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Citer cet article
https://doi.org/10.3917/sh.165.0046
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Délit de jeunesse. La justice face aux quartiers . Isabelle Coutant, La Découverte, 2005, 326 p., 25 €.
1 Comment récupérer de jeunes délinquants? Peuvent-ils changer de système de valeurs et «rentrer dans le rang»? Quelles sont les conditions de leur conversion morale? Telles sont les questions qui guident l'enquête qu'Isabelle Coutant a menée sur certains dispositifs judiciaires appliqués en banlieue parisienne. Elle a suivi des jeunes auteurs de petits délits, confrontés à un dispositif d'intervention ponctuel (la maison de justice, où ils se retrouvent face à un magistrat), ou placés dans un dispositif à long terme (un stage de réinsertion socioprofessionnelle).
2L'auteure rappelle que les conduites de ces jeunes, avant de croiser ces dispositifs, sont loin d'être anomiques. La culture de rue dans laquelle ils baignent, distincte de la culture ouvrière traditionnelle, est régie par une logique de l'honneur (afficher sa virilité, garder la face...) éminemment contraignante. Les entretiens, ainsi que l'observation des interactions entre ces jeunes et les divers intervenants (magistrats, éducateurs), mettent en évidence les leviers sur lesquels ces derniers peuvent agir pour convertir les premiers. A la maison de justice, par exemple, la menace du «casier» semble efficace, ainsi que le rappel des souffrances endurées par les parents (si les relations parents-enfants sont bonnes). Dans le stage, la confrontation à des milieux sociaux nouveaux peut favoriser une acculturation progressive. Plus généralement, l'intervenant doit faire preuve d'empathie et de ténacité pour que les jeunes acceptent son autorité morale. En effet, c'est son implication et son investissement personnel dans son rôle qui «le distinguent progressivement du monde des autres». La posture est de celles qui favorisent l'autonomisation du jeune vis-à-vis des appartenances antérieures...
3Derrière l'analyse, c'est une défense de ces interventions socioéducatives, aux effets parfois indécelables et pourtant réels, que développe I. Coutant. Le tout «dans un contexte politique où le travail éducatif est désavoué, considéré comme inutile».
4Xavier Molénat
Rencontres avec Pierre Bourdieu ? Pierre Bourdieu illusionniste. Louis Gruel, Presses universitaires de Rennes, 2005, 148 p., 15 €.
5 Pour ou contre Pierre Bourdieu? Parmi le flot des publications consacrées au sociologue disparu en janvier 2002, ces deux ouvrages récents développent des points de vue pour le moins contrastés sur l'homme et son oeuvre.
6Rencontres avec Pierre Bourdieu rassemble une soixantaine de témoignages de personnes (chercheurs, artistes, amis) ayant croisé le sociologue, directement, à travers ses livres ou en d'autres occasions. Un des intérêts de l'ouvrage est de faire apparaître des facettes mal connues de P. Bourdieu: le jeune professeur de philosophie à Moulins, l'amateur d'art, le militant... En outre, ce recueil met en évidence l'incroyable influence de son oeuvre, au-delà des frontières géographiques et scientifiques.
7Sur un ton radicalement différent, le sociologue Louis Gruel campe un portrait de P. Bourdieu en «imposteur». Tout d'abord dans les manières de conduire le raisonnement. Passant au crible cinq passages exemplaires, tirés des Héritiers et de La Distinction, l'auteur plonge dans le détail de l'argumentation (méthodes de recueil des données, interprétation des chiffres, assise empirique des affirmations posées...). Il montre ensuite que, dans ces cas-là au moins, le lien entre les thèses et les matériaux censés les appuyer est faible, voire inexistant. A cette critique scientifique, il ajoute une critique morale et dénonce la manière dont P. Bourdieu s'est plusieurs fois approprié sans mention le travail d'autrui, ainsi que la façon abusive dont il «exécute» Albert Camus dans La Distinction. Enfin, L. Gruel examine la manière dont le sociologue, endossant le rôle mythique de l'intellectuel, s'est attribué une «mission universelle» de défense des opprimés, tout en professant des leçons de neutralité scientifique et morale...
