    Ibid., p. 19.
  • [8]
    La loi n° 91 du 5 février 1992 édicte que « l’étranger né en Italie, qui y a résidé sans interruption jusqu’à sa majorité, devient citoyen italien s’il déclare vouloir acquérir la nationalité italienne au cours de l’année suivant la date susdite » (Loi 91/1992, art. 4, paragraphe 2). Cela veut dire que le citoyen étranger né en Italie ayant toujours régulièrement résidé dans le pays, peut demander la citoyenneté italienne au cours de l’année qui suit ses 18 ans, en se présentant au bureau d’état civil de sa commune de résidence et en présentant une série de documents attestant d’une résidence ininterrompue. Le problème est que le citoyen étranger n’est pas toujours en mesure de démontrer qu’il a toujours habité en Italie. Au-delà de ses 19 ans, sa demande doit être adressée à la préfecture et la démarche est plus complexe ; le temps moyen pour que sa demande aboutisse est d’environ 730 jours, selon des données fournies par le ministère de l’Intérieur.
  • [9]
    Gilbert Herdt, professeur de Human Sexuality Studies and Anthropology à l’université de San Francisco, confirme le fait que l’homosexualité est une construction culturelle ; il soutient que l’homosexualité occidentale actuelle n’a rien à voir avec l’homosexualité des époques prémodernes en dehors de l’Occident. Il n’y a pas une catégorie universelle d’homosexualité commune à toutes les époques et à toutes les sociétés. Cf . l’item « Homosexualités » rédigé par G. Herdt, dans Enciclopedia delle Scienze Sociali, vol. 6, Rome, Istituto della Enciclopedia Italiana Treccani, 1996.

1La famille est un lieu de transmission où se communique un style, où des récits se transmettent, où se partagent des valeurs. Dans les récits familiaux, certaines paroles nous ont marqués dès notre origine, des mots nous ont accueillis à notre naissance et nous ont suivis – parfois nous ont persécutés – jusqu’à notre vie adulte :

2« Depuis l’origine l’enfant se nourrit autant de mots que de pain et meurt par les mots. Comme le dit l’Évangile, l’homme ne meurt pas seulement par ce qui entre dans sa bouche, mais aussi par ce qui en sort [1]. »

3La famille est le lieu où la parole construit les êtres humains, dans le bien comme dans le mal. Les parents y exercent la capacité de transférer, transmettre, offrir : ce n’est pas le sang qui nous rend pères et mères mais la parole. Le fondement du concept de famille n’est pas la génération biologique : la famille est rupture du naturel. Pour Claude Lévi-Strauss, la famille est centrée sur l’alliance plutôt que sur la descendance [2] et l’étymologie du mot famille ne contient pas du tout l’idée de procréation, car la famille – du latin familia qui dérive de famulus, « serviteur », « domestique » – désigne l’ensemble des membres, y compris non consanguins, qui partagent un nom et des lois. La parentalité est surtout la métaphore d’une responsabilité qui n’est pas structuralement liée à la générativité : les familles reconstituées avec belles-mères et beaux-pères sont tout autant des familles que les familles homoparentales, où des adultes remplissent une fonction symbolique précise et de soin, sans qu’existent nécessairement des liens biologiques avec les enfants. Toute transmission, quel que soit celui qui la réalise, inscrit dans la civilisation ; la famille, quelle que soit sa composition, a le devoir de reconnaître un enfant comme sujet du monde. Chez l’homme, la nature est déjà culture : le petit d’homme est dans la signification depuis qu’il vocalise ; même dans l’utérus, il n’est jamais fils de la nature mais de la culture, et des pensées qui ont marqué l’attente de sa naissance. Son premier cri est déjà social [3]. Le cri du nouveau-né est tourné vers la personne qui recueille son appel ; si la bouche émet un son, c’est parce qu’il y a quelqu’un qui l’attend [4]. L’humain n’est jamais purement naturel et les déjections mêmes sont langage ; le caca-don du petit enfant ou le vomi de la boulimique sont des discours précis, adressés à qui voudrait bien les entendre. La famille, si elle est humaine, ne peut pas relever d’une idéologie du naturel.

