« Le “cas” Doudinstev »
n° 673, 5 juin 1957
- Par Anne Villelaur
Pages 219 à 220
Citer ce chapitre
- VILLELAUR, Anne,
- ROUBAUD-QUASHIE, Guillaume,
- Avec le concours de TSIPTSIOS, Lukas,
- Villelaur, Anne.
- Villelaur, A.
Citer ce chapitre
- Villelaur, A.
- Villelaur, Anne.
- VILLELAUR, Anne,
- ROUBAUD-QUASHIE, Guillaume,
- Avec le concours de TSIPTSIOS, Lukas,
1 Il y a un cas Doudintsev et qui ne tient pas à la sorte de scandale qui entoure son roman, L’homme ne vit pas seulement de pain ; un cas que les passions soulevées, la sorte d’exploitation qu’on en a faite ici, la légende qui auréole déjà le livre ne font que rendre plus compliqué, plus malaisément déchiffrable si l’on veut tenter de juger honnêtement cette œuvre. Ce cas, le voici tel qu’il s’est présenté à moi. Comment se fait-il que ce gros roman, techniquement assez maladroit, souvent gauche - c’est, soit dit en passant, le premier roman d’un écrivain jusqu’ici connu par des nouvelles – comment se fait-il que cette histoire où ceux qui ne connaissent pas la vie soviétique ont du mal à démêler ce qui est charge, outrance volontaire, et, pour certains détails, ce que l’auteur juge normal et ce qu’il entend condamner – comment se fait-il que ce roman où la thèse éclate, où le héros du livre n’est pas le personnage le mieux réussi, la lecture achevée, nous pénètre si profondément, laisse gravée en nous la figure de ceux qu’il fustige, bien que les péripéties du drame nous paraissent souvent étranges et encore plus étrangères ? La réponse est simple. L’homme ne vit pas seulement de pain possède une puissance, une force qui ont peut-être engendré le scandale, mais justifient à coup sûr la portée d’événement littéraire international acquise déjà par ce livre.
2 C’est dans cette mesure que les polémiques en URSS et l’écho qu’elles ont eu en France rendent la tâche du critique des plus malaisées. Il n’est pas possible en effet de s’en abstraire, pas plus qu’il n’est possible devant un tel livre de ne pas se demander : « le lirais-je de la même façon si je connaissais l’Union soviétique ? Si j’avais vécu la vie des Soviétiques ? »
3 Cela donne assez bien je crois la dimension de ce roman : il nous oblige à le confronter avec les idées que nous nous sommes faites de la réalité soviétique, et en souligne le flou, l’insuffisance. Il y a ici un regard neuf.
4 Il me paraît qu’il y aurait beaucoup de présomption de la part d’un Français à traiter de ce livre comme d’un documentaire. J’ai déjà dit que ce roman était à thèse et ne s’en cachait pas ; c’est une satire et une satire appuyée, qui blesse le lecteur de propos délibéré pour corriger ce que Doudintsev trouve mal dans certaines mœurs. Que connaissons-nous de cette réalité ?
5 Si un certain nombre de mes amis ont passé quinze jours ou un mois en URSS, je sais qu’ils peuvent m’apporter des points de vue intéressants sur les paysages soviétiques, sur la façon dont les gens là-bas sont plus ou moins bien habillés, logés, nourris, sur la joie ou le mécontentement des hommes qu’ils ont rencontrés – et encore cela est-il bien sujet à caution – mais je n’ignore pas qu’aucun d’eux n’est capable d’apprécier la justesse des points de vue exposés par Doudintsev, car les problèmes que traite dans son premier roman cet écrivain de trente-neuf ans – un jeune écrivain, avons-nous l’habitude de dire dans ce cas-là avec cette notion de la jeunesse littéraire qui est peut-être la preuve que nous jugeons à l’aune stendhalienne – ces problèmes se situent à un niveau que le voyageur ne peut apprécier au cours de vacances soviétiques.
6 Resterait la solution de chercher les points de repère indispensables dans ce que nous apportent comme documentation le roman soviétique, le film ; mais là aussi, pour qui ne connaît pas le russe, à en juger par ce qui est traduit comme livres récents – je ne vois pas de films de cet ordre – je crois qu’on risque de sérieuses méprises. Non pas que Doudintsev soit un cas unique comme on feint parfois de le croire ici : Les Saisons de Vera Panova, publiées en France il y a 2 ans, dénoncent des gens assez semblables à ceux que démolit Doudintsev. La ville natale de Nekrassov, parue ici en même temps que L’homme ne vit pas seulement de pain, porte condamnation d’abus comparables et c’est probablement même un roman plus fort, plus dense. Et c’est presque le sujet même de l’homme ne vit pas… qu’a traité Daniel Granine dont nous ne connaissons que le Dombrowski, dans Les Chercheurs, paru en 1954. Mais cela atteste seulement le faire que se développe, dans la littérature soviétique d’après la mort de Staline, un nouveau courant qui, au lieu de s’attacher à exalter ce qui va bien, découvre tous les recoins noirs, l’envers, en quelque sorte, de la société. Une sorte de réponse à ce que Malenkov demandait au XIXe congrès quand il appelait de « nouveaux Gogol », réponse venue, comme Doudintsev le souligne lui-même, dans l’atmosphère du XXe congrès.
Date de mise en ligne : 12/02/2026