8Deux livres, deux visions irréconciliables donc, face auxquelles le lecteur, quelque peu forcé de choisir, se sentira sans doute désarmé.
9Xavier Molénat
Territoire et profession. Essai sociologique sur les formes de construction identitaires modernes . Ali Aït Abdelmalek, E.M.E., 2005, 261 p., 21 €.
10«En matière d'identité, la profession n'a pas remplacé le territoire», observe Ali Aït Abdelmalek, maître de conférences en sociologie à l'université Rennes-II. Cet ouvrage, synthèse de recherches, vise à «mieux comprendre comment de nos jours, les identités individuelles et collectives peuvent être façonnées et transformées par l'expérience du territoire mais aussi par celle du travail». La paysannerie subit depuis une cinquantaine d'années une mutation sans équivalent dans les autres secteurs de l'économie (- 4,5 millions d'effectifs en cinquante ans).
11La crise d'identité du secteur agricole se traduit notamment par la fin de l'hégémonie d'un modèle syndical qui prévalait depuis les années 1950. Cette crise est, selon l'auteur, autant le fait de la professionnalisation du secteur que de l'incapacité des institutions à déterminer un territoire cohérent pour l'activité, entre celui de la région, de la nation et de la Communauté européenne.
12Benoît Richard
La Sociologie au service du travail social. Patrick Dubéchot, La Découverte, 2005, 198 p., 20 €.
13 Les travailleurs sociaux sont, pour la plupart d'entre eux, frottés à la psychologie voire à la psychanalyse. Moins nombreux sont en revanche ceux qui se sont approprié les savoirs de la sociologie. Afin de réparer une telle lacune, l'auteur entreprend une présentation pédagogique de quelques grandes œuvres sociologiques classiques et contemporaines. Il montre ensuite en quoi ce matériau peut s'avérer utile pour les travailleurs sociaux et plaide pour une implication plus active des sociologues dans le champ du travail social.
14Michel Lallement
Comment on dit dans ta langue ? Pratiques ethnopsychiatriques . Sybille de Pury, Les Empcheurs de penser en rond, 2005, 136 p., 18 €.
15«On a mangé mon mari», déclare Thérèse en lingala, une des langues parlées au Zaïre. C'est sa manière de décrire la maladie mortelle qui a frappé son mari: «être mangé» signifie, dans sa langue, être victime d'une attaque de sorcellerie. Le mari est mort du sida. Selon Thérèse, elle-même séropositive, il a été emporté par un sort jeté par un oncle jaloux. Comment appréhender les différentes représentations qui se manifestent à travers les langues? Cette question est au cœur du travail de Sybille de Pury, linguiste au CNRS. Elle évoque immédiatement l'hypothèse Sapir-Whorf, selon laquelle la langue façonnerait une manière de penser propre à chaque culture. Au début des années 1990, S. de Pury rejoint l'équipe de Tobie Nathan, ethnopsychiatre, professeur à l'université Paris-VIII, et participe à ses consultations.
16L'ethnopsychiatrie, initiée par Georges Devereux, cherche à prendre en compte la culture des patients dans le cadre de la thérapie. S. de Pury s'intéresse au versant linguistique des échanges, et en tire une réflexion sur le rôle de la traduction. A la conception classique de la traduction qui viserait à «reproduire le "même" discours dans une autre langue» («traduire, c'est redire»), l'auteure oppose une traduction active, qui fait intervenir les différents protagonistes de l'échange («traduire, c'est dire» ensemble). «En situation de traduction, nous produisons un discours qui n'est ni l'équivalent de celui qui a été produit dans l'autre langue, ni de celui que nous aurions produit en français dans cette situation.» Il s'agit donc d'une création collective, permise par un dispositif de médiation, où le malentendu n'est plus considéré comme un obstacle, mais comme le point de départ d'une explicitation commune.
17L'ouvrage, facile à lire, restitue certains entretiens, qui alternent avec la réflexion de l'auteure. Son apport n'est pas à proprement parler théorique, mais relève plutôt d'une posture, d'une conception éthique du rôle de la traduction dans la relation à la culture de l'autre.
18Karine Philippe
L'Institution scolaire et ses miracles. Smaïn Laacher, La Dispute, 2005, 215 p., 15 €.
19 Karim est licencié d'histoire à Paris-I-Sorbonne et diplômé de Sciences po. Leïla et Nadia ont effectué de bonnes études supérieures ou secondaires, puisque pour l'une d'entre elles, elles ont été écourtées...
20Enfin, se dit-on, en ces temps où domine dans les discours sociologiques la violence, les discriminations et autres ruptures, un livre qui nous parle de réussite d'enfants d'immigrés, propre à nous mettre un peu de baume au cœur... Hélas, c'est aller trop vite en besogne. Les trois entretiens que nous propose Smaïn Laacher ne sont là que pour nous éclairer sur la difficulté de ces jeunes à intégrer une société dont ils maîtrisent mal les codes culturels et sur la difficulté qui consiste à rompre avec bien des valeurs familiales... Non sans un certain humour, c'est un véritable parcours du combattant que nous décrit Karim: à l'oral d'admission à Sciences po, «il parle à voix basse, fait très attention au maintien de son corps, à la position de ses mains et de ses pieds, se montre nuancé dans ses remarques: il inverse le stigmate du "beur", contestataire, vulgaire, incivique...»
21Certes, l'école, pour ces jeunes, permet une transformation: mais les fruits en sont souvent amers. Nadia, par exemple, devra quitter le lycée pour se marier, conformément au désir de son père. Ce qui se joue dans la réussite scolaire de ces «miraculés de l'école», montre l'auteur, c'est une nécessaire prise de distance avec l'univers familial ne faisant qu'accroître le sentiment de «disqualification sociale» de ces familles d'immigrés. Et ce que nous percevons souvent de leur part comme des attitudes liées à une tradition quelque peu décalée, ne sont en fait pour lui qu'une «réaction défensive en vue de freiner ce sentiment».
22S. Laacher se montre très critique sur les discours sociologiques qui se sont développés autour de l'école et de l'immigration. Pour lui, toute la question reste de trouver comment faire pour «neutraliser et traduire positivement les effets subjectifs d'un rapport de domination historique enfoui dans les mots et les jugements, (...) les pratiques et les représentations».
23Martine Fournier
Violences scolaires et culture(s). Béatrice Mabilon-Bonfils (dir.), L'Harmattan, 2005, 240 p., 21 €.
24 Des interprétations complémentaires des causes de la violence des jeunes à l'école: c'est ce que propose l'ensemble des contributions réunies dans cet ouvrage. Après que le psychanalyste Joseph Rouzel ait rappelé combien les pulsions violentes sont constitutives de l'humain et qu'il revient à l'éducation de les canaliser, juristes et sociologues s'emploient à mieux définir la violence scolaire.
25Jean-Claude Ricci rappelle opportunément qu'il convient de distinguer la violence «normale» au sein des groupes de jeunes, qui a toujours existé, des formes particulières de la violence scolaire contemporaine, tournées spécifiquement contre l'institution. Eric Debarbieux et Jean-Pierre Terrail montrent que ce qui aujourd'hui est perçu comme de la violence est en fait une succession d'incivilités dirigées, dans certains établissements, contre les bons élèves et surtout contre les enseignants.
26C'est la permanence de ces agressions essentiellement verbales qui crée le sentiment de violence, et non l'exercice d'une violence physique réelle. Les auteurs de ces incivilités, pour la plupart enfants des milieux sociaux les plus défavorisés et en échec scolaire, expriment ainsi un rejet de l'école perçue comme un instrument de domination. Les autres chercheurs s'emploient à décrypter derrière ce refus de l'institution scolaire les signes de la fin du modèle laïque français, dont les modalités d'application ne sont plus adaptées à la diversité et aux contradictions de la société contemporaine. Un livre très utile pour échapper aux interprétations hâtives et au syndrome sécuritaire.
27Vincent Troger
Ruptures scolaires. L'école à l'épreuve de la question sociale . Mathias Millet et Daniel Thin, Puf, 2005, 318 p., 24 €.
28 Précarité et ruptures familiales, difficultés scolaires dès l'entrée à l'école engendrant le rejet de l'école ainsi que le rejet de celle-ci par l'élève, influence du groupe des pairs de la cité... Pour les auteurs, les ruptures scolaires sont le résultat non pas de cas individuels ou isolés, mais d'une combinaison de facteurs au centre desquels se retrouve la question sociale de la relégation des milieux populaires, ainsi d'ailleurs que les échecs de la démocratisation de l'école. Cette enquête détaillée menée auprès de collégiens en rupture, offre des témoignages riches d'enseignement. Elle omet, et c'est dommage, de replacer cette question dans un cadre plus vaste, celui de l'importance statistique du phénomène.
29Martine Fournier
Le Partage social des émotions. Bernard Rimé, Puf, 2005, 420 p., 29 €.
30 Vous êtes sous le choc après avoir appris la disparition d'un proche et vous ressentez le besoin d'en parler à un ami. Vous vous êtes violemment disputé avec un collègue et, encore sous l'empire de la colère, vous en parlez à votre conjoint en rentrant. Voilà ce qu'on appelle le «partage social des émotions». D'où vient ce besoin pressant de communiquer avec son entourage, voire à un inconnu rencontré dans le train? Telle est la question que Bernard Rimé, de l'université de Louvain et spécialiste du domaine, propose dans ce livre. On évoque couramment le besoin d'«évacuer», pour expliquer le partage de ses émotions. La parole aurait un effet libératoire, comme si un trop-plein d'émotions devait se déverser par les mots. En fait, cette vision de l'émotion «réservoir» est une idée reçue. Aucune enquête ne confirme cet effet défouloir. Bien souvent d'ailleurs, le partage des émotions réactive les souvenirs et les émotions associées, plutôt qu'il ne les évacue. C'est le cas des souvenirs d'événements ou de personnes disparues que l'on se remémore lors des réunions de famille. Ces échanges collectifs ravivent de fortes émotions (tristesse, nostalgie ou allégresse) plutôt que de nous en libérer. Pour B. Rimé, le partage des émotions exprimerait le besoin chez l'individu de trouver un support social, qui vient compenser la déstabilisation psychologique produite par les événements qui perturbent notre quotidien. La victime d'un accident, même si elle en est sortie indemne, a éprouvé une grosse frayeur. Elle se sent tout à coup fragile et vulnérable. Ses repères cognitifs habituels sont remis en cause («je peux mourir d'une seconde à l'autre»). Partager ses émotions, c'est pour elle l'occasion de se réintégrer dans une communauté d'appartenance, avec ses valeurs et ses liens. La personne qui a perdu un proche recherchera un ami pour partager sa peine (ou être consolé, peu importe). L'essentiel est de briser le sentiment de solitude et de fragilité qui s'empare de nous. Il ne s'agit pas de se libérer de sa peine mais de tisser un lien. Ce livre est une véritable mine. L'auteur passe en revue les théories psychologiques des émotions (de Charles Darwin aux théories cognitives actuelles), présente des centaines de recherches (notamment sur le stress posttraumatique et les effets des debriefings) et surtout propose, à travers le phénomène du partage social des émotions, une théorie générale de l'insertion psychologique de l'individu en société.
31Jean-François Dortier
La Thérapie des schémas. Approche cognitive des troubles de personnalité Jeffrey E. Young, Janet S. Klosko et Marjorie E. Weishaar, De Boeck, 2005, 564 p., 39,95 €.
32Face aux conflits avec autrui, nous adoptons tous plus ou moins des attitudes caractéristiques: la fuite, la confrontation ou la recherche du dialogue. Ces attitudes sont en général assez stables et sont caractéristiques d'un «schéma» de comportement, selon la théorie des schémas d'un principe organisateur qui règle nos comportements. Ces schémas peuvent être parfois pathologiques, s'ils sont inadaptés à la situation. Ainsi, une jeune femme qui aura été abusée dans l'enfance aura tendance à adopter un comportement de méfiance et de retrait systématique face aux sollicitations masculines, même normales. La thérapie des schémas, dont Jeffrey E. Young est le fondateur, repose sur la prise de conscience par l'individu de ces propres schémas de pensée et de conduite et leur modification par des techniques de contrôle émotionnel et comportemental (jeux de rôle, expérience de pensée, expérimentation).
33Jean-François Dortier
L'Économie expérimentale. Nicolas Eber et Marc Willinger, La Découverte, 2005, 123 p., 8,50 €.
34 Rien ne semble plus étranger à l'économie (comme aux sciences sociales en général) que l'expérience de laboratoire. Comment imaginer que l'on puisse prélever un fragment du système économique et tester en laboratoire une baisse de taux d'intérêt ou les effets d'un traité commercial? Pour évaluer l'effet d'une politique, les économistes s'en tiennent ordinairement à un traitement sophistiqué des statistiques (l'économétrie).
35L'expérimentation est cependant possible. Vernon Smith et Daniel Kahneman ont même reçu en 2002 le prix Nobel d'économie pour cela, signe que la pratique s'impose dans la discipline. De quoi s'agit-il? De tester la validité des comportements individuels postulés par la théorie néoclassique (l'approche dominante en économie) en appliquant les méthodes de la psychologie expérimentale. On réunit des sujets dans un laboratoire et on leur propose de petits jeux destinés à tester la manière dont ils répondent à des injonctions économiques. Les agents sont-ils rationnels? Comment se comportent-ils dans un contexte d'incertitude? Leurs interactions donnent-elles lieu à la formation d'un prix d'équilibre?
36Nicolas Eber et Marc Willinger présentent un tour d'horizon extrêmement clair des tests développés par les économistes expérimentaux et de leurs enjeux théoriques. Ils donnent le détail des procédures expérimentales ainsi que les principaux résultats obtenus. Ces résultats incitent parfois à réviser les affirmations de la théorie économique dominante.
37Xavier de la Vega
Les Nouveaux Utopistes de l'économie. Fabriquer, consommer, épargner... différemment . Sylvain Allemand, Autrement, 2005, 272 p., 19 €.
38«L'intérêt est ton dieu, le mien est l'équité», écrivait Voltaire en 1734, illustrant un conflit de valeurs à laquelle les sociétés contemporaines n'échappent toujours pas. L'ouvrage de Sylvain Allemand remplit vaillamment une mission d'information: introduire le lecteur, même novice, à l'univers des alteréconomies en marche, faites d'idées nouvelles et d'expériences concrètes, en marge des grandes idéologies politiques qui ont déchiré le XXe siècle.
39De l'écologie industrielle à l'économie solidaire en passant par le microcrédit, l'agriculture biodynamique, les réseaux d'échange de service, l'éthique d'entreprise et la décroissance soutenable, de nombreuses initiatives ciblées sont apparues depuis trente ans. Elles visent à offrir une alternative aux maux du capitalisme industriel et marchand. Tout en restant minoritaires, certaines, comme le commerce équitable, se sont ménagé un espace remarqué dans les réseaux de l'économie marchande. D'autres, plus radicales, contestent les principes même de la croissance et du développement industriel. Toutes sont animées par le souci de remédier aux déséquilibres de la planète et aux injustices sociales, quitte à diverger sur les moyens qu'elles proposent.
40Leur éventuelle inscription dans le mouvement altermondialiste est à peine évoquée, car le souci de l'auteur est de mettre en valeur les résultats de ces initiatives plus que leurs orientations politiques. On trouvera dans ce guide non seulement une explication de leurs objectifs, de leurs modes d'action et de leurs acquis, mais toutes les références nécessaires à une prise de contact. Après l'éclatement de la bulle financière de la nouvelle économie, les voies alternatives ont de quoi séduire.
41Nicolas Journet
Controverses sur la science. Pour une sociologie transversaliste de l'activité scientifique . Terry Shinn et Pascal Ragouet, Raisons d'agir, 2005, 240 p., 9 €.
42 Pour faire simple, deux courants de pensée s'opposent en sociologie des sciences. D'un côté, il y a une sociologie née à la fin des années 1930, qui voit la science comme une activité sociale régie par ses propres règles et développant un mode de connaissance différent des autres modes d'appréhension de la réalité. Ses partisans ne prétendent pas expliquer le contenu des connaissances scientifiques, mais seulement les conditions et les modalités de leur production. Né dans les années 1970, un autre courant de pensée rejette l'idée selon laquelle une raison universelle régirait les processus de découverte et les procédures de réfutation scientifique. L'acceptation ou le rejet des résultats s'expliquerait par des facteurs culturels, des intérêts sociaux et des relations de pouvoir. Du coup, le sociologue s'autorise à rendre compte de l'état des connaissances scientifiques en le rapportant aux enjeux sociaux qui le gouvernent. Après avoir examiné ces deux orientations de la sociologie des sciences, et certaines des critiques qu'on peut leur adresser, Terry Shinn et Pascal Ragouet, cherchent à dépasser cette opposition. Selon eux, il n'est pas plus légitime de dissoudre le contenu de la science dans le social que de considérer ce contenu comme indépendant de son contexte social. S'appuyant sur les travaux de Pierre Bourdieu, ils défendent une sociologie «transversaliste» de l'activité scientifique. Celle-ci devrait rendre compte tout à la fois de la dynamique interne des disciplines scientifiques, auxquelles est reconnue une certaine autonomie, de leurs interpénétrations ainsi que de leurs dimensions sociales. L'intention est bienvenue. Reste à montrer la pertinence de cette approche sur des cas concrets.
43Thomas Lepeltier
La Mondialisation vue d'ailleurs. L'Inde désorientée . Jackie Assayag, Seuil, 2005, 204 p., 22 €.
44«Dépayser la mondialisation», tel est le mot d'ordre de l'anthropologue Jackie Assayag, spécialiste de l'Inde. L'Occident n'est pas, comme on le croit trop souvent, le lieu de production exclusif de la mondialisation et de la modernité: ces phénomènes résultent d'interactions diverses avec d'autres mondes aux cultures et aux modes de vie différents. D'où l'intérêt de porter le regard ailleurs, en l'occurrence en Inde.
45L'auteur analyse quatre phénomènes exemplaires des bouleversements que connaît ce pays: le marché de la beauté, qui interroge le statut du corps de la femme; la montée des classes moyennes; la crise de l'agriculture; et la transformation du paysage visuel et médiatique.
46Un cas parmi d'autres éclaire la complexité de ce processus de mondialisation polymorphe: l'incroyable succès de l'adaptation au petit écran d'épopées hindoues, tels le Râmâyana ou le Mahâbhârata. Des millions d'Indiens consomment avec ferveur des feuilletons qui glorifient une civilisation millénaire et alimentent par l'image un ardent nationalisme hindou.
47Mais cette réécriture de l'histoire, on l'aura compris, reflète moins le passé que les enjeux politiques présents.
48Cet exemple met bien en évidence l'étrange alliance de la consommation de masse et du nationalisme hindou. En Inde, les agents de la modernité savent exploiter ces mythiques racines en les transformant en stéréotypes. Force est alors de constater que sur ce point néotraditionnalistes et néolibéraux se rejoignent: les premiers pour faire l'apologie de l'identité hindoue, les seconds pour vendre mieux des produits plus adaptés au marché. Comme le note l'auteur, «c'est par le biais d'accommodations et d'adaptations, voire de métissages et d'hybridations que la mondialisation s'exprime et se reproduit en de subtiles variations».
49Catherine Halpern
Géopolitique de l'Arabie saoudite. David Rigoulet-Roze, Armand Colin, 2005, 308 p., 24 €.
50 L'Arabie Saoudite est-elle menacée de déstabilisation? Le régime actuel est fondé d'une part sur une alliance entre la dynastie des Al Saoud et le wahhabisme, une forme puritaine et rigoriste de l'islam, et d'autre part sur la protection des Etats-Unis en échange de l'approvisionnement en pétrole. Or ces deux piliers semblent moins solides aujourd'hui. Premièrement, l'extrémisme islamiste touche aussi bien les couches pauvres d'une société criblée par les inégalités et le chômage qui frôle les 30%, que la caste privilégiée constituée autour de la famille royale. Deuxièmement, la présence militaire américaine s'est déplacée en Irak pour installer une démocratie qui avantage les chi'ites. Les minorités chi'ites installées en périphérie du royaume wahhabite seront-elles tentées par des mouvements centrifuges? La famille royale peut-elle assouplir un régime autoritaire sans déchaîner des forces incontrôlables? L'auteur craint que l'Arabie Saoudite ne soit l'objet d'enjeux qui la dépassent.
51Benoît Richard
Empire du mal contre grand Satan. Treize siècles de cultures de guerre entre l'islam et l'Occident . Claude Liauzu, Armand Colin, 2005, 356 p., 24 €.
52 La guerre des civilisations entre l'islam et l'Occident est-elle inéluctable? Cet ouvrage apporte nombre d'arguments à charge et à décharge. «Au lecteur de se faire sa propre opinion», déclare Claude Liauzu qui se charge de fournir les pièces du dossier. Depuis treize siècles, les sociétés occidentales et musulmanes se sont affrontées souvent, rencontrées parfois. L'une et l'autre en ont conçu des représentations réciproques, faites de luttes symboliques et idéologiques et de quelques moments de fascination.
53Mais les échanges, nombreux, en mathématique, médecine, art de la guerre, sciences sociales, etc., semblent peser peu en face de l'ignorance et de l'incompréhension mutuelles, qui conduisent au mépris. «La raison polémique et la passion prennent souvent le pas sur la raison critique», remarque l'auteur qui s'appuie sur de nombreux exemples, y compris actuels. Difficile en effet d'établir un espace commun de réflexion entre des intellectuels occidentaux tels qu'Ernest Gellner, pour qui «les musulmans sont une nuisance», ou un Samuel Huntington qui prophétise un choc des civilisations, et des penseurs islamistes comme Mohammed el-Ayadi ou Abdessalam Yassine, disciples de Sayyid Qotb, qui donnent une vision apocalyptique de l'Occident dont ils condamnent l'individualisme égoïste et la décadence morale.
54Comment alors passer du choc au dialogue des civilisations, se demande l'auteur? La mondialisation provoque «un éclatement des références» qui peut engendrer des paniques identitaires mais montre aussi la nécessité de profondes remises en cause au sein des deux cultures. Si, pour avancer, la pensée démocratique au sein de l'islam doit ouvrir le débat sur trois tabous, Dieu, le pouvoir et le sexe, pour sa part, l'Occident doit s'interroger sur ses valeurs et prendre conscience que sa démocratie est une variante locale d'un modèle universel dont il appartient à chaque culture de trouver la clé.
55Benoît Richard
Lire le manuscrit médiéval. Paul Géhin (dir.), Armand Colin, 2005, 284 p., 26 €.
56 L'examen des manuscrits légués par l'histoire, de la fin de l'Antiquité aux débuts de la Renaissance, était jusqu'il y a peu affaire d'experts, souvent enfermés dans un étroit champ de spécialisation. Ce manuel complet? et technique? s'adresse à tous les observateurs. Il s'appesantit sur les caractères communs des manuscrits, qu'ils soient rédigés en latin, grec, arabe ou langue romane. Il correspond en cela à un besoin de plus en plus marqué d'étudier dans sa globalité une révolution de l'écrit? dont l'importance dans l'histoire des idées fut quasi égale à l'adoption de l'imprimerie?, celle du codex (livre relié).
57En effet, comme l'explique Guy G. Stroumsa dans un ouvrage récent (La Fin du sacrifice. Les mutations religieuses de l'Antiquité tardive, Odile Jacob, 2005), le codex fut le véhicule du christianisme. Bon marché, d'utilisation aisée, il supplanta le rouleau et permit dès la fin de L'Empire romain la vulgarisation à grande échelle d'une liturgie normalisée, faisant du christianisme une «religion du livre de poche» avant de devenir la religion commune de l'Europe.
58Fruit de dix ans de travail ayant mobilisé une cohorte d'experts, Lire le manuscrit médiéval balise ainsi un vaste champ du savoir longtemps parcellisé par de multiples études spécialisées.
59Laurent Testot
Chine/Europe. Percussions dans la pensée. À partir du travail de François Jullien . Pierre Chartier et Thierry Marchaisse (dir.), Puf, 2005, 256 p., 16 €.
60 Le travail du philosophe et sinologue François Jullien est d'une rare fécondité pour la philosophie bien sûr, mais aussi pour de nombreuses autres disciplines... C'est ce dont témoigne cet ouvrage collectif qui réunit aussi bien des sinologues, des philosophes que des psychanalystes, des chercheurs en sciences de l'information et de la communication et même un professeur de marketing. L'Occident semble aujourd'hui redécouvrir la Chine et cette rencontre s'avère passionnante pour porter un autre regard sur notre philosophie et ouvrir d'autres possibles. Comme le notent Pierre Chartier et Thierry Marchaisse, qui ont dirigé ce recueil, «la Chine serait un de ces dehors privilégiés, dont devrait s'approcher prudemment la philosophie: non plus désormais pour s'y mirer et vérifier sa puissance de conception; ni même pour se dévisager dans son destin et prendre conscience de sa propre localité; mais défaisant enfin peu à peu toutes les occidentalisations forcées, qu'elles y a projetées, y faire l'épreuve d'une résistance. Trouvant enfin à quoi se heurter, avec quoi percuter, pourquoi ne produirait-elle pas alors un son nouveau? voire une autre musique?»
61Impossible de faire le tour de l'ensemble des contributions? pas moins de 19? qui composent l'ouvrage. Certains commentent et parfois interrogent l'entreprise de F. Jullien, tel le philosophe Alain Badiou qui s'interroge sur le réel désir qui l'anime. D'autres l'utilisent comme marchepied pour penser d'autres champs disciplinaires: ainsi André Chieng s'en inspire pour comprendre les apparents paradoxes de l'économie chinoise. D'autres enfin y trouvent des pistes pour appréhender d'autres cultures, telles la Corée ou le Vietnam. Pas toujours convaincant, mais souvent stimulant.
62Catherine Halpern
Conférence sur l'efficacité. Franois Jullien, Puf, 2005, 96 p., 10 €.
63 La philosophie ne servirait à rien? Dans cette conférence adressée à des chefs d'entreprise et autres managers, le sinologue François Jullien prouve le contraire, et donne une magistrale leçon de stratégie. En effet, explique-t-il, là où l'Europe raisonne en termes d'efficacité, la Chine pense l'efficience.
64L'efficacité procède par modélisation puis application: construire un modèle, un plan posé comme un but à atteindre, puis agir pour y parvenir... La Chine pense non l'action, mais la transformation. Le résultat est moins spectaculaire. Là où le général en Europe est celui qui se distingue par une action fracassante préalablement modélisée, le chef de guerre chinois procède de manière moins impressionnante, plus globale, plus progressive. «L'efficience sera cette façon discrète (indirecte) d'opérer en prenant appui sur les transformations silencieuses, sans faire saillir d'événement, de façon à faire croître progressivement l'effet au travers d'un déroulement.» Moins spectaculaire, donc moins satisfaisant pour l'ego, certes, mais peut-être plus fructueux. La stratégie chinoise ne modélise pas mais s'attache à détecter des facteurs favorables pour en tirer le meilleur profit. Ce faisant, elle est plus attentive aux circonstances pour réagir à vif. A méditer.
65L'auteur offre ici un bijou de pédagogie vif et stimulant et montre comment réfléchir hors du cadre de la philosophie européenne permet de relancer la pensée.
66Catherine Halpern