4La famille est le fruit d’un pacte [5]. En effet, chaque culture détermine son modèle familial, et les anthropologues en comptent plusieurs dizaines. Dans de nombreux groupes humains, les pères et les mères sont multiples et équivalents sans que les parents biologiques aient un quelconque ascendant sur la parentèle sociale. C’est une idée qui nous est étrangère au point que notre culture impose le retrait de ses enfants à une native australienne qui pratiquait le pluralisme parental, à des fins politiques certes, mais sous le motif culturellement légitimé que les aborigènes ne disposaient point d’un contexte familial adapté au développement des enfants [6].

5On ne peut même pas considérer le rapport le plus biologique qui soit, le lien mère-enfant, comme le noyau fondateur universel de la famille : la maternité, en effet, n’est jamais, à aucune époque comme dans aucun groupe humain, la condition essentielle d’une famille [7]. Quelle que soit la civilisation, le lien biologique est soumis au lien culturel : si les parents sont considérés comme étant indignes eu égard aux règles d’une société, les enfants leur sont retirés, et cela est valable aussi dans toutes nos constitutions. La famille naturelle n’existe pas, elle n’a jamais existé : l’idée même de famille naturelle n’est qu’une construction de la pensée, elle est donc culturelle. Pour déconstruire toute idéalisation de la vocation naturelle de la famille, il suffirait de se pencher sur la métaphore que Kafka déploie dans La métamorphose, et se souvenir des réactions de la famille lors de la transformation de leur fils en cafard, en un être de la nature. Après le désarroi initial, la douleur et une tentative maladroite de soin, la famille reprend ses habitudes alors que le cafard est rudement repoussé dans sa chambre et que la porte est définitivement claquée. L’animal est expulsé avec violence de la famille afin que celle-ci survive.

6La transmission est toujours psychique : c’est le style avec lequel un parent, sans le savoir, laisse une trace positive, un souffle de sublimation, l’ébauche d’une disposition. Ce n’est pas le fait qu’il sorte de mon ventre qui me permet de transmettre quelque chose à mon enfant, mais plutôt le fait, bien qu’il vienne de mon ventre, que j’aie pu l’accueillir psychiquement, que j’aie pu établir une filiation culturelle avec lui : la filiation est renoncement à la propriété naturelle. Il n’est pas sans intérêt de souligner que, sur le plan social, c’est précisément l’hypervalorisation du lien du sang qui fait barrage à la reconnaissance des enfants fils d’étrangers, nés pourtant en Italie. Le jus soli, le droit du sol, est une reconnaissance symbolique, non de sang : à ces enfants d’étrangers qui grandissent dans nos écoles, qui pensent selon les paramètres de notre culture, qui étudient Dante et ont un imaginaire semblable à celui de nos enfants, on leur dit, à leurs 18 ans accomplis, qu’ils ne sont pas automatiquement italiens parce qu’ils ne le sont pas par le sang, bien qu’ils le soient pleinement par la culture. S’ils veulent devenir italiens à tous prix, ils doivent le demander en se soumettant à une procédure complexe [8].

7Exalter la parentalité biologique fait obstacle à la reconnaissance de la dimension culturelle de la famille. Les familles non biologiques ne sont encore que peu reconnues, comme les familles recomposées où s’effectue une filiation purement psychique de la part de l’un des deux parents, la belle-mère ou le beau-père, qui souvent se dépensent sans s’épargner pour assurer le soin et le développement d’enfants qui biologiquement ne sont pas les leurs. La thèse de la famille naturelle est, par ailleurs, le cheval de bataille de positions qui ne reconnaissent pas les unions homosexuelles. Du reste, l’homosexualité est, elle-même, une construction culturelle et non pas naturelle [9]. L’idée du biologisme comme principe et guide de la parentalité est donc un obstacle à toute filiation psychique : le soin d’une belle-mère ou d’un beau-père, de ce point de vue, n’est pas différent de celui d’un homosexuel à l’égard de l’enfant de son compagnon.


Date de mise en ligne : 30/05/2018