Chapitre d’ouvrage

« La crise du Goncourt ou le commerce du livre »

n° 1376, 10 mars 1971

Pages 822 à 823

Citer ce chapitre


  • sous la direction de Roubaud-Quashie, G.
(2019). « La crise du Goncourt ou le commerce du livre » n° 1376, 10 mars 1971. Les Lettres françaises : Cinquante ans d’aventures culturelles (p. 822-823). Hermann. https://shs.cairn.info/les-lettres-francaises--9791037001641-page-822?lang=fr.

  • sous la direction de Roubaud-Quashie, Guillaume.
« “La crise du Goncourt ou le commerce du livre” : n° 1376, 10 mars 1971 ». Les Lettres françaises Cinquante ans d’aventures culturelles, Hermann, 2019. p.822-823. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/les-lettres-francaises--9791037001641-page-822?lang=fr.

  • sous la direction de ROUBAUD-QUASHIE, Guillaume,
2019. « La crise du Goncourt ou le commerce du livre » n° 1376, 10 mars 1971. In :
  • ROUBAUD-QUASHIE, Guillaume,
  • Avec le concours de TSIPTSIOS, Lukas,
Les Lettres françaises Cinquante ans d’aventures culturelles. Paris : Hermann. Hors collection, p.822-823. URL : https://shs.cairn.info/les-lettres-francaises--9791037001641-page-822?lang=fr.

1 Nous n’aurions sûrement pas considéré l’élection de Félicien Marceau à l’académie Goncourt comme un écart dans les traditions, puisqu’il eût succédé à Giono, ou comme un signe d’ouverture sur la littérature qui se cherche. Mais il est bien clair, en revanche que le choix de Bernard Clavel contre lui ne prend pas figure d’un choix en faveur de la qualité littéraire. À partir de cette dernière, si on ne devine pas forcément de quoi l’avenir sera fait, on sait tout de même lire la littérature qui se fait et, qui sait ? cela peut mener à prendre des paris sur ce qui se joue et même à les gagner. La récente élection ne cherche pas à faire illusion. La littérature cède le pas aux intérêts immédiats de la librairie, lesquels ne sont certes pas négligeables. Aussi ne les a-t-on point négligés.

2 Le prix Goncourt se trouve ainsi assez vigoureusement ramené à ce que ces sociologues et enquêteurs de marketing disaient déjà qu’il était. Et ce, au moment où ce qu’il devrait servir – la création littéraire – connaît un foisonnement d’explorations, d’aventures, une fuite en avant qui n’est pas sans ressemblance avec celle de la science, aussi en ce qu’elle est moins accessible dans ses résultats au bon sens, au goût, à la culture traditionnelle. Il y a donc divorce. Mais ce qui est nouveau, c’est que le jury Goncourt paraît bien en prendre son parti maintenant, comme cela se passe depuis un siècle entre les institutions de la peinture et la peinture, celles de la poésie et la poésie.

3 Nous avons assez répété ici-même que c’est le statut des prix littéraires qui est en cause pour ne voir là que le plus récent développement d’une crise qui a déjà secoué le Médicis dès 1967 et le Renaudot en 1969 et qui ne s’arrêtera sûrement pas là. À ce niveau, les dissensions actuelles du jury Goncourt rejoignent la démission d’Aragon en 1968, laquelle doit sembler maintenant prémonitoire, et pas du tout parce qu’elle eut lieu quand le prix fut attribué à Bernard Clavel.

4 On peut très bien penser que tout cela n’a guère d’importance, ou au contraire que ce scandale-ci va enfin dessiller les yeux du public. L’expérience de la peinture montre que les institutions même dépassées ont la vie dure parce qu’elles ne sont pas liées à leur objet apparent : l’art, mais à des structures sociales. Il y a chez nous, par exemple, un public qui n’achète comme roman nouveau que celui que le jury Goncourt lui désigne. Il paraît fort douteux que les péripéties de ce 2 mars changent quelque chose à ce label de qualité, quand ce ne serait que parce que ce public veut montrer qu’il possède le livre dont on parle, comme autrefois il se rendait au Salon pour avoir vu les tableaux dont on parlerait.

5 La différence s’exprime ici en termes de chiffre d’affaires. C’est le choix du jury qui transforme un roman en produit de grande consommation d’une vente presque forcée, puisqu’il est le seul à disposer de son label. Mais comment faire pour que la qualité commerciale du produit soit assurée d’une année sur l’autre, qu’on puisse tabler d’avance sur les rentrées ? C’est alors qu’interviennent les groupes de pression – qui ne s’incarnent pas en éditeur, fût-il Gallimard, comme il semble de bon ton tout à coup de le croire – mais qui sont faits de tout le commerce du livre, à commencer par les messageries et les banques attenantes. Le rêve de ces groupes est d’avoir à l’automne prochain un roman primé digne de la publicité que le prix lui assure, un roman vraiment de grande consommation qui ne posera pas de problèmes aux libraires, qui marchera bien à l’exportation et comblera aussi les francophones. Qui ne voit qu’alors l’opération Goncourt est inséparable des modifications dans l’organisation de l’édition française, de l’accroissement des participations américaines et allemandes à la séparation Gallimard-Groupe Hachette, avec ses conséquences sur le Livre de Poche ? Il a dû paraître à certain promoteur qu’il était temps de donner un coup d’arrêt, puisque l’occasion s’y prêtait, au système traditionnel qui réinvestit l’argent des succès dans l’édition d’auteurs difficiles et mal vendables, afin de prendre des assurances sur l’avenir. Pourquoi ne pas faire l’impasse à ce qui risque de déranger le public et, qui sait ? de le troubler ? Investissons donc de succès en succès et nous atteindrons la taille européenne, l’efficacité japonaise… Puisque avec Bernard Clavel nous tenons un auteur populaire…

6 Peu importe que tel ou tel ait eu ces calculs en tête, ils sont si évidemment dans la réalité qu’il est à peu près indifférent qu’ils se soient manifestés à ce vote-ci plutôt qu’à un autre. Ce qui ne devrait pas laisser indifférent, par contre, c’est le sens de ce vote contre la recherche en littérature – déjà visée comme on s’en souvient par l’activité du ministre de l’Intérieur prétendument pour la protection de la jeunesse. Ce sont les conditions de travail des écrivains. Face à la commercialisation accrue des institutions littéraires, il faudra bien que ces derniers découvrent des formes de résistance appropriée. Le public aussi, qui peut déjouer les plans de normalisation les mieux ourdis.


Date de mise en ligne : 12/02/